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22 juin 2007

Commerce

 

 Commerce et commerce équitable

 

 

En latin, commercium a pour sens propre "trafic, négoce, commerce" (le fait d’acheter et de vendre des marchandises) et pour sens figuré "rapports, relations, échanges" et même "relations charnelles". Le français a emprunté au latin la forme commerce et les deux sens de commercium. Le sens propre est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle et, à la fin de ce même siècle, le sens figuré : commerce du peuple.

Ce sont ces sens que relèvent les lexicographes : "trafic, négoce de marchandises, d’argent, en gros ou en détail" et "communication, correspondance ordinaire avec quelqu’un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires". Ainsi "on dit qu’un homme est d’un agréable commerce pour dire qu’il est d’agréable société, et d’un commerce sûr pour dire qu’on se peut fier à lui" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). C’est dans les exemples que les Académiciens évoquent, en négatif, le "commerce de galanterie" : "il n’y a entre lui et cette dame qu’un commerce d’esprit". Aux nombreux exemples cités, il apparaît que le commerce était une source importante de création de richesse dans la société d’ancien régime et qu’il était à cette société ce que l’économie est à la nôtre. Les exemples cités pour illustrer le sens propre le montrent : "la liberté, facilité du commerce ; établir, rétablir le commerce ; cela fait rouler le commerce ; défendre, interdire le commerce ; la paix entretient le commerce, fait aller le commerce, fait fleurir le commerce, met de l’argent dans le commerce ; la guerre fait cesser le commerce, rompt le commerce ; le commerce est interrompu, perdu, ruiné ; le commerce va bien, ne va plus ; le commerce enrichit un Etat, est la richesse d’un Etat ; le commerce de Levant est d’épiceries ; le grand commerce de Moscovie est de fourrures ; le commerce des soies, des toiles, des cuirs ; en ce pays-là on fait commerce de toute sorte de marchandises".

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens ne se contentent pas de l’exemple commerce de galanterie pour évoquer les relations charnelles : ils exposent le sens sexuel de commerce : "on dit avoir commerce, être en commerce avec… : il s’entend en mauvaise part, quand on parle de personnes de différents sexes". Et de même sexe ? La question est trop incongrue pour effleurer l’esprit de ces prudes Académiciens.

D’une édition à l’autre, l’article commerce comprend les mêmes deux sens, propres et figurés, parfois fragmentés en sens particuliers : ainsi, à partir de la cinquième édition (1798), il est précisé que commerce "se prend quelquefois pour le corps des commerçants et négociants". Ce qui change aussi à partir de la sixième édition (1832-35), c’est l’ampleur des exemples qui illustrent le sens propre de commerce. Ainsi, aux exemples anciens sont ajoutés : "le commerce ne demande que liberté et protection ; commerce en gros, en détail ; commerce interlope, de contrebande, maritime, d’entrepôt, étranger, avec les colonies ; commerce des colonies, de l’Inde, de la Chine, du Levant ; commerce intérieur, extérieur ; le principal commerce de la Russie consiste en fourrures, etc. ; le commerce français ; le commerce des épiceries, des soies, des soieries, des toiles, des cuirs, etc. ; faire commerce de toutes sortes de marchandises ; affaires de commerce ; entreprises de commerce, navires de commerce ; villes de commerce ; maison de commerce ; effets de commerce ; c’est une bonne branche de commerce ; commerce avantageux, lucratif ; faire le commerce ; faire un petit commerce, un grand commerce ; livres de commerce, société de commerce, traité de commerce, tribunal de commerce, code de commerce ; le ministère du commerce et des travaux publics ; conseil du commerce et des manufactures". Ces exemples sonnent, pour la plupart d’entre eux, comme des manifestes en faveur d’une économie libre. Les spécialistes d’histoire économique établissent que la France a connu une très forte croissance économique au tout début des années 1830. Les exemples de dictionnaire s’en font l’écho.

