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17 juin 2007

Habitus

 

 

 

 

 

Voilà un mot excellemment latin qui fait fureur chez les Modernes. En latin le nom habitus a pour sens, selon F. Gaffiot (Dictionnaire latin français), "aspect extérieur, conformation physique" (traits du visage, aspect extérieur d’une vierge, attitude du corps, embonpoint) ; "mise, tenue" (tenue du triomphateur, du berger, vêtement) ; "au figuré, manière d’être, état" (situation de fortune, constitution, dispositions d’esprit) ; "en philosophie, manière d’être acquise, disposition physique ou morale qui ne se dément pas". Entendu dans ce dernier sens, habitus traduit le mot grec hexis, qu’Aristote entend comme une vertu morale.

 

En français, il est attesté pour la première fois en 1586 dans un Traité de médecine sur la peste et la coqueluche. Le mot n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), non plus que par Nicot, Furetière, d’Alembert et Diderot, Féraud. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rapproche de habit ce "terme d’histoire naturelle" (comme dans l’ancienne attestation de 1586), qui signifie "aspect extérieur, ensemble des particularités relatives à la manière d’être des corps naturels et particulièrement des plantes". L’habitus est aux plantes ou aux "corps naturels" ce que les vêtements ou habits sont aux humains. En latin, habitus a l’un de ces sens.

L’article consacré à habitus dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est bref : le sens qui y est donné est un mixte du premier et du troisième sens de habitus en latin, "manière d’être" (au figuré) et "aspect général"  (d’une personne ou d’une chose), dont l’emploi en médecine, "apparence générale du corps considérée comme le reflet de l’état de santé ou de maladie d’un individu", n’est que l’extension. Les extraits qui l’illustrent sont de Léon Daudet (1935) : "José fit remarquer toutefois que l’habitus extérieur de celui qui médite, va commettre, ou a commis un crime peut ne rien refléter de l’état intérieur" (habitus signifie "aspect extérieur") et de Claudel (1910) : "comme si un vêtement, une qualité physique et innée, une supériorité spirituelle et acquise étaient des choses équivalentes et dont la disparition laisse également le support intact ! C’est confondre l’habit et l’habitus, l’enveloppe extérieure et des qualités qui sont le produit même de l’être et qui lui tiennent par des liens essentiels et intimes" : habitus ne signifie pas seulement "manière d’être", il est une valeur morale. Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, distinguent deux emplois : en médecine ("aspect général du corps, qui révèle l’état de santé d’un sujet") et en philosophie : "disposition à avoir tel comportement, telle manière d’être" (exemple : "un habitus vertueux").

Ce mot désigne aussi une notion chère à quelques philosophes : à Aristote (l’habitus ou, en grec, hexis, est une vertu morale) ; à Platon (la connaissance ne peut pas être passagère : c’est un habitus) ; à Thomas d’Aquin (l’habitus est la perfection à laquelle aspire le croyant).

Au XXe siècle, la notion, jadis philosophique, devient sociologique ; elle tenait de la connaissance, elle verse dans l’idéologie. La grand prêtre de l’habitus est Bourdieu, le seul idéologue qui est à lui-même son propre Dieu. Il est le prêtre de soi. Le sujet social accumule les expériences, les assimile, s’en nourrit. Ce qui en reste devient son habitus, grâce auquel il est en mesure "d’interpréter" le social. Ce qui était vertu morale chez Aristote se mue en expérience sociale chez Bourdieu. C’est en multipliant les expériences de vie sociale que le sujet social comprend les règles de la vie sociale. La notion tourne en rond, mais Bourdieu y tient comme Marx à l’accumulation du capital. L’habitus est une accumulation de capital social – mais différente suivant que le sujet social est un dominant ou un dominé. C’est qu’il faut préserver la pureté de l’idéologie. "Il n’y a pas deux histoires individuelles identiques, écrit Bourdieu ; il n’y a pas deux habitus identiques, bien qu’il y ait des classes d’expériences, donc des classes d’habitus : les habitus de classe" (in Questions de sociologie). Ou encore, dans Le Sens pratique, ce joyau : "l’hexis corporel est la mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser". Autrement dit, le sujet social se tient, parle, marche, sent et pense en fonction de la classe à laquelle il est assigné à résidence. Bourdieu ne pense pas, il classe : c’est le grand classeur. On peut se dispenser de lire la bourdieuserie ou, mieux, la bourdallahie, sauf si on a envie de rigoler de la Bêtise moderne.

 

 

 

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