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30 juin 2007

Nouvelle Langue Française

 

DE LA NOUVELLE LANGUE FRANCAISE EST MAINTENANT UN LIVRE

 

 

Depuis plus de deux ans, Arouet le Jeune est l’hôte du site Nouvelle Langue Française, qu’il a nourri de plusieurs centaines de contributions riches et régulières. Voici désormais une centaine de ses articles réunis sous la forme d’un glossaire et publié par les éditions Muychkine, un nouvel éditeur indépendant et soucieux de montrer que la pensée critique n’est pas encore morte en France.

 

Quatrième de couverture :

"L'Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii); la Russie soviétique, la TFT (toufta); le communisme et les pays où il a régné, la novlangue; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois; la France a aujourd'hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la camisole de force des bien pensants qui, en nous imposant des mots frelatés, veulent nous interdire de saisir le réel et de le penser.

La langue est aussi un champ de bataille.

Il existe un phénomène inquiétant car à peine sensible. Ce sont les changements de sens, soit qu’ils sont liés à la vie de l’esprit et à la culture, soit qu’ils se rapportent à des principes publics ou des valeurs privées. Les sens anciens peu à peu s’effacent et disparaissent ; de nouveaux sens s’y substituent, sans que les locuteurs en aient une claire connaissance.

En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord, des membres d’institutions savantes mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables. Ainsi, se forme une nouvelle langue française ou NLF.

Il est possible de la décrire. L’objectif de ce glossaire est d’en rendre compte à travers une étude érudite aussi bien que polémique de la perversion du sens des mots."

 

 

C’est en philologue qu’Arouet analyse jour après jour l’évolution du sens des mots et leur dérive au service d’une langue idéologisée n’ayant rien à envier à la novlangue décrite par Orwell il y a quelques décennies. Il s’agit d’exhumer le réel que ces mots tentent de toute force d’évacuer pour y substituer une vision du monde bien-pensante et dénuée de la négativité inhérente à la vie.

 

 

Comment se le procurer ?

En envoyant un chèque de 18 euros TTC par volume commandé à l’ordre d’Aurélien Daimé, au 30 bis, rue des Sablons, 60200 Compiègne.

Les frais de port sont inclus dans le prix.

 

 

Pour tout renseignement, veuillez contacter Aurélien Daimé, soit par téléphone (06.81.13.94.01 ou 03.44.20.49.56), soit par mail (aurelien.daime@edhec.com)

 

 

Au programme de ce volume de 260 pages, outre une préface inédite, l’on pourra retrouver les articles suivants :

 

Acteurs sociaux / militants ; Activistes ; Aliénation ; Allah akbar et autres mots traduits de l’arabe ; An quarante ;  Antiracisme et racisme ; Apartheid ; Assassin ; Association et associateur ; Autogestion ; Autonomie, autonome ; Avancée ; Beauf ; Born again islamistes ; Caricatures ; Ce pays : nommer la France ; Chances (égalité des chances) ; Citoyen ; Colon, colonie, coloniser, colonisation ; Combat et autres mots de la guerre ; Conservateur ; Cosmopolite ; Créateur ; Création ;  Culture ;  Démocratie associative ; Discrimination ; Discrimination positive ; Double peine ;  Dresser, dressage ; Echange inégal ; Echec scolaire ; Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés ; Ethnocentrisme ; Extirper ; Fierté ;  Fondamentalisme ; Gaulois ; Gouvernance ; Histoire avec un H majuscule ; Humanitairerie ;  Identité ; Idéologie ; Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières ; Incivilités (actes) ; Indigène ;  Inquisition ; Instruction ;  Intégrisme ; Intermittents et précaires ; Intervention ; Intime, intimer, intimation ; Islamisme ; Islamiste ; Jeûne ; Jeunes occidentalisés ; Laïc ou laïque ? ; Lapidation, lapider, lapidateur ; Légitime ;  Libéral ;  Liquider ; Lutte ; Maître ; Manifestation ; Martyr, martyre ; Ménage, management, manager, ménager ; Métissage ;  Mouvance islamiste ; Moyen-Orient arabe ; Multiculturalisme ; Nationalisme, nationaliste ; Nazi, nazisme ; Norme, normatif ; Parité ; Phobie et – phobe ; Plébiscite ; Pogrom ; Positif ;  Pratique ; Présumé ; Propagande ; Prophète ou messager ? ;  Protégé ;  Race ; Raid ; Ratonnade ; Réfugiés ;  Relégation :  Religions du Livre ; Répression ; Respect ; Ressentiment ; Ressortissant ; Revendication ;  Révolution ;  Ségrégation ;  Senior ; Sensible : quartiers dits sensibles ou cités dites sensibles ; Sioniste, sionisme ; Socialisme ;  Socialisme national ou national-socialisme ? ; Stigmate, stigmatiser, stigmatisation ; Symbole ;  Système ; Système éducatif ; Terrorisme ; Tiers monde ; Tolérance ; Tourisme, touriste ;  Violence scolaire

