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07 juin 2007

Site

 

 

 

 

Emprunté au latin situs, "emplacement", ou à l’italien sito, "situation", "lieu", lui-même issu du latin situs, le nom site est attesté régulièrement à compter du XVIe siècle au sens de "configuration propre d’un lieu", en particulier quand ce lieu est contemplé d’un point de vue esthétique, comme l’est un paysage. De Piles, dans son Cours de peinture (1706), écrit : "le mot de site signifie la vue, la situation et l’assiette d’une contrée. Il vient de l’italien sito, et nos peintres l’ont fait passer en France".

Comme paysage, terme désignant un tableau de peintre représentant une "étendue de terre" (cf. la note du 19 mai 07) et toute "étendue de terre" regardée, le nom site, terme de peintre, s’étend aux lieux qui ne sont pas représentés dans un tableau, mais qui pourraient l’être, parce qu’ils sont pittoresques. Ce terme de peintre est relevé comme tel, à partir de 1762 (quatrième édition), dans les différentes éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française : "terme de peinture, qui signifie situation" ("les sites du Titien", 1762 – c’est le lieu imaginaire dans lequel le peintre situe les scènes qu’il peint) ; "partie de paysage considérée relativement à la vue" (exemples : "un site agréable, riant, sauvage, agreste, etc., les sites du Poussin, de Berghem, ce peintre choisit bien ses sites", 1798) ; "partie de paysage considérée relativement à l’aspect qu’elle présente" ("un site agréable, riant, sauvage, agreste, pittoresque, etc., les sites des tableaux du Poussin, de Berghem, ce peintre choisit bien ses sites", 1832-35), ainsi que par Féraud : "terme de peinture, situation, le site d’un paysage" (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). Il semble que, à compter du XIXe siècle, le nom site désigne davantage "la partie pittoresque d’un paysage" ou étendue de terre quelconque ("un site agréable, riant, sauvage, agreste", Académie, 1932-35) que le lieu représenté dans un tableau, et que site ait suivi la même évolution que paysage, comme l’atteste Littré : "partie de paysage considérée relativement à l’aspect qu’elle présente, à son exposition" (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). C’est dans un sens, pictural et esthétique ou étendu à ce qui n’est pas peint sur la toile, que les écrivains des siècles classiques ont employé site. Pictural : "ôtez à Watteau ses sites, sa couleur, la grâce de ses figures, de ses vêtements, ne voyez que la scène et jugez" (Diderot) ; esthétique : "allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n’a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire, pour un Saint-Preux" (Rousseau).

Ce sens esthétique est le premier sens de site dans le Trésor de la langue française : "paysage considéré du point de vue de l’aspect, du pittoresque, de l’esthétique". Les adjectifs qui y sont prédiqués sont alpestre, classé, grandiose, imposant, majestueux, pittoresque, plaisant, riant, touristique. Quand, au XIXe siècle, commence l’ère moderne du tourisme, les sites deviennent des buts d’excursion, de détours, de voyage : "nous passons trois jours à parcourir les environs de Rhodes, sites ravissants, sur les flancs de la montagne qui regarde l’archipel" (Lamartine, 1835). Puis, est exposé le sens propre à la peinture : "disposition naturelle des éléments d’un paysage utilisés par le peintre". Il en est ainsi chez Huysmans ("nulle individualité chez la plupart de ces peintres, une même et unique vision d’un site arrangé suivant la prédilection du public", 1883) et dans un ouvrage sur l’histoire de l’art : "jusqu’aux impressionnistes nous retrouverons la vision des paysagistes hollandais dans la manière de choisir et arranger le site" (1914).

 

De l’art, site s’étend aux fortifications, puis à tout ce qui est configuration de terrain. Le premier emploi de site (plan de site) qui n’est ni esthétique, ni pictural est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de fortification, plan de site d’un terrain, plan qui, prolongé jusqu’à la limite de la portée des armes, laisse complètement le terrain au-dessous de lui, tout en s’en rapprochant le plus possible". Des fortifications, site s’étend à la géographie (mais la géographie ne sert-elle pas à faire la guerre, comme dit Yves Lacoste, le directeur de la revue Hérodote ?), où il prend le sens de "configuration du lieu ou du terrain où s’élèvent une ville, un village, une station, un monument, où est construite une route ; manière dont l’objet géographique s’inscrit dans le lieu qu'il occupe par rapport à son environnement immédiat". Dès lors, le site est industriel, urbain, de fond de vallée. En 1908, Vidal de la Blache écrit : "le site qu’occupe (Bordeaux) est le dernier point de terre ferme qui s’offre en descendant la rive gauche du fleuve" (Tableau géographique de la France, 1908). De la géographie, l’emploi de site s’étend à tout ce qui est science sociale ou humaine : à l’administration (sites ruraux), à l’archéologie ("site archéologique : lieu où sont effectuées des fouilles"), à l’artillerie (angle, ligne, plan de site), à l’astronomie (site astronomique, où on installe un observatoire), à la biologie ("le plus petit élément génétique qui peut être reconnu à l'intérieur d’un gène et dont la modification de la structure moléculaire peut donner lieu à une mutation de l’organisme", "site membranaire"), à la technologie (un site énergétique est "propice à l’installation de systèmes de production d’énergie"), aux transports (le site est propre, quand la "voie est réservée à la circulation des véhicules de transport en commun"). C’est en 1982 seulement qu’est attesté pour la première fois l’emploi de site en informatique, et encore est-ce dans un sens que les progrès la technique ont rendu obsolète en moins de vingt ans : "emplacement, lieu, endroit où se trouve installé un ordinateur ou tout autre matériel".

Le nom site a été étendu au social et à la technique, au point que le sens premier, celui de la peinture s’efface peu à peu et n’est connu que de quelques spécialistes du paysage. D’autres mots sont "socialisés" de la même manière, qu’ils tiennent de l’art (art, paysage, artiste, création, créateur, etc.), du droit, de la science ou de la religion, formant la NLF par détournement, brigandage, accaparement de sens, ou encore par formatage du sens : moyens d’échange, ils sont l'objet d'un processus de socialisation, afin qu'ils se plient à la nouvelle religion, sociale et humanitaire, de la France et de l’Occident.

 

 

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