Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 juin 2007

Débat

 

 

 

 

Ce nom, que les intellos chérissent, du moins en discours, puisque, dans les faits, ils sont plus allergiques au débat qu’au libéralisme, dérive du verbe débattre. Il est attesté au XIIIe siècle dans le sens agressif de "controverse" et de "querelle" ("nous avons vu moult de débats des uns contre les autres, si comme des pauvres contre les riches" et "quand nous fûmes là et les Turcs s’en furent partis, les Sarrasins qui étaient en la cité, se déconfirent et laissèrent la ville à notre gent sans débat") ; puis, au pluriel, dans le sens de "délibérations dans un procès". Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, seul le premier sens "différend, contestation" est relevé, ainsi que les emplois : "être en débat de quelque chose, mettre en débat, vider un débat, avoir débat avec quelqu’un, apaiser un débat". Le proverbe "à eux le débat" ou "entre eux le débat" a pour sens "ne pas se mêler d’un différend" qui concerne autrui. Chez La Fontaine, débats est employé dans un contexte guerrier : "Petits princes, videz vos débats entre vous ; De recourir aux rois vous seriez de grands fous ; Il ne les faut jamais engager dans vos guerres, Ni les faire entrer sur vos terres". Dans la quatrième édition de ce même dictionnaire, il est fait état de l’emploi de débat "en termes de pratique" (id est de commerce), comme dans "un débat de compte" ou "contestation formée contre quelque article d’un compte".

En 1627, débat est attesté dans le sens de "délibération des députés" (au Parlement d’Angleterre) dans L’Histoire d’Elisabeth et, en 1704, dans le sens, non de "délibérations", mais de "discussions", vives souvent et contradictoires, dans L’Histoire de la Rébellion et des guerres civiles d’Angleterre. Ce n’est qu’en 1789 que ce mot s’applique aux assemblées en France (Journal des débats et décrets). Dans l’édition "révolutionnaire" du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est fait allusion, pour la première fois, à l’emploi de débat dans le cadre d’un parlement, mais uniquement dans un exemple relatif à l'Angleterre et illustrant le sens de "différend"  : "il s’éleva de grands débats sur ce sujet au Parlement d’Angleterre". Quand il a ce sens, le nom débat (employé généralement au pluriel) est un emprunt sémantique à l’anglais debate qui désigne les délibérations officielles dans une institution publique, notamment au Parlement. Le verbe to debate n’est que la forme anglaise du verbe français débattre. Débat est un de ces allers et retours de mots et d’emplois entre le français et l’anglais.

Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35) : "débats au pluriel signifie quelquefois "discussion", en parlant des assemblées politiques", mais l’exemple qui illustre ce sens se rapporte encore à l’Angleterre : "les débats du parlement d’Angleterre". En France, les débats à la Chambre étaient-ils alors de simples échanges d’amabilités ? Peu importe, le fait est que si le mot débat entre tardivement dans l'usage, deux siècles après l'Angleterre, c'est que les Français sont sinon allergiques, du moins rétifs à la chose. C’est aussi dans cette édition qu’il est fait état, pour la première fois, du sens juridique de débats : "il signifie particulièrement, en matière criminelle, la partie de l’instruction qui comprend la lecture de l’acte d’accusation, l’interrogatoire du prévenu, l’audition des témoins à charge et à décharge, les plaidoiries, et le résumé du président". Exemples : "les débats ont duré plusieurs jours, débats publics, les débats eurent lieu à huis clos". Littré, dans son dictionnaire, expose ces deux sens modernes, "au pluriel, discussions des assemblées politiques" (exemples : "les débats du parlement anglais, cet orateur était l’aigle de nos débats" ; et "terme de palais, la partie de l’instruction judiciaire qui est publique, y compris les plaidoiries".

C’est dans le Trésor de la Langue française que le sens moderne de débat – le sens "intellectuel" est enfin défini. Ce n’est pas un différend, ni une querelle ; il n’a pas lieu dans une enceinte parlementaire ; c’est une "discussion généralement animée entre interlocuteurs exposant souvent des idées opposées sur un sujet donné". Le débat est agité, clos, ouvert, ardent, brûlant, passionné, public. Le succès de ce mot est tel qu’il sert à former d’innombrables mots composés : "causerie débat, déjeuner débat, dîner débat, émission débat, enquête débat, gala débat, journée débat, rencontre débat, assemblées débats, conférences débats, soirées débats". Ce sens est glosé ainsi par les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "discussion d’une question, examen contradictoire d’un problème" et, spécialement : "discussion publique, dirigée et organisée autour d’un thème" ("un débat politique, culturel, télévisé ; la projection du film sera suivie d’un débat").

En mai 1980, a été fondée, aux éditions Gallimard, l’excellente revue Le Débat. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, est dressé "l’état des lieux" : les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont le débat est la raison d’être. La revue veut les ouvrir (leur ouvrir les yeux ?) "au nouveau, aux mondes extérieurs, aux générations montantes, aux langages des autres", ce qui implique que, jusque là, c’est la fermeture au nouveau, etc. qui caractérisait les intellectuels. La revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit.

Le premier article de ce numéro confirme le trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie le titre d’un ouvrage collectif publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique à un ouvrage que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux insérés dans l’appareil d’Etat, centralisé et puissant, ils exercent un pouvoir très grand. La thèse de Debray est démolie : "Il faut le confusionnisme d’époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d’un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". Les intellectuels sont mis en examen. En 1980, ils ne sont plus écrivains, mais professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires : ils ont perdu de leur charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, tyranniques. La charge est terrible, en apparence du moins. Sont dénoncés leur "irresponsabilité politique", "laxisme", "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation, terrorisme de l’autorité, amnésie, complicité avec des tyrans, affectation et obscurité verbales, etc. 

Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa. Dès qu’il est question d’intellectuels, c’est l’accusation de "trahison" qui est lancée, comme s’il était dans leur nature de "trahir". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels "idéalistes" qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et la Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire "la vie avec la pensée"), par Danièle Sallenave dans "La nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se sont les complices de ceux qui rêvent d’abêtir le peuple), etc. Les années 1950-1980 sont, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, l’ère du soupçon : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. Leur aveuglement, leur lâcheté, leur silence, leur soumission à des tyrans, etc. leur sont rappelés. C’est l’arroseur arrosé.

Dans le numéro 14 de ce même Débat, publié en juillet 1981, le désespoir noir du numéro 1 s’évanouit. Le 10 mai 1981 a tout changé. L’éditorial "au milieu du gué", daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : les sondages donnaient Giscard gagnant. Le numéro 14, écrit après le 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5% des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que l’espoir renaisse. Ceux qui ont redonné vie au débat serinaient "résistance" ; ils ont fait allégeance à un collabo.

 

 

 

Les commentaires sont fermés.