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18 juin 2007

Corruption

 

 

 

 

 

En latin, corruptio, auquel est emprunté corruption (attesté au début du XIIe siècle), est traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par "altération" (d’une substance, le fait de se gâter, de se détériorer, de se corrompre) et par "séduction, tentative de débauchage". Les sens du mot français sont plus riches : c’est "altération de ce qui est honnête dans l’âme" (début du XIIe siècle) ; "action de corrompre une substance et résultat de cette action" et "altération d’un récit, d’un fait" (fin du XIIe siècle).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le premier sens relevé est "altération dans les qualités principales, dans la substance d’une chose qui se gâte" (exemples : "la corruption de la viande, de l’air, du sang, des humeurs"). Les Académiciens précisent que, entendu dans ce sens et employé dans le "dogmatique" (id est dans un discours savant : dans l’édition de 1762, les Académiciens remplacent dogmatique par didactique), le mot se dit aussi de "l’altération qui arrive dans un corps physique pour la génération et la production d’un autre". L’exemple "les philosophes disent que la corruption d’une chose est la génération d’une autre" est éclairé par cet autre exemple "l’épi ne se forme que par la corruption du grain" : il faut qu’une substance meure (se corrompe) pour qu’une autre se forme, naisse, soit générée.

Le deuxième sens est le sens figuré : "il se dit de toute dépravation dans les mœurs, et principalement de celle qui regarde la justice, la fidélité, la pudicité". Exemples : "la corruption des mœurs, du siècle, de la jeunesse, du cœur de l’homme" et ce bel exemple conforme à la théologie chrétienne : "le péché a laissé un fond de corruption dans toute la nature humaine".

Le troisième sens est celui qui est attesté à la fin du XIIe siècle et que le latin ignorait. Corruption "se dit aussi des changements vicieux qui se trouvent dans le texte, dans un passage d’un livre".

L’article des quatrième, cinquième, sixième, huitième, neuvième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, en cours) reprend les trois sens exposés en 1694, avec de légers enrichissements. Ainsi, à propos du premier sens (altération dans la substance d’une chose), il est fait allusion à la thèse de la "génération spontanée", dont Pasteur a démontré l'inanité : "on a cru que les vers s’engendraient de corruption".

 

A compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens citent, comme exemples de corruption au sens de "dépravation dans les mœurs", la corruption électorale et la corruption de la justice, laquelle, depuis la Révolution, n’est plus indépendante du pouvoir exécutif, mais affaire de fonctionnaires nommés par le pouvoir politique : "employer la corruption pour obtenir des suffrages" et "ce juge est soupçonné de corruption". Chez Littré (Dictionnaire de la Langue française), la corruption n’est plus une réalité abstraite, dont il est facile de s’indigner : elle devient concrète. Ce n’est plus une dépravation, ce sont des moyens, des actes, des faits, qui sont des délits quand ils sont commis par des fonctionnaires. Littré ne cite pas d’exemple de corruption politique, soit que, à son époque, il n’y en ait pas eu d’avéré, soit que, par pruderie, il ait préféré ne pas y faire allusion. Seuls les juges et les fonctionnaires sont susceptibles de se laisser corrompre ou de corrompre autrui : "au sens actif, moyen qu’on emploie pour gagner quelqu’un et le déterminer à agir contre son devoir et la justice" et "au sens passif : ce juge est soupçonné de corruption, d’avoir été corrompu ". C’est aussi un terme de droit qui désigne le "crime du fonctionnaire qui trafique de son autorité et le crime de ceux qui cherchent à le corrompre". Dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, les Académiciens illustrent le sens concret de "moyens que l’on emploie pour détourner quelqu’un de son devoir, pour l’engager à faire quelque chose contre l’honneur, contre sa conscience" par les exemples "employer la corruption pour obtenir des suffrages, corruption électorale, moyens de corruption, tentative de corruption, corruption des témoins, le rapporteur du projet a été soupçonné de corruption". Les auteurs du Trésor de la Langue française atténuent la corruption en la limitant à une "faute" passive commise par "celui qui se laisse détourner de son devoir par des dons, des promesses ou la persuasion". Exemples : "la corruption parlementaire, la corruption de la presse, un député convaincu de corruption", "montrer la corruption des classes dirigeantes" (Green, Journal, 1944). Dans le droit, sont recensés les délits de corruption électorale, de corruption d’employés, de corruption de fonctionnaires.

La France qui a un régime républicain s’est pourvue d’institutions à peu près démocratiques. On comprend que les auteurs de dictionnaires, tous attachés à la République et à la démocratie, aient éprouvé quelque scrupule à mettre en évidence, dans les définitions ou dans les exemples, les formes mafieuses de corruption avérées dans la vie politique (détournement d’argent public, financement des campagnes électorales par de l’argent public volé ou détourné, racket des sociétés nationalisées pour servir aux objectifs des partis au pouvoir ou des notables en place, etc.), sinon sous la forme bénigne de promesses excessives, chacun sachant que les promesses n’engagent que les gogos qui les gobent. Ainsi, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire, n’évoquent nulle part le système de financement pour parvenir au pouvoir et pour y rester ; ils ne citent que des exemples bénins ou individuels de corruption : "le fait de détourner une personne de son devoir, de la soudoyer, de la suborner". La "corruption active de fonctionnaire" est un "délit consistant à solliciter d’un fonctionnaire un acte contraire à son devoir", mais il n’est fait aucune allusion à l’utilisation que font des fonctionnaires de leur position ou de leur influence ou de leurs crédits pour servir des intérêts autres que publics. La "corruption électorale" est une "pratique consistant à acheter les suffrages". Le détournement d’argent public pour financer un parti n’est même pas mentionné.

Dans les dictionnaires, il est relevé des formes de corruption qui paraissent hors de notre temps. Ainsi, chez Littré, le sens figuré de "dépravation" est illustré par cet exemple "la corruption des mœurs du siècle", qu’aucun citoyen n’oserait employer pour décrire les mœurs actuelles. Les extraits d’écrivains classiques que reproduit Littré seraient de nos jours intempestifs, que ce soit ceux de Bossuet ("sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infidèles qui restent et dans le sein même du christianisme, nous ne connaîtrions pas assez la corruption profonde de notre nature ni l’abîme d’où Jésus-Christ nous a tirés"), de Malebranche ("la corruption du cœur consiste dans l’opposition à l’ordre" : aujourd’hui, on dirait qu’elle est dans la soumission à l’ordre), de Montesquieu ("il y a deux genres de corruption : l’un, lorsque le peuple n’observe point les lois ; l’autre, lorsqu’il est corrompu par les lois"), de Fléchier ("les péchés mêmes des grands deviennent les modes des peuples, et la corruption de la cour s’établit comme politesse dans les provinces"), de Molière (préface du Tartuffe, "les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes"). La seule lecture de ces extraits traitant de ce qu’était la corruption jadis, aujourd’hui effacée, suffit à montrer que nous vivons dans une ère nouvelle.

 

 

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