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23 juin 2007

Transe

 

 

 

 

 

 

Déverbal du verbe transir, emprunté au latin classique transire, "passer, partir, traverser", le nom transe est attesté au XIIe siècle dans la transe de la mer, à savoir "le passage, la traversée de la mer", et à la fin du XIIIe siècle dans le transe de la vie, "le cours de la vie". Au XVe siècle, peut-être sous l’influence du mot anglais trance, emprunté au français, il prend le sens de "anxiété, appréhension" ("être en grandes transes", Froissart) : la transe est un état de grande anxiété et, au début du XVIe siècle, une inquiétude mortelle, comme chez Amyot ("jamais mon esprit, étant toujours en transe aux écoutes de l’avenir pour le regard du bien public, n’a jeté cette crainte arrière de soi") et Montaigne ("selon les règles de l’art, à tout danger qu’on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, la peste").

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : (1694, première édition) : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ("il est toujours en transe, il est dans de grandes transes, dans des transes mortelles, dans les transes de la mort" : les Académiciens précisent que "son plus grand usage est au pluriel") ; "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" (1762, 1798, 1832-35 : mêmes exemples, la remarque "son plus grand usage est au pluriel" disparaît) ; "frayeur, angoisse très vive, appréhension d’un malheur, d’un accident" (1932-35, exemples : "il est toujours en transe, il est dans les transes, dans des trames mortelles à la pensée de ce qui pourrait arriver"). C’est aussi ce sens que donnent à transe les auteurs de L’Encyclopédie ("peur violente qui glace" ; "on dit les transes de la mor", "un bon chrétien doit toujours vivre en transe"), Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; "être toujours en transe, dans de grandes transes, dans des transes mortelles; dans les transes de la mort" ; "Moi, je suis dans des transes Que tout ceci ne soit cruel pour vous", Voltaire), Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; exemple de Madame de Sévigné : "laissez-vous aller un peu à la douceur de n’être plus dans les transes et dans les justes frayeurs d’un péril qui est passé").

 

A compter de 1825, le mot anglais trance prend le sens de "ravissement d’esprit, exaltation, transport" chez les occultistes. L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 le définit ainsi : "sleep-like condition" et "abnormal, dreamy state ; hypnotic state". C'est le sens qu'a pris le nom transe à la fin du XIXe s. Ce sens moderne est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de spiritisme, état de transe ou simplement transe : état particulier d’hypnose et d’angoisse où les médiums prétendent se trouver au moment où l’esprit se manifesterait en eux". L’exemple cité est "entrer en transe".

L’évolution sémantique de transe, de "frayeur" à "hypnose", confirme la justesse d’une des thèses que développe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, à savoir que la religion de l’ère moderne, commencée à la fin du XVIIIe siècle, est un mixte d’idéologie sociale et de délire occultiste. Aux prophètes ou visionnaires, il incombe, en faisant tourner les tables, d’avoir commerce avec les esprits, de prédire l’avenir ou de révéler des choses cachées. Flaubert qui avait perçu cela écrit insolemment : "la Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". Les Surréalistes, les sectateurs les plus virulents de cette nouvelle religion, touillaient la salade de leur révolution socialiste avec la vinaigrette de leur confiance aveugle dans les prédictions ou visions des médiums et des voyantes.

Le nouveau sens de transe est le papier tournesol de la Modernité. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’exposent en détail. En parapsychologie, c’est "l’état du médium sensible aux effets de phénomènes parapsychiques" (exemples : "transe médiumnique, entrer en transe"). Cendrars en 1949 établit un parallèle la nouvelle religion sociale et occultiste et l’ancienne religion chrétienne, sans noter la substitution lente de la première à la seconde : "chez le mystique l’extase, chez le médium la transe. L’un et l’autre phénomènes peuvent comporter des symptômes organiques communs : aliénation des sens, refroidissement des extrémités, ralentissement de la respiration, souvent rigidité, anesthésie totale, catalepsie". Aux XIXe et XXe siècles, les Occidentaux voyagent à travers le monde qu’ils contrôlent et ils découvrent avec stupeur et fascination des peuples dits "primitifs", qui participaient régulièrement à des cérémonies de transe collective. Leiris, écrivain voyageur et ethnographe, décrit en détail la transe (cf. Afrique fantôme) : c’est "l’état d’exaltation d’une personne qui se sent comme transportée hors d’elle-même et en communion avec un au-delà". Camus n’était pas un "étonnant voyageur", mais il avait des lumières en ethnographie. Il écrit ainsi dans L’Exil et le Royaume (1957) : "les jeunes négresses, surtout, entraient dans la transe la plus affreuse, les pieds collés au sol et le corps parcouru, des pieds à la tête, de soubresauts de plus en plus violents à mesure qu’ils gagnaient les épaules".

Avec le succès de l’ethnographie et de l’occultisme, le nom transe s’étend au social. La poésie est touchée. Transe remplace inspiration (1929, Valéry, Variétés II : "j’avais pensé et naïvement noté (...) que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de faible que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un chef-d’œuvre d’entre les plus beaux"). La médecine fait de la transe une "sorte de sommeil pathologique ou d’altération de la conscience avec indifférence aux événements extérieurs et dont il est difficile de faire sortir le sujet". Non seulement, la transe est "hypnotique", mais elle est aussi "alcoolique" ou même "hystérique", comme chez Giono : "un homme d’une trentaine d’années, bien bâti, aux cheveux bouclés, au grand nez, était agité d’une sorte de transe hystérique (...). Les yeux lui sortaient de la tête. Il finit par s'engouer dans sa fureur et par tousser" (Le Hussard, 1951). Elle saisit les savants quand ils se lancent dans de vifs débats : "chaque fois qu’une étymologie m’intéresse, me retient, m’amuse, les spécialistes entrent en transe et me démontrent aussitôt que cette étymologie est fantaisiste" (Duhamel, Manuel du protestataire, 1952).

La nouvelle religion sociale et occultiste accapare ce qu’il y a de primitif ou d’exotique dans un monde en voie d’uniformisation totale. La transe fait partie du butin. Elle tient le haut du pavé de la dogmatique moderne.

 

Commentaires

Et Parenthèse !!!

http://www.libertyvox.com/article.php?id=257

Écrit par : le comte vert | 23 juin 2007

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