 

 

 

25 juin 2007

Groupe (suite)

 

 

La nom groupe aux XIXe et XXe siècles

 

 

 

Le nouveau sens de groupe, qui se substitue peu à peu au premier sens pictural, est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit également, dans le langage ordinaire, d’un certain nombre de personnes réunies et rapprochées". Les exemples sont : "des groupes se formèrent sur la place publique, disperser les groupes, un groupe de cinq personnes, un groupe de curieux, un groupe de danseurs". Il se dit aussi des choses, comme dans cet emploi descriptif ("réunion quelconque d’objets formant un tout distinct", "cette mer est semée de plusieurs groupes d’îles, un groupe d’arbres, un groupe de collines"), qui prépare l’extension de groupe aux sciences, sociales ou descriptives, du XXe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme que groupe s’est étendu au XIXe siècle à des réalités sociales ("un certain nombre de personnes réunies" ; "un groupe de curieux, des groupes menaçants se formaient dans la rue ; la force armée les dissipa") et il en révèle un des fondements idéologiques : "terme de fouriérisme, réunion d’individus, attirés les uns vers les autres par une des quatre passions affectives". L’exemple cité est encore plus éloquent : "dans la phalange, les groupes sont les éléments des séries". Le sens descriptif de groupe ("réunion d’objets formant un tout distinct") s’étend aux sciences : la géologie ("groupe crétacé, roches du terrain crétacé, groupe oolithique, terrain jurassique"), la botanique ("agrégation, dite plus communément sore, des petites capsules qui constituent la fructification des fougères"), la lexicographie ("la lettre ou les lettres placées en tête des colonnes d’un dictionnaire, et servant d’initiales aux mots contenus dans chaque colonne") et au vocabulaire technique des chemins de fer : "réunion de plusieurs petits colis en une seule expédition".

Le social renforcé par la science : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès définitif de groupe au XXe siècle, dans tous les domaines de la science et de la société. Les Académiciens restent un peu en retrait de cette vague de fond. Aux définitions de 1832-35, ils se contentent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), d’ajouter l’emploi de groupe "dans le langage de la politique" : c’est "l’ensemble plus ou moins considérable des députés, sénateurs, etc., d’une même opinion"  (exemples : "les groupes de gauche se réunirent, il préside un groupe important"). En revanche, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’apothéose. Aux sens anciens, sont ajoutés des emplois nouveaux, comme l’atteste le longue liste de "syntagmes" (ou "groupes de mots") dans lesquels groupe est d’usage courant : groupe familial, humain, national, naturel, social, professionnel ; groupe d’étude, de travail ; groupe de tête, de queue ; groupe d’intérêt(s) ; membres d’un groupe ; appartenir à un groupe, faire partie d’un groupe ; médecine, psychothérapie de groupe ; répartir des élèves en groupes de niveau ; argots de groupe ; cabinet de groupe ; dynamique de groupe ; groupe de combat, groupe de choc, groupe franc ; groupe d’aviation, de bombardement, de chasse ; groupes alpins de réserve ; groupe aérien ; groupe de reconnaissance ; groupe d’artillerie à deux batteries ; groupe de divisions, de corps d’armée, d’armées ; groupe sanguin ; groupe parlementaire communiste, monarchiste, républicain, radical, socialiste ; groupe de pression (le groupe de pression pouvant être agricole, industriel, commercial) ; etc.

