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31 mai 2007

Tradition

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière définit le nom tradition ainsi : "action par laquelle on livre une chose entre les mains de quelqu’un". La tradition est une livraison. Ce sens concret est encore relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "action par laquelle on livre une chose à quelqu’un"; l’emploi en est limité à la jurisprudence et à la liturgie, comme dans les exemples : "la vente se consomme par la tradition (id est la livraison) de la chose vendue", "l’ordre de portier dans l’Église se confère par la tradition des clefs". Tradition a un second sens. Le mot, écrit Furetière, "se dit aussi, en choses spirituelles, des lois, de la doctrine, des histoires que nous avons reçues de main en main de nos pères, et qui ne sont point écrites".

En latin, traditio auquel tradition est emprunté, a un sens concret "action de remettre, de transmettre, remise, livraison" et un sens moral "transmission, enseignement". Pour les Romains, la tradition était l’acte de remettre à quelqu’un en mains propres un objet (de valeur ou non) et, par analogie, l’acte de transmettre une leçon, une valeur, un sens, et celui d’enseigner. La tradition est une transmission : c’est ce qui passe d’une génération à l’autre. Dans le latin en usage dans l’Eglise, traditio a pris le sens "d’enseignement oral". C’est ce qui est transmis aux fidèles par la parole et qui est ainsi distingué de la Sainte Ecriture, comme on disait jadis : d’où les emplois courants tradition des apôtres, des Pères, de l’Église.

Le mot français tradition conserve les sens du mot latin. Il est attesté en 1268 dans le sens concret de "remise, livraison" ; puis au XVe siècle, dans le sens chrétien : c’est la "doctrine ou pratique, religieuse ou morale, transmise de siècle en siècle". C’est au XVIIe siècle que les sens modernes apparaissent : chez Guez de Balzac, la manière de penser, de faire ou d’agir qui est un héritage du passé et une "information, plus ou moins légendaire, relative au passé". Si la tradition est source de légendes, elle est controuvée : c’est le début du long discrédit dans lequel sombre aujourd’hui tout ce qui est tradition, c’est-à-dire ce qui se transmet de génération en génération : la mémoire, le passé, la foi, les savoir-faire, etc. Les Modernes haïssent la tradition – à la fois l’acte de transmettre et le sens de ce qui fait l’objet d’une transmission – sauf, peut-être, quand ils héritent, ce qui sonne agréablement à l’oreille et ce qui se pèse au trébuchet, à savoir l’argent, l’or, les biens immobiliers, les seules valeurs mobilières.

 

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les divers sens de tradition sont exposés et il n’est pas fait référence au sens péjoratif, sinon dans un ou deux exemples des éditions publiées à partir du XIXe siècle. En 1694, 1762, 1798, 183é-35, 1932-35, c’est "l’action par laquelle on livre une chose à une personne" (exemple : la vente se consomme par la tradition – id est la livraison - de la chose vendue) et, entendu dans ce sens, tradition "n’a d’usage qu’en termes de pratique (id est de commerce) et de jurisprudence". C’est encore "la voie par laquelle la connaissance des choses dont il ne reste point d’écrit se transmet jusqu’à nous" : entendu dans ce sens, tradition "se dit principalement dans les matières de religion" (exemple : "la religion catholique est fondée sur l’Ecriture et sur la tradition"). De la "voie", le nom s’étend par métonymie au contenu transmis : les "choses mêmes que l’on sait par la voie de la tradition" (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), qui sont réputés hostiles au catholicisme, donnent une définition meilleure : "en matière de religion", c’est "un témoignage qui répond de la vérité et de la réalité de tels ou tels points". La Tradition est source de vérité.

A partir de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent le sens profane de tradition. La tradition n’est pas seulement celle des Apôtres ou des Pères de l’Eglise, elle se rapporte aussi à des événements marquants. Le mot "se dit encore des faits purement historiques qui ont passé d’âge en âge, et qu’on ne sait que parce qu’ils se sont transmis de main en main". De deux exemples, l’un est positif : "ce sont des faits que la tradition seule nous a appris" ; l’autre l’est moins : "le prétendu voyage de Denis l’aréopagite en France n’est qu’une tradition". Prétendu et ne… que sont les premiers germes de suspicion vis-à-vis de la tradition. Dans l’édition de 1798, l’exemple illustrant ce sens est encore plus suspicieux : "beaucoup de traits d’histoire ne sont que de fausses traditions". La voie est ouverte à l’idée que la tradition ne fonde pas la vérité, mais est un tissu de mensonges ou d’affabulations, comme dans cet emploi familier : "une tradition en l’air, qui n’est fondée sur rien", qu’illustre la phrase "on nous allégua je ne sais quelles traditions en l’air".

 

Au XIXe siècle, le mot s’étend à d’autres réalités : aux mythes, aux superstitions, au jeu des acteurs, etc. C’est ce que notent les Académiciens dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35) de leur Dictionnaire : "tradition se dit généralement de toutes les opinions, de tous les procédés, de tous les usages, etc., qui se transmettent de génération en génération par le moyen de l’exemple ou de la parole"  (exemples : "ceci est une tradition de nos maîtres, cet acteur connaît parfaitement toutes les traditions du théâtre, ce jeu de théâtre est de tradition"). En même temps, la suspicion vis-à-vis de l’authenticité des faits transmis oralement s’accentue : "tradition se dit également des faits purement historiques qui nous ont été transmis d’âge en âge, et qui, sans aucune preuve authentique, se sont conservés en passant de bouche en bouche" : de fait, "beaucoup de traits d’histoire ne sont que de fausses traditions". Ces faits ont beau être inexacts ou controuvés, la tradition qu’ils forment est avérée. Pendant des décennies ou même des siècles, le souvenir de ces faits a été conservé. Il est possible que la tradition soit fausse, mais elle apprend plus de choses sur l’histoire, les mentalités de nos ancêtres ou même l’humanité que les seuls faits établis ou avérés.

La suspicion, à partir des faits purement historiques, s’étend également à quelques faits inclus dans la Tradition de l’Eglise, comme le montrent les exemples illustrant l’emploi de tradition dans le religion chrétienne (édition de 1832-35 du Dictionnaire de l’Académie française) : "tradition authentique, tradition apocryphe, fausse tradition" ; "ce point de discipline ne se trouve pas dans l’Écriture sainte, ce n’est qu’une tradition", "des traditions superstitieuses". Dans l’édition de 1932-35, les Académiciens, redoutant peut-être de nourrir des thèses anti-chrétiennes, ne citent plus les exemples "fausse tradition" et "traditions superstitieuses".

 

Littré est incroyant. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), il fait du sens chrétien de tradition, qui est dans la langue française depuis ses origines, un sens "particulier" : "particulièrement, dans l’Église catholique, transmission de siècle en siècle de la connaissance des choses qui concernent la religion et qui ne sont point dans l’Écriture sainte". Il reproduit même, pour illustrer ce sens, des citations, extraites de leur contexte, de Bossuet, qui exprime des réserves vis-à-vis de la tradition : "c’était la tradition qui interprétait l’Écriture ; on croyait que son vrai sens était celui dont les siècles passés étaient convenus, et nul ne croyait avoir droit de l’expliquer autrement" et "les anciennes traditions du Saint Siége et de l’Église catholique n’ont plus été, comme autrefois, des lois sacrées et inviolables". Littré est aussi positiviste. Il a la religion du fait établi et authentifié par l'écrit, bien que l'écrit puisse être plus mensonger qu’un enseignement oral. Il se défie donc de ce qui forme la tradition, énumérant dans une même phrase et mettant sur le même plan les faits historiques, les doctrines religieuses, les légendes : c’est la "transmission de faits historiques, de doctrines religieuses, de légendes, etc. d’âge en âge par voie orale et sans preuve authentique et écrite". Il illustre ce sens de citations hostiles à la tradition, telles que "la tradition, avant l’invention de l’écriture dépositaire de l’histoire des peuples, a tout confondu et tout défiguré" (mais l’écrit n’évite ni les confusions et les déformations) et "la tradition orale et les chants de différents poètes avaient et conservé et altéré les événements de cette célèbre guerre de Troie" (laquelle n’a peut-être pas eu lieu).

 

L’article consacré à tradition occupe quelques lignes  dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), une page faite d’une étroite colonne dans le dictionnaire de Littré (1863-77), deux pages de très grand format et quatre larges colonnes dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Cette place croissante prise par ce nom s’explique par son extension, en trois siècles, à de nouvelles réalités, et aussi par le fait que la tradition, qui était, dans les sociétés anciennes, le fondement du savoir, des mœurs, du droit, de la vie des hommes, etc. est de plus en plus souvent contestée, mise en question, soupçonnée d’être la source d’erreurs ou d’aberrations, tout en étant invoquée par des penseurs ou des écrivains qui la justifient ou la défendent.

Les réalités nouvelles sont innombrables. Au moment où la tradition est soupçonnée, il n’est rien qui y échappe. Elle est médiévale, de la Régence, du passé, faubourg Saint-Germain, de la France, bourgeoise, paysanne, militaire, familiale, raciale, nationale, populaire, démocratique, féodale, napoléonienne, républicaine, radicale, révolutionnaire, parlementaire, artistique, esthétique, historique, juridique, poétique, romanesque, théâtrale, astrologique, médicale, mystique, philosophique, religieuse, administrative, commerciale, industrielle, littéraire, scientifique, politique, des troubadours, de la grande vénerie, académique, classique, folklorique, des maîtres, des Primitifs, d'écriture, du portrait, de la sculpture, vocale, du beau, réaliste du Moyen Âge, d'accueil, d'hospitalité, de civisme, de courage, d'égalité, de fidélité, de gloire, d'honneur, de liberté, de tolérance, de sacrifice, d'aveuglement, d'erreur, de l'autorité paternelle. Chassée du savoir et de l’ordre de la connaissance, la tradition trouve refuge dans les mots. Est-ce pour exorciser sa propre disparition ? 

Ce sont surtout les longues citations d’écrivains ou les nombreux exemples du Trésor de la Langue française qui font prendre conscience que la tradition a fait l’objet au XXe s. d’âpres débats. La tradition n’est pas toujours négative. Le sociologue Boudon écrit en 1982 : "la tradition, ce n’est pas un passé irréductible à la raison et à la réflexion, qui nous contraint de tout son poids, c’est un processus par lequel se constitue une expérience vivante et adaptable" ; Comte en 1894 : "la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle" ; les auteurs d’une encyclopédie en 1973 : "la tradition est (...) l’héritage par lequel le passé se survit dans le présent" ; un sociologue en 1975 : "la tradition est l’ensemble de la culture et de la civilisation en tant que conservé et transmis par les moyens et les modes de socialisation dont dispose le groupe".

Le relativisme sous-tend la définition du sens religieux de tradition du Trésor de la Langue française. Puisque toutes les religions se valent, elles sont toutes mises sur le même plan, bien que l’histoire de la langue enseigne le contraire et que la tradition (le mot et la chose) fonde le christianisme. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la tradition n’était que catholique ou chrétienne ; trois siècles plus tard, elle s’étend aux religions, croyances, philosophies : c’est une "doctrine", un "principe religieux ou philosophique". Elle est chaldéenne, égyptienne, grecque, iranienne, hébraïque, sémitique, chinoise, catholique, islamique, juive, musulmane, protestante, puritaine, judéo-chrétienne, essénienne, pharisienne, sadducéenne, païenne, aristotélicienne, péripatéticienne, scolastique, humaniste, platonicienne, augustinienne, talmudique, biblique, apostolique, rabbinique, exégétique, liturgique, théologique.

La tradition de l’Eglise catholique, que l’on écrivait jadis avec un T majuscule, est citée impartialement, sans polémique, ni hostilité, mais noyée dans un océan de prétendues traditions, où elle perd tout sens.

 

 

30 mai 2007

Simulacre


 
 
 
 
Dans le Dictionnaire latin français, M. Gaffiot traduit le nom simulacrum, dérivé du verbe simulare "simuler", par "représentation figurée de quelque chose" (corps, villes, personnes, déesses) : d’où les sens "image, portrait, statue, effigie", et même, dans au figuré, "fantôme, ombre, spectre, apparence".
 
En latin, le mot a un sens positif ; en français, il prend un sens défavorable, surtout à compter du XVIIe siècle, comme l’atteste l’article de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans lequel simulacre est associé aux adjectifs faux et vains : "image, statue, idole, représentation d’une fausse divinité" (les simulacres des dieux, le simulacre de Jupiter) ; "il signifie aussi spectre, fantôme, et en ce sens il se met ordinairement avec l’épithète vain" (de vains simulacres) ; "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" (dans les derniers règnes des Mérovingiens, il n’y avait qu’un simulacre de royauté ; après Jules César, il n’y eut plus qu’un vain simulacre de république).
Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) renvoient ce mot à "l’histoire de l’idolâtrie" : "l’origine des simulacres vient de ce que les hommes se persuadèrent que le soleil, la lune et les étoiles étaient la demeure d’autant d’intelligences qui animaient ces corps célestes, et en réglaient tous les mouvements. Comme les planètes étaient de tous ces corps célestes les plus proches de la terre, et celles qui avoient le plus d’influence sur elles, ils en firent le premier objet de leur culte. Telle a été l’origine de toute l’idolâtrie qui a eu cours dans le monde". Puis : "l’adoration des simulacres commença dans la Chaldée, se répandit dans tout l’orient, en Egypte, et chez les Grecs qui l’étendirent dans tout l’occident. Ceux qui suivaient ce culte dans les pays orientaux furent nommés Sabéens et la secte qui n’adorait que Dieu par le feu, reçut le nom de Mages. Toute l’idolâtrie du monde se vit partagée entre ces deux sectes". Les simulacres sont les ennemis de la foi et de la raison. 
Les auteurs de dictionnaires se défient des simulacres ; les Académiciens en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, comme en 1694 : "représentation d’une fausse divinité" ; au sens de spectre, "il se met ordinairement avec l’épithète de vain", "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" et Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "1° représentation d’une fausse divinité, 2° spectre, fantôme" ("l’Académie remarque qu’il se dit ordinairement avec vain"), 3° vaine représentation de... ".
En revanche, Littré, qui était positiviste et hostile au cléricalisme catholique, ne prend pas parti. Ou il est prudent ou neutre, ou il tient à se démarquer de l’aversion chrétienne pour les simulacres. Il se contente d’une définition froide et sèche, purement factuelle, indiquant le contexte religieux (le paganisme) dans lequel les simulacres étaient en usage : "image, représentation d’une divinité païenne" ou, au figuré, et hors du paganisme : "image, représentation". En bon rationaliste, il ne croit pas aux "spectres" : "en ce sens, il se joint le plus ordinairement à l’épithète vain" ou pour exposer le sens particulier "d’image" : "vaine apparence, vaine image de quelque chose".
 
A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est recensé, attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : "action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose" (Voltaire : le simulacre d'un grand combat naval), sens qui s’est étendu au XIXe siècle à "ce qui est exécuté sans conviction, pour faire semblant" (1834, Sainte-Beuve). Les Académiciens, en 1832-35, définissent ainsi cet emploi : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter quelque chose, on l’imite, on le représente" (exemples : simulacre de débarquement, de combat, etc.) ; Littré de cette manière : "action de feindre l’exécution de quelque chose" (simulacre d’un combat naval, de débarquement) ; les Académiciens en 1932-35 : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter une chose, on l’imite, on la représente". Les mêmes exemples (simulacre de débarquement, de combat) sont répétés.
 
Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les jugements négatifs portés sur les simulacres, aussi bien par les Académiciens que par les Encyclopédistes et, à un degré moindre, par Littré, disparaissent. Les divers sens sont : "image ou représentation figurée d’une chose concrète", "vieilli ou littéraire, généralement au pluriel, représentation d’une divinité, statue", "vieux ou poétique, apparition, fantôme, vision sans réalité", "apparence qui se donne pour une réalité" (objet factice qui en imite un autre, action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose, ce qui est exécuté pour faire semblant, sans conviction, fausse apparence, illusion).
L’absence de jugement peut être de l’impartialité. La lexicographie est une science. Ce serait le cas, si cette volonté était constante dans tous les articles du Trésor de la Langue française. Or, nombre d’entre eux sont partiaux, engagés, idéologiques – surtout quand ils traitent de faits sociaux ou de théorie marxiste ou de notions liées à des événements historiques. L'impartialité a une autre cause. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire moderne, non seulement parce qu’il est relativement récent, mais aussi parce que ses auteurs se sont complètement débarrassés, ou libérés, comme on dit aujourd’hui, des anciennes croyances religieuses (celles du christianisme). Ils sont neutres pour ce qui est des simulacres, qu’ils ne qualifient jamais de "faux", ni de "vains", ni de propres au paganisme antique, mais cela ne signifie pas qu’ils soient neutres en tout, puisqu’ils sont les desservants du culte rendu à la nouvelle religion sociale et humanitaire qui prospère sur les ruines de l’ancienne religion chrétienne.
 
Il est un penseur qui reprend à son compte les préjugés hostiles aux simulacres, tout en les extrayant de la morale ou de la théologie chrétienne. Pour Jean Baudrillard, dans De la séduction (Galilée, 1979), "l’ère bourgeoise", qui commence ou commencerait au XIXe siècle, "est vouée à la nature et à la production, choses bien étrangères et même expressément mortelles pour la séduction". Il met en doute la réalité de la révolution sexuelle : "rien n’est moins sûr que le sexe, derrière la libération de son discours. Rien n’est moins sûr que le désir aujourd’hui, derrière la prolifération de ses figures". La libération sexuelle a libéré la seule parole : on ne parlait pas de sexe (ou on était censé ne pas le faire), on est intarissable sur ce sujet. Pour Baudrillard, le discours libéré n’implique pas que le sexe libéré. Le désir prolifère dans les représentations : "il est partout, mais dans une simulation généralisée. C’est le spectre du désir qui hante la réalité défunte du sexe. Le sexe est partout, sauf dans la sexualité". Jadis, les simulacres étaient de fausses divinités païennes ou des fantômes ou de vaines apparences ou des actions feintes. Aujourd’hui, ils sont dans le sexe et dans le désir. Ce qu'a compris Baudrillard, c'est que le sexe est la nouvelle divinité de l'Occident : d'où les simulacres que partout on en donne, et que cette divinité tuait la séduction.


29 mai 2007

Grammairien

 

 

 

 

 

 

Ce nom, attesté en 1245 au sens de "personne qui s’adonne à l’étude de la grammaire", ne soulève apparemment pas de difficulté, puisqu’il conserve le sens qui était le sien lors de sa première attestation.

Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), est dit grammairien "celui qui sait ou enseigne la grammaire". Furetière précise que "le titre de grammairien était autrefois un titre d’honneur, qu’on donnait non seulement à ceux qui étaient excellents dans la philologie, mais à tous ceux qui étaient savants en quelque sorte de science que ce fût". Les philosophes et les historiens étaient des grammairiens, ce que confirment en partie les Académiciens, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "celui qui enseigne la grammaire, celui qui possède l’art de la grammaire, qui s’applique particulièrement à cette étude" et "on appelait autrefois grammairiens tous ceux qui faisaient profession des belles lettres".

De même, dans L’Encyclopédie (1751-65), il est fait état du discrédit dont pâtissent les grammairiens. "Autrefois, on entendait par grammairien ce que nous entendons par homme de lettres, homme d’érudition, bon critique". L’auteur de cet article rappelle les thèses de Quintilien : "un grammairien doit être philosophe, orateur, avoir une vaste connaissance de l’histoire, être excellent critique et interprète judicieux des anciens auteurs et des poètes ; il veut même que son grammairien n’ignore pas la musique". Les qualités qui font un bon grammairien sont à la mesure de ses compétences : "un discernement juste" et "un esprit philosophique, éclairé par une saine logique et par une métaphysique solide". Dans l’Antiquité, "ceux qui n’avaient pas ces connaissances et qui étaient bornés à montrer la pratique des premiers éléments des lettres étaient appelés grammatistes".

