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06 juin 2007

Construction

 

 

 

 

 

En latin, constructio, auquel est emprunté construction, se traduit selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français) par construction, structure, assemblage de matériaux pour construire, arrangement des mots dans la phrase, construction syntaxique. Construction est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de "action de construire, art de construire" et, au milieu du XIIIe siècle, au sens grammatical de "disposition des mots dans la phrase". Au XVIIe siècle, le mot s’enrichit de nouveaux sens : "édifice, ce qui est construit", "figure géométrique", "organisation d’un poème".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés, non pas "action de construire", mais un de ses résultats : "l’arrangement, la disposition des parties d’un bâtiment" (le bâtiment pouvant être un palais ou un navire) et "au figuré et en termes de grammaire, arrangement des mots pour faire un discours". Les Académiciens précisent que le mot se dit aussi d’un poème (exemple : "la construction de ce poème n’est pas bonne"). A ces sens, ils ajoutent dans la quatrième édition (1782) l’emploi de construction "en terme de géométrie : figure qu’on trace et lignes qu’on tire pour résoudre un problème".

En 1788, dans son Dictionnaire critique de la Langue française, Féraud s’étend sur la construction des phrases, à laquelle il accorde beaucoup d’importance, comme le font les grammairiens du XVIIIe siècle (Restaut, Du Marsais, Beauzée) – en particulier sur les constructions, dites louches ("on dit qu’une phrase, qu’une expression est louche pour dire qu’elle n’est pas bien nette, qu’elle paraît se rapporter à une chose et qu’elle se rapporte à une autre", Académie française, 1762), qui, à cause de l’équivoque de sens qu’elles provoquaient, étaient au siècle de la rationalité un écran à l’avènement de la lumière : "la régularité dans la construction est une des choses les plus nécessaires pour la netteté et la clarté du discours. Toutes les phrases louches et obscures pèchent par quelque défaut dans la construction. Elle montre souvent à découvert le vice des expressions, mais elle sert aussi à les cacher ; et tels mots, qui, rapprochés, feraient de la peine, n’en font plus, quand ils sont éloignés l’un de l’autre".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens, pour la première fois depuis 1694, distinguent nettement l’action de construire d’un de ses résultats, à savoir "l’arrangement, la disposition des parties d’un bâtiment".

C’est dans le courant du XIXe siècle que le mot construction commence à s’étendre à d’innombrables réalités autres que les palais, les navires, les poèmes, les phrases, les figures géométriques. Les Académiciens (sixième édition, 1832-35) citent en exemple "navire de construction anglaise, chantier de construction ou de marine, la construction d’une machine, d’un baromètre, d’un thermomètre, etc." En 1832-35, la révolution industrielle a commencé : on ne construit plus de palais, mais des ateliers, des fabriques, des usines, des machines. Alors que, dès le début du XVIIe siècle, le mot construction s’est employé par métonymie pour désigner un édifice ("ce qui a été construit"), ce sens est relevé par les Académiciens dans cette sixième édition, deux siècles après qu’il a été attesté (exemples : "de vastes constructions vont être commencées, faire de nouvelles constructions"). Le succès est tel que, dans la construction (d’édifices ou de navires), l’action de construire est distinguée de l’art de construire des édifices ou des navires (exemple : "cet homme entend fort bien la construction"). De même, la construction ne touche plus seulement l’assemblage ou la disposition des parties d’un bâtiment, mais aussi "l’assemblage ou la disposition des matériaux" ou "des diverses parties d’une machine, etc." (exemples : "bonne construction, ce pont est d'une construction parfaite, la construction de cette machine est très ingénieuse"). L’emploi de construction en géométrie est affecté aussi par ce phénomène d’extension ("la construction d’une carte géographique"), de même que les emplois en grammaire. Le mot peut être suivi d’adjectifs tels que grammaticale, bonne, régulière, vicieuse, louche, elliptique, grecque, latine, etc. ou être complément d’un nom tel que défaut ou vice, etc.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme cette extension : "action de construire", "art de construire", "manière dont une chose est construite", " arrangement des mots, place des termes et des propositions", "figure, ligne qu’on trace pour arriver à une démonstration".