La sociologie croit bon d’en rajouter. Les groupes humains ou sociaux sont complétés par les groupes  d’appartenance : groupe primaire ("personnes se connaissant entre elles, connaissant toutes les autres personnellement"), groupe secondaire ("dans lequel les relations entre les membres sont indirectes (...) et passent par un intermédiaire : profession, (...) institution, (...) ville, (...) nation"). Le sport n’est pas en reste. Un groupe est un "peloton de coureurs", ou inversement.

 

Du social, le nom groupe s’étend aux sciences et aux techniques. Un groupe est "un ensemble de choses concrètes ayant une fonction déterminée et réunies en un même lieu" : convertisseur, générateur, motopropulseur, le groupe peut aussi être imprimant, turboalternateur, moto-treuil, électrogène, scolaires, d’habitation, résidentiel, de mots (ou syntagme), complément, sujet, verbal, nominal, prépositionnel, de notes. En mathématiques, c’est un "ensemble G muni d’une loi de composition interne satisfaisant aux trois conditions suivantes : cette loi est associative ; elle admet un élément neutre ; rout élément de G est symétrisable". Le groupe est abélien, additif, bipolaire, commutatif, multiplicatif, continu, discontinu ; il existe un groupe de permutations, une structure de groupe, une théorie des groupes. Le groupe peut être aussi biologique, botanique, chimique, zoologique, de vertébrés, des langues sémitiques, indo-européennes ; les vitamines sont du groupe A ou du groupe B. L’économie est aussi de la partie. Un groupe est un "ensemble d’entreprises ayant des liens, des intérêts communs" ("groupe financier, industriel"), comme dans cet exemple : "les prix d’un grand nombre de produits industriels sont soumis à la fois à des interventions multiples de l’État et aux pratiques des groupes et ententes" (1964).

 

Surnage au milieu de ces groupes un emploi social, mais en relation avec les arts et les lettres. C’est un "ensemble d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels partageant (hélas !) les mêmes idées sur l’art, sur la littérature" : "groupe surréaliste, des XX, symboliste".

 

La succès de groupe est si vif que les sociologues se sont crus obligés de fabriquer le dérivé groupal, -ale, -aux, et qui a pour sens "qui concerne ou qui caractérise le groupe primaire". Comme c’est écrit dans le Traité de sociologie (1968, millésime inoubliable), "les phénomènes psychiques sont "totaux" parce qu’ils impliquent à la fois la mentalité collective, la mentalité interpersonnelle ou groupale et la mentalité individuelle". Les sociologues ont mérité d’être nommés groupistes et leur prétendue science groupisme ou groupologie ou, mieux, groupalisme.

 

L’article qui est consacré à groupe dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est presque aussi long que celui du Trésor de la Langue française. Les sens relevés sont innombrables : "ensemble de personnes réunies par une communauté de caractères, d’intérêts, d’objectifs, associées pour une activité déterminée ou un but commun" (groupe ethnique, familial, social, appartenir à un groupe littéraire, artistique, etc. etc.) ; "ensemble d’éléments analogues ou complémentaires, qui forme un tout et qui remplit une fonction déterminée" (groupe de lettres, de mots, sujet, verbal, scolaire, bancaire, financier, industriel, de sociétés, de presse, etc.) ; "catégorie d’une classification dans laquelle on fait entrer des êtres ou des choses ayant une ou plusieurs caractéristiques communes" (groupe des langues slaves, les verbes du premier groupe, le groupe des carnivores, groupe sanguin, etc.) ; en algèbre, "ensemble défini par une loi associative admettant un élément neutre et telle qu’à chaque élément correspond un élément symétrique" (groupe commutatif, additif, théorie des groupes, etc.). Dans d’autres articles, les Académiciens se montrent réservés vis-à-vis de la modernité groupiste, sociale, solidariste et solidaire. Il semble que les groupes et l’amour des groupes leur aient anesthésié toute lucidité.

Quant au sage, face à ces groupes déferlants, il sent le besoin de crier : "bande à part, c’est ma règle, et j’y tiens".