Cette distinction antique est transportée au XVIIIe siècle : "aujourd’hui, on dit d’un homme de lettres qu’il est bon grammairien, lorsqu’il s’est appliqué aux connaissances qui regardent l’art de parler et d’écrire correctement. Mais s’il ne connaît pas que la parole n’est que le signe de la pensée, que par conséquent l’art de parler suppose l’art de penser ; en un mot s’il n’a pas cet esprit philosophique qui est l’instrument universel et sans lequel nul ouvrage ne peut être conduit à la perfection, il est à peine grammatiste". Une citation de Quintilien justifie cette distinction : "la grammaire est bien au-dessus de ce qu’elle parait être d’abord". C’est à un éloge des grammairiens que procède L’Encyclopédie : "bien des gens confondent les grammairiens avec les grammatistes : mais il y a toujours un ordre supérieur d’hommes qui, comme Quintilien, ne jugent les choses grandes ou petites que par rapport aux avantages réels que la société peut en recueillir (…) ; souvent ce que le commun des hommes trouve petit, ils le jugent grand, si les citoyens en doivent devenir plus éclairés et plus instruits, et qu’il doive en résulter qu’ils en penseront avec plus d’ordre et de profondeur, qu’ils s’exprimeront avec plus de justesse, de précision et de clarté, et qu’ils en seront bien plus disposés à devenir utiles et vertueux".

 

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de leur Dictionnaire, les Académiciens ne mentionnent plus le sens ancien de grammairien. Ce n’est pas un lettré, ni même un philosophe, mais seulement "celui qui sait la grammaire, qui a écrit de la grammaire". C’en est fini du discernement et de l’esprit philosophique qui font, selon Quintilien, le grammairien. Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), le sens antique est à nouveau mentionné, mais sans référence à la philosophie, à l’histoire ou à l’éloquence. La compétence des anciens grammairiens est bornée aux lettres : "il se disait, chez les Anciens, dans une acception plus étendue, de ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général". Au contraire, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 restitue aux anciens grammairiens leurs compétences : "terme d’antiquité, nom donné à ceux qui se livraient à l’étude et à l’enseignement des lettres en général ; ce nom comprenait ce que nous nommons aujourd’hui érudit, philologue, archéologue, critique, etc." Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens distinguent nettement les deux sens, antique et moderne, mais le sens antique est limité aux lettres : "antiquité, érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres" et "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire".

De fait, l’ancien sens, relégué dans l’Antiquité, n’est pas près d’être ressuscité, malgré la tentative timide et quelque peu désespérée de Littré pour donner du prestige à l’œuvre des grammairiens philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles : "celui qui, fondant les règles de la grammaire et ses définitions sur l’analyse des opérations de l’esprit humain, conçoit et soutient les principes de la grammaire générale. En ce sens les grammairiens français sont Arnauld et Lancelot, Buffier, Dumarsais, Beauzée. En ce sens encore on a dit que Restaut savait bien la grammaire, mais qu’il n’était pas grammairien" ; il faut comprendre que Restaut n’avait pas l’esprit philosophique.

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les lexicographe relèvent la forme grammairien. Littré est le premier à relever la forme du féminin : "substantif féminin ; grammairienne, femme qui étudie, qui enseigne la grammaire". Certes, il attribue au grammairien des taches prestigieuses  : la grammairienne se borne à étudier ou à enseigner ; le grammairien écrit sur la grammaire (cf. ci-dessus). Quant aux Académiciens, ils ne relèvent les deux formes du masculin et du féminin qu’à partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "grammairien, ienne, nom, celui, celle qui s’est spécialisé dans l’étude de la grammaire". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le recours à l’hyperonyme personne évite les formes, celui et, ou celle : est grammairien ou grammairienne, la "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". En revanche, dans ces deux éditions, le sens antique est masculin : "ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général"  (1932-35) et "érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres". D’un point de vue linguistique, grammairien, nom formé avec le suffixe – ien et désignant une personne, a une forme de féminin, comme Italien, Italienne, chrétien, chrétienne, mécanicien, mécanicienne, etc. Rien n’empêchait d’employer grammairien au féminin. Si, pendant des siècles, il ne l’a pas été, ce n’est pas dû à on ne sait quel sexisme, mépris des femmes ou machisme, c’est la conséquence d’une réalité sociale. Etre grammairien supposait la maîtrise du latin et du grec, la connaissance des grands textes écrits dans ces langues, donc de longues études. On sait ce qu’il en était jadis : rares étaient les filles qui étudiaient le latin, le grec et poursuivaient de longues études. L’activité de grammairien ne leur était pas interdite en droit, elle leur était inaccessible en fait.

 

Le mot poursuit au XXe siècle son évolution, qu’atteste clairement l’article que les Académiciens consacrent à grammairien dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire. Dans l’Antiquité, c’est un "érudit" qui connaît les lettres ; depuis la Renaissance, c’est une "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". Aujourd’hui, le sens est en train de s’affaiblir : c’est aussi une "personne qui connaît bien la grammaire". Il suffit de connaître les règles qui régissent l’accord du participe passé pour mériter le titre de grammairien. Toute personne qui écrit une page sans faute d’orthographe est devenue un grammairien.

Non seulement le sens s’est affaibli, parallèlement au discrédit (euphémisme pour disparition) de la grammaire dans le système éducatif, moderne, socialiste et démocratique, mais encore le mot est devenu péjoratif, comme l’atteste l’article long et complet du Trésor de la Langue française (1972-94). Le premier sens moderne est "celui qui, versé dans la connaissance d’une langue, contribue par ses avis à épurer celle-ci, à fixer les règles du bon usage". Le mot guillotine est dégainé, comme le revolver d’un ministre d’Hitler : c’est épurer. Le grammairien serait un épurateur. Pourquoi pas un nazi ? Les exemples qui illustrent ce mot ne sont pas valorisants : c’est querelles de grammairien, sans s à grammairien !, ou encore ces vers de 1842 : "ô noble sanhédrin de têtes à perruque (c’est de l’Académie qu’il est question), Derniers représentants d’une école caduque, Vous qu’a toujours guidés l’esprit grammairien" ; ou cette remarque des frères Goncourt : "notre dîner commence à être complètement hébété par l’élément grammairien, qui y a trop de coudes à table". Même quand le nom grammairien est étendu à ceux qui s’adonnent à la connaissance des arts plastiques ou de la musique (il y aurait une grammaire de la musique ou de la peinture), il prend un sens péjoratif : "il y a des grammairiens de la peinture qui ne sont pas plus des peintres que les grammairiens de la langue ne sont des écrivains"  (1927, Elie Faure). Déjà Diderot (Salon, 1767) évoquait les grammairiens avec condescendance : "quand voit-on naître les critiques et les grammairiens ? tout juste après le siècle du génie et des productions divines".

Le monde actuel et moderne en tout a rompu tout lien avec l’Antiquité. Un abîme sépare ces deux époques, qui est même visible dans la conception opposée qu’elles se font de l’activité de grammairien.

 

28 mai 2007

Modernité

 

 

 

Dérivé de l’adjectif moderne, ce nom est attesté pour la première fois en 1848 dans les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand dans le sens de "caractère de ce qui est moderne", sens qui ne fait que paraphraser la formation du mot, dérivé de l’adjectif moderne. Le premier auteur de dictionnaire à l’enregistrer est Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), qui le présente comme un "néologisme" et le paraphrase  ainsi : "qualité de ce qui est moderne", l’illustrant d’une phrase de Théophile Gautier (1867), dans laquelle modernité s’oppose à amour de l’antique : "d’un côté, la modernité la plus extrême ; de l’autre, l’amour austère de l’antique". Modernité est donc moderne. Il n’est relevé dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées après que Chateaubriand a inventé le nom (1878, 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens de modernité est une glose de la formation du nom par l’adjonction du suffixe – ité, lequel signifie "qualité" ou "caractère", à l’adjectif moderne : c’est "l’aspect ou le caractère moderne" d’une chose, qu’illustre cette phrase de Montherlant (1929) : "à mesure qu’on approchait de Barcelone, on voyait une campagne industrielle, des villas "coquettes", des autos sur les routes, et même, spectacle d’une modernité inouïe, quasi incroyable en Espagne, une jeune fille à bicyclette !". L’Espagne, en 1929, était supposée rurale, archaïque ou figée dans un passé étouffant. La simple présence d’une jeune fille à bicyclette sur une route est perçue par Montherlant comme une marque de modernité – id est comme le signe que l’Espagne est en train de changer – comprendre qu’elle se met à ressembler timidement à la France ou à l’Europe du Nord. Entendue dans ce sens, la modernité est sociale, progressiste, humanitaire, matérielle.

Le nom modernité se rapporte aussi à l’art : "ensemble des caractères exprimant les goûts, les tendances de l’époque moderne, et qui se manifestent dans l’œuvre d’un écrivain, d’un artiste" (Trésor de la Langue française). C’est Baudelaire qui, le premier sans doute, a fait de la modernité une valeur de la poésie, de la littérature et de l'art, comme l’exprime assez justement Valéry : "avec Baudelaire, la poésie française sort enfin des frontières de la nation. (...) Elle s’impose comme la poésie même de la modernité"  (1929). Une autre citation (Lhote, 1942), à propos d’un grand peintre, confirme que la modernité dans l’art est distincte de la modernité sociale : "il est regrettable que peu de commentateurs jusqu’ici aient vu que le second Degas, le Degas inspiré et amoureux, le Degas par conséquent, deux fois aveuglé, demeure le seul clairvoyant, et que ses œuvres dernières condamnent solennellement, au nom du lyrisme, de l’invention, de l’audace et de la modernité, l’œuvre du premier Degas, prisonnier des conventions usées".

Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française pour que les Académiciens consacrent un article, assez pertinent d’ailleurs, à ce nom, et aux deux sens dont il est porteur : un sens banal ("qualité de ce qui est ou qu’on juge moderne, de ce qui témoigne des transformations, des évolutions de l’époque présente, est caractéristique d’un esprit nouveau, de goûts nouveaux, répond aux désirs, aux attentes du moment" - comme dans l'exemple de Montherlant) et un sens esthétique : "spécialement, notion esthétique introduite par le poète Charles Baudelaire en 1856 : beauté du jamais vu, de l’éphémère et de la mode". Autrement dit, modernité a à la fois un sens relatif et un sens positif ou absolu : relatif, c’est ce qui est en relation avec l’époque actuelle, laquelle dans un demi-siècle sera du passé et dépassée ou ringard ou anti-moderne ; positif ou absolu, c’est ce qui porte une esthétique nouvelle, inouïe, hostile à l’époque qui l’a vue naître et qui, même dans deux siècles, sera jugée contemporaine, actuelle ou moderne.

En fait, modernité a deux sens distincts, l’un social et progressiste, l’autre esthétique, qui divergent et qui sont parfois situés à l’opposé l’un de l’autre. L’exemple de Baudelaire est éloquent de ce point de vue. Baudelaire est à l’origine de l’idée de modernité esthétique ; et pourtant, il compte parmi les écrivains les plus hostiles qui soient ou aient été à tout ce qui faisait la modernité sociale et politique de son temps et fait celle du nôtre, à savoir le scientisme, le positivisme, l’esprit de révolution, le prêchi-prêcha en faveur de la vérité sociale, la Vertu, le Bien, la Morale à tout crin, la naïveté illuminée du progressisme. Le premier moderne en matière d’art est le dernier des fidèles de la religion du progrès : c’est même un hérétique de la modernité sociale et humanitaire.

 

 

 

 

27 mai 2007

Algérien

 

 

 

 

 

Nom et adjectif, algérien est attesté en 1721 dans le Dictionnaire dit de Trévoux. Il a pour sens "qui est d’Alger", lequel est illustré par cet exemple : "les Algériens, ou les pirates algériens, n’ont osé attaquer les vaisseaux français depuis que le Roi a fait bombarder Alger". Aujourd’hui, ce sens est celui d’Algérois, les deux sens "qui est d’Alger" et "qui est d’Algérie" étant soigneusement distingués. En revanche, algérien, qu’il soit employé comme adjectif ou comme nom, n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ignore le nom et ne recense que l’adjectif, auquel il ne donne pas de sens ethnique, à la différence des auteurs du Dictionnaire de Trévoux. C’est "qui a rapport à l’Algérie". Le rapport à l’Algérie alors était économique et financier, du moins si l’on en croit les exemples : "la Société générale algérienne, nom d’une société fondée en exécution d’une loi du 12 juillet 1865 et d’un décret du 18 septembre 1865", "les obligations algériennes, titres émis par cette société". Il est vrai que l’Algérie était habitée de Français, d’Européens et d’indigènes – non d’Algériens. De fait, le nom propre Algérien, désignant l’habitant de l’Algérie, n’a pas d’existence dans la langue. Ou Littré se borne à constater une réalité (l’entité Algérie n’a pas d’existence), ou il se plie à l’idéologie de l’époque : si le nom propre Algérien avait signifié "habitant de l’Algérie", c’eût été reconnaître que les premiers ou les plus anciens habitants d’Algérie (les indigènes, comme on disait alors) étaient les seuls qui aient une légitimité à le revendiquer comme leur.

La langue conserve les traces de l’histoire des hommes. L’Algérie étant indépendante, il existe donc des Algériens, qui peuvent ne pas être fiers de leur pays (on compatit à leurs malheurs) et de ce qui s’y passe de tragique ou de bouffon depuis quarante-cinq ans. Le Trésor de la Langue française (seize volumes publiés entre 1972 et 1994) a été conçu et rédigé après l’indépendance de l’Algérie : il y est tenu compte de la situation que cet événement a produite. Algérien, substantif, désigne "celui qui habite l’Algérie ou qui en est originaire" et, adjectif, il a pour sens "ce qui est relatif à l’Algérie ou à ses habitants". De Littré, n’est conservé qu’une partie de la définition de l’adjectif : "ce qui est relatif à l’Algérie".

 

Le nom algérien, qu’il soit masculin ou féminin, a pris au cours de la période française d’autres sens : c’est une "voiture publique de Paris, du genre de celles qu’on appelle omnibus" (1842), une préparation culinaire dite "à l’algérienne", une "étoffe à rayures de couleurs", "une écharpe faite de cette étoffe". Ces sens, c’est ce qui reste dans la langue des cent trente-deux ans de présence française outre Méditerranée. Au fil des décennies, ces sens s’éteignent, en même temps que les traces que la France a laissées là-bas. Ainsi, les auteurs de dictionnaires notent que algérienne, au sens relevé en 1842 de "voiture publique de Paris", était tombé en désuétude à la fin du XIXe siècle et remplacé par omnibus. Ce sens disparaît dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, dans lequel les sens retenus sont "relatif à l’Algérie" pour ce qui est de l’adjectif (les Académiciens oublient "et à ses habitants") et, pour ce qui est du nom : "personne originaire d’Algérie ou qui a la nationalité de ce pays", "dialecte arabe parlé en Algérie" et (au féminin) "tissu à rayures multicolores". En réalité, le "dialecte" parlé en Algérie est une langue berbère fortement mâtinée d’arabe et de français ; et l’algérienne ou "tissu à rayures multicolores" a disparu des étals. Les sens divers se réduisent peu à peu à un seul sens : habitant de l’Algérie ou qui en est originaire. En perdant ses sens anciens, ce nom s’appauvrit. Souhaitons aux Algériens que le destin de ce nom ne soit pas à l’image de leur pays.

 

 

 

26 mai 2007

Proximité

 

 

 

En latin, proximitas, auquel est emprunté proximité, a pour sens propre "voisinage" et pour sens figuré "affinité", "ressemblance". Le mot français est attesté pour la première fois en 1479 dans le sens figuré du nom latin proximitas, à savoir "proche parenté" ; en 1495, la parenté s’étend aux valeurs de l’esprit, dans spirituelle proximité. C’est au milieu du XVIe siècle qu’apparaît le sens de "voisinage", à savoir "ce qui est proche de quelque chose (dans l’espace)".

Dans tous les dictionnaires, ces sens sont exposés : "voisinage d’une chose à l’égard d’une autre" (proximité des maisons) et "consanguinité" ou "parenté" "qui est entre deux personnes" (proximité de sang) dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) ; "terme relatif à la distance" (proximité entre deux lieux) et "terme usité en fait de parenté pour exprimer la position de quelqu’un qui est plus proche qu'un autre, soit du défunt, s’il s’agit de succession, soit du vendeur, s’il s’agit de retrait lignager dans les coutumes où le plus proche parent est préféré" dans L’Encyclopédie (1751-65) ; "voisinage d’une chose, qui est proche" (proximité des lieux) et "parenté entre deux personnes" (proximité du sang) dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud (1788) ; "voisinage d’une chose à l’égard d’une autre" ("avoir une chose à proximité") et "parenté" dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) ; "situation d’une chose qui est à faible distance d’une autre chose ou de quelqu’un" (synonyme : voisinage; antonymes : distance, éloignement) et "dans le temps, caractère d’un fait, d’un événement qui est rapproché dans le temps passé ou futur"  (synonymes : approche, imminence) et "au figuré, caractère de rapprochement, d’affinité entre deux choses abstraites, deux entités" (synonymes : contact, contiguïté, rapprochement) et le sens exposé dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais relevé comme vieux : "caractère de ce qui est proche par les liens du sang, parenté entre deux personnes".

 

A la fin du deuxième millénaire, les desservants du culte rendu au Bien ont inventé une très belle institution, qu’ils ont nommée police de proximité. Des bureaux de police ont été aménagés dans les quartiers, dits "sensibles", où beaucoup ont été incendiés ou vandalisés. Ils étaient ouverts de 8 heures à midi et de 14 heures à 18 heures, quand les quartiers étaient calmes et, fermés quand commençaient trafics, vols, mauvais coups. En bref, cette police de proximité, installée au voisinage des lieux de délinquance, n’a servi à rien – en tout cas, pas à assurer la sécurité des citoyens, qui est un des droits de l’homme, déclarés naturels et imprescriptibles en 1789. La proximité, ce n’est pas l’application de la loi, c’est la parenté, la ressemblance, la consanguinité. Les adjoints de sécurité étaient à l’image des habitants. Ils étaient du clan ou de la parentèle. Tout le monde était content. Il n’y avait plus d’embrouilles avec les gangs. Chacun faisait ce qu’il avait à faire ; les voyous dévoyaient, la préférence raciale était la règle.

Pour démêler les choses, il n’est pas nécessaire d’être Bac + 35 en sociologie, il suffit de consulter les dictionnaires.

 

 

25 mai 2007

Intellectuel



 




Le mot intellectuel (au féminin, intellectuelle) est un adjectif dès sa première attestation, en 1265 : "félicité qui appartient à l’âme intellectuelle" ; XIVe siècle, Oresme : "nous disons des vertus (que) les unes sont intellectuelles, les autres sont morales" ; XVIe siècle, Paré : "les hommes, outre l’âme végétative et sensitive, vivent par l’âme raisonnable et intellectuelle". C’est seulement à la fin du XIXe siècle qu’il commence à s’employer aussi comme nom. Manuel, au sens duquel il s’oppose au XIXe siècle, a suivi la même évolution. Après avoir longtemps qualifié des noms, tels activité ou qualité ou métier ou domaine ou profession, ces deux adjectifs ont désigné des personnes et sont devenus des noms, comme de nombreux autres : (un) commercial, (un) universitaire, (un) intermittent, (un) précaire, etc.

Dans tous les dictionnaires anciens, intellectuel n’est qu’adjectif. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième, cinquième, sixième éditions : 1694, 1762, 1798, 1832-35), ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77), il est suivi des sens : "adjectif, qui appartient à l’intellect, qui est dans l’entendement"  (faculté, vertus, vision intellectuelles, objet intellectuel) et "il signifie aussi spirituel par opposition à matériel" ("on dit que l’ange, que l’âme est une substance intellectuelle, un être intellectuel"). A ces exemples, les Académiciens ajoutent dans les cinquième, sixième, huitième éditions (1798, 1835, 1935) l’exemple "l’espérance et la foi sont des vertus intellectuelles", qui étonnerait fort les intellectuels modernes, ou ceux qui se prennent pour des intellectuels, et qui ignorent que, pendant des siècles, la foi, l’espérance, la croyance, la théologie ont relevé de l’intellect ou de la raison ou étaient liées à la connaissance et qu’elles n’étaient pas synonymes, comme les stupides le croient encore, de sensibilité, d’ignorance, d’obscurantisme.
Dans la huitième édition, en 1932-35, la définition change, puisque le sens de "spirituel" ("l’âme est une substance intellectuelle") disparaît (sans doute est-il jugé désuet) et surtout que l’emploi d’intellectuel comme nom est relevé : "il se dit aussi des personnes chez qui prédomine l’usage de l’intelligence et, dans ce sens, il s’emploie souvent par opposition à manuel". Exemples : "les travailleurs intellectuels, confédération des travailleurs intellectuels et substantivement : un intellectuel, des intellectuels". Il est évident que les intellectuels labellisés et éclairés rejetteraient, s’ils la lisaient, cette définition : ce n’est pas l’usage de l’intelligence qui les caractérise, ni même le fait qu’ils ne sont pas des manuels, mais l’engagement éclairé, l’aptitude à décréter en toutes choses ce qui est bon, ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est bien, ce qui est beau, ce qui est exemplaire, ce qui éclaire, ce qui instruit, ce qui doit être enseigné, ce qui doit être retenu par la postérité, etc. – c’est-à-dire ce dont ils ont décidé qui était bon, beau, juste, bien, etc. Le premier à avoir employé intellectuel comme un nom est l’écrivain suisse Amiel, en 1866, pour désigner un individu qui consacre sa vie "aux activités intellectuelles". Dans l’histoire de la littérature européenne, Amiel, vieux garçon velléitaire et acariâtre, est réputé s’être livré, pendant toute sa vie, à l’onanisme. C’est ce qu’il raconte dans son Journal. Il est aussi celui qui, le premier, a fait de l’adjectif intellectuel un nom.