Le mérite de Littré est d’avoir remarqué l’émergence dans la langue idéologique de son temps d’un sens nouveau de construction, qui est le sens moderne par excellence, et qu’il définit ainsi : "une grande construction philosophique, scientifique, grand système dans la philosophie, grande théorie dans la science, qu’établit un esprit inventeur, puissant et conséquent". Les idées, les théories, les systèmes, l’idéologie ne sont pas inspirés par on ne sait quelle entité transcendantale, ils ne viennent pas non plus du génie – qu’il soit celui du penseur ou du peuple. Elles se construisent, comme une maison ou un bateau. Tant mieux aussi : il est plus facile de les déconstruire.

 

 

Dans la langue des Modernes, construction s’est étendu à d’innombrables réalités, même celles qui ne sont pas des briques ou des parpaings et qui sont purement idéelles, c’est-à-dire idéologiques. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire) limitent ce mot aux systèmes philosophiques, "il se dit figurément de la construction d’un système philosophique", alors que système et philosophique s’excluent l’un l’autre. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent le constructivisme triomphant que résument les slogans : tout est acquis, rien n’est donné ; tout est fabriqué, rien n’est inspiré ; tout est œuvre humaine, il n’y a pas d’autre dessein ; l’intelligence est le seul fait de l’homme, il n’y a pas d’autre intelligence, etc. Outre la grammaire ou la géométrie ou la critique artistique (la construction d’un poème), et, récemment, les mathématiques ("opération ou graphique permettant de résoudre un problème"), les domaines dans lesquels s’emploie construction au sens figuré de "action de se représenter quelque chose à partir d'un principe donné" sont le droit (les "constructions juridiques" ; "les constructions jurisprudentielles du Conseil d’État font appel à l’ensemble des principes", 1967) et la connaissance ou tout savoir : "on va du général au particulier (…), en combinant les principes généraux et en poussant ainsi la construction théorique jusqu’à ce qu’on soit arrivé à la combinaison qui, dans sa complexité, s’adapte immédiatement à la question particulière et concrète" (Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851). Toute "création" de l’esprit est une construction : "action d’élaborer quelque chose (une théorie, un raisonnement) dans l’esprit". Les emplois "construction du dogme orthodoxe" (Camus), "construction rigoureuse des raisonnements" (Valéry), "construction mentale, logique, intellectuelle, scientifique, sociale" sont éloquents : il n’est rien qui échappe à la construction – sauf l’inconscient, à condition qu’il ne soit pas une pure construction de l’esprit. "La construction scientifique étant forcément mentale, faite par conséquent de matériaux différents de ceux du monde physique, elle ne peut ressembler à l’objet extérieur que par la disposition de ces matériaux, et par ce qu’elle contient de géométrie" : ainsi, pour que l’ersatz du monde physique qu’est une construction scientifique ait l’air vrai (mais l’air seulement), il faut qu’elle soit faite de concepts bétonnés, comme un immeuble de bureaux.

Les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire prennent acte de l’extension du mot construction au "domaine de la pensée". C’est "l’action de créer (jadis, créer était le privilège de la Divinité), de composer, d’organiser" et le "résultat de cette action". Rien n’échappe à la construction, ni une hypothèse scientifique, ni une théorie mathématique, ni une doctrine philosophique. L’hypothèse n’est plus énoncée, ni formulée, ni élaborée, mais construite ; la doctrine n’est pas imaginée, mais construite : elle n’est pas fictive, c’est du solide !

Les Français ne sont pas tous des gogos. Ils n’adhèrent pas tous nécessairement à ce constructivisme massif, forcené et généralisé. Ils donnent même à construction un sens péjoratif ou dépréciatif, quand ce nom est suivi du complément de l’esprit : une construction de l’esprit "ne repose sur aucune base réelle, n’a pas subi l’épreuve de l’expérience". Les constructions idéologiques ou philosophiques, dans leur quasi totalité, ont été expérimentées. Le résultat est connu. C’est le désastre généralisé. Cela n’empêche pourtant pas les idéologues de continuer à croire mordicus en une construction de l’histoire, des représentations, de la société ou de l’idée de société, du corps, de la pensée, des idées, etc.

Puisque tout est construit, tout peut être détruit : c’est la seule bonne nouvelle des temps modernes. Déconstruire les édifices branlants que les idéologues ont construits, c’est la belle perspective qu’ouvre le triomphe du constructivisme factice. Il est construit sur du sable : une petite averse et il n'y a plus rien.

 

 

 

Commentaires

AH OUI !

- COMpassion

-COMpassionnel

- Le Camp des Saints !

Écrit par : Saint Raspail | 08 juin 2007

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