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05 juin 2007

Mixité

 

 

 

 

 

Voilà un mot frais mis sur le marché de la NLF. Mixité n’est pas moderne, mais hyper et méga moderne - mieux modernissime. Il est même si méga, hyper, issime, etc. qu'il en devient post (moderne).

Il n’y a pas d’entrée mixité dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1606 à 1932-35, non plus que dans le Trésor de la Langue française (Nicot, 1606), dans le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77). Dérivé de l’adjectif mixte, ce nom aurait dû être mixtité. Balzac invente un mixticité, mélange de mixte et de mystique, qui est resté un hapax. Il semble que la forme anormale soit due à l’analogie avec fixité.

L’adjectif mixte est relevé dans tous les dictionnaires. Pour les Académiciens (1694), il signifie "qui est mélangé", "qui est composé de plusieurs choses de différente nature", "qui participe de la nature de l’une et de l’autre". Il qualifie les corps, non pas les corps humains, mais les éléments de la matière ; les juridictions (mixtes, elles participent des juridictions ecclésiastique et séculière en même temps) ; les causes (mixtes, elles sont de la compétence du juge séculier et du juge ecclésiastique, ou elle sont en partie personnelles, en partie réelles). L’adjectif peut s’employer comme un nom : "un mixte, réduire les mixtes en leurs principes".

Entre 1694 et 1798, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, l’article mixte ne varie pas. La qualité est prédiquée aux corps, aux choses, aux causes, aux juridictions. Féraud (1788, Dictionnaire critique de la Langue française) cite le dérivé mixtion, "mélange de plusieurs drogues dans un liquide pour la composition d’un remède". La qualité de mixte est étendue aux remèdes. Dans l’ancienne France, ce qui se mélangeait, c’était les solides ou les liquides, pas les hommes.

C’est à partir de la sixième édition que sont relevés des emplois nouveaux. "Il s’emploie quelquefois au sens moral", écrivent les Académiciens. Par sens moral, ils entendent, non pas ce qui est relatif aux mœurs, mais ce qui est relatif aux hommes : l’opinion, les inventions de l’esprit humain, les commissions, comme dans ces exemples : "il s’est fait en politique une opinion mixte", "le drame est une espèce de genre mixte qui tient de la tragédie et de la comédie", "commission mixte : composée d’hommes pris dans deux ou plusieurs compagnies, dans deux ou plusieurs nations".

Littré multiplie les citations d’écrivains des siècles classiques et du Moyen Age, qui utilisent l’adjectif mixte plus largement que les Académiciens ; Oresme au XIVe siècle : "telles opérations sont mixtes ou mêlées de volontaire et de involontaire", "et semble que aux infortunés la présence de leurs amis est mixte ou mêlée de délectation ou de tristesse". Employé dans le sens étendu de "qui participe à différentes choses", mixte est prédiqué aux êtres ("parce que nous sommes des êtres mixtes, nous ne saurions avoir une idée directe de la substance immatérielle"), à la vie ("j’étais (…) fatigué des gens du monde et, en général, de la vie mixte que je venais de mener, moitié à moi-même, et moitié à des sociétés pour lesquelles je n'étais point fait", Rousseau), au gouvernement ("dans toutes sortes de gouvernements, monarchique ou mixte, absolu ou limité, héréditaire ou électif, il doit toujours être permis de représenter les griefs de la nation", Fénelon ; et "c’est un double inconvénient des gouvernements mixtes, tel qu’était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands", Rollin), à l’Etat ("plusieurs États, les uns monarchiques, les autres mixtes", Voltaire). Au XIXe siècle, les sciences s’emparent de cet adjectif, qui s’étend à la zoologie (espèce mixte ou "race d’animaux produite par croisement") ; à la botanique (boutons mixtes, "boutons, id est bourgeons, qui produisent à la fois des feuilles et des fleurs") ; à l’anatomie (mixtes, "les vaisseaux présentent dans leur étendue les caractères spéciaux de plusieurs espèces, qui sont, par exemple, rayés en un point, ponctués en un autre, etc.") ; aux proportions, aux nombres (nombre mixte : "composé d’entiers et de fractions"), aux figures (figure mixte : "figure composée en partie de lignes droites et en partie de lignes courbes"), aux mathématiques (mixtes, par opposition aux pures), aux sciences physiques (mixtes, "elles empruntent aux mathématiques leurs procédés de calcul pour résoudre les questions qui peuvent donner lieu à des équations"), à la grammaire (terme mixte : "terme de la langue d’une science et du langage commun"), à la peinture (mixte : elle tient de la miniature et de la détrempe), au plain-chant (mode mixte : "se dit des chants dont l’étendue excède celle de leur octave, et passe d’un mode dans l’autre, du mode authentique dans le plagal, ou réciproquement"), aux cristaux (mixtes, ils "résultent d’une loi mixte de décroissement"), aux navires (mixtes, ils "sont à voiles et à vapeur"), à l’horlogerie (mixte, "la pendule est adaptée à un mouvement"), à l’écriture (mixte, "elle emprunte ses lettres à la fois à la majuscule, à la minuscule, et même à la cursive").