Pendant la décennie 1894-1904, l’affaire Dreyfus scinde la France en deux – sinon la France, du moins tous ceux qui se consacrent à des "activités intellectuelles". Les uns sont convaincus que le capitaine Alfred Dreyfus est coupable du crime de trahison dont il est accusé ; les autres qu’il est innocent. Les premiers méprisent les seconds qu’ils nomment les intellectuels ; les seconds acceptent par défi d’être nommés ainsi et ils se parent fièrement du titre intellectuels. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce nouveau sens qui pourrait être qualifié de dreyfusard : "personne qui, exerçant une profession intellectuelle, intervient dans la vie publique au nom de son savoir, de ses idées". Exemple : "l’engagement des intellectuels". Les Académiciens rappellent que "le terme d’intellectuel fut surtout utilisé, dans ce sens, à partir de l’affaire Dreyfus".
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la définition d’intellectuel tient en une phrase : "personne chez qui prédomine l’usage de l’intelligence". Un demi-siècle plus tard, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), elle occupe les deux colonnes d’une page grand format. En 1935, elle était sommaire, en 1983, elle est ample, variée, diverse, multiple, "plurielle". En 1935, les intellectuels n’étaient pas très nombreux ; en un demi siècle, ils ont été multipliés par 100 ou 1000. Le nom s’étend à presque tout le monde. D’abord, "par opposition à manuel", il désigne une personne "qui a, pour les activités de l’esprit, en particulier pour la théorie et la spéculation, un goût affirmé ou même exclusif, au point de rester étranger aux problèmes pratiques". "Par opposition à populaire", il désigne un groupe : milieux intellectuels, classes intellectuelles, élite intellectuelle. Quand il a pour contraire intelligent, il est péjoratif : "après les intellectuels de l’avant-garde, les intellectuels de l’arrière : les uns valaient les autres. Chacun des deux partis traitait l’autre d’intellectuel, et se traitait lui-même d’intelligent" (Romain Rolland, 1911). C’est aussi une personne "dont la profession consiste principalement à faire travailler l’intelligence" ou "qui, par goût ou par profession, se consacre principalement aux activités de l’esprit". Il existe de purs intellectuels ou des intellectuel purs – qui ne sont rien d’autre que des intellectuels en tout domaine et qui sont "fermés à toutes les forces obscures de l’instinct et de l’affectivité comme à toutes les ressources de la vie intuitive" (Mounier, 1946). Quand intellectuel est au pluriel, il "désigne une catégorie socioprofessionnelle". Il y a aussi les intellectuels de gauche, dont le journal L’Humanité, en 1949, dit : "ces intellectuels de gauche vous déclarent gravement : « je suis socialiste mais je nie le socialisme de l’U.R.S.S. » Or, le socialisme, c’est le socialisme de l’U.R.S.S. Il n’y en a pas d’autre, sinon dans leur conscience enfumée". "Conscience enfumée" - voilà une caractérisation qui n'est pas charitable, mais qui n'est peut-être pas inexacte. 

En bref, ce que montre ce mot, c’est l’intellectualisation récente et croissante de la France, soit que notre pays compte de plus en plus d’intellectuels ou que tous ceux qui ne sont pas manœuvres ou éboueurs soient généreusement qualifiés d’intellectuels, soit que l’influence des intellectuels engagés ou de gauche se soit accrue dans toute la société, au point que partout les citoyens croient penser par eux-mêmes quand ils répètent les paroles sorties de la bouche des nouveaux maîtres.

24 mai 2007

Littérature

 

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées de 1694 à 1762, le nom littérature est défini ainsi : "érudition, doctrine". Le sens est illustré par les exemples suivants : "grande littérature, profonde littérature, il est homme de grande littérature, il n’a point de littérature, il a beaucoup de littérature, un ouvrage plein de littérature". Dans l’édition de 1762, il est précisé que "ce mot regarde proprement les Belles-Lettres". Il est emprunté au latin litteratura (de litterae "lettres") signifiant "écriture", "ce qui concerne l’étude des lettres" et "production littéraire". En ancien français, il apparaît aussi sous la forme lettreüre, "érudition", attesté du XIIe au XIVe siècle.

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens reprennent les exemples des quatre premières éditions pour illustrer le sens de littérature, lequel est exprimé différemment ou avec des termes plus explicites que la seule "érudition" ou "doctrine" : c’est la "connaissance des ouvrages, des matières, des règles, des exemples littéraires". Aux exemples anciens, ils ajoutent celui-ci : "la littérature a beaucoup de branches, il est difficile de les cultiver toutes". 1798 : la date de publication est importante. C’est à la fin du XVIIIe siècle en effet que le nom littérature se substitue peu à peu à belles-lettres et qu’il commence à désigner les œuvres écrites dans une langue nationale : "ce mot, écrivent-ils, se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays". Exemples : "la littérature anglaise est riche en ouvrages de morale, la littérature moderne est bien inférieure à la littérature ancienne, cet homme connaît aussi bien la littérature étrangère que celle de son pays". Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, les deux sens et emplois modernes de littérature sont en usage.

En 1762, la littérature était, selon les Académiciens, de l’érudition ; en 1798, de la "connaissance" ; en 1832-35, elle obtient une promotion : c’est la dernière, avant le long discrédit moderne. C’est une "science qui comprend la grammaire, l’éloquence et la poésie, et qu’on appelle autrement Belles-lettres". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait pour les jeunes gens, la poésie est la partie brillante de la littérature". Aujourd’hui, les jeunes gens s’esclafferaient, s’ils apprenaient que "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait" pour eux.

Le sens de "connaissance des règles, des matières et des ouvrages littéraires" est encore relevé, comme dans cet exemple : "cet homme a une vaste et profonde littérature". On dirait aujourd’hui qu’il a une vaste et profonde "culture". La substitution de culture à littérature n’est ni gratuite, ni accidentelle. Elle traduit un changement de fond, à savoir le remplacement graduel de la connaissance des œuvres littéraires par les idées, les théories politiques, l’économie ou l’histoire, en bref par les "sciences" humaines et sociales, dans la définition de la culture générale. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré reste prudemment fidèle aux deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "connaissance des belles-lettres" et "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque".

Il semble que le sens de littérature ait de nouveau évolué au début du XXe siècle, comme l’atteste la définition des Académiciens en 1932-35. Le premier sens cité est celui qui apparaît en 1798 : "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" ("la littérature française, la littérature du moyen âge, du dix-septième siècle, les littératures étrangères, histoire de la littérature"), alors que le sens de "connaissance des principes, des procédés admis dans les ouvrages de l’esprit", qui est un embryon du sens de "culture" (générale), est cité en dernier. Ce qui est nouveau, c’est que littérature a désormais un sens péjoratif, quand ce mot "désigne des développements spécieux plutôt que solides" (exemple : "tout cela, c’est de la littérature"). Mais comment distinguer le spécieux du solide, sinon par des a priori ? Ce sens nouveau et méprisant est le prodrome du discrédit croissant dont la connaissance, dite littéraire, est l’objet de la part des Modernes depuis un demi siècle.

La discrédit de la littérature est attesté dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens ancien est mentionné comme vieilli : "vieilli, connaissance des lettres, culture générale", comme dans cet extrait de Labiche : "ton père me devina (...) c’était un homme sans grande éducation, sans littérature (...) mais qui avait le coup d’œil juste" (1876). Faire de la littérature la base de la culture ou de la culture générale, c’est "ringard" ou propre aux siècles obscurs.

Parallèlement à ce lent discrédit, le sens de littérature s’est étendu presque à l’infini. Cette extension est aussi une dilution. Naguère, la littérature était de la connaissance ; désormais, c’est aussi, dans la langue moderne, "l’usage esthétique du langage écrit". En bref, en se transformant en pleins, en déliés ou en fioritures, le savoir ancien s’est rabougri. Longtemps, la littérature a été "l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-77). Aujourd’hui, elle est "l’ensemble des productions intellectuelles qui se lisent, qui s’écoutent" : elle est enfantine, engagée, érotique, légère, marginale, pieuse, populaire, de gare, de masse, d'observation, psychologique. Dès lors, le sens péjoratif, relevé par les Académiciens en 1932-35, s’étend aussi : "péjoratif, par opposition à la réalité : ce qui possède un caractère peu authentique, artificiel, superficiel". Le mot prend même le sens de "bibliographie d’un sujet" et "ensemble d’ouvrages produits dans une matière, de publications éditées par un groupe social". Il y a donc une littérature médicale, scientifique, municipale et même de la littérature orale, alors que le mot même de littérature est formé à partir du mot lettres (de l’alphabet) et que la littérature a toujours eu des liens étroits avec l’écriture.

L’extension du mot s’étend à d’autres réalités : au "travail" de l’écrivain ou du scripteur qui "aboutit à la production" d’œuvres dites littéraires (on produit de la littérature comme des voitures), au "fonctionnement du langage qui constitue cette production" (synonymes littérarité) et à "l’ensemble des études sur cette production" : il y a toute une littérature qui traite de la littérature. Le sens se diluant, le mot finit par désigner n’importe quoi : tout est littérature. On comprend que des dérivés amusants aient été formés à partir de ce mot : selon les auteurs du Trésor de la langue française, littéraillerie, littératuriser, littératurisme, littératurite.

 

En 1694, les Académiciens définissaient littérature par les seuls mots "érudition" et "doctrine" ; dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils distinguent six sens, dont un premier sens, qui tient plus de l’exposé d’encyclopédie que d’une définition de dictionnaire : "activité de l’esprit par laquelle un auteur, usant du langage écrit comme d’un moyen de création artistique, transmet les fruits de son imagination, de son savoir ou de sa méditation". Les autres sens ont été relevés dans les éditions antérieures de ce Dictionnaire ou dans le Trésor de la Langue française : "ensemble des œuvres écrites qui appartiennent, par leurs qualités durablement reconnues, au patrimoine d’un peuple, d’un pays et de toute l’humanité" ; "art, travail de l’écrivain" ; "péjoratif, écrits ou propos spécieux, superficiels" ; "vieilli, connaissance des ouvrages littéraires et des règles de la littérature" ; "par extension, ensemble des écrits traitant d’un sujet déterminé" ("l’emploi de ce médicament a suscité une abondante littérature").

Ce que confirment les Académiciens, c’est que la culture générale n’est plus faite de "connaissance des ouvrages littéraires", mais de tout autre chose. La France a longtemps été une nation littéraire. Elle ne l’est plus guère. Richard Millet a fait l’expérience, au cours de ces tente dernières années, de "la fin de l’espace littéraire français" : il aurait pu lire cette lente agonie dans les articles de dictionnaires.

 

 

23 mai 2007

République

 

 

 

 

 

La République est devenue l’horizon indépassable, l’absolu intouchable, le sacré profane, de sorte qu’elle a presque totalement éliminé le nom France du vocabulaire de la politique. Oublions les "vive la République" obligés et convenus ou les phrases ampoulées et péremptoires, du type "la République ne tolère pas que…", "la République ne se laissera pas…", "la République décidera que…", qui ne signifient rien, sinon la soumission un peu veule de ceux qui les prononcent à l’ordre nouveau, et consultons les vieux dictionnaires pour savoir ce que signifiait jadis république.

Nicot, dans son Thresor de la Langue française (1606), ne définit pas les mots, mais il les emploie dans une courte phrase qu’il traduit en latin. République est illustré de ce seul exemple : "republique qui va tres-mal, aegrota respublica". En latin, l’adjectif aegrotus, a, um a pour sens "malade". Au participe présent du verbe aegrotare, "être malade", a été emprunté l’adjectif littéraire et rare égrotant. La république "qui va très mal" est un exemple de lexicographe, un peu artificiel, dont on ignore ce qu’il dénote : la République romaine à sa fin peut-être ou même, si on l’entend république, comme c’était le cas sous l’Ancien Régime, dans le sens d’Etat ou de gouvernement, même si l’Etat est incarné par un monarque, à l’état pitoyable de l'Etat en France à la fin du XVIe siècle, de 1560 à 1590.

En effet, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le mot république est relevé avec deux sens distincts : un sens politique (la république est un régime) ou un sens administratif : la république, c’est la "chose publique", donc l’administration d’un pays. C’est le cas dans la première, quatrième, cinquième éditions (1694, 1762, 1798). La république, comme régime politique, est définie ainsi : "Etat gouverné par plusieurs". Les exemples cités, "la République romaine, d’Athènes, de Venise, de Gênes, de Hollande, etc.", sont effectivement des régimes politiques qui se passaient de monarque ou de roi. Comme structure de gouvernement, le mot est défini ainsi : "république se prend quelquefois pour toute sorte d’Etat, de gouvernement". Même dans une monarchie de droit divin, il existe une république : c’est la chose publique (ou l’appareil) qui gère, administre, prélève les impôts, fait face aux dépenses publiques, etc. Les exemples cités sont : "on ne doit point souffrir dans une république bien policée… etc.", "le mépris des lois est la peste de la république". A ces deux sens, les Académiciens joignent la "république des lettres" (ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps") et, à compter de 1762, cet emploi figuré : "on dit figurément d’une famille, d’une communauté, d’une société nombreuse, que c’est une petite République" et "on le dit de même d’une maison où il y a grand nombre de ménages".

Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, la cinquième, celle de 1798, il n’est fait aucune allusion à la République française fondée le 22 septembre 1792. Il est vrai que cette république, première du nom, a été un cauchemar, même pour les républicains les mieux intentionnés : terreur, crimes sans nom, massacres de masse en Vendée, guerres incessantes avec les pays voisins, corruption généralisée après 1795, etc. Dans cette édition, la définition de république est celle de 1694 : "État gouverné par plusieurs". Les exemples cités sont ceux de 1694 : "la République romaine, d’Athènes, de Venise, de Gênes, de Hollande, etc." Seules deux phrases peuvent s’appliquer à ce qui se passe en France au moment où les Académiciens rédigent les articles de ce Dictionnaire. Ce sont "cette nation vient de se former en République" et "se sacrifier, se dévouer pour la République", bien que, dans ce dernier exemple, République puisse signifier "chose publique" et désigner le service de l’Etat, quel que soit le régime, monarchique ou républicain.

La seule allusion explicite à la première république se trouve dans un exemple cité dans la sixième édition (1832-35) : "l’an V de la république française ou, absolument, de la république". Les Académiciens, qui mettent généreusement des majuscules à de très nombreux noms, n’en mettent pas à "république française" ou à "république", alors que l’usage, semble-t-il, l’exige. Est-ce une façon de réprouver ce qui s’est passé de tragique en France entre 1792 et 1815 ? La sixième édition date de 1832-35 : la première expérience républicaine laissait alors de mauvais souvenirs et le régime, dit républicain, et ses sectateurs n’avaient pas toujours bonne presse dans la France d’ancien régime. Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, l’adjectif et nom républicain est relevé avec les deux sens que voici : "il signifie celui qui aime le gouvernement des Républiques", id est le régime politique (exemples il est républicain, il a l’esprit républicain), et "il se prend quelquefois en mauvaise part et signifie mutin, séditieux, qui a des sentiments opposés à l’Etat monarchique dans lequel il vit"  (exemples : c’est un franc républicain, un esprit républicain). Si l’on en croit les Académiciens, il existait donc à la fin du XVIIe siècle, alors que régnait Louis XIV, des républicains qui exprimaient (en privé ?) une vive hostilité à la monarchie.

 

Littré, qui était républicain et qui a assisté de son vivant à l’établissement de la République en France, troisième du nom, ne se démarque pas des Académiciens et il reprend, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), les deux grands sens distingués en 1694 : "chose publique, et, en général, toute espèce de gouvernement", "particulièrement, gouvernement de plusieurs ; état gouverné par plusieurs". Les exemples qui illustrent le premier sens sont innombrables chez les écrivains classiques qui, pourtant, étaient les sujets d’un "monarque absolu de droit divin". Ce sont de La Fontaine : "Allons, vieillard, et sans réplique ; Il n’importe à la république / Que tu fasses ton testament" ; "L’autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république" ; de Mme de Sévigné : "les filles de Mme de Guitaut sont destinées à faire d’honnêtes femmes, et à peupler la république ; les autres, à faire une communauté à force de voiles blancs et noirs" ; de Massillon : "vous semblez croire.... que l’Évangile ne propose que des maximes funestes à la république" ; de Rousseau : "j’appelle république tout État régi par les lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ; car alors l’intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose".

Littré a le mérite de distinguer le sens de république de celui de démocratie : "république est la chose publique, et n’implique la forme du gouvernement que par un sens particulier. Aussi les empereurs romains avaient-ils conservé le nom de république, et les premières pièces frappées en 1804 portaient d’un côté République française, et de l’autre Napoléon empereur. Démocratie, au contraire, exprime que c’est le peuple entier qui a le gouvernement ou qui le confère à des magistrats de son choix élus pour un temps assez court. Les États-Unis sont une démocratie. La démocratie est l’opposé de l’aristocratie ou république aristocratique. C’est donc prendre démocratie en un faux sens que de dire, comme on fait tous les jours, que la France est une démocratie. A la vérité on entend par là un état social où les inégalités nobiliaires sont très effacées ; mais ce n’est là qu’une petite partie de la démocratie".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reprennent la distinction classique entre la "chose publique" et le régime. Le fait nouveau est que le régime n’est plus défini par la pluralité des gouvernants (une sorte de "polyarchie" opposée à la monarchie), mais par la démocratie : c’est le "gouvernement où la souveraineté est déléguée par suffrage". Elle serait démocratique par essence, ce qui est vrai en France depuis 1871, mais faux dans d’autres pays. Au XXe siècle, il a existé dans le monde d’innombrables régimes dits républicains qui perduraient par la terreur, sans recourir au suffrage, sinon de façon truquée.

 

 

 

22 mai 2007

Cause

 

 

 

 

La Cause du Peuple est un journal maoïste, heureusement disparu, faute de lecteurs sans doute, ou même faute de maoïstes, puisque tous se sont recyclés dans ce qui rapporte gros, les affaires, les media, la pub. ou la com. Défendre la cause du peuple, c’était se condamner à la pauvreté comme Saint-François d’Assise ou mendier un quignon de pain à la manière des Cordeliers. July ou Sartre ou Le Branchu ou autres auraient dérogé s’ils avaient dû faire peuple ou vivre comme le peuple ou se nourrir de reliefs de table.

L’objectif de cette note n’est pas de tirer sur le quartier général, pour la bonne raison qu’il n’y a plus de quartier général et que la morale interdit de tirer sur les morts, mais de s’interroger sur les emplois étranges ou purement rhétorique du nom cause, par exemple dans "la cause du peuple". Chez les maoïstes, la cause du peuple était une posture ou une pose prise dans un studio photo. Ils voulaient bien du peuple, mais aux fers.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), il est indiqué qu’en latin classique, causa, auquel cause est emprunté, a deux sens, "cause" ("ce qui fait qu’une chose existe") et "procès". C’est pour cette raison, entre autres, que deux grands emplois de cause sont distingués : I. "Ce qui fait qu’une chose existe, est ce qu’elle est, agit au dehors" et II. "ensemble de faits, affaire".

