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04 juin 2007

Atome

 

 

 

 

 

Les Grecs pensaient avoir isolé les éléments ultimes de la matière - les plus petits aussi, qui ne pouvaient pas être divisés (mot à mot "coupés") en éléments plus petits ou de rang inférieur et qui n’étaient pas composés d’autres éléments. Ils ont fabriqué pour désigner ces éléments le mot atomos composé du préfixe a, de sens privatif, comme dans amoral ou amorphe, et du verbe temeo "couper", que l’on retrouve dans tome (emprunté à tomos) et dans le mot savant dichotomie (délit commis par un médecin et un pharmacien qui se partagent les patients). Au grec, le latin a emprunté atomus ; et au latin, le français a emprunté atome, attesté au XIVe siècle, comme terme de philosophie et de physique antique, au sens de "élément de matière qui n’est pas divisible" ; ainsi dans cet exemple : "atomes, c’est nom indivisible pour sa petitesse". C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom atome est employé en chimie. Le sens moderne, celui de la physique nucléaire, est récent. Il est attesté en 1930.

Dans les anciens dictionnaires, le seul sens relevé jusqu’à la fin du XIXe siècle, est celui de la science antique : "corps indivisible à cause de sa petitesse" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). L’exemple qui l’illustre réfère à l’Antiquité : "Epicure disait que le monde était composé d’atomes, que les corps se formaient par la rencontre des atomes". A partir de là, le mot désigne les petites particules de poussière "que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". L’article de L’Encyclopédie (1751-65) n’est guère plus précis qu’un article de dictionnaire. Atomes est relevé au pluriel  : "petits corpuscules indivisibles qui, selon quelques anciens philosophes, étaient les éléments ou parties primitives des corps naturels" et "atomes se dit aussi de ces petits grains de poussière qu’on voit voltiger dans une chambre fermée, dans laquelle entre un rayon de soleil". Il est aussi un emploi (atome au singulier) de ce mot, que les Encyclopédistes sont les seuls à relever : "Histoire naturelle, animal microscopique, le plus petit, à ce qu’on prétend, de tous ceux qu’on a découverts avec les meilleurs microscopes. On dit qu’il paraît au microscope, tel qu’un grain de sable fort fin paraît à la vue, et qu’on lui remarque plusieurs pieds, le dos blanc et des écailles". Que sont ces animalcules observés au microscope (lequel a été mis au point dans la première moitié du XVIIIe siècle) ? Des amibes ?

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux mêmes sens qui sont relevés de 1762 à 1932-35 : "corps qu’on regarde comme indivisible, à cause de sa petitesse" et "petite poussière que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le sens "de petite poussière" n’est plus relevé. Les progrès de la connaissance scientifique l’ont rendu caduque. A partir de la sixième édition (1832-35), les Académiciens ajoutent le sens figuré et moral : "atome se dit, figurément, pour exprimer l’extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres, ou à l'espace dans lequel ils existent" (exemple : "les hommes sont des atomes sur le globe, qui n’est lui-même qu’un atome dans l’immensité"), sens qui, dans l’édition en cours, n’est glosé que par deux mots : "au figuré, parcelle infime" (exemples : "l’homme n’est qu’un atome dans l’univers", "il n’a pas d’atome de bon sens"). Chez Littré, ce sens ("figuré, extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres") est illustré de citations d’écrivains : La Bruyère, "je ne m’étonne pas que des hommes, qui s’appuient sur un atome (id est la terre), chancellent dans les moindres efforts qu’ils font pour sonder la vérité" ; Lamartine, "me voici : mais que suis-je ? un atome pensant" ; Montesquieu, "quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c’est-à-dire la terre..." ; Voltaire, "la petite fumée de la vaine gloire dont il n’arrive pas un atome dans mon ermitage".