 

24 juin 2007

Groupe

 

 

Le nom groupe jusqu’au début du XIXe siècle

 

 

 

Emprunté à l’italien gruppo, terme de peinture et de sculpture, attesté en italien à la fin du XVe siècle dans le seul sens pictural que ce mot a longtemps eu en français, groupe est employé en français en 1668 (dans le Journal des Savants) comme un terme des Beaux-Arts, au sens de "réunion de plusieurs figures formant, dans une œuvre d’art, un ensemble".

C’est dans ce seul sens que groupe est relevé de la première à la cinquième édition (1694-1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "assemblage de plusieurs corps les uns auprès des autres" (1694 : "un groupe de deux ou trois figures"). Les Académiciens précisent que ce mot "ne se dit qu’en matière de peinture et de sculpture" : "terme de sculpture et de peinture, qui signifie l’assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés ou unis, que l’œil les embrasse à la fois" (1762 et 1798 : "un groupe d’enfants, ces figures font un beau groupe, un groupe d’animaux, un groupe de fruits"). Dans ces deux dernières éditions, est relevé groupe de cristaux employé dans en science ("se dit d’un assemblage de colonnes de cristaux réunis sur une même base").

A partir de la sixième édition (1832-35), ce premier sens, défini dans les mêmes termes, est complété par de nouveaux sens, sans cesse plus nombreux, de sorte que dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens ancien de groupe n’est plus mentionné que comme un emploi spécial ou spécifique, limité aux seuls Beaux-Arts : "œuvre peinte ou sculptée où sont réunies plusieurs figures formant un ensemble", comme dans les exemples "groupe de marbre, de bronze, le groupe de Laocoon, La Danse est un groupe de Carpeaux".

A compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle, groupe est accaparé par les sectateurs de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, en voie de constitution et qui remplace peu à peu au XIXe siècle l’ancienne religion chrétienne. C’est le cas aussi d’autres mots, tels site, paysage, simulacre, modèle (cf. les articles qui y sont consacrés). Le pillage de ces termes d’art n’est pas dû au hasard. Les sectateurs de la nouvelle foi veulent faire accroire que ce qu’ils professent est meilleur et surtout plus beau que l’ancienne croyance. Les mots qu’ils empruntent à l’art servent d'enjoliveurs ou de cache-misère.

La nouveau sens de groupe est "ensemble d’êtres ou de choses ayant des caractères communs dont on se sert pour les classer". Point avec le verbe classer la problématique des sciences sociales en gestation : grouper, regrouper, classer, étiqueter, c’est là toute l’activité du nouveau savant (cf. la grande classification de Linné) ou du sociologue. Ce sera aussi l’activité principale des Etats totalitaires. L’étiquette, une fois les groupes établis, peut être une étoile jaune. C’est encore, attesté en 1755, le sens "ensemble de personnes ou de choses réunies" et surtout en 1790, chez Marat, dans un pamphlet dénonçant Necker, "ensemble de personnes liées par un point commun (opinions, goûts, activités, etc.)".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), note le succès de groupe et de grouper entendus dans un sens social. Il définit "ces termes des arts du dessin" en répétant la définition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés que l’œil les embrasse à la fois" (exemples : "groupe d’enfants, d’animaux, de fruits" dans un tableau). De la même manière, grouper signifie "mettre en groupe", comme l’illustrent les exemples "ce peintre sait bien grouper ses figures" et "ces figures groupent bien". Or, au moment où Féraud rédige son dictionnaire, ces termes commencent à sortir du domaine des arts pour désigner des réalités sociales anciennes qui étaient nommées jusque-là communauté, paroisse ou assemblée (des fidèles - ce qu’est l’église). Les mots groupe et grouper, note Féraud, "sont en faveur chez les néologues" (les inventeurs d'une autre nouvelle langue), comme dans l’exemple qu’il cite : "la société nécessairement dissoute n’offrirait que la masse énorme d’un corps sans mouvement. Ce serait moins un corps organisé, qu’un groupe d’automates". Pour Féraud, cet emploi de groupe est de l’amphigouri. S’il reconnaît qu’il n’en comprend pas la raison, c’est qu’il ne perçoit pas la vague de fond de la nouvelle religion qui légitime l'emploi social de ces mots de peintre. Ou cet autre exemple : "en élaguant ainsi une foule de branches dispendieuses, je parviens à diminuer le groupe effrayant des impôts". Féraud ramène ces façons de parler à un effet de mode détestable : "groupe des impôts et diminuer le groupe, quel langage ! Et ce que c’est que de vouloir employer les mots à la mode !". En réalité, ce qu’il estime être la mode devient au XIXe siècle le monde : le social y épuise le monde ou ce que l’on peut en dire.