Ecartons le premier emploi et attardons-nous sur le second. Les Académiciens y relèvent trois sens : "1. faits juridiquement qualifiés qui constituent le fondement du droit réclamé ou de l’exception opposée dans une demande en justice" (cette cause était irrecevable, car elle se heurtait à l'autorité de la chose jugée) ; "2. procès ; affaire qui se plaide et se juge à l’audience" ; "3. ensemble des valeurs, des intérêts propres à une personne, à un groupe ; ce pour quoi on plaide, on agit, on se bat" (la cause du prochain, publique ; servir, embrasser, épouser une cause ; abandonner une mauvaise cause, défendre, soutenir, favoriser la bonne cause, prendre fait et cause pour quelqu'un, agir pour la bonne cause, faire cause commune avec quelqu'un, pour les besoins de la cause). Pour les Académiciens, le sens social, politique ou idéologique de cause, dans "la cause du peuple" par exemple, serait une extension du sens de "procès" à des faits sociaux ou politiques. Ce phénomène, qui consiste à transporter des termes de droit dans les domaines sociaux ou politiques, est récurrent dans la langue française moderne et il est caractéristique de l’assomption du social, à la suite du remplacement de la vieille religion catholique par la nouvelle religion, sociale et humanitaire.

Dans l’histoire de la langue, le sens juridique (affaire, procès) est attesté au XIIe siècle, alors que le sens "d’intérêt" est plus tardif (fin du XVe siècle). Mme de Sévigné est la première à user de l’expression prendre fait et cause et le sens politique apparaît chez Victor Hugo, dans la première moitié du XIXe siècle, dans l’expression les besoins de la cause.

En 1762, les Académiciens relèvent le sens "d’intérêt", mais sans le mettre en relation avec le sens juridique : "cause, écrivent-ils, signifie encore intérêt". Ils illustrent ce sens des exemples suivants : la cause de Dieu, du prochain, des rois, des pauvres, de l’Église, de l'État. Ces emplois attestent que le sens moderne, social et politique, n’est pas encore établi dans la langue et que les intérêts que défendaient alors les Français, ou qu’ils étaient incités à défendre, étaient surtout ceux des puissances en place et de la morale catholique. Chez Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, les liens entre le sens juridique de cause et les sens sociaux et politiques ne sont pas encore nettement établis, mais dans le classement des sens, le sens juridique précède le sens social. "5° procès qui se plaide" et "7° parti, intérêt" (exemples : "la bonne cause, soutenir la cause du mensonge, prendre en main la cause du peuple, embrasser vivement la cause de la justice, faire cause commune avec quelqu’un, attirer à sa cause"). L’exemple cité "prendre en main la cause du peuple" confirme que le sens social et politique contamine au XIXe siècle la langue. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens adoptent le choix de Littré : d’abord le sens de "procès qui se plaide et qui se juge à l’audience" ; puis le sens étendu : "par extension, intérêt, parti". Les exemples cités en 1762 sont complétés par la cause de l’humanité, de la religion, de la vertu, etc. mais les Académiciens ignorent "la cause du peuple".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens social et politique de cause est explicitement défini comme une extension du sens juridique : "par extension, parti ou ensemble d’intérêts ou de principes d’intérêt général, qu’on s’attache à soutenir, à faire triompher". Quand cause est employé dans ce sens, il est suivi des compléments du peuple, de la liberté, de la religion.

 

Le modèle du "procès" auquel se conforme le nom cause est éloquent. Un procès, c’est une scène ou du théâtre : l’action y est uniquement verbale. Les gestes emphatiques et les coups de menton ne servent qu’à souligner les phrases ampoulées. Que le sens social et politique de cause ne soit qu’une extension de ce sens en dit plus long que tout commentaire sur ce qu’ont pu être la cause du peuple, de la liberté, de la révolution ou même la Cause - cet absolu, avec un C majuscule et sans complément. Ce fut une affaire de beaux parleurs, un pur champ rhétorique, du blabla, de la parlote, de la posture verbale. Tartuffe prétendait défendre la cause de Dieu. Ses épigones modernes affirment (sans rire) qu’ils défendent la cause du peuple. La Cause, ce n’est rien d’autre que la vile tartuferie que Molière a tenté de mettre à mort et que les phares de la modernité ont ressuscitée.

 

 

 

21 mai 2007

Héritage

 

 

 

 

 

Voilà un très vieux mot de la langue française. Dérivé de héritier ou de hériter, il a déjà, quand il est attesté au début du XIIe siècle, son sens moderne : "patrimoine transmis par succession", et il désigne, à partir du XIIIe siècle, n’importe quel bien, meuble ou immeuble, même si celui-ci n’est pas hérité ou ne fait pas partie d’une succession. Dans l’ancienne langue, héritage s’emploie aussi dans un sens figuré pour désigner des valeurs morales, spirituelles ou des méthodes intellectuelles, que des parents transmettent à leurs enfants, des maîtres à leurs élèves ou une génération à celle qui la suit.

Ce qui caractérise le sens d’héritage, c’est qu’il est réciproque, comme location : on propose ou on prend un bien en location. L’héritage se transmet ou il est reçu. Suivant que l’on considère le testateur ou l’héritier, l’héritage n’a pas tout à fait la même signification. Certes, tout testateur a été un héritier et tout héritier sera un jour testateur, mais alors que la loi interdit à un testateur de déshériter ses enfants, les enfants peuvent refuser l’héritage auquel ils ont droit.

Dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud ou dans le Dictionnaire universel de Furetière, l’héritage est envisagé du seul point de vue des héritiers : "les biens d’une succession, les biens dont on hérite" (1694) ; "ce qui vient par voie de succession" (1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35). On en comprend les raisons. Les testateurs sont morts, les héritiers, eux, sont vivants et ceux qui écrivent les dictionnaires sont des héritiers. Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) et dans l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française que le sens réciproque ou symétrique d’héritage est exposé clairement. Dans le premier de ces deux dictionnaires, héritage est défini comme "l’action d’hériter" certes, mais aussi "le patrimoine que laisse une personne à son décès" et "le patrimoine recueilli par voie de succession". L’héritage est à la fois un don et l’acceptation de ce don. Dans le second dictionnaire, c’est un "patrimoine laissé par une personne au jour de son décès et destiné à être recueilli par voie de succession" : les deux verbes laisser et recueillir décrivent le phénomène dans sa totalité, comme dans un des exemples cités : donner, recevoir un bien en héritage. De fait, la définition tient compte de la réalité de la condition humaine : les hommes sont les dépositaires des biens dont ils jouissent. Ils les ont reçus de leurs parents ou de leurs grands-parents ; il leur appartient de les transmettre à leurs descendants.

Longtemps, héritage a signifié tout bien. Ainsi, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "il se prend aussi pour domaine, fonds de terre" (exemples : faire valoir un héritage par ses mains, acquérir un héritage, enclore un héritage, 1694) ; "héritage se prend dans un sens plus étendu, pour signifier les immeubles réels, comme terres, maisons" (1762, 1798, 1832-35, Littré 1863-77) ; "héritage se dit d’un champ, d’un domaine, quoiqu’on ne le possède pas par voie de succession" (Féraud, 1788) ;  il se dit, dans une acception plus étendue, pour signifier les immeubles réels, comme terres, maisons, acquis ou non par succession" (1932-35). Les auteurs du Trésor de la Langue française mentionnent cet emploi comme vieux et les Académiciens, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, comme vieilli : "propriété immeuble possédée à titre stable et permanent, acquise ou non par succession" (exemples : faire valoir un héritage, enclore un héritage, les limites d'un héritage).

Tous les auteurs de dictionnaires relèvent aussi l’emploi figuré de ce nom pour désigner d’autres réalités (terres, domaines, maisons, biens mobiliers, etc.) transmises d’une génération à l’autre ; les Académiciens en 1694 : "il s’emploie aussi au figuré" (exemples "il a hérité de la goutte de son père, les impies n’auront point de part en l’héritage du Seigneur") et en 1762 et en 1798 : "l’Écriture dit figurément que les impies n’auront point de part à l’héritage du Seigneur" ; Féraud en 1798 ("Daguesseau recueillit en naissant ce double héritage de gloire et de vertus") ; les Académiciens en 1832-35 : "héritage se dit aussi figurément" (exemples : "il tient cette maladie de son père", "il n’a reçu de ses ancêtres qu’un grand nom pour héritage", "il sut conserver l’héritage de gloire qu’il tenait de ses aïeux", "cet héritage de haine se transmit jusqu’à la cinquième génération") ; Littré en 1872 : "figuré, ce qui arrive comme arrive un héritage" et "en style de l’Écriture, l’héritage du Seigneur, les objets précieux qui étaient dans le temple à Jérusalem", "par extension, la terre sainte", "figuré, l’héritage céleste, le royaume des cieux" ; les Académiciens en 1932-35 : "en style de l’écriture, les méchants n’auront point de part à l’héritage céleste". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens figuré d’héritage est amplement exposé : "par analogie, en parlant d’un caractère physique et / ou moral, d’un trait de caractère, d’un comportement, etc., ce qui est transmis par les ancêtres ou plus directement par les parents" (gloire, haine, érotisme, honneur, etc.) et "ce qui est transmis par les générations précédentes, ce qui est reçu par tradition" : héritage culturel, littéraire, national, romantique, de coutumes, de croyances, des traditions, des classiques, des Grecs, des Latins, comme dans cet extrait de la Phénoménologie de la perception (1945) : "exprimer (...), c’est s’assurer, par l’emploi de mots déjà usés, que l’intention neuve reprend l’héritage du passé, c’est d’un seul geste incorporer le passé au présent et souder ce présent à un avenir, ouvrir tout un cycle de temps où la pensée "acquise" demeurera présente à titre de dimension, sans que nous ayons besoin désormais de l’évoquer ou de la reproduire". Dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, les Académiciens limitent ce sens figuré à "ce qu’on tient de ses ancêtres, de ses prédécesseurs" (exemples : héritage intellectuel, moral, culturel, défendre l’héritage de la culture classique) et à la "situation laissée par une autorité à la fin de son mandat" (un lourd héritage budgétaire).

Il n’est pas faux d’évoquer "l’héritage de mai 68", mais à condition d’entendre le mot dans la totalité de ses sens, à savoir ce que la génération qui a participé aux événements de mai 1968 et qui y reste fidèle a reçu des générations précédentes, à savoir plus de deux millénaires de culture et de pensée (l’héritage est riche et glorieux) et ce que, à son tour, elle transmet aux générations actuelles ou futures. Ce qu’elle laisse est moins riche et moins glorieux que ce qui lui a été transmis. Ou bien le patrimoine a été refusé, comme dans Les Beaux Quartiers, roman d’Aragon : "il se jurait qu’il n’accepterait rien des siens. On n’est pas forcé d’hériter peut-être ? Il se souvenait pourtant vaguement d’avoir un jour entendu sa mère parler de quelqu’un qui avait refusé l’héritage de ses parents". Ce refus d’hériter est de l’ordre de l’idéologie. Aragon pensait qu’il ne devait rien à son père, préfet de police. Il préférait se dire le fils spirituel du tyran Staline plutôt que de ce père républicain. Ou bien l’héritage a été dilapidé.

 

20 mai 2007

Travailleur

 

 

 

Travailleur

 

 

 

 

Dans les anciens dictionnaires, travailleur est un nom commun. Le premier lexicographe à le relever comme adjectif est Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : " travailleur, travailleuse, qui aime à travailler ; cette jeune fille est travailleuse ". Un siècle plus tôt, en 1769, Voltaire l’avait employé ainsi : " Le duc de Choiseul est généreux comme Aboul Cassem, brillant comme le chevalier de Gramont, et travailleur comme M. de Louvois ". La première attestation de travailleur adjectif est de 1629 (" paysans travailleurs ", Peiresc).

Comme l’exprime la formation (au verbe travailler est adjoint le suffixe – eur, qui désigne l’agent d’une action), le nom travailleur a longtemps désigné celui ou celle qui travaille ; non pas celui qui fait semblant de travailler, non ; celui qui travaille dur et de ses mains. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), il a pour sens " qui travaille " et " il se dit principalement de ceux qui travaillent à remuer la terre et à la porter ". Ces travailleurs font des travaux de force : ils sont terrassiers, manœuvres ou hommes de peine. Les exemples cités illustrent ce sens : " il a deux cents travailleurs à sa terrasse ", " employer des travailleurs à combler des fossés, à faire des lignes, etc. ", " on y emploie trois mille travailleurs ". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) limite l’emploi de travailleur aux soldats chargés de faire des travaux de force : c’est un " pionnier ou un soldat qui travaille à des travaux, à des retranchements, à des fortifications ", comme dans l’exemple " les assiégés font tous leurs efforts pour empêcher les travailleurs d’avancer leur travail ". Les Académiciens (1694) ne relèvent pas ce sens, mais ils citent cet exemple : " nous avions fort avancé nos tranchées, quand les assiégés firent une sortie et tuèrent les travailleurs ". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le nom travailleur serait en usage à Amsterdam et avec un tout autre sens : " (commerce) on nomme ainsi à Amsterdam ce qu’on appelle à la douane de Paris des gagne-deniers, c’est-à-dire des hommes de peine et de travail destinés au service des marchands, pour la conduite de leurs marchandises au poids public, ou pour les charger ou décharger des vaisseaux... Chaque marchand a ordinairement ses travailleurs affectés, qui livrent ou reçoivent les marchandises qu’il vend ou qu’il achète au poids public. Les travailleurs du vendeur règlent la taxe des marchandises et les font peser ; ils sont fidèles et connaisseurs en fait de marchandises ; ce sont eux qui avancent les frais du transport, dont ils portent tous les mois un compte à celui qui les emploie, aussi bien que des droits du poids et de leur salaire ".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens élargissent le sens de travailleur : " celui qui travaille à un ouvrage ou de corps ou d’esprit ". A la même époque, en 1758, d’Alembert l’emploie dans ce sens étendu : " il est certain que plusieurs de nos travailleurs ont mis dans l’Encyclopédie bien des choses inutiles, et quelquefois de la déclamation ", les travailleurs en question étant les collaborateurs de cette œuvre collective, dont le " travail " est sévèrement jugé par le maître d’ouvrage. Dans un exemple, ouvrier est nettement distingué de travailleur : " celui dont vous parlez est homme de quelque esprit, médiocre ouvrier, mais grand travailleur " : il n’est pas excellent dans son métier, mais il compense son manque de savoir-faire par une grande ardeur au travail. En 1762, ce mot " se dit toujours absolument en parlant des soldats qu’on emploie à remuer la terre, ou pour l’attaque d’une place, ou pour le retranchement d’un poste, etc. " Il en va de même en 1798 et 1832-35 (cinquième et sixième éditions).

Dans la rubrique " histoire et étymologie " de l’article travailleur, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) affirment que le féminin travailleuse n’est attesté qu’en 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Bien entendu, il n’en est rien. Dans l’édition de 1798, il est écrit : " on dit dans le même sens une travailleuse, une bonne travailleuse " ; en 1832-35, " on dit aussi au féminin une travailleuse, une bonne travailleuse " ; et en 1932-35 : " travailleur, euse, celui, celle qui s’adonne au travail… Il se dit absolument de celui, de celle qui aime travailler. C’est un travailleur, une travailleuse ".

 

Le sens social et politique, c’est-à-dire moderne, est défini pour la première fois par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Travailleur est synonyme d’ouvrier : " un ouvrier, un homme de travail, par opposition au capitaliste. Les travailleurs et les capitalistes ". Littré précise que " les travailleurs de la pensée se dit, dans les discussions socialistes, de ceux qui travaillent, mais non de leurs mains ". En revanche, les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), l’ignorent, sans doute parce qu’ils jugent cet emploi restreint et proche du jargon politico-social.

Est-ce l’effet de l’idéologie ? Au XVIIIe siècle, le travailleur était un homme de peine ; au XXe siècle, alors que les machines ont remplacé les terrassiers, manœuvres et autres portefaix, travailleur s’est étendu à d’innombrables personnes, comme l’atteste le Trésor de la Langue française. Il y a un abîme entre les gagne-deniers de L’Encyclopédie ou les terrassiers du Dictionnaire de l’Académie française et " une personne qui exerce une activité manuelle ou intellectuelle utile, qu’elle soit ou non rétribuée ". Un journaliste est un travailleur ; toute personne qui exerce un métier ou une profession est un travailleur, qu’il soit agricole, intellectuel, scientifique, qu’il travaille à domicile, en équipe, seul, en groupe, qu’il soit autochtone ou immigré. Le travailleur peut être de force, indépendant, migrant, social, familial ou familiale (si c’est une travailleuse), de la distribution, de la fonction publique, de la mer, de la métallurgie, de la presse, de la terre, du commerce, des champs, des mines. Il peut faire partie d’une association de travailleurs et être le contraire d’un oisif, comme dans cet exemple de Jaurès : " en appelant tous les citoyens, tous les travailleurs à la propriété collective des instruments de travail, nous affranchissons les travailleurs de la dîme des parasites, du tribut levé par la paresse de l’actionnaire sur le labeur du prolétaire " (1901). Si Jaurès était resté dans la philosophie, il ferait rire les apprentis penseurs.

Le Trésor de la Langue française conserve les traces des illusions politico-lyriques des années 1960-70. Quand travailleurs est employé au pluriel, le mot désigne l’ensemble des salariés de l’industrie considérés du point de vue de leurs intérêts communs ". Ces travailleurs ont des actions, aspirations, conditions, droits, émancipations, expressions, intérêts, problèmes, participations, protections, promotions, revendications, solidarités, situations, intéressements aux bénéfices de l'entreprise, représentants, syndicats, partis. Alors, les clercs croyaient qu’ils prendraient le pouvoir grâce aux voix des travailleurs ou leur sacrifice. Depuis, les travailleurs ont compris : ils votent en masse pour ceux d’en face. Les Modernes désignent même de ce nom des gens qui ne travaillent pas : un " travailleur humanitaire ". Ou encore, le Parti des Travailleurs présente aux élections régionales des candidats qui sont tous fonctionnaires ou assimilés. Au XVIIe siècle, aucun n’aurait été nommé travailleur; ils ne le sont que dans la mythologie de ce parti, conformément aux dogmes de la nouvelle religion sociale et humanitaire de la France. 

 

 

 

 

19 mai 2007

Paysage

 

 

 

 

 

 

Chacun sait d’expérience ce qu’est un paysage. De fait, le nom paysage va de soi ou semble aller de soi, comme s’il faisait partie de la langue depuis toujours. Il n’en est rien. Le mot est relativement récent. Il apparaît au milieu du XVIe siècle, en 1549, dans le Dictionnaire de Robert Estienne, sous la forme paisage et comme un terme de beaux-arts (le mot est "commun entre les peintres"), qui désigne un tableau dans lequel un peintre a représenté une étendue naturelle, qu’il avait ou non devant les yeux. C’est le seul emploi que Nicot relève dans son Thresor de la Langue française, 1606. Que le nom paysage apparaisse au milieu du XVIe siècle n’est pas un hasard. C’est à partir du milieu ou de la fin du XVe siècle que les peintres occidentaux, hollandais ou allemands d’abord, puis italiens et français, commencent à peindre des étendues naturelles ou apprennent à le faire. La formation de paysage est donc concomitante du renouvellement des sujets de la peinture et de l’apparition, dans la peinture occidentale, de sujets naturels.

Un quart de siècle plus tard, dans une tragédie de Garnier, paysage est employé dans le sens moderne courant : "étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble". Ce terme spécialisé ou "de métier", de peintres en l’occurrence, comme on dit parfois, s’est étendu assez rapidement à toute la langue. Regarder les étendues que l’on a devant soi, comme si elles formaient un tableau, les contempler, les embrasser du regard, c’est porter sur elles sinon un regard de peintre, du moins un regard d’esthète. Ce sont les peintres qui ont appris à considérer une étendue naturelle, non pas seulement comme une suite de pièces de terre ou de bois à exploiter, mais comme quelque chose de beau ou d’émouvant, au même titre qu’une œuvre d’art, et à porter un jugement esthétique, positif ou non, sur cette étendue.

