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21 juin 2007

Solidaire

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solide, solidaire a été fabriqué pour traduire l’expression du latin juridique in solidum au sens de "pour le tout, solidairement". Attesté depuis 1584 comme terme de droit, il qualifie des "choses" (obligation solidaire) ou des personnes qui sont "liées par un acte solidaire".

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé comme un "terme de pratique" (c’est-à-dire de droit, 1694, 1762, 1798), puis comme un "terme de jurisprudence" à compter de 1832-35. Il est défini à chaque fois dans les mêmes termes : "qui produit la solidité (ou solidarité) entre plusieurs coobligés" (1694, 1762 : "cette obligation est solidaire, avoir action solidaire contre quelqu’un") ou, plus explicitement, "qui rend plusieurs coobligés cautions les uns pour les autres" (1798, mêmes exemples) ou encore "qui fait que, de plusieurs personnes, chacune est obligée directement au payement de la somme totale" (1832-35, nouvel exemple : "caution solidaire") ou enfin "qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale" (1932-35, "obligation, action, caution solidaires").

A partir de la quatrième édition (1762), est relevé l’emploi de solidaire à propos de personnes, toujours dans un contexte juridique : "on le dit aussi des personnes ; il est solidaire pour dire il est obligé solidairement" (même définition en 1798) et "il se dit aussi des personnes, et signifie qui est obligé solidairement ; il est solidaire, des débiteurs solidaires" (1832-35, 1932-35).

 

Comme de nombreux autres mots de la langue juridique, solidaire prend au XIXe siècle un sens social. Le phénomène touche aussi des mots de la théologie et de la science. La nouvelle religion sociale et humanitaire, moderne en un mot, qui se met en place au XIXe siècle, phagocyte tout – et d’abord les mots prestigieux des domaines qu’elle pille. Au milieu du XVIIIe siècle, est attesté, chez le Comte de Caylus, le nouveau sens social de solidaire, au sujet de "personnes qui ont une communauté d'intérêts ou de responsabilités". Ce sens est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit figurément des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres". Exemple : "nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres". Aujourd’hui, dans la solidarité triomphante, ce ne sont plus les torts qui sont partagés, mais tout. Un siècle plus tard, dans la huitième édition (1932-35), le sens nouveau est plus amplement exposé : "il se dit dans le langage courant des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité". Les exemples sont plus nombreux aussi. A celui de 1832-35 ("nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres"), sont ajoutés ceux-ci : "les membres d’une famille sont tous moralement solidaires", "considérez-moi comme solidaire avec vous dans cet engagement".

L’article assez court que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) consacre à solidaire ne diffère guère des articles des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en revanche, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension triomphante de solidaire au social, en exposant non pas un sens, mais en distinguant les trois sens que voici : "qui est lié à une ou plusieurs autres personnes par des intérêts communs, des responsabilités communes" ; "qui a conscience d’un devoir moral de soutien et d’assistance morale et matérielle à quelqu’un ou à un groupe dans le besoin ; qui met en acte cette aide, ce soutien" ; "qui est responsable de quelqu’un, eu égard aux actes ; qui se porte garant de quelqu’un et, par métonymie, d’un aspect de son comportement moral". Le sens de solidaire comprend le lien, le devoir, la responsabilité : toute la société est là. Les écrivains cités pour illustrer ces sens sont les prophètes de la nouvelle religion : l’inévitable Hugo ("vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent", 1851) ; Bourget, la vraie matrice de Sartre ("nous ne sommes pas seuls. C’est un fait. Nous naissons appartenant à un groupe, et l’instinct vital développé dans ce groupe exerce une pression sur nous. C’est un autre fait. Cette pression, je l’appelle le devoir. Être solidaire de la société, c’est, en toute première ligne, être solidaire de son père", 1926) ; Zola ("les démarches que faisait Mme Caroline (...) lui avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes responsabilités qui l’accablaient. Il allait être solidaire des moindres illégalités commises, jamais on n’admettrait qu’il en ignorât une seule, Saccard l’entraînait dans une déshonorante complicité", 1891).

Le triomphe sémantique de solidaire produit des dérivés, l’adverbe solidairement, qui a un sens juridique et évidemment un sens social ("ensemble avec une ou plusieurs autres personnes et en partageant les intérêts et les responsabilités"), et les très éloquents solidarisme (attesté en 1905) et solidariste (attesté en 1904). Solidarisme est un condensé et un concentré de nouvelle religion sociale : "philosophie et socio-politique, doctrine fondée sur le principe de la solidarité, en tant que devoir social, entre les hommes". Barrès (1910) vend la mèche dans un extrait qui illustre assez bien la substitution de la nouvelle religion sociale et solidaire à l’ancienne religion chrétienne : "dans l’esprit de l’instituteur, l’utilitarisme s’en alla rejoindre sur l’horizon le déisme, le kantisme, le solidarisme, toutes les morales que les savants et les hommes politiques lui avaient tour à tour expédiées de Paris pour remplacer sa morale traditionnelle". Quant à solidariste, adjectif et nom, il désigne, dans les discours de la philosophie et de la socio-politique, les partisans du solidarisme, comme l’attestent cet extrait du Traité de Sociologie de 1968 : "Smith, Comte, Sutherland, les solidaristes et Sorokin arrivaient à une morale altruiste".

Bienvenue à la nouvelle religion sociale et solidaire. Elle est partout chez elle.

 

 

 

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