 

 

 

 

23 juin 2007

Transe

 

 

 

 

 

 

Déverbal du verbe transir, emprunté au latin classique transire, "passer, partir, traverser", le nom transe est attesté au XIIe siècle dans la transe de la mer, à savoir "le passage, la traversée de la mer", et à la fin du XIIIe siècle dans le transe de la vie, "le cours de la vie". Au XVe siècle, peut-être sous l’influence du mot anglais trance, emprunté au français, il prend le sens de "anxiété, appréhension" ("être en grandes transes", Froissart) : la transe est un état de grande anxiété et, au début du XVIe siècle, une inquiétude mortelle, comme chez Amyot ("jamais mon esprit, étant toujours en transe aux écoutes de l’avenir pour le regard du bien public, n’a jeté cette crainte arrière de soi") et Montaigne ("selon les règles de l’art, à tout danger qu’on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, la peste").

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : (1694, première édition) : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ("il est toujours en transe, il est dans de grandes transes, dans des transes mortelles, dans les transes de la mort" : les Académiciens précisent que "son plus grand usage est au pluriel") ; "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" (1762, 1798, 1832-35 : mêmes exemples, la remarque "son plus grand usage est au pluriel" disparaît) ; "frayeur, angoisse très vive, appréhension d’un malheur, d’un accident" (1932-35, exemples : "il est toujours en transe, il est dans les transes, dans des trames mortelles à la pensée de ce qui pourrait arriver"). C’est aussi ce sens que donnent à transe les auteurs de L’Encyclopédie ("peur violente qui glace" ; "on dit les transes de la mor", "un bon chrétien doit toujours vivre en transe"), Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; "être toujours en transe, dans de grandes transes, dans des transes mortelles; dans les transes de la mort" ; "Moi, je suis dans des transes Que tout ceci ne soit cruel pour vous", Voltaire), Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; exemple de Madame de Sévigné : "laissez-vous aller un peu à la douceur de n’être plus dans les transes et dans les justes frayeurs d’un péril qui est passé").

 

A compter de 1825, le mot anglais trance prend le sens de "ravissement d’esprit, exaltation, transport" chez les occultistes. L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 le définit ainsi : "sleep-like condition" et "abnormal, dreamy state ; hypnotic state". C'est le sens qu'a pris le nom transe à la fin du XIXe s. Ce sens moderne est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de spiritisme, état de transe ou simplement transe : état particulier d’hypnose et d’angoisse où les médiums prétendent se trouver au moment où l’esprit se manifesterait en eux". L’exemple cité est "entrer en transe".

L’évolution sémantique de transe, de "frayeur" à "hypnose", confirme la justesse d’une des thèses que développe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, à savoir que la religion de l’ère moderne, commencée à la fin du XVIIIe siècle, est un mixte d’idéologie sociale et de délire occultiste. Aux prophètes ou visionnaires, il incombe, en faisant tourner les tables, d’avoir commerce avec les esprits, de prédire l’avenir ou de révéler des choses cachées. Flaubert qui avait perçu cela écrit insolemment : "la Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". Les Surréalistes, les sectateurs les plus virulents de cette nouvelle religion, touillaient la salade de leur révolution socialiste avec la vinaigrette de leur confiance aveugle dans les prédictions ou visions des médiums et des voyantes.