 

Les auteurs de dictionnaires ne tiennent pas compte de l’histoire du mot paysage pour en classer les sens. Pour eux, l’antériorité du sens pictural sur le sens général est nulle ou sans signification. Tous citent en second le sens pictural ou esthétique, comme si ce dernier était une extension du sens courant ou comme si l’enrichissement sémantique d’un mot se faisait du général au particulier. "Etendue de pays que l’on voit d’un seul aspect" ("voilà un beau, un riche paysage, un agréable paysage, un paysage affreux, désert") et "il signifie aussi un tableau qui représente un paysage" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans cette dernière édition (la sixième), les Académiciens ajoutent un troisième emploi : "il se dit encore du genre de peinture qui a pour objet la représentation des paysages" ("il étudie le paysage, il réussit très bien dans le paysage, il ne travaille qu’en paysage, peintre de paysage"), complété dans la huitième édition (1932-35) par ce quatrième emploi : "il se dit, en termes de littérature, de la description d’un aspect de nature" (ce romancier excelle dans le paysage). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne se démarque pas des Académiciens : "paysage se dit 1° d’une étendue de pays, que l’on voit d’un seul aspect ; 2° d’un tableau qui représente un paysage" ; non plus que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "étendue du pays que l’on voit d’un seul aspect" et "genre de peinture qui a pour objet la représentation des sites champêtres", "tableau qui représente un paysage" (l’emploi générique de paysage est cité avant l’emploi spécifique, ce qui est contraire à l’histoire des sens du mot) ; non plus que les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-94 : "vue d’ensemble, qu’offre la nature, d’une étendue de pays, d’une région" et "(beaux-arts) tableau dont le thème principal est la représentation d’un site généralement champêtre, et dans lequel les personnages ne sont qu’accessoires".

 

Ce classement est contraire à l’histoire du mot et de ses sens et, plus encore, à la vérité de l’expérience commune que ce mot suppose : ce sont les peintres ou les artistes qui ont regardé les premiers la nature ou une étendue de pays, sans tenir compte de la nécessité culturale ou du rendement agricole qui sont liés à toute étendue de terre ou de forêt. Pourtant, dans les citations reproduites par Littré pour illustrer le sens commun de paysage, les préoccupations esthétiques sont présentes. Ainsi, dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous parcourons toute cette belle côte, et nous voyons deux mille objets différents qui passent incessamment devant nos yeux comme autant de paysages nouveaux dont M. de Grignan serait charmé" (belle côte, deux mille objets différents, paysages nouveaux, charmé disent explicitement que regarder une côte ou tout autre étendue est source de plaisir esthétique) ; ou dans cet extrait de Fontenelle : "un paysage dont on aura vu toutes les parties l’une après l’autre, n’a pourtant point été vu ; il faut qu’il le soit d’un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d’œil" ("sous un même coup d’œil", comme un tableau) ; ou dans ce passage de Stendhal : "j’ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages ; c’est pour cela uniquement que j’ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme" (1836).

De ce point de vue, l’emploi figuré de paysage, au sens "d’ensemble des conditions matérielles, intellectuelles formant l’environnement de quelqu’un, de quelque chose" (in Trésor de la Langue française), que l’on rencontre dans le jargon idéologique ou dans les discours universitaires, est un contresens par rapport au sens premier de ce mot. Jamais les clercs n’auront poussé aussi loin le reniement du sens d’un mot. Bien entendu, les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer cet emploi savant sont à pouffer de rire. Bouvard et Pécuchet auraient pu les écrire : "le paysage démographique, intellectuel, politique" ; "brosser à grands traits, mais avec une singulière puissance, la série de ce qu’on pourrait nommer les "paysages économiques" successifs" (Lucien Febvre, 1920) ; "le maître de céans (...) a devant lui un paysage social" (Traité de sociologie, 1968) ; "paysage intérieur, mental" ou "tendances intellectuelles, morales, caractéristiques d’une personne". Il faut être aveuglé par la bêtise ou entièrement idéologisé pour transporter un terme de beaux-arts dans ce brouet et il faut être illuminé (id est éclairé) pour ressentir le moindre plaisir à contempler ces paysages-là.

 

 

18 mai 2007

Partenaire

 

Partenaire (et partenaires sociaux)

 

 

 

 

Ce mot est la francisation de partner, attesté en anglais à la fin XIIIe siècle. Il est vrai que ce mot anglais est l’ancien mot français parçonier ou parcenier, employé dans la Chanson de Roland et dérivé du nom d’ancien français parçon ou pareçon, lequel est issu du latin partitio, au sens de "partage, division, répartition". Partenaire est attesté en français deux fois sous la forme partner en 1767 : dans une lettre de Diderot, au sens de "personne qui partage quelque chose avec une ou plusieurs autres personnes", et dans une lettre de Mme du Deffand, au sens de "personne avec qui on danse" ; en 1773, sous la forme parthenaire, dans le Mercure de France, au sens de "personne avec qui on est associé dans un jeu ou un sport" ; en 1781, sous la forme partenaire, chez Beaumarchais, qui était aussi un homme d’affaires, dans le sens de "associé dans le travail ou en affaires" ; enfin, en 1822, chez Stendhal, sous la forme partner, au sens de "personne avec qui l’on a des relations amoureuses".

Ce mot anglais est donc employé à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle suivant par les meilleurs écrivains, ce qui atteste l’existence d’une vive anglomanie parmi les élites de la France d’alors, et dans les sens que ce mot a au XXe siècle : en 1903, Anatole France l’emploie dans un sens inédit alors, mais courant aujourd’hui, celui de "personne avec laquelle on est en représentation dans un spectacle".

Bien que ce mot soit employé couramment par les meilleurs écrivains, il n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de 1832-35 : "substantif des deux genres ; terme dont on se sert à plusieurs jeux, et principalement au jeu de whist, pour désigner l’associé avec lequel on joue" et "il se dit aussi d’une personne qui figure avec une autre dans un bal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition : il est précisé que "quelques-uns écrivent partner") ; "associé avec lequel on joue" et "personne avec qui l’on danse" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ; "nom des deux genres, terme de jeux : celui, celle qui, dans certains jeux, est associé à un autre joueur" et "il se dit, par extension, de celui, de celle qu’on s’associe dans une entreprise, de quelque sorte qu’elle soit" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Notons qu’aucun de ces lexicographes ne relève le sens dans lequel Stendhal emploie partenaire, à savoir "personne avec qui l’on a des relations amoureuses". Ce sens serait-il "frappé d’interdit" ? Le fait est qu’il n’est pas explicitement exposé, sinon par vague et lointaine allusion dans la définition des Académiciens (1932-35) : "celui, celle qu’on s’associe dans une entreprise, de quelque sorte qu’elle soit". On peut inclure dans "de quelque sorte qu’elle (l’entreprise) soit" les entreprises amoureuses. Ces sens sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : terme de jeu, personne avec qui on forme un couple à la danse, avec qui on est associé dans la présentation d’un numéro au spectacle, dans l’exercice d’un sport, à qui on donne la réplique à la scène, dans un film, avec qui on a des relations sexuelles, avec qui on forme un couple, avec qui on peut tenir conversation.

Le nom partenaire n’échappe pas aux règles qui régissent la langue française depuis plus d’un siècle. Il était propre aux jeux de société. Il est extrait des jeux pour s’étendre à la société. C’est la "personne, le groupe, la collectivité avec qui on est associé, allié dans une affaire, une entreprise, une négociation". Tout est partenaire : les affaires évidemment, et l’économie, le gouvernement, l’action gouvernementale, le commerce international, l’Union européenne, la discussion, la négociation, le commerce, les finances, la politique, les élus locaux, les ouvriers, les syndicats, le patronat, au point que la délicieuse expression de partenaires sociaux (id est "le patronat, le salariat, les interlocuteurs habituels des pouvoirs publics") apparaît pour ce qu’elle est, à savoir un pléonasme inutile ou un pur exorcisme. Il n’y a plus de partenaires que sociaux, puisque tout est social ou socioculturel ou socio-économique ou socio-politique, etc.

 

 

17 mai 2007

Lumière des livres 16

La Presse littéraire, hors-série n° 3, mars avril mai 2007

Groupe Robert Laffont
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tél 01 56 77 57 57

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15 mai 2007

Suivi



Suivi (psychologique)

 

 


S'il est un mot qui condense l'essence de la modernité, de la modernité moderne, pas la modernité esthétique, mais la modernité sociale, humanitaire, idéologique, politique, bien pensante, qui est l'horizon indépassable de la France, c'est le nom suivi, lequel n'est rien d'autre que le participe passé du verbe suivre employé comme nom commun. Des enfants sont-ils victimes d'agressions, des femmes de viols, des vieillards de mauvais traitements, etc. ? L'Etat, au lieu d'assurer leur sécurité, comme l'impose la Déclaration de 1789 ("le but de toute association politique est de conserver les droits naturels et imprescriptibles de l'homme"), les adresse à des psys, psychologues, psychiatres, socio-psychologues, qui savent "écouter" et qui ont l'heureuse réputation de ne pas être des psychopathes. Leurs droits naturels sont violés, mais ils sont consolés. Le tour est joué. L'Etat a les mains propres.     

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, de 1694 à 1935, suivi est relevé comme le participe passé du verbe suivre, jamais comme un nom. "Suivi (ie), participe, a les significations de son verbe", est-il écrit dans la première édition ( 1694). Les deux emplois relevés (au sens de "que l'on suit, qui entraîne l'adhésion" et "logique, bien enchaîné") sont illustrés par ces exemples : "on dit qu'un prédicateur est bien suivi quand il attire grand nombre d'auditeurs" et "on appelle un discours bien suivi un discours dont les parties ont le rapport et la liaison qu'elles doivent avoir l'une avec l'autre". Il en va ainsi dans les éditions de 1762 (le premier emploi est illustré de cet autre exemple : "on dit aussi dans le même sens d'une pièce de théâtre que c'est une pièce fort suivie"), de 1798, de 1832-35. Dans cette dernière édition est relevé l'emploi de suivi comme adjectif : "suivi se dit quelquefois adjectivement de ce qui est continu, sans interruption : un travail suivi, une correspondance suivie, des relations suivies". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), ignore le nom suivi (il est attesté dans le dernier tiers du XXe siècle) et il relève les seuls sens de suivi comme participe passé de suivre ("qui a des sectateurs", "qui attire beaucoup d'auditeurs, de spectateurs", "qui est fait sans interruption, continu", "où il y a de l'ordre, de la liaison").

C'est à l'article suivi du Trésor de la Langue française (1972-94) qu'est exposé l'emploi de ce mot comme nom commun. Trois emplois sont distingués : forme verbale (participe passé de suivre), adjectif ("qui se poursuit à un rythme régulier et avec une certaine cohérence" et "qui est fréquenté par un public nombreux et assidu"), nom commun. L'emploi de suivi comme nom commun continue les sens définis par Littré, à savoir "qui est fait sans interruption, continu", "où il y a de l'ordre, de la liaison". C'est "l'action de surveiller régulièrement en vue de contrôler sur une certaine période". La surveillance en question s'exerce dans deux domaines : le commerce et la médecine, comme si les Modernes n'avaient plus que pour obsession le fric et la santé. Dans le commerce moderne, l'objectif n'est pas seulement de vendre, mais aussi de "suivre" les marchandises par un "suivi après-vente", par un "suivi technique", par "le suivi d'une opération" (comme dans les exemples : " des ingénieurs commerciaux auront à promouvoir nos produits, à assurer le suivi des affaires, à résoudre les problèmes d'applications des clients", Le Point, 1976 et, dans une offre d'emploi, "responsable chargé de la vente, du suivi de la clientèle et des collections", Le Point, 1976). En médecine, dans les années 1970, alors que la criminalité croissait dans des proportions importantes en France, il est soudain apparu comme souhaitable que soit mis en place un suivi des individus dangereux ou des déprimés : "les institutions publiques ont du mal, par exemple, à assurer le suivi d'un psychopathe vingt quatre heures sur vingt-quatre" (L'Express, 1981) ou "les suicidants qui sont ensuite suivis par un psychiatre récidivent beaucoup moins que les autres. Ce suivi ne résout certes pas tout. Mais il est préférable au pire" (Le Point, 1977). Ce suivi, tout psychologique, consiste à étendre la surveillance des individus dangereux à des individus qui ne le sont pas. Le suivi concernait les psychopathes ; il concerne désormais les individus en bonne santé qui pourraient être traumatisés par une agression. La modernité, c'est la médicalisation des victimes de crimes, que l'on n'ose plus nommer crimes et qui sont baptisés "faits sociaux", puisque, comme chacun sait, la Vulgate sociologique assène que le vrai coupable est toujours la société (naguère capitaliste, aujourd'hui libérale), jamais le criminel.

Le sens de suivi, à savoir "surveillance régulière en vue de contrôler", pullule de germes de dérive totalitaire. Dans un Etat policé, les services de police "surveillent" (ou font semblant de le faire) les malfrats, les mafieux, les membres d'organisations terroristes. Mais si l'Etat policé se muait en un Etat policier (hypothèse plausible, même dans une vieille démocratie), les citoyens feraient l'objet d'une surveillance régulière. Pour le moment, celle-ci se limite aux psychopathes et à leurs victimes : d'ailleurs, elle se concentre plus sur les victimes que sur les bourreaux, qui, eux, ne sont guère suivis – id est surveillés. Le suivi, c'est un brouet de bonnes intentions, de compassion larmoyante, de solidarité humanitaire : ça ne mange pas de pain, sinon des crédits, et ça n'est pas dangereux, du moins pour le moment. Mais entre les bonnes intentions et l'enfer, la différence est mince. Les dirigeants communistes étaient tous animés des meilleures intentions qui fussent (c'est, du moins, la thèse de Furet) – ce qui ne les a pas empêchés de tuer 85 millions de malheureux. Il est vrai que c'était pour le bien de ces malheureux ou pour le bonheur futur de leurs enfants ou petits-enfants. C'est pourquoi, au lieu de prodiguer aux victimes ces suivis pleins de componction méprisante, l'Etat s'honorerait s'il faisait en sorte que les faibles ne soient jamais victimes de quelque détraqué que ce soit, et s'il assurait à ces faibles une sécurité définitive. Mais il semble que les Modernes préfèrent passer pour de "belles âmes" plutôt que de se salir les mains. Ils n'ont pas les mains sales, puisqu'ils n'ont pas de mains. En revanche, ce qu'ils ont de toujours propre, de blanc, de pur, d'immaculé, c'est l'âme.

 

 

13 mai 2007

Signes 23 : nous sommes tous des enfants d'immigrés

 

 

 

Sommes-nous vraiment tous des enfants d’immigrés ?

 

 

 

 

Les historiens, dans un siècle, s’interrogeront sur ce fait : pendant vingt ans, les militants de gauche et gauchistes ont entonné "nous sommes tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, troisième génération". Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il fasse une chaleur torride ou un froid glacial, que ce soit dans une procession ou au cours d’une grande messe, des milliers de gorges déployées ont martelé la nouvelle identité de la France (c’est un pays d’immigration) et des Français (les Français sont des enfants d’immigrés, donc tous les immigrés, même les immigrés en puissance, sont Français).

Le dimanche 6 mai 2007, le disque a soudain changé. A 20 heures 01, ils ont cessé d’être des enfants d’immigrés et, en conséquence, les enfants d’immigrés n’ont plus été des Français, mais des fascistes, des SS, des nazillons, des fachos et, bien entendu, de fieffés racistes. "Rentrez vite chez vous", ont crié les militants à ceux dont ils vous assuraient une minute auparavant qu’ils étaient tous français. Pour faire comprendre aux Français que la vieille chanson était jetée aux poubelles, ils ont incendié des écoles, mis le feu à des bâtiments publics, brûlé des voitures, lapidé des flics. Jamais dans l’histoire du monde, un tel revirement n’a été observé, sauf en 1939, quand l’URSS, après avoir combattu le nazisme, prétendait-elle, s’est alliée à lui.

Pour expliquer cette volte-face, il suffira aux historiens du XXIIe siècle de consulter les annales de la République. Ils y liront que, le 6 mai 2007, les Français ont élu président de la République un vrai enfant d’immigré, première génération, dont l’épouse est aussi une vraie enfant d’immigré, première génération. Des quatre parents du couple présidentiel, un seul est Français ; de leurs huit grands-parents, un seul est Français. Cela ne s’est jamais vu dans l’histoire. Pour la première fois depuis un millénaire et demi, le chef de l’Etat et son épouse n’ont pas d’ancêtres français : un sur huit, c’était vrai de Clovis ou de Mérovée, alors que la France n’existait pas encore.

 

La tartufferie est le miel dont se délectent les militants de gauche et gauchistes (leurs candidats, eux, sont Français pur sucre et leurs ancêtres ont le sang pur depuis la nuit des temps), de sorte qu’ils devraient, s'ils voulaient parler vrai, hurler de conserve "nous sommes tous des enfants de Français, première, deuxième, troisième génération". Ils veulent bien des immigrés, mais à condition que ceux-ci ramassent leurs papiers gras, balaient leurs rues, enlèvent leurs ordures, construisent leurs maisons, nettoient leurs chiottes, torchent leurs enfants, cueillent leurs fruits ; en bref, à condition qu’ils restent à leur place. Si ces immigrés ou leurs enfants s’avisent de devenir quelqu’un, président ou chef de l’Etat, le chapelet à injures racistes est égrené. Les enfants d’immigrés ne sont plus Français, mais "fachos, nazis, racistes, SS, tyrans, dictateurs, etc.". Ils ne viennent plus manger leur pain ou voler leur emploi, ils sont le nouvel Hitler qui les humilie et les réduit à l’esclavage. 

 

C'est à hurler de rire.

 

 

 

09:20 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : politique, société, culture

12 mai 2007

Voter

 

 

 
Etait en usage dans le latin du Moyen Age un verbe votare (dérivé du latin classique votum "vœu", supin du verbe vovere, "faire un vœu") qui signifiait "vouer, consacrer à un saint" et "faire vœu, s’engager". A ce verbe, est emprunté le verbe voter, courant dans la langue des ecclésiastiques, d’abord au sens de "faire vœu", ensuite au sens de "donner son suffrage". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) le définissent ainsi : "terme usité dans quelques ordres et communautés pour dire donner son vœu ou plutôt son suffrage, pour quelque délibération". Ce que montre cette définition, c’est que le sens de ce verbe a évolué de "faire vœu" à "donner son suffrage". Richelet, dans son Dictionnaire publié en 1680, y donne le sens moderne, mais limité à l’Eglise : "terme qui est en usage parmi quelques moines, et qui signifie donner sa vox pour quelque affaire qui regarde le couvent ou la religion". Voter est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740) dans le sens que ce verbe avait alors dans les ordres religieux. C’est "donner sa voix, son suffrage". Les Académiciens en restreignent l’emploi : "il est principalement d’usage dans les chapitres et autres assemblées ecclésiastiques" (1740, 1762, 1798). Ce sens disparait dans les éditions ultérieures de ce Dictionnaire (1832-35, 1878, 1932-35).

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), note que, dans ce sens, ce mot est sorti de l’usage : "autrefois, voter était employé dans les couvents et signifiait donner sa voix au chapitre". Il illustre ce sens d’un extrait d’une Histoire du Concile de Trente, de Fra Paolo (traduit par le Courayer, 1736), "la manière de donner son avis dans le concile, ce qu’on appelle autrement voter". De cet ancien usage religieux, jadis important ("faire vœu, donner un avis, donner un suffrage"), la langue française a conservé l’expression avoir voix au chapitre ou ne pas avoir voix au chapitre, comme l’attestent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) qui jugent ce sens religieux vieux, se contentant de noter que des dictionnaires aux XIXe et XXe siècles l’ont restreint aux "communautés religieuses" et dans le seul emploi de "donner sa voix au chapitre".

 

Au XVIIIe siècle, le français a emprunté à l’anglais le verbe voter, entendu dans le sens de "donner son suffrage". "Plus tard, quelques historiens s’en servirent en parlant des affaires d’Angleterre ou à l’imitation des affaires d’Angleterre, pour signifier donner sa voix dans une assemblée" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). En anglais, to vote a d’abord eu le sens de "vouer, jurer" (attesté en 1533) ; puis, en 1551, employé sans complément, il a pris le sens  "exprimer son avis selon une forme définie par un droit d’élection ou de délibération" et, suivi d’un complément direct, en 1568, le sens "se prononcer par un vote en faveur d’une loi ou d’une réforme ou d’un homme". En anglais, ce verbe a deux étymons : ou il est formé à partir du supin votum du verbe vovere "faire un vœu, promettre par un vœu, vouer", comme votare ; ou il est emprunté au latin médiéval votare. Voltaire, qui était anglophile, en a établi l’évolution sémantique. Dans son Essai sur les mœurs, il écrit : "les membres du parlement sous Charles I votèrent (au sens de "émirent le vœu") que la fameuse loi Habeas corpus, la gardienne de la liberté, ne devait jamais recevoir d’atteinte. C’est de là qu’il a passé dans l’usage actuel avec le sens de donner sa voix, son suffrage dans une élection, une délibération".