A ces emplois, les Académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ajoutent train mixte : "train composé de wagons de marchandises et de voitures de voyageurs", école mixte ("où l’on admet des enfants des deux sexes"), mariage mixte ("mariage religieux où l’un des deux époux seulement est catholique").

 

Le fait d’attribuer la qualité de mixte à de plus en plus de choses du monde, et de plus en plus variées, relatives aux hommes de l’ère nouvelle et à la société moderne qu’ils forment, a entraîné la formation du nom dérivé mixité afin de désigner le caractère de ce qui est mêlé, mélangé ou mixte, entendu dans le seul sens moderne de cet adjectif. On ne parle pas de la mixité d’une lotion capillaire, bien qu’elle soit un mélange de produits divers, ni de la mixité de la juridiction des Prud’hommes, laquelle, pourtant, est mixte. Mixité est d’un emploi restreint – ce qui paradoxal pour un mot qui fait l’éloge du mélange. Il se dit d’abord des sexes : "la mixité des compartiments (dans les trains) ne pose pas de problème moral, sauf vis-à-vis de la clientèle féminine nord-africaine", des concours de recrutement de fonctionnaires (mixité des concours), des établissements d’enseignement où les filles se mêlent aux garçons ("le décret du 28 décembre 1979 impose la mixité de toutes les écoles primaires"). Les exemples sont "mixité scolaire, mixité de enseignement, apprentissage de la mixité, généralisation de la mixité dans les classes". Les bien pensants s’en donnent à cœur joie. Le monde mixte qu’ils inventent est loué sur tous les tons : "la mixité, du moins dans l’enseignement secondaire, a été presque partout liée à des notions d’émancipation, de libération", "les bénéfices de la mixité sont considérables : dissipation de préjugés réciproques, prise de conscience de l’appartenance à un sexe, camaraderie, possibilité d’éducation ouverte" ; "un rapport souligne la nécessité de commencer la coéducation aussitôt que possible (...). La commission souhaite une campagne d’information de l’opinion en faveur de la mixité". La mixité sort de l’école et s’étend aux sports, activités culturelles, loisirs, etc.

Une réalité aussi belle et qui fait l’unanimité des hérauts du Bien ne pouvait pas rester confinée dans les limites étroites de l’école. Il fallait qu’elle devienne universelle. Elle s’étend donc à la société. C’est une "réunion de personnes, de collectivités, d’origines, de formations ou de catégories différentes". La mixité étant culturelle et raciale, le mot est l’oriflamme de ceux qui rêvent de transformer l’Europe en une vaste zone multiculturelle et pluriethnique où tout se mêle, se mélange, se confond et où les réalités finissent par se fondre dans l’indifférenciation primitive, comme aux temps du chaos primitif, avant la Genèse. Le Trésor de la Langue française date des années 1960-70. En trente ans, la dévotion moderne à la mixité s’est accentuée et elle s’est étendue à tout, et évidemment aux sciences sociales. Elles chantaient naguère la lutte des classes : "pas de mixité", "on ne mélange pas prolétaires et bourgeois", "pas de classe mixte" étaient leurs mots d’ordre. Le discrédit du marxisme a retourné leur veste. Ils crient désormais "vive le mélange". Naguère, c’était front contre front ; ils rêvent désormais d’un front unique où se mêlent classes, races, tribus, ethnies, etc. pourvu qu’elles viennent d’ailleurs.

Les Académiciens semblent moins confits en dévotion métissée que les auteurs du Trésor de la Langue française. Ils réservent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, la mixité aux seuls sexes, comme au bon vieux temps de la IIIe République : c’est le "caractère d’un établissement, d’un organisme, d’une association, etc., qui accueille ou comprend indifféremment des personnes des deux sexes " (exemples : "la mixité d’un établissement scolaire, d’un concours"). Ce sont les derniers progressistes de la modernité en folie : en effet, il est des cités ou des quartiers où la très bénigne mixité scolaire est considérée comme une invention de Chitan - id est de Satan.

 

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