Le mérite de Littré est de montrer dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), à la fois dans les définitions et les citations, l’importance prise par le commerce dans le développement économique. Ainsi Voltaire : "le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était faiblement cultivé et dont les grands principes n'étaient pas connus" et dans une lettre de 1769 : "je suis persuadé avec vous que le pays où le commerce est le plus libre sera toujours le plus riche et le plus florissant, proportion gardée" ; "je crois très fermement que, si Colbert avait vécu de nos jours, il aurait été le premier à presser (id est hâter) la liberté du commerce". Littré définit la liberté du commerce comme le "principe d’économie politique qui conduit à supprimer ou à réduire notablement les entraves douanières, fiscales ou autres, qui empêchent la liberté des échanges entre les pays ou entre les provinces d’un même pays" et le commerce, "dans le langage spécial de l’économie politique", comme "l’industrie qui met le produit à la portée du consommateur" : "l’agriculture, la fabrication, le commerce sont les trois branches de la production générale". L'économiste J-B Say écrit en 1840 que "tous ont cru que le commerce consistait essentiellement dans l’échange, tandis qu’il consiste essentiellement à placer un produit à la portée des consommateurs".

Littré distingue le commerce du négoce et du trafic en ces termes : "étymologiquement, commerce est l’échange de marchandises ; négoce est l’état de celui qui ne prend pas de loisir, sens général déterminé dans notre langue à désigner les occupations commerciales ; trafic est le transport des objets de commerce d’un endroit à un autre. Cela posé, on comprend les acceptions que l’usage a établies entre ces trois mots. Commerce est le terme le plus général, représentant, sans aucune idée accessoire, l’échange qui fait passer des uns aux autres tous les objets d’utilité ou d’agrément ; c’est pour cela qu’on peut l’employer presque toujours en place de négoce ou de trafic, tandis que négoce ou trafic ne peuvent pas s’employer toujours en place de commerce ; c’est pour cela aussi que l’usage l’a préféré pour désigner collectivement l’ensemble de ceux qui se livrent au commerce. Négoce, plus restreint, désigne spécialement l’exercice du commerce ; aussi l’usage emploie-t-il négociant, de préférence à commerçant, quand on parle de celui qui exerce un négoce particulier : les négociants d'une ville, un négociant en vins. Enfin, trafic s’applique particulièrement au commerce de transport ou de commission, à l’industrie du revendeur, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le sens propre de commerce ("trafic, négoce de marchandises, d’argent, soit en gros, soit en détail") sont moins nombreux et moins amples que dans la sixième édition de 1832-35, comme si le commerce était devenu une activité sinon honteuse, du moins peu valorisante, ou comme si les élites de la culture se défiaient, à la différence de Voltaire, du commerce. Mais dans la neuvième édition (en cours), les Académiciens montrent moins de réserves vis-à-vis du commerce. Cette activité, qui "consiste à acheter et à vendre des marchandises, des denrées, des valeurs, des services, etc., en vue de réaliser un profit", est illustrée d’aussi nombreux exemples que dans la sixième édition : "le commerce des grains, des vins, des bois, du cuir, des métaux, de gros, de demi-gros, de détail ; le commerce de l'argent ; un navire, un port de commerce ; le commerce intérieur, extérieur, international ; école de commerce ; le Ministre du Commerce et de l’Artisanat ; le Code du commerce, qui régit les matières relatives aux échanges commerciaux ; bourse de commerce ; chambre de commerce et d’industrie, "établissement public composé de commerçants et d’industriels élus par les membres de leur profession, et qui est chargé de représenter auprès des pouvoirs publics les intérêts de ses mandats, d’assurer l’exécution de certains travaux et la gestion de certains services" ; acte de commerce : "tout achat ou toute vente de biens meubles ou immeubles, toute entreprise de commission, de location, de transport, toute opération de banque, de change" ; effets de commerce : "lettres de change et billets à ordre" ; livres de commerce : "documents comptables tenus par une entreprise, tels que le livre journal, le livre d’inventaire" (exemple : "les livres de commerce ne doivent comporter ni blancs, ni altérations") ; registre du commerce, destiné à recevoir l’immatriculation des personnes physiques ayant qualité de commerçants et celle des sociétés commerciales ; tribunal de commerce, qui connaît des contestations relatives aux transactions commerciales ; la liberté, la protection du commerce ; traité de commerce : "convention passée entre deux ou plusieurs Etats pour régler leurs échanges commerciaux" ; fonds de commerce : "ensemble des droits et des biens qui appartiennent à un commerçant ou à un industriel et qui lui permettent d’exercer sa profession" ; employé de commerce : "salarié payé au mois dans un établissement commercial" ; voyageur de commerce, représentant de commerce : "personne qui se déplace pour proposer des marchandises ou des services à la clientèle, prendre les commandes et s’assurer de leur exécution". Les expression courantes sont "faire du commerce, avoir une activité de commerçant", "avoir le sens du commerce et, familier, avoir la bosse du commerce, y être très habile".