Quand le verbe voter, emprunté à l’anglais, est employé en français pour la première fois, intransitivement en 1704 dans Histoire des guerres civiles d’Angleterre et transitivement en 1756 (Voltaire, Essai sur les mœurs), il se rapporte à la situation de l’Angleterre d’alors. C’est donc un terme spécifique de la civilisation anglaise. Ce n’est que plus tard, en 1762, puis en 1789, que ce verbe s’étend à la France et à tout autre pays. Cet usage est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "il est d’usage aussi dans certaines élections et délibérations politiques". Il est vrai que, pendant les événements nommés Révolution, les délégués du peuple français ont souvent voté. Dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35), le sens religieux n’est plus défini ; seul est relevé le sens politique : "donner sa voix, son suffrage dans une élection, dans une délibération" et, employé activement, "voter une loi, un impôt : exprimer, au moyen des votes, son consentement à une loi, à un impôt proposé". Dans la huitième édition, la définition est identique, mais les exemples sont plus nombreux : "il n’a pas voulu voter, je vote comme vous, voter par assis et levé, voter à main levée, voter au scrutin secret, j’ai voté pour lui". 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se contentent d’exposer les deux sens de voter suivant que ce verbe est intransitif ("exprimer son opinion, son choix par un vote") ou transitif ("se prononcer par son vote en faveur de, décider"). Ce qu’ils apportent de nouveau, c’est la variété des constructions de ce verbe : suivi de la préposition par ou à (voter par ordre, par tête, voter par assis et levé, à scrutin secret, à main levée), suivi d’un adjectif ou d’un adverbe (voter blanc, utile, conservateur, socialiste; Dupont, radical), suivi de pour ou de contre (voter pour le candidat de la majorité, de l’opposition, contre le gouvernement, un projet de loi, pour la gauche à Paris, pour les communistes), de à (voter à droite, à gauche, au centre), suivi d’un complément direct (voter un impôt, un projet de loi, une motion, le budget, des crédits, les contributions, un tronçon de route, id est voter les crédits nécessaires à la construction d’un tronçon de route), de deux compléments (quelque chose à quelqu’un : "les Assemblées feraient mieux de ne pas nous voter tant d’habits, d’argent, de munitions, et de nous en donner", Balzac, 1829), de que ("la Législative a voté que le Conseil de la Commune devait se soumettre à la légalité", Bainville, 1924). La multiplication de ces constructions atteste que ce verbe est entré dans l’usage et que l’action qu’il désigne est devenue banale. 

 

Que voter soit emprunté au latin du Moyen Age ou qu’il soit emprunté à l’anglais, ce verbe et les deux sens dont il est porteur (faire vœu, donner sa voix) plongent leurs racines dans la chrétienté. Qu’il ait été longtemps en usage dans les communautés religieuses, dans le sens de "faire vœu de", puis dans celui de "donner son suffrage", le prouve, s’il en était besoin, comme si les pratiques de ces communautés avaient essaimé dans le corps social et qu’elles eussent légué le vote qu’elles avaient inventé aux laïcs. La démocratie qui rend les modernes si fiers d’eux-mêmes est autant chrétienne que grecque. Le concept est grec ; la pratique (le vote) est chrétienne. Mais il est interdit de le dire. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il est si difficile d’établir la démocratie en dehors du monde judéo-chrétien. Cette double matrice, grecque et chrétienne, fait du vote un des derniers actes sacrés de la France nihiliste arasée par les déconstructeurs. Pendant combien de temps cet acte restera-t-il sacré ? Il ne l'est déjà plus pour les gauchistes écervelés et autres "jeunes" qui incendient les écoles, les bâtiments publics et les voitures, parce qu'un candidat issu de l'immigration et qui a un grand-père juif a été élu et que les électeurs l'ont préféré à une candidate qui porte un nom fleurant bon la monarchie d'Ancien Régime et dont l'un des mérites est de ressembler à la Sainte Vierge.    

 

 

11 mai 2007

Hexagone

 

 

 

 

 

Emprunté au latin hexagonus, lequel est emprunté à un mot grec composé signifiant "à six angles", hexagone est attesté en français au XIVe siècle sous la plume de l’admirable Nicolas Oresme (in Le livre du ciel et du monde) et il est enregistré comme adjectif et nom dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui. La définition, d’une édition à l’autre, ne change guère : c’est "qui a six pans, six angles" (une citadelle hexagone, un plan hexagone, un bassin hexagone – on emploierait aujourd’hui hexagonal – et, substantivement, un hexagone). En 1762, les pans de la définition de 1694 sont remplacés par les côtés et il est précisé qu’on "dit de toute figure hexagone que c’est un hexagone" (1798, 1832-35, 1932-35). Dans cette dernière édition, il est indiqué qu’hexagone est un "terme de géométrie" et qu’il "se dit particulièrement, en termes de fortification, d’un ouvrage composé de six bastions". L’article que Furetière consacre à ce mot en 1690 dans son Dictionnaire universel est plus complet que celui de l’Académie, postérieur de quatre ans : "terme de géométrie, figure de six angles et de six côtés" et "en matière de fortification, un hexagone est une place fortifiée de six bastions" - sens qui n’apparaît que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35). De même, L’Encyclopédie (1751-65) suit assez  fidèlement Furetière : "terme de géométrie, figure composée de six angles et de six côtés... Un hexagone, en terme de fortification, est une place fortifiée de six bastions". Ce que L’Encyclopédie ajoute, c’est tout ce qui se rapporte à la géométrie : "un hexagone régulier est celui dont les angles et les côtés sont égaux… Il est démontré que le côté d’un hexagone est égal au rayon du cercle qui lui est circonscrit… On décrit donc un hexagone régulier en portant six fois le rayon du cercle sur sa circonférence. Pour décrire un hexagone régulier sur une ligne donnée AB, il ne faut que former un triangle équilatéral ACB, le sommet c sera le centre du cercle circonscriptible à l’hexagone que l’on demande".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), et Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprennent ces définitions, Littré, en les illustrant de citations d’écrivains : "adjectif, terme de géométrie, qui a six angles et six côtés" et "substantif masculin, figure composée de six angles et de six côtés". Chez ce dernier, c’est aussi un "terme de fortification" : "ouvrage composé de six bastions". Il en va de même dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "adjectif (vieilli), qui a six angles, six côtés (égaux)" (synonyme moderne hexagonal) et "substantif masculin, polygone à six angles, six côtés (égaux)".

Dans la rubrique "étymologie et histoire" de l’article hexagone (in Trésor de la Langue française), il est établi qu'à partir de 1934, ce nom désigne "la France continentale" et que l’auteur qui a désigné la France ainsi est Charles de Gaulle (Vers l’armée de métier). On comprend pourquoi cette désignation est aussi tardive et pourquoi elle est le fait d’un officier supérieur. Pour assimiler la France à une figure géométrique, sans doute fallait-il être pourvu en "esprit de géométrie", comme aurait dit Pascal. Mais surtout, il fallait avoir vu de nombreuses cartes de France (lesquelles sont accrochées dans les écoles au début du XXe siècle), avec les frontières nettement tracées. Or, les militaires ont toujours eu à leur disposition des cartes, serait-ce parce que la géographie (et les cartes que tracent les géographes) "servent d’abord à faire la guerre". En fait, c’est l’historien Lucien Febvre qui, le premier, semble-t-il, dans un ouvrage publié en 1922, a assimilé la France à une figure à six côtés : "une admirable géométrie (…) proposait aux savants ses combinaisons de lignes, entre lesquelles ils pouvaient choisir : la France était-elle un hexagone, plutôt qu’un octogone ? Cruelle incertitude". Certes, l’équivalence (la France est un hexagone) n’est pas une désignation directe (habiter l’Hexagone) : "il y a environ deux mille ans, la France, c’était la Gaule. Pendant des siècles, la France a été la France : aujourd’hui la France est encore la France, mais on l’appelle l’Hexagone" (Beauvais, L’Hexagonal tel qu’on le parle, 1970).

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent les définitions antérieures : "polygone à six angles et six côtés" ; "adjectif, vieilli" ; "par extension, se dit d’un solide dont la base a six angles et six côtés" et "ouvrage à six côtés, flanqué de six bastions". Ils relèvent aussi l’emploi de ce nom, avec une majuscule, qu’ils jugent familier : "l’Hexagone, la France, par vague assimilation du tracé de ses frontières à une figure hexagonale" et ils affirment de façon péremptoire, sans justifier leur point de vue, que "cet emploi est à déconseiller". On ne sait sur quoi ils fondent ce jugement. De Gaulle est un grand écrivain ; Febvre, un excellent historien ; Beauvais, un bon observateur de la langue parlée. Peut-être est-ce l’équivalence posée entre la France et une figure de géométrie qui heurte les Académiciens ? Certes. Mais toute assimilation entre une réalité historique et une figure de géométrie est vague en soi, donc en partie abusive. A moins que ce ne soit la familiarité prêtée à Hexagone qui les amène à déconseiller l’usage de ce mot : auquel cas, ils devraient déconseiller tous les mots ou les sens jugés familiers, souvent de façon arbitraire. Leur jugement est dans ce cas précis sans vrai fondement : arbitraire, en un mot.

 

10 mai 2007

Ingérence

 

Du "droit" "d'ingérence"

 

 

 

Le mot ingérence, qui appartient au vocabulaire des Modernes, est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) ; les Académiciens lui emboîtent le pas en 1878 (septième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Les définitions de Littré ou des Académiciens sont vagues : "action de s’ingérer", écrivent-il, un peu paresseusement. Ils ne remarquent pas qu’ingérence ne suit pas la règle des noms formés avec le suffixe – ence ou – ance, lesquels sont associés habituellement à un participe présent ou à un adjectif verbal (tolérant, tolérance, indigent, indigence, compétent, compétence). Certes, le sens du verbe s’ingérer est exposé dans ces dictionnaires : c’est "se mêler de quelque chose sans en avoir le droit, l’autorisation ou sans en être requis" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; de fait, l’ingérence, c’est "l’action de se mêler de quelque chose sans en avoir le droit, etc.". Certes, le sens d’ingérence est éclairé par les exemples cités : "l’ingérence toujours fâcheuse de l’État dans la gestion des propriétés privées" et "combattre les ingérences déplacées de l’esprit de parti" (Littré) et, dans une moindre mesure : "son ingérence dans cette affaire fut cause de sa ruine" (Académie, 1932-35).

L’article que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) y consacrent est plus long et plus complet que celui de ces dictionnaires. Deux sens sont distingués suivant le contexte. S’il s’agit de politique internationale, ingérence a pour sens "intervention d’un État dans les affaires intérieures d’un autre État", comme dans cet extrait des Mémoires de Guerre : "j’écrivis à Eden que moi-même et le Comité national avions décidé que Muselier n’était plus commandant en chef de la marine et que nous n’acceptions pas, à ce sujet, l’ingérence du gouvernement anglais" (De Gaulle, 1954). En dehors des relations entre les Etats, il signifie "action de s’ingérer dans l’activité, les affaires d’autrui". C’est dans ce sens que Mounier l'emploie : "cette manie de l’ingérence est une des formes les plus fréquentes de l’instinct de domination chez la femme" (1946).

Le Trésor de la Langue française a été rédigé dans les années 1960-80, à une époque où les Modernes n’étaient pas encore tout à fait modernes et n’avaient pas encore inventé le moderne et abusif droit d’ingérence. L’immense mérite des Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, est non seulement de ne pas céder aux sirènes de la Modernité, mais encore d’expliquer pourquoi droit d’ingérence est impropre. L’ingérence est "l’action de s’ingérer dans les affaires d’autrui". Le mot, précisent-ils, "relève surtout d’un emploi juridique", comme dans les exemples "l’ingérence d’un mari dans la gestion des biens de son épouse", "dénoncer l’ingérence de l’État dans une transaction". C’est aussi le "délit d’un fonctionnaire public qui prend un intérêt dans des entreprises qu’il a charge d’administrer ou de surveiller" (sens qui est ignoré des auteurs du Trésor de la Langue française) et "par extension, l’intervention d’un État dans les affaires qui relèvent de la souveraineté d’un autre État", comme dans les exemples : "dénoncer l’ingérence d’une puissance étrangère" et "le principe de non-ingérence est un des fondements du droit international". De ce fait, puisque la non-ingérence est un fondement du droit international, le droit dit d’ingérence n'est pas un droit. Il est sans réalité dans le monde. Voilà pourquoi les Académiciens écrivent en caractères gras : "c’est abusivement qu’on use des termes droit d’ingérence, devoir d’ingérence". L’abus tient au fait que ces termes "sont contraires au principe de non-ingérence". Les seuls termes adéquats sont droit d’assistance ou devoir d’assistance – non pas l’ingérence (chimère juridique) mais l’assistance (réalité humaine).

Le droit d'ingérence est une invention idéologique, dont on connaît l’auteur : un bon docteur qui fut dans sa jeunesse communiste et stalinien de stricte obédience et responsable d’une Union des Etudiants Communistes (oui, ça a existé, et pas sous Mérovée). Sa hâblerie a mis au monde un rien, qui a été fourgué à quelques Etats ou gouvernements, un peu gogos ou idéologisés à mort, dont la France. Ingérence est attesté pour la première fois dans un ouvrage que l’homme politique Rémusat a publié en 1860 : Politique extérieure de la France. C'était l'époque où la France recommençait à s'étendre hors de ses frontières, et très loin dans le monde. Elle s'ingérait donc partout. Ce que ressuscite le droit d'ingérence, ce sont les rapports de force propres à la constitution d'empires. Le propre des empires, coloniaux ou non, est de s'ingérer dans les pays libres et souverains. Que le droit d'ingérence ait été inventé par un ex-admirateur de l'URSS, puissance qui se mêlait partout dans le monde des affaires intérieures des pays qu'elle contrôlait, est dans l'ordre des choses : c'est ce qu'il a sauvé de la politique menée par ce monstre heureusement disparu.

 

09 mai 2007

Démocratisation

 

 

Démocratiser et démocratisation

 

 

 

 

Ces deux mots ne sont pas enregistrés dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, bien qu’ils soient attestés anciennement, démocratiser au XIVe siècle chez Nicolas Oresme ("démocratiser, c’est être en démocratie"), démocratisation en 1797. C’est Littré, qui, le premier, les relève dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), démocratiser avec deux sens : "conduire à la démocratie" et "afficher des principes démocratiques" (il n’y a pas d’exemple ou de citation qui illustre ces sens) ; démocratisation, dans le Supplément de 1877, avec un seul sens : "action de démocratiser, de rendre démocratique". Une citation l’illustre. C’est un extrait du Journal des Débats du 14 octobre 1876 : "l’épargne, recueillie et concentrée, alimente aussitôt de nouvelles fournitures de travail dont tous les ateliers successivement profitent à leur tour ; cette démocratisation des capitaux est la bonne". Le problème est que la citation n’a rien en commun avec la définition ("action de rendre démocratique"), la démocratisation des capitaux n’étant que la vive croissance de l’épargne observée entre 1850 et 1900 ou une forme de capitalisme populaire.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens de démocratiser sont clairement exposés. Le second sens est "rendre accessible à toutes les classes de la société, mettre à la portée de tous", le complément d’objet du verbe désignant "un bien matériel, culturel, une activité humaine" : l’instruction, l’école, le ski, le tennis, la vitesse, le luxe, etc. Le premier sens est "rendre démocratique au point de vue idéologique, politique, institutionnel", le complément d’objet du verbe désignant une région, un pays, une institution : l’Espagne, à la mort de Franco, la Grèce, à la chute du régime des colonels, le Chili, après le départ de Pinochet, l’Allemagne après la capitulation du 8 mai 1945, etc. Pourtant, ce sens, en apparence positif, est illustré d’un exemple tout négatif, qui infirme la définition. C’est l’extrait d’un ouvrage du fils de George Sand, homme politique et "républicain" déclaré, qui, en 1851, s’exclame sérieusement : "je veux démocratiser la Bretagne, réhabiliter la Vendée, moraliser, donner à la république ces deux provinces si longtemps abruties par la superstition et l’aristocratie ; je veux prêcher en Bretagne, en Vendée, la vérité sociale". On frémit à l’idée que ce projet fou aurait pu être réalisé, comme il l'a été en 1793. Au XXe siècle, la "vérité sociale" s’est prêchée à la baïonnette, à la mitrailleuse ou aux gaz létaux.

Les Académiciens définissent avec plus de justesse que les auteurs du Trésor de la Langue française le verbe démocratiser : c’est, dans un sens politique, "introduire, progressivement ou non, la démocratie dans un pays, un régime, une institution" (les exemples sont moins ambigus que celui du Trésor : "au XVIIIe siècle, la monarchie anglaise a commencé à se démocratiser, démocratiser la vie intérieure d’un parti politique, démocratiser les statuts d’une association") et c’est, dans un sens social "étendre une activité à un plus grand nombre de participants ou de bénéficiaires" : "démocratiser l’enseignement supérieur, l’allongement de la durée des congés a démocratisé la pratique des sports d’hiver". En revanche, pour ce qui est de démocratisation, les Académiciens confondent dans une même définition les deux sens qu’ils ont distingués dans le verbe démocratiser : "le fait de démocratiser, de se démocratiser ; l’état qui en résulte". Des deux exemples cités, la démocratisation d’un régime autoritaire, la démocratisation de l’enseignement, le premier réfère au processus politique et à la démocratie au sens propre et ancien de ce terme, le second au processus social ou marchand, de plus en plus souvent marchand et de moins en moins souvent social, comme dans ces faits, si souvent cités : le ski, le tennis, la voile, le golf, la maison individuelle, les séjours en Thaïlande, les vacances en Tunisie, l’avion – c’est-à-dire la baisse des prix qui rendent ces biens ou services accessibles à un nombre croissant de consommateurs. Les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent nettement les deux sens de démocratisation : "action de rendre démocratique au point de vue politique, institutionnel ; son résultat" et "action de mettre un bien à la portée de toutes les classes de la société ; son résultat". Les exemples qui illustrent ces sens sont en contradiction avec les définitions. Ainsi, pour ce qui est du sens politique, cette phrase de Jaurès (1911) : "en Allemagne, le prolétariat combat pour la démocratisation des Landtags et des municipalités". Cette démocratisation annonce celle qui, après 1917, a transformé la Russie en tyrannie.

Ce que les dictionnaires font apparaître et disent même explicitement, c’est la perversion lente et insidieuse de la démocratie, de plus en plus souvent réduite à l’économie ou à la diffusion des marchandises, et l'habileté des producteurs et des marchands qui ont réussi à accaparer le beau mot de démocratie et à y faire désigner la vente massive de leurs produits. Rendre démocratique, ce n’est plus instaurer la démocratie, c’est-à-dire faire en sorte qu’un peuple donné exerce lui-même, ou par ses représentants, le pouvoir, mais c’est faire en sorte que les habitants de ce pays (que l’on ne peut plus nommer citoyens) consomment de plus en plus de biens, et pas seulement des biens matériels, même des biens moraux ou spirituels, de la connaissance, de l’information, de la culture, des livres, des disques, etc., à la fois pour faire tourner la machine à plein rendement et pour accroître les revenus des marchands.

 

 

08 mai 2007

Tribu

 

 

 

 

 

La modernité a ses mots fétiches : ce sont ethnique, tribu (il est préférable d’employer le mot au pluriel), pluriel, différences (mot sur le déclin), glisse, cool, zen, etc. De tous ces mots, le plus intéressant est tribu (les noms féminins se terminant par u sont rares : vertu, glu), à cause de son ancienneté ou de son archaïsme, devrait-on dire. Il est emprunté au latin tribus (génitif, tribus), que M. Gaffiot définit ainsi : "tribu, division du peuple romain ; primitivement, au nombre de trois" (Dictionnaire illustré latin français, Hachette, 1934). Dans la Vulgate (traduction de la Bible par Saint Jérôme), c’est par ce mot tribus que sont désignés les lignages patriarcaux des Hébreux : d’où l’habitude prise d’user de ce terme à propos du monde biblique ancien : les "douze tribus d’Israël". Tribu est attesté en français, comme terme de civilisation romaine, à la fin du XIVe siècle au sens de "division du peuple romain" ("lignées, c’est tribus en latin") ; puis au milieu du XVe siècle et dans les siècles suivants, comme terme biblique et de civilisation hébraïque : "les douze tribus d’Israël", "la tribu de Juda" et, chez Racine (Athalie), "la tribu sainte".