De tous les lexicographes, les seuls qui relèvent le sens figuré d’atomes crochus sont les auteurs du Trésor de la Langue française : c’est, par allusion à Démocrite qui pensait que les atomes forment la matière en s’accrochant les uns aux autres, la "sympathie, l’affinité qui s’établit entre deux êtres". La métaphore est belle, mais elle n’a de sens clair que pour ceux qui connaissent la théorie atomique de Démocrite et d’Epicure.

 

Littré est le premier à relever l’emploi moderne d’atome en chimie : "particules dernières qu’on suppose avoir la forme primitive du corps auquel elles appartiennent et qui se combinent entre elles en proportions définies. Atomes simples, ceux qui sont homogènes dans leur nature ; atomes composés, ceux qui résultent de l’union d’un plus ou moins grand nombre d’atomes hétérogènes, ainsi que cela a lieu dans les acides, les sels, etc.". Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reformulent en termes différents cette définition : "en termes de chimie, atome se dit des grains, indivisibles par les forces chimiques, qui constituent les divers éléments. Les composés sont des groupements formés par les atomes de leurs divers éléments". La nouveauté, par rapport à Littré, tient à la composition de l’atome, dont les Académiciens, en 1932, ont une idée assez imprécise et partiellement inexacte : c’est "un système électrisé formé d’un noyau positif entouré d’électro-négatifs". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’atome chimique est "la plus petite partie d’un corps simple qui puisse entrer en combinaison avec une autre". Cet extrait d’un ouvrage savant est plus clair encore : "les parties constitutives des molécules qui ne peuvent être divisées ni mécaniquement, ni chimiquement se nomment des atomes" (1885) ; cet autre aussi : "les chlorophylles ont même nombre d’atomes de carbone, un peu d’oxygène, mais leur molécule renferme de l’azote (...) et même un atome métallique, le magnésium" (1931).

Tout change dans le seconde moitié du XXe siècle. Ce que les savants ont démontré, c’est que, contrairement à ce que pensaient les Grecs de l’Antiquité et, à leur suite, pendant plus de vingt siècles, les savants, l’atome n’est pas atome mais divisible, sécable, partageable. C’est, selon les Académiciens (dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), la "particule composée d’un noyau formé de protons chargés positivement et de neutrons, entouré d’un nuage d’électrons à charges négatives". La définition est assez claire pour qui a de vagues notions de physique. Il en est de même de cette autre définition du Trésor de la Langue française (1972-94) : la "partie d’un élément matériel conçue comme un système composé d’un noyau de protons et de neutrons autour desquels gravitent des électrons".

Des physiciens réservent le nom atome à "certains éléments physiques considérés comme finis, discontinus, indivisibles et répétés à un grand nombre d’exemplaires semblables". Ainsi, les électrons sont nommés atomes d’électricité ; les quanta de Planck atomes d’énergie ou atomes d’action. Atome a donc été abaissé d’un rang. Il désigne les éléments d’un niveau inférieur à celui des atomes. Ainsi, le sens reste celui des Grecs de l’Antiquité.

 

La découverte des propriétés de l’atome a mis en émoi tous les spécialistes de "sciences" humaines et sociales, qui se sont emparés de ce nom, pour le faire leur, dans l’espoir, vain à n’en pas douter, que des atomes de la gloire atomique rejailliraient sur leurs petits travaux sans importance. Les psychologues découvrent les atomes psychiques (ou "éléments qualitatifs indivisibles, de nature mentale, par le groupement desquels seraient formés, d’après certaines écoles, les états psychiques complexes") et les sociologues, à l’affût d’un vernis de science qui dorerait leur idéologie, inventent l’atome social ou "pattern d’attractions et de répulsions réciproques exercées entre un individu et un groupe". De même, les essayistes glosent à l’infini sur l’époque, l’ère ou la civilisation de l’atome, laquelle serait définie "par l’exploitation militaire ou pacifique de l’énergie nucléaire". Les modernes se croient inventifs, ils sont routiniers. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom atome a été extrait de la science pour désigner la poussière qui vole aux rayons du soleil. Aujourd’hui, il est extirpé d'une science dure pour remplir le vide sidéral de la pensée sociale.

 

 

 

 

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