L’ampleur de cet article atteste que les Académiciens ne se contentent pas de définir un mot, ils cherchent aussi à connaître les réalités que désigne ce mot. Le secteur tertiaire, dont le commerce, est aujourd’hui plus important que les deux secteurs, primaire et secondaire, agriculture et industrie, réunis. La France est une grande puissance commerciale, ce qu’elle n’était peut-être pas au début du XXe siècle ; elle risque même à terme de tirer ses principales richesses du seul commerce.

 

Le sens figuré est mentionné comme vieilli ou littéraire dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : c’est, dans "le domaine de la vie de société", les "relations sociales, amicales ou affectives entre plusieurs personnes". En revanche, la mention vieilli n’apparaît pas dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de la l’Académie française : "au figuré, commerce se dit de l’ensemble des relations sociales". Ou bien, c’est le "comportement d’une personne vis-à-vis des autres" ("être d’un commerce facile, agréable, malaisé, difficile"), ou bien "les liaisons, communications que les personnes ont les unes avec les autres" : "avoir commerce, entretenir commerce avec quelqu’un, il a rompu tout commerce avec eux, ils sont en grand commerce d’amitié, d’idées l’un avec l’autre, ils entretiennent commerce de lettres, par lettres, ils entretiennent une correspondance suivie". Il est un fait dont ces lexicographes conviennent : c’est le sens péjoratif de commerce ("le plus souvent péjoratif" dans le Trésor de la Langue française ; "péjoratif" dans le Dictionnaire de l’Académie française), quand ce nom désigne les "relations charnelles, les rapports intimes entre homme et femme", que les Académiciens illustrent de ces exemples : "un commerce incestueux" et "au Moyen Age, les sorcières étaient accusées d’avoir commerce avec le diable".

Comme le montre encore cet emploi, relevé dans le seul Trésor de la Langue française, emploi mentionné comme familier et généralement péjoratif, à savoir "faire commerce de son corps, de ses charmes : se prostituer"  ("un troupeau de femmes habite à Biskra, qui font commerce de leur corps", Gide, 1924), le commerce tient aussi de la morale, parce qu’il suppose des engagements, le respect de la parole donnée, la confiance, et que le nom a toujours eu un sens moral. Littré cite "la manière de se comporter à l’égard d’autrui" et le "trafic de choses morales" illustré par ces vers de Racine : "Que vois-je autour de moi que des amis vendus, Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme… ?" 

Ce qui est nouveau dans la langue moderne, ce sont les délicieux commerce équitable. Si ces mots avaient été inventés par les duchesses ou les marquises qui fréquentaient le salon de Mlle de Scudéry, personne n’en aurait été étonné. Elles seules étaient capables de faire le grand écart lexical pour nommer les réalités du monde conformément à la morale sucrée et tiédasse des bonnes intentions, à l’éthique des sentiments les plus nobles, à l’idéologie du Bien, du Bon, du Beau… Le prétendu commerce équitable est du bon et vrai commerce. C’est même du commerce qui marche du feu de dieu. Quand l’éthique est apposée sur les étiquettes, fût-elle étique, elle fait vendre tout et n’importe quoi. Les aigrefins, margoulins, escrocs savent qu’elle génère, comme ils disent, de beaux profits, qui ne feront que croître dans les années à venir, tant le marché de l’étiquette équitable est porteur. Il est étrange que les pourfendeurs du commerce international, gros consommateur d’énergie et grand producteur de gaz à effet de serre, s’enthousiasment pour le commerce équitable du coton, du café, du cacao et autres produits exotiques, tous importés de loin, et qu’ils y sacrifient sans vergogne les fruits, légumes, vins du terroir, véritable commerce de proximité, qui ne met pas en péril l’équilibre écologique de la planète.

 

 

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