Les auteurs de dictionnaires relèvent ces deux seuls sens jusqu’en 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française) ; Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) : "une tribu était anciennement la trente-cinquième partie du peuple de Rome, parce que le peuple était divisé en trente-cinq parts, que nous pourrions appeler bandes ou ligues ou cantons, dont chacune avait certain nom" ; Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "certaine quantité de peuple dont on fait la distribution en plusieurs quartiers ; le peuple juif était divisé en douze tribus ; le peuple romain était aussi divisé en trente-cinq tribus" ; les Académiciens en 1694 : "une des parties dont un peuple est composé et qui dans son origine comprenait tous ceux qui étaient sortis d’une même tige" (exemples : "les douze tribus d’Israël, la tribu de Juda, le peuple de la ville de Rome était divisé en tribus"), et en 1762 : "une des parties dont un peuple est composé" ("le peuple de la ville d’Athènes, de Rome, était divisé en tribus") et "chez les Juifs, tribu comprenait tous ceux qui étaient sortis d’un des douze patriarches" ("les douze tribus d’Israël, la tribu de Juda") ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "une des parties dont un peuple est composé", Féraud précisant qu’on "ne le dit guère que des peuples anciens" ("le peuple d’Athènes, de Rome était divisé par tribus", "les tribus d’Israël", "la tribu de Juda, etc."). Dans L’Encyclopédie (1751-65), un très long article est consacré aux tribus d’Israël, d’Athènes, de Rome, aux noms qu’elles portaient et à leur histoire.

C’est à partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que de nouveaux sens sont exposés, dont un embryon du sens moderne : "dans le style de la chaire, on appelle quelquefois l’ordre ecclésiastique la tribu sacrée ou sainte par allusion à la tribu de Lévi, qui était vouée au culte" et "tribu se dit quelquefois d’une peuplade ou d’un petit peuple, relativement à une grande nation dont il fait partie"  (exemples : "une tribu de Tartares, une tribu de Germains"). Ces deux nouveaux sens se retrouvent dans la sixième édition (1832-35).

Aux XIXe et XXe siècles, les sens de tribu s’enrichissent. Le nom est extrait des civilisations antiques et il s’étend à des réalités modernes. Il est vrai que Mme de Sévigné l’emploie en 1671 pour désigner une "grande et nombreuse famille". Chez Du Bos, en 1734, c’est un "groupe social et politique fondé sur une parenté ethnique". A la fin du XVIIIe siècle, Buffon en use au sujet du monde animal et végétal. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), enregistre ces emplois : "familièrement, les divers membres d’une famille" (Mme de Sévigné : "j’embrasse tout ce qui est autour de vous ; j’ai bien envie de savoir où va votre tribu") ; "il se dit, en un sens analogue, des animaux et des végétaux" (Buffon : "la grande tribu des petits oiseaux de rivage") ; et "au figuré, coterie, parti" (Saint-Simon : "l’esprit du duc de Noailles et sa tribu si établie donnait au régent de la crainte") ; "tribu se disait des subdivisions des quatre nations dans l’université de Paris  et d’une certaine quantité de moines qui avaient un supérieur particulier soumis à l’abbé". Outre les sens relevés dans les éditions du XVIIe et du XVIIIe siècles de leur Dictionnaire, les Académiciens regroupent dans un même aliéna de la huitième édition (1932-35) les sens nouveaux : "tribu se dit figurément et familièrement d’une famille, d’une coterie, d’un groupe nombreux" et "en termes de botanique et de zoologie, d’une division de la classification qui prend place entre la famille et le genre".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) distinguent les emplois de tribu à propos des civilisations antiques grecque, romaine et judaïque, des emplois modernes, en particulier du sens de tribu en anthropologie : "groupe social, généralement composé de familles se rattachant à une souche commune, qui présente une certaine homogénéité physique, linguistique, culturelle...", que ces groupes primitifs aient survécu à l’uniformisation du monde ("durant une nuit d’hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies", Chateaubriand, Les Natchez, 1826) ou qu’ils aient disparu ("il manquait à Clovis d’être aussi puissant dans son pays d’origine que dans ses domaines nouveaux ; les tribus franques, restées païennes, avaient des chefs qui n'étaient pas disposés à obéir au parvenu converti", Bainville, Histoire de France, 1924). Le sens ethnique de tribu est glosé ainsi : "dans les sociétés primitives, groupe social sur un territoire se réclamant de la même souche, composé d’unités autonomes plus petites généralement fondées sur la parenté, qui bénéficie d’une autorité politique". Les synonymes sont clan, ethnie, peuplade. Les tribus sont africaines, australiennes, arabes, bédouines, errantes, germaniques, indiennes, primitives, sauvages. Le sociologue Durkheim est l’un des premiers à avoir théorisé la tribu : "elle est formée par un agrégat de hordes ou de clans ; la nation (la nation juive par exemple) et la cité par un agrégat de tribus" (1893), ce qui n’empêche pas que le terme soit source de confusions : "les anthropologues désignent habituellement par le terme de tribu deux réalités, deux domaines de faits différents mais liés. D’une part, presque tous s’en servent pour distinguer un type de société parmi d’autres, un mode d’organisation sociale spécifique (...). Ce point, cependant, ne fait pas l’unanimité parmi eux par suite de l’imprécision, du flou des critères sélectionnés pour définir et isoler ces divers types de société. Mais le désaccord est encore plus profond à propos du second usage du terme tribu, lorsqu’il sert à désigner un stade de l’évolution de la société humaine" (Godelier, 1973).

De fait, ce nom désigne d’innombrables réalités : un "groupe familial nombreux" (ou smala), comme chez Zola : "ce qui a achevé de donner à ce coin perdu un caractère étrange, c’est l’élection de domicile que, par un usage traditionnel, y font les bohémiens de passage. Dès qu’une de ces maisons roulantes, qui contiennent une tribu entière, arrive à Plassans, elle va se remiser au fond de l’aire Saint-Mittre" (La Fortune des Rougon, 1871) ou chez Guéhenno : "Jean-Jacques, plus attaché qu’il ne le dit à sa Thérèse, bon gré mal gré, entrait dans les soucis de la tribu Le Vasseur comme d’une belle-famille. Toute la tribu appelait Thérèse ma tante. Il fallut bien que lui-même devînt l’oncle" (Jean-Jacques, 1948) ; ou un "groupe de personnes partageant les mêmes intérêts, les mêmes opinions" (clan, coterie) comme chez Daudet : "toute la tribu innombrable des comédiennes trop plâtrées et des comédiens à menton bleu s’occupaient de mon œuvre !" (1888) ; ou un "groupe d’animaux qui vivent en société" comme chez Maurois ("un jeune singe qui a la plus profonde affection pour le vieux mâle de la tribu voit celui-ci glisser sur une pelure de banane", 1918) ; et même tout groupe, comme chez Nerval : "une sorte de tribu farouche, de sept ou huit drôles mal vêtus, remplissait l’intérieur de la salle basse" (Voyage en Orient, 1851) ou chez Giraudoux : "cette tribu des femmes où vous refusiez de passer, vous y êtes" (1944).

Jadis, les Français n’abusaient pas des désignations : n’importe quoi n’était pas nommé n’importe comment. Il semble que ce temps soit révolu. Donc, tout groupe, quel qu’il soit, peut être qualifié de tribu.

Les publicitaires ne se privent pas de cette latitude ; ils en abusent même. Tribu étant porteur, id est capable au seul prononcé de faire gagner beaucoup d’argent à ceux qui s’en parent, ils s’en sont emparés. Tout est tribu dans la com., la pub. ou les media, surtout les clans, partis, sectes, coteries, ethnies ou prétendues minorités dites visibles qui se distinguent, au milieu de la population française, par leurs boubous bariolés, leurs coiffures exotiques, leurs danses, leur musique ou leur apparence physique, mais qui, eux aussi, comme les autres, sont des consommateurs solvables, à qui le système marchand vend cher et sans scrupule de la verroterie exotique, grâce à laquelle ils recouvrent une prétendue identité qu’ils disent avoir perdue ou qu’ils prétendent avoir été bafouée par ceux-là qui les accueillent généreusement. Entre la tribu (que l’on exhibe) et le tribut (que l’on veut faire payer aux hôtes), la différence est mince. Un t en plus ou en moins n’importe guère ! La France est entrée dans le tunnel de l’indifférenciation pour ce qui est des sexes, genres, mots, vêtements, etc. De fait, tribu et tribut, avec ou sans t, féminin ou masculin, c’est du pareil au même.

 

 

 

07 mai 2007

Tabou

 

 

 

En voilà un mot moderne ! C’est le navigateur Cook qui en a appris l’existence en Polynésie sous la forme tabu ou tapu, qu’il a transposée en taboo (Journal d’une expédition faite dans la mer Pacifique). Il est attesté en français en 1782 comme adjectif, d’abord sous la forme tatoo, puis en 1785, sous la forme taboo (comme adjectif et comme nom) et en 1797, toujours sous cette même forme anglaise dans Voyage de La Pérouse autour du monde ; enfin en 1822 sous la forme tabou (Arago, Promenade autour du monde). En 1831, Dumont d’Urville rappelle la forme originelle de ce mot dans les langues de Polynésie : "le tabou, ou plus correctement tapou…" ("Du tabou et des funérailles à la Nouvelle-Zélande ", in Revue des Deux Mondes).

C’est comme un mot exotique, relatif aux croyances des Polynésiens, que tabou est relevé par les auteurs de dictionnaires ; par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "espèce d’interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie" et "il se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou", et par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher".

Le mot tabou a beau désigner un interdit, il n’échappe pas à la vague de fond qui a bouleversé et refaçonné la langue française. Extrait dans un premier temps de la civilisation polynésienne et des univers primitifs ou sauvages, il s’est étendu, comme de nombreux autres mots, à ce qui est européen ou occidental et il a pris des sens sociaux. En 1866, Amiel dans son Journal est le premier à employer l’adjectif dans un sens étendu et spécifiquement occidental : "frappé d’interdit, dont on n’ose pas parler", ouvrant grand la porte à tous les sujets, problèmes, thèmes, réalités, objets, mots, prétendument tabous, dont traitent à longueur de colonnes les gazettes, au point que l’on est en droit de s’étonner que ces sujets obligés ou convenus soient jugés interdits et encore qualifiés de tabous, alors que tout le monde en parle d’abondance depuis des décennies. En 1903, Lévy-Bruhl, l’inventeur des mentalités "primitives", étend l’emploi du nom tabou aux réalités sociales et humaines de l’Occident : "l’homme est naturellement moral, si l’on entend par là que l’homme vit partout en société, et que dans toute société il y a des "mœurs", des usages qui s’imposent, des obligations, des tabous" ; et en 1933, Morand (dans Londres) traite des incontournables tabous sexuels, qu’il croit découvrir dans la société anglaise, lançant le mythe du sexe tabou ou "frappé d’interdit", ce qui a dû amuser les innombrables femmes à hommes ou hommes à femmes de son temps, les Messaline, Casanova et Don Juan modernes et ce qui doit faire s’esclaffer aujourd’hui les habitués des sites, revues, cabarets, clubs, etc. érotiques ou pornographiques.

Alors que les premiers lexicographes, Littré et les Académiciens en 1935, qui aient relevé tabou l’ont défini de façon limitée, restreignant l’usage qui en était fait de leur temps aux croyances magiques et religieuses des peuples primitifs ou sauvages, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension de ce nom aux sociétés occidentales et en décrivent tous les emplois, comme nom ou comme adjectif, aussi bien chez les peuples primitifs que dans les sociétés dites évoluées d’Occident.

Pour les savants qui étudient les peuples exotiques, c’est une "personne, un animal, une chose qu’il n’est pas permis de toucher, parce qu’il ou elle est investi(e) momentanément ou non d’une puissance sacrée jugée dangereuse ou impure". En 1957, un spécialiste d’histoire sociale note que "le mot tabou (…) est employé maintenant couramment par les ethnographes comme synonyme d’interdit". Par métonymie, le mot signifie aussi "l’interdiction de caractère sacré qui pèse sur une personne, un animal, une chose", comme l’écrit Jules Verne dans les Enfants du Capitaine Grant en 1868 à propos des peuples de Polynésie ("le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou la personne tabouée. Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu irrité") ou le géographe Vidal de la Blache, à propos d’Africains : "la vie tout entière du nègre de Guinée est empêtrée de rites et de superstitions qu’il serait aussi dangereux d’enfreindre que celle du tabou polynésien" (Principes de géographie humaine, 1921).

De là, le nom s’étend à d’innombrables réalités. C’est un "interdit d’ordre culturel et /ou religieux qui pèse sur le comportement, le langage, les mœurs" : il est linguistique et sexuel. Même les psychanalystes, qui traquent les tabous, ont leurs propres tabous : "quand on songe au nom de père que les psychanalysés donnent sérieusement ou ironiquement à leur analyste, il semble bien que le tabou de l’inceste a inspiré quelque peu la codification du transfert" (Psychanalyse). Du comportement, du langage et des mœurs, il contamine la société tout entière : c’est une "règle d’interdiction respectée par une collectivité". Le sens interdit des panneaux de signalisation routière serait donc un tabou, de même que les choses les plus anodines, telles que les méthodes dont usent les historiens : "gardons-nous de sous-estimer la puissance persistante de ce vieux tabou : "tu ne feras d’histoire qu’avec les textes"", s’exclame l’historien, honorablement connu, Lucien Febvre (1949) ou les mathématiciens : "il faut abolir le tabou selon lequel, à l’école, on ne parle pas de l’école. Il faut montrer aux élèves comment remettre constamment en cause l’apprentissage lui-même, comment se démonte leur propre apprentissage" (Bertrand Schwartz, 1969).

Dès lors, l’adjectif tabou peut qualifier n’importe quelle réalité : un inanimé abstrait ou concret ("en quoi le fait de toucher un objet tabou, un animal ou un homme impur ou consacré (...) a-t-il pu jamais constituer un danger social ?", s’exclame le sociologue Durkheim en 1893), un sujet ("nous sentons à la fois que nous abordons des sujets tabous dont l’évocation seule pourrait déchaîner la colère céleste et que nous commettons ce sacrilège dans une confortable sécurité", Maurois, 1918), des statuettes, des mots, un nom propre, une personne, des écrivains ("il nous paraît inexcusable de n’avoir pas étudié à fond quelques-uns de ces écrivains tabous", s’excuse l’abbé Bremond en 1920). En bref, la modernité a réussi l’exploit de renverser le sens premier du mot tabou, qu’il soit nom ou adjectif : ce n’est plus une chose ou une personne qu’il est interdit de toucher ou dont il est interdit de parler, mais d’innombrables réalités dont il faut parler d’abondance et sans jamais s’interrompre. Jamais de prétendus interdits n’ont suscité autant de discours, si bien que, paradoxe, ce qui est interdit, c’est l’interdit. Ce qui est tabou, c’est le tabou.


 

 

 

06 mai 2007

Cimetière

 

 

 

 

 

Il y a à peu près cent mille ans les hommes se sont mis à enterrer leurs morts. Jusque-là, les corps étaient laissés dans la nature. Les vautours, les chiens, les hyènes, etc. se nourrissaient de ces masses de protéines.

On comprend donc que le nom cimetière ne soulève pas de difficulté pour ce qui est de ses sens et emplois. L’article du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est bref et clair : "lieu où l’on enterre les morts" (exemples : conduire au cimetière, un cimetière militaire, il repose au cimetière du Père-Lachaise ; expression figurée et populaire : expédier quelqu’un au cimetière, le tuer") et "par analogie, lieu où l’on rassemble des objets hors d’usage" (exemple : un cimetière de voitures).

L’origine du mot est connue : cimiterium ou coemeterium du latin chrétien. Dans son Dictionnaire illustré latin français (1934), M. Gaffiot cite en référence deux auteurs qui ont employé ce mot : Cyprien, évêque de Carthage (première moitié du IIIe siècle) et Tertullien, écrivain chrétien, de Carthage aussi, mort en 240. Le mot est emprunté à un mot grec, qui a pour sens "lieu où l’on dort" et "lieu où reposent les morts". Le mot français est attesté au XIIe siècle sous la forme cimetire ("le duc Miles se tint devers un cimetire"), qui a été masculin et féminin jusqu’au XVIe siècle. Au XIIIe siècle, il est apparaît sous la forme moderne de cimetiere.

Dans les anciens dictionnaires, la définition est "lieu où on enterre les morts" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) ; "lieu destiné à enterrer les morts" (1798) ; "lieu découvert et ordinairement clos de murs, dans lequel on enterre les morts" (1832-35) ; "lieu dans lequel on enterre les morts" (1932-35) ; "le lieu où l’on enterre les morts" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). A compter de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens notent que ce nom s’emploie dans un sens figuré : "figurément, en parlant d’un pays dont l’air est mortel pour les étrangers, on dit que c’est leur cimetière" (1798, 1832-35). Littré relève encore ce sens : "le lieu où la mort frappe et sévit" (exemples : "la ville était devenue un vaste cimetière", "l’Italie a passé longtemps pour le cimetière des Français"), que les Académiciens ignorent dans la huitième édition (1932-35). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, il est noté qu'en France, il n’y a plus de cimetières dans l’enceinte des villes et que "les cimetières ne sont plus permis dans le sein des villes", réalité avérée par le déplacement du Cimetière des Innocents en 1786, mais que l’extension des villes au milieu du XIXe siècle a rendue caduque, puisque le cimetière du Père-Lachaise est désormais à l’intérieur de Paris.

De tous ces lexicographes, les seuls qui attribuent un caractère religieux au cimetière (cf. ci-dessous "bénit") sont les auteurs du Trésor de la Langue française : "terrain généralement bénit, le plus souvent clos de murs, dans lequel on enterre les morts" ou qui notent l’extension de ce terme à d’autres réalités que les hommes (un cimetière d’animaux) et "terrain où l’on entasse des engins hors d’usage" (un cimetière de voitures, de bateaux et par métaphore, la corbeille, cimetière des vieux papiers, Maupassant, 1885).

Dans les dictionnaires, le nom cimetière n’est jamais suivi d’un adjectif relatif à la religion, que ce soit catholique, chrétien, juif, musulman. Les seules attestations d’adjectif qualifiant cimetière se trouvent dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : cimetière suburbain, militaire ou cimetière marin, titre d'un poème de Paul Valéry paru en 1920. La seule attestation d’un adjectif relatif à la religion ou à un peuple est dans la référence à un tableau de Ruisdael, peintre du XVIIe siècle : "il est un tableau dont nous savons avec certitude qu’il ne correspond pas à la réalité, car le site existe toujours. C’est le Cimetière juif, sujet tant aimé de Ruisdael" (Huyghe, 1955). Le cimetière est un lieu, qui appartient à une commune et où sont enterrés les morts, quelque confession qu’ils aient professé de leur vivant.

 

Or, depuis quelques années, on peut lire dans la presse ou entendre dans les media des journalistes évoquer, au sujet des profanations (cf. ci-dessous, la note consacrée à ce mot), les cimetières chrétiens, juifs, musulmans ou, à l’intérieur de ces cimetières, des tombes chrétiennes, juives, musulmanes. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la langue française, le nom cimetière ou tombe est suivi(e) d’un adjectif de religion, comme si on n'enterrait plus en France des hommes, mais des juifs, des musulmans ou des chrétiens, c’est-à-dire des hommes réduits à leur seule croyance.

Pis, ces faits fournissent aux journalistes et aux hommes politiques l’occasion d’établir en toute bonne conscience une échelle morale : le crime suscite horreur et indignation (dont on ose espérer qu’elle n’est pas de pure montre) quand le cimetière profané est dit juif ou musulman, mais il ne suscite qu’indifférence, quand le cimetière ou les tombes profané(es) est ou sont qualifié(es) de chrétien ou de chrétiennes. La profanation cesse d’être horrible si les victimes sont des chrétiens. Il n’y a pas à s’en étonner. Tel est le nouvel ordre du monde. Au Soudan, pendant près de vingt ans, le régime musulman a mené une guerre d’extermination contre les populations du Sud, dont le seul crime est d’être animistes ou chrétiennes, faisant plus d’un million de morts, sans que quiconque proteste, s’en indigne ou engage des poursuites contre les dirigeants soudanais, bien que cette guerre eût été objectivement raciste, les exterminateurs étant arabes et les exterminés noirs. Or, dès que ces dirigeants ont mené la même guerre d’extermination contre les populations du Darfour, dans l’Ouest du Soudan, ce fut un concert d’indignations et de protestations, pour la raison que les victimes n’étaient pas chrétiens, mais musulmans. Cette même échelle a été observée à Timor, où plus d’un quart des habitants chrétiens de ce pays ont été exterminés dans l’indifférence générale, à Djakarta, où la minorité chinoise et chrétienne a dû subir des pogroms et des ratonnades, sans que quiconque s’en indigne, en Indonésie et aux Célèbes, en URSS et dans les pays de l’Est, en Chine, au Vietnam, etc. La France est ouverte sur le monde, elle en suit les règles, même les pires. La profanation de cimetières dits chrétiens s’y fait dans l’indifférence générale.


 

05 mai 2007

Profanation

 

 

 

Il ne se passe pas de semaine dans notre belle France "tolérante", "ouverte" et "multiculturelle", en avance dans tous les domaines de plusieurs décennies sur les autres pays du monde, qui, eux, refusent de suivre la France dans cette voie moderne et restent intolérants, fermés, monoculturels - il ne se passe donc pas de semaine (et parfois même de jour) sans que des fous furieux ou des crétins s’introduisent la nuit dans des cimetières, que ceux-ci se trouvent dans de grandes villes, dans des bourgs ou à la campagne, qu’ils soient civils ou militaires, pour y dégrader des tombes ou les barbouiller de peinture rouge ou noire et pour détruire les quelques symboles religieux discrets qui y sont posés ou qui les surmontent. Bienheureux Chinois ! Ils sont intolérants, fermés, monoculturels. Leurs ancêtres reposent donc en paix pour l’éternité.

Le nom profanation est emprunté à la langue latine de la chrétienté. Dans son Dictionnaire illustré latin français (1934), M. Gaffiot traduit profanatio par "profanation, sacrilège" et il relève un seul emploi de ce nom chez l’écrivain chrétien de Carthage, Tertullien, mort vers 240 après Jésus-Christ. Ce nom est dérivé du verbe latin classique profanare, qui a un rapport avec le sacré et que M. Gaffiot traduit par "rendre à l’usage profane une chose ou une personne qui avait été auparavant consacrée" et "profaner, souiller". En français, profanation est attesté en 1433 et en 1549 et il est enregistré dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens y est clairement exposé. C’est "l’action de profaner les choses saintes, l’irrévérence commise contre les choses de la religion" (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). D’une édition à l’autre, la définition ne change pas, les exemples qui l’illustrent sont quasiment les mêmes : c’est "profanation horrible", "la profanation des églises", "la profanation des vases sacrés", "l’usage des paroles de l’Écriture pour des pratiques superstitieuses est une profanation". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), répète cette définition : "action de profaner les choses saintes" ; "la profanation des églises, des vases sacrés", tout en distinguant la profanation du sacrilège : "la profanation est une irrévérence commise envers les choses consacrées par la religion", "le sacrilège est un crime commis envers la divinité même".

Dans les dictionnaires, il est noté que profanation s’étend à d’autres réalités que les choses sacrées ou saintes. "Il se dit aussi du simple abus qu’on fait des choses rares et précieuses", écrivent les Académiciens en 1694, illustrant ce sens de cet exemple : "c’est une profanation que d’employer de si beaux meubles dans un si vilain logis", remplacé en 1762 et 1798 par celui-ci, plus juste : "c’est une espèce de profanation d’employer l’or et l’argent à ces sortes d’usages", auquel est ajouté en 1832-35 cet autre exemple : "employer un si beau talent à un si indigne usage, c’est une profanation, une vraie profanation", le seul qui soit cité dans la huitième édition (1932-35). Littré aussi relève ce sens étendu, qu’il juge "figuré" : "abus des choses rares et précieuses", l’illustrant de l’exemple "ces œuvres sont des profanations de l’art" et de cet extrait d’une lettre de Mme de Maintenon (1718) : "Mme de Dangeau me propose de coucher dans le lit de M. l’évêque de Chartres : il ne s’en servirait de sa vie après une telle profanation".

Dans tous ces dictionnaires, il est fait référence à la profanation des églises, des vases sacrés ou même à l’emploi étendu de ce nom. Nulle part, il n’est évoqué une seule fois la profanation des cimetières, ni dans les définitions, ni dans les exemples, ni dans les citations, comme si ces actions étaient inconcevables ou qu’elles ne se soient jamais produites. Certes, la profanation touche le sacré ou la religion, et les cimetières, du moins depuis la loi de 1905, ont perdu leur caractère sacré ou religieux. Mais au XVIIIe siècle, les cimetières se trouvaient autour des églises. Ils n’en étaient pas pour autant profanés, alors que les églises pouvaient l’être ou l’étaient. Autrement dit, le respect des morts a longtemps été en France, et ce depuis la nuit des temps, un absolu, que personne ne violait ou que personne n’avait l’idée d’enfreindre. D’ailleurs, il est parfois écrit Requiescant in pace à la porte des vieux cimetières : qu’ils reposent en paix. Hélas, les modernes sont désormais incapables d’entendre cette injonction.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se contentent de définir profanation comme dans les vieux dictionnaires  : "action de profaner ce qui est saint, sacré" et "au figuré, action d’avilir, de dégrader quelque chose de vénérable, de précieux ou qui est considéré comme tel". Pour ce qui est du sens propre, les synonymes sont pollution (vieilli), sacrilège, violation. Ce sens est illustré des exemples suivants : profanation des choses saintes, d'un lieu sacré, d'une église, d'un cimetière, d’hosties. C’est dans le Trésor de la langue française que, pour la première fois dans l’histoire de la langue, il est fait référence à la profanation des cimetières. De cela, on peut inférer que le phénomène est récent et surtout moderne. Il faut vraiment que la France soit à l’agonie pour que, outre les écoles, les personnes âgées, les enfants, les églises, les autobus, les bâtiments publics, les maîtres d’école, les biens publics ou privés, etc., les morts à leur tour soient l’objet de la haine moderne. Il est vrai que les bien pensants, dès qu’ils évoquent le passé de la France, se guindent sur un piédestal pour crier haut et fort qu’ils sont supérieurs en tout à ceux qui les ont précédés sur le sol de France, que les Français, dans le passé, n’ont accompli que des forfaitures et qu’ils doivent se repentir d’être français. Le discours de ces puissants du jour, de la presse, du CNRS et de l’Université est sans aucun doute un carburant de la haine vouée aux morts. De fait, rien ne retient plus les pervers : ni la foi, ni la morale, ni l’histoire, ni la crainte de la loi, ni la dignité, ni l'opinion, etc. Profaner les morts est leur raison de vivre, puisque c’est aussi la raison de vivre des puissants.

 

 

04 mai 2007

Rafle

 

 

 

 

 

Voilà un vieux mot français. Emprunté à l’ancien allemand raffel signifiant "instrument pour racler le feu", il est attesté dans ce sens au XIIIe siècle et, en 1371, au sens de "jeu de dés où l’on peut enlever toutes les mises d’un seul coup". A partir de ce sens, le mot désigne au XVIe siècle le "butin" et, en 1645, faire rafle est employé par Corneille, dans la Suite du Menteur, au sens de "tout enlever".

Les Académiciens, dans toutes les éditions publiées de leur Dictionnaire, définissent à tort, dans la même entrée rafle, deux mots distincts : la "grappe de raisin qui n’a plus de grains" (exemples : "le vin est plus prompt à boire quand on égrène les raisins et qu’on ne met point la rafle dans la cuve", "il n’y a quasi point de grains, il n’y a que la rafle") et "une sorte de jeu aux dés, dans lequel il faut que deux des trois dés, ou tous les trois amènent un même point, comme deux quatre, deux six, trois quatre, trois six, etc.", dont le sens "butin" est une extension : "on dit proverbialement et figurément faire rafle pour dire enlever tout sans rien laisser" (exemples : "les sergents, les soldats, les voleurs ont été dans cette maison et y ont fait rafle" ; première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35).

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré est le premier à distinguer trois homonymes : "grappe de raisin qui n’a plus de grains" ; "dans quelques provinces, maladie éruptive de la vache, nommée aussi échauboulure, rave ou feu" ; et "action de rafler, d’enlever" (citation de Corneille : "Ville prise d’assaut n’est pas mieux au pillage ; La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, Comme fait un traitant pour les deniers du roi ; Où qu’ils jettent la main, ils font rafles entières"), sens moderne, dont Littré rappelle qu’il est une extension du jeu de dés ("coup où chacun des dés amène le même point, ainsi dit parce qu’il rafle, gagne").

C’est dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) que les Académiciens relèvent dans un même article, outre le sens de "grappe de raisin", "l’action de rafler" et celui du jeu de dés, le sens social et policier moderne : "il se dit aussi d’une opération de police qui consiste à cerner une rue mal famée, un mauvais lieu et à appréhender tous ceux qui s’y trouvent" (exemple : il a été pris dans une rafle). Rafle a été employé dans ce sens, à savoir "arrestation en masse faite à l’improviste", par le policier Vidocq, célèbre pour avoir été un voyou redoutable, avant d’entrer dans la police (Mémoires, 1828-29).

Comme Littré, les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent deux homonymes rafle, dont ils définissent le second ainsi : "familier, action de s’emparer de tout ce qui tombe sous la main sans rien laisser"  (synonyme razzia) et "arrestation massive opérée par la police à l’improviste" (synonymes : descente de police, coup de filet). Les exemples cités sont "rafles de prostituées sur la voie publique", "la police opère des rafles", "être pris dans une rafle", "les rafles de la Gestapo" ; "Alexis, à Saint-Pétersbourg, fut ramassé au bout de deux jours (...) dans quelque rafle, et jeté en prison" (Leroux, 1912) ; "un jour où il avait été pris dans une rafle, car il aimait les filles, mon père lui avait évité le poste" (Giraudoux, Bella, 1926) ; "Louise s’était fait choper à Lyon, une malchance... Prise dans une rafle ordinaire, elle avait été identifiée, une rare déveine, et évidemment aussitôt embarquée" (Elsa Triolet, 1945). De tous ces exemples, seul le dernier se situe pendant la deuxième guerre mondiale. Il n’est cité aucun exemple qui fasse référence à la "rafle" du Vélodrome d’hiver de juillet 1942, laquelle est aujourd’hui, dans les discours militants, le prototype de la rafle immonde, puisque toute arrestation de clandestins est assimilée, par une analogie forcée, abusive et tout idéologique, à cette rafle historique. Il est évident qu’interpeller dans la rue des individus afin de vérifier leur identité et, éventuellement, de les inviter à rentrer dans leur pays, s’ils sont clandestins, ce qui se fait dans tous les pays du monde, n’a strictement aucun rapport ni avec une rafle, au sens policier de ce terme, ni avec la rafle du Vélodrome d’hiver, à savoir l’arrestation massive, inspirée par la haine raciale et répondant à un plan concerté, de malheureux Juifs, réfugiés politiques, ayant le droit de séjourner sur le territoire français ou même ayant la nationalité française, et cela pour les livrer aux autorités nazies et à la mort. Dans le premier cas, c’est la loi qui est appliquée et la "sanction", si tant est qu’il y en ait une, est le retour au pays (ce qui n’est pas une sanction, où que ce soit au monde) ; dans le second cas, c’est la loi qui a été violée : celle de la France et même, celle, universelle, de l’humanité.

Il est vrai que le Trésor de la Langue française a commencé à être rédigé dans les années 1960, alors que le gauchisme échevelé et écervelé épargnait encore les auteurs de dictionnaires, qui ne s’aventuraient ni à injurier les Français en les traitant de nazis, de collabos ou de disciples de la Gestapo, ni à assimiler les uns aux autres des faits et des événements, éloignés dans le temps, distincts et qui n’ont aucun point en commun.

 

 

03 mai 2007

Durable

 

 

 

 

 

Voilà un adjectif moderne par quelques-uns de ses emplois, dont le célèbre développement durable, cette oriflamme à laquelle se rallient les ressortissants de l’empire du Bien. Durable, c’est bien ; son contraire (éphémère ? provisoire ? fugace ?), c’est mal.

Accaparé par les modernes, il est pourtant un des plus vieux mots de la langue française. Emprunté au latin impérial durabilis, que M. Gaffiot traduit dans son Dictionnaire latin français par durable, il est attesté à la fin du XIe siècle dans ce merveilleux récit qu’est la Vie de Saint Alexis ("bref est ce siècle, plus durable attendez"). Il est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935 et aujourd’hui, dans l’édition en cours de publication, toujours avec le même et unique sens, dans les première, quatrième, cinquième éditions : "qui doit durer longtemps" (exemples : ouvrage, paix durable, chose durables (1694), auxquels sont ajoutés en 1762, 1798 : bonheur, félicité durables) ; dans les sixième et huitième éditions (les exemples ne changent pas) : "qui est de nature ou fait de manière à durer longtemps" ; et, dans la neuvième édition (en cours) : "qui est de nature à durer longtemps"  (exemples : édifice, ouvrage, résultat, bonheur, paix durables et l’expression faire œuvre durable, au sens de "faire une œuvre qui résiste au temps"). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), y donne le même sens : "capable de durer longtemps", comme dans "des monuments durables".

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est plus long et plus fouillé que dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou chez Littré. Trois sens sont distingués : "qui est susceptible de durer longtemps" ; "qui dure longtemps, qui est de longue durée, qui présente de la stabilité et de la constance dans le temps" ; "qui dure toujours ou du moins très longtemps". Ou bien la durée attribuée à une chose ou à un processus est un fait, ou bien, éventuelle ou optative, elle relève d’un souhait ou d’une intimation verbale. Le processus de développement, dit durable, est-il un fait ou un souhait ? Est-il établi ou éventuel, avéré ou verbal ?

Dans la réalité, les pays dits développés préfèrent faire l’histoire plutôt que de rester fidèles à une essence ou à une identité ou à une idéologie. Le développement économique, social, scientifique, technique, humain, y a commencé il y a plusieurs siècles (aux Xe et XIe siècles pour certains, au XVIe siècle pour d’autres, à la fin du XIXe siècle au Japon) ; il ne s’est jamais interrompu. Il est durable par essence. Durable est un pléonasme quand il qualifie développement.  Comme cela est dit dans le Trésor de la Langue française, ce développement "dure longtemps", il "est de longue durée", il "présente de la stabilité et de la constance dans le temps", il "dure toujours ou du moins très longtemps". C’est un fait avéré ou établi. Or, ce n’est pas ce sens qu’a développement durable. Il n’est pas un fait, mais un souhait ou une éventualité : il "doit" durer, il est "susceptible" de durer. Il ne relève plus de la réalité, mais de l’idéologie ou de la morale ou de l’intimation. C’est pourquoi il ne durera pas. Les idéologues et les gogos qui les singent, un jour, se lasseront de répéter développement durable, quand ils constateront qu’aucun développement n’advient, comme dans le conte "Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?", sinon la route qui poudroie et le soleil qui flamboie, l’une et l’autre durablement.

 

02 mai 2007

Concertation

 

 

 

 

 

Voilà un mot de la langue sociale, syndicale et politique hyper moderne. Il est attesté en 1963 au sens de "discussion en vue d’aboutir à un accord" (in Les Syndicats en France). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), il est relevé au sens de "action de se concerter" (exemple : "la concertation des salariés est beaucoup plus voyante (...) et attire particulièrement l’attention des autorités") et au sens de "mode d’administration ou de gouvernement dans lequel les administrés, les citoyens, les salariés, etc., sont consultés, et les décisions élaborées en commun avec ceux qui auront à les appliquer ou à en supporter les conséquences" (1971), comme dans les exemples : "une politique de concertation", "la nécessaire concertation en matière d’initiative et de financement des équipements" (1967). Les Académiciens ignorent ce mot dans les éditions publiées de leur Dictionnaire. Dans l’édition en cours de publication, ils le définissent ainsi : "action de se concerter avec d’autres personnes ; spécialement, le fait de réunir, pour les consulter, toutes les parties intéressées à un problème politique, économique ou diplomatique".

Pour comprendre ce mot, il faut se reporter au verbe concerter dont il dérive et qui, lui, est très ancien. En fait, ce verbe est double. Dans un premier emploi, attesté au XVe siècle, il signifie "projeter quelque chose en commun" ; et dans ce sens, il est employé pronominalement, se concerter, au milieu du XVIIe siècle. Ce sont les emplois modernes. Dans un second emploi, attesté en 1623, dans Histoire comique de Francion, roman de Charles Sorel, il a pour sens "faire de la musique". Dans le premier emploi, il est emprunté au latin concertare, signifiant "combattre, rivaliser, se quereller" en latin classique (in Dictionnaire latin français de M. Gaffiot). Ce sens a été retourné en quelque sorte dans la langue latine du christianisme. Le sens agressif a été effacé au profit d’un sens apaisé, conforme à la nouvelle religion du Christ. Ce n’est pas "combattre", mais "agir ensemble, agir dans un but commun". La rivalité ou les querelles ont été transformées en actions communes. Plutôt que de se battre, agissons ensemble. En français moderne, c’est donc le sens chrétien qui perdure – non pas "se quereller", mais "agir" de concert. Dans le second emploi ("faire de la musique"), concerter un verbe de formation française, dérivé du nom concert.

Ces deux emplois sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où le sens musical est ignoré ; sans doute, parce qu’il est jugé vieux, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94). Pourtant, les Académiciens, dans les différents articles qu’ils consacrent à concerter, citent en premier le sens musical. Ainsi en 1694 : "étudier et répéter ensemble une pièce de musique pour la bien exécuter quand il en sera temps" (exemples : concerter une pièce, ils l'ont concertée ensemble) et "faire concert" (exemples : on concerte souvent chez un tel, ils concertent ensemble), ils font du plus ancien des deux sens un sens figuré, dérivé du premier (ce qui est inexact), et ils le citent en dernier : "il signifie aussi figurément conférer ensemble, pour exécuter un dessein et pour convenir des moyens de faire réussir, une intrigue, une affaire" (exemples : ils concertèrent longtemps avant que de faire telle chose, ils ont concerté ce dessein, il faudrait un peu concerter cette affaire). Le sens réciproque n’est relevé que qu’à partir de la quatrième édition (1762 : "en ce sens, il est aussi réciproque", comme dans la phrase "ils se concertèrent longtemps avant que de faire telle chose"). Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35), l’ordre dans lequel les sens sont exposés est maintenu : le sens musical est cité en premier, et le sens ancien est présenté comme un sens figuré.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rompt avec cet ordre inexact. Le premier sens qu’il relève est "projeter de concert avec un ou plusieurs" ; le second sens est le sens musical : "faire un concert". Le premier sens n’est plus présenté comme le développement figuré du second sens. Les Académiciens, dans la huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens le plus ancien : "préparer en vue d’une exécution avec une ou plusieurs personnes"  (exemples : "concerter un dessein, une entreprise, l’exécution d’une affaire", "ils avaient bien concerté leurs mesures", "un plan concerté", "des mesures bien concertées"), ainsi que l’emploi pronominal de ce verbe : "se concerter signifie s’entendre avec une ou plusieurs personnes en vue de l’exécution d’une affaire, d’une intrigue, etc." Les auteurs du Trésor de la Langue française adoptent l’ordre "juste" choisi par Littré : "1. étudier, préparer une question, seul ou en accord avec d’autres personnes" ; et "2 en musique, vieux, exécuter des morceaux de musique lors d’un concert". C’est l’ordre adopté par les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "1. Projeter quelque chose, en accord avec une ou plusieurs personnes" ; "2. (langue) classique, musique, tenir sa partie dans un orchestre".

Ce que les auteurs de dictionnaires ne mentionnent pas, sauf les auteurs du Trésor de la langue française, dans la rubrique "histoire" de l’article concerter, c’est la "racine" chrétienne de ce verbe, "agir ensemble", "agir dans un but commun". Le succès du nom récent concertation dans la langue sociale, syndicale et politique, confirme un phénomène récurrent, observé à plusieurs reprises dans la nouvelle langue française, à savoir le lent effacement de tout ce qui est chrétien et l’appropriation des mots et des sens chrétiens par les tenants du social.