Le nouveau sens de transe est le papier tournesol de la Modernité. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’exposent en détail. En parapsychologie, c’est "l’état du médium sensible aux effets de phénomènes parapsychiques" (exemples : "transe médiumnique, entrer en transe"). Cendrars en 1949 établit un parallèle la nouvelle religion sociale et occultiste et l’ancienne religion chrétienne, sans noter la substitution lente de la première à la seconde : "chez le mystique l’extase, chez le médium la transe. L’un et l’autre phénomènes peuvent comporter des symptômes organiques communs : aliénation des sens, refroidissement des extrémités, ralentissement de la respiration, souvent rigidité, anesthésie totale, catalepsie". Aux XIXe et XXe siècles, les Occidentaux voyagent à travers le monde qu’ils contrôlent et ils découvrent avec stupeur et fascination des peuples dits "primitifs", qui participaient régulièrement à des cérémonies de transe collective. Leiris, écrivain voyageur et ethnographe, décrit en détail la transe (cf. Afrique fantôme) : c’est "l’état d’exaltation d’une personne qui se sent comme transportée hors d’elle-même et en communion avec un au-delà". Camus n’était pas un "étonnant voyageur", mais il avait des lumières en ethnographie. Il écrit ainsi dans L’Exil et le Royaume (1957) : "les jeunes négresses, surtout, entraient dans la transe la plus affreuse, les pieds collés au sol et le corps parcouru, des pieds à la tête, de soubresauts de plus en plus violents à mesure qu’ils gagnaient les épaules".

Avec le succès de l’ethnographie et de l’occultisme, le nom transe s’étend au social. La poésie est touchée. Transe remplace inspiration (1929, Valéry, Variétés II : "j’avais pensé et naïvement noté (...) que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de faible que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un chef-d’œuvre d’entre les plus beaux"). La médecine fait de la transe une "sorte de sommeil pathologique ou d’altération de la conscience avec indifférence aux événements extérieurs et dont il est difficile de faire sortir le sujet". Non seulement, la transe est "hypnotique", mais elle est aussi "alcoolique" ou même "hystérique", comme chez Giono : "un homme d’une trentaine d’années, bien bâti, aux cheveux bouclés, au grand nez, était agité d’une sorte de transe hystérique (...). Les yeux lui sortaient de la tête. Il finit par s'engouer dans sa fureur et par tousser" (Le Hussard, 1951). Elle saisit les savants quand ils se lancent dans de vifs débats : "chaque fois qu’une étymologie m’intéresse, me retient, m’amuse, les spécialistes entrent en transe et me démontrent aussitôt que cette étymologie est fantaisiste" (Duhamel, Manuel du protestataire, 1952).

La nouvelle religion sociale et occultiste accapare ce qu’il y a de primitif ou d’exotique dans un monde en voie d’uniformisation totale. La transe fait partie du butin. Elle tient le haut du pavé de la dogmatique moderne.

 

22 juin 2007

Commerce

 

 Commerce et commerce équitable

 

 

En latin, commercium a pour sens propre "trafic, négoce, commerce" (le fait d’acheter et de vendre des marchandises) et pour sens figuré "rapports, relations, échanges" et même "relations charnelles". Le français a emprunté au latin la forme commerce et les deux sens de commercium. Le sens propre est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle et, à la fin de ce même siècle, le sens figuré : commerce du peuple.

Ce sont ces sens que relèvent les lexicographes : "trafic, négoce de marchandises, d’argent, en gros ou en détail" et "communication, correspondance ordinaire avec quelqu’un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires". Ainsi "on dit qu’un homme est d’un agréable commerce pour dire qu’il est d’agréable société, et d’un commerce sûr pour dire qu’on se peut fier à lui" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). C’est dans les exemples que les Académiciens évoquent, en négatif, le "commerce de galanterie" : "il n’y a entre lui et cette dame qu’un commerce d’esprit". Aux nombreux exemples cités, il apparaît que le commerce était une source importante de création de richesse dans la société d’ancien régime et qu’il était à cette société ce que l’économie est à la nôtre. Les exemples cités pour illustrer le sens propre le montrent : "la liberté, facilité du commerce ; établir, rétablir le commerce ; cela fait rouler le commerce ; défendre, interdire le commerce ; la paix entretient le commerce, fait aller le commerce, fait fleurir le commerce, met de l’argent dans le commerce ; la guerre fait cesser le commerce, rompt le commerce ; le commerce est interrompu, perdu, ruiné ; le commerce va bien, ne va plus ; le commerce enrichit un Etat, est la richesse d’un Etat ; le commerce de Levant est d’épiceries ; le grand commerce de Moscovie est de fourrures ; le commerce des soies, des toiles, des cuirs ; en ce pays-là on fait commerce de toute sorte de marchandises".

