Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 juin 2007

Apothéose

 

 

 

 

Emprunté au latin apotheosis, "déification", employé par l’écrivain chrétien Tertullien et emprunté au grec, le nom apothéose est attesté en 1581, comme terme d’histoire romaine, au sens de "déification des empereurs romains" ("la sotte superstition de l’apothéose").

C’est dans ce sens historique, propre à l’histoire romaine, que les auteurs de dictionnaires définissent le mot apothéose : "déification, cérémonie que faisaient les Romains idolâtres pour mettre leurs empereurs au nombre des Dieux" ("l’apothéose d’Auguste", "on trouve des médailles qui représentent des apothéoses", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). En 1762, les Académiciens notent que ce nom s’étend aussi aux héros de l’Antiquité : "il se dit aussi quelquefois de la réception fabuleuse des anciens héros parmi les Dieux" ("ainsi on dit l’apothéose d'Hercule, d’Énée"). C’est dans ces deux sens que le nom est défini dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "Antiquité, action de mettre au rang des dieux ; le fait pour un mortel d’être élevé au rang des dieux; l’apothéose de Romulus, d'Hercule sur le mont Œta" et "spécialement : déification après leur mort des empereurs romains ou de membres de leur famille, par décret du Sénat". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que le mot "ne se dit que des personnes" et qu’il est ridicule de le dire de la "valeur" d’une personne d’exception : "cela serait ridicule dans un discours profane et est encore plus déplacé dans un sermon". Il ajoute que, dans cet emploi, apothéose "est impropre et barbare".

Au XVIIe siècle, le mot se dit, "en mauvaise part", c’est-à-dire péjorativement, des "honneurs extraordinaires rendus à un homme"  (Malebranche, "tel n’aurait pas fait l’apothéose de son auteur, s’il ne s’était imaginé comme enveloppé dans la même gloire"). Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798, puis 1832-35, 1932-35 et neuvième édition en cours) : "apothéose se dit aussi par hyperbole des honneurs extraordinaires rendus à un homme que l’opinion générale et l’enthousiasme public élèvent au-dessus de l’humanité".

A partir de là, ce mot, réservé au domaine de la religion, s’étend au social. Il est vrai que cette extension coïncide avec la lente substitution de la religion sociale et humanitaire, toute immanente, à la religion chrétienne. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), note l’extension d’apothéose aux "honneurs et éloges extraordinaires dispensés par l'opinion publique", ce qu’illustre un exemple (non ironique) tiré de Voltaire, dans une lettre à l’impératrice Catherine de Russie, un des parangons alors, avec Frédéric de Prusse, du despotisme éclairé : "les sages feront votre apothéose de votre vivant". L’apothéose est distincte de la déification : "donner l’apothéose, c’est mettre au rang des dieux ; déifier, c’est transformer en dieu. On donnait l’apothéose aux héros et aux rois, aux empereurs, en les agrégeant aux êtres célestes ; c’était une divinité de plus. On déifie en attribuant un pouvoir divin, une nature divine à ce qui n’a rien de tel. Quand la crainte ou l’espérance déifiaient les objets naturels, elles n’en faisaient pas l’apothéose", écrit Littré.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) reprennent la définition sociale, et dépourvue d’ironie, de Littré : "honneurs exceptionnels décernés à une personne de son vivant", mais les extraits cités attestent que les écrivains se défient de ce sens hyperbolique, comme Chateaubriand ("jamais je n’encouragerai personne à entrer dans la carrière des lettres (...) les réputations éphémères meurent du soir au matin ; grand homme la veille, on est un sot le lendemain, et tandis qu’une gazette fait votre apothéose, une autre gazette, à la même heure, vous traîne aux gémonies", 1848) ou Léautaud ("une chose bien curieuse en ce moment, c'est l’apothéose de Paul Valéry, sacré grand poète", 1910-1921) ou Baudelaire ("par suite de l’infaillible logique de la nature, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent irrésistiblement sous la plume du poète quand il a à décrire (...) un mélange de gloire et de lumière", 1867).

 

Le sens social "honneur extraordinaire rendu à un homme, mort ou vivant, que l’opinion élève au-dessus du commun des mortels" connaît un si vif succès qu’il se met à désigner les petites souris que l’opinion transforme en hautes montagnes : "moment de grande réussite, de plein épanouissement", écrivent les Académiciens dans l’édition en cours de leur Dictionnaire : "l’apothéose de sa carrière, de son intelligence, de la saison théâtrale", et spécialement "la partie finale et la plus brillante d’une représentation, d’une manifestation artistique - ballet, revue, feu d’artifice".

A la différence de Littré et des Académiciens, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) sont les seuls à noter l’emploi d’apothéose dans la religion catholique au sens de "ascension et glorification posthume des saints". Désormais, dans le Modernistan, les seuls saints qui aient droit à une apothéose sont les hommes du social triomphant ou même les mondains ou les mondaines, comme l’atteste cet exemple tiré de Proust : "Odette, on vous dit bonjour, faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s’amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter".

Ce que raconte apothéose, c’est l’apothéose du social.

 

Commentaires

quelques words
:

http://decadence-europa.over-blog.com/article-6748887.html

Écrit par : le comte vert | 19 juin 2007

Les commentaires sont fermés.