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens ne se contentent pas de l’exemple commerce de galanterie pour évoquer les relations charnelles : ils exposent le sens sexuel de commerce : "on dit avoir commerce, être en commerce avec… : il s’entend en mauvaise part, quand on parle de personnes de différents sexes". Et de même sexe ? La question est trop incongrue pour effleurer l’esprit de ces prudes Académiciens.

D’une édition à l’autre, l’article commerce comprend les mêmes deux sens, propres et figurés, parfois fragmentés en sens particuliers : ainsi, à partir de la cinquième édition (1798), il est précisé que commerce "se prend quelquefois pour le corps des commerçants et négociants". Ce qui change aussi à partir de la sixième édition (1832-35), c’est l’ampleur des exemples qui illustrent le sens propre de commerce. Ainsi, aux exemples anciens sont ajoutés : "le commerce ne demande que liberté et protection ; commerce en gros, en détail ; commerce interlope, de contrebande, maritime, d’entrepôt, étranger, avec les colonies ; commerce des colonies, de l’Inde, de la Chine, du Levant ; commerce intérieur, extérieur ; le principal commerce de la Russie consiste en fourrures, etc. ; le commerce français ; le commerce des épiceries, des soies, des soieries, des toiles, des cuirs, etc. ; faire commerce de toutes sortes de marchandises ; affaires de commerce ; entreprises de commerce, navires de commerce ; villes de commerce ; maison de commerce ; effets de commerce ; c’est une bonne branche de commerce ; commerce avantageux, lucratif ; faire le commerce ; faire un petit commerce, un grand commerce ; livres de commerce, société de commerce, traité de commerce, tribunal de commerce, code de commerce ; le ministère du commerce et des travaux publics ; conseil du commerce et des manufactures". Ces exemples sonnent, pour la plupart d’entre eux, comme des manifestes en faveur d’une économie libre. Les spécialistes d’histoire économique établissent que la France a connu une très forte croissance économique au tout début des années 1830. Les exemples de dictionnaire s’en font l’écho.

Le mérite de Littré est de montrer dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), à la fois dans les définitions et les citations, l’importance prise par le commerce dans le développement économique. Ainsi Voltaire : "le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était faiblement cultivé et dont les grands principes n'étaient pas connus" et dans une lettre de 1769 : "je suis persuadé avec vous que le pays où le commerce est le plus libre sera toujours le plus riche et le plus florissant, proportion gardée" ; "je crois très fermement que, si Colbert avait vécu de nos jours, il aurait été le premier à presser (id est hâter) la liberté du commerce". Littré définit la liberté du commerce comme le "principe d’économie politique qui conduit à supprimer ou à réduire notablement les entraves douanières, fiscales ou autres, qui empêchent la liberté des échanges entre les pays ou entre les provinces d’un même pays" et le commerce, "dans le langage spécial de l’économie politique", comme "l’industrie qui met le produit à la portée du consommateur" : "l’agriculture, la fabrication, le commerce sont les trois branches de la production générale". L'économiste J-B Say écrit en 1840 que "tous ont cru que le commerce consistait essentiellement dans l’échange, tandis qu’il consiste essentiellement à placer un produit à la portée des consommateurs".

Littré distingue le commerce du négoce et du trafic en ces termes : "étymologiquement, commerce est l’échange de marchandises ; négoce est l’état de celui qui ne prend pas de loisir, sens général déterminé dans notre langue à désigner les occupations commerciales ; trafic est le transport des objets de commerce d’un endroit à un autre. Cela posé, on comprend les acceptions que l’usage a établies entre ces trois mots. Commerce est le terme le plus général, représentant, sans aucune idée accessoire, l’échange qui fait passer des uns aux autres tous les objets d’utilité ou d’agrément ; c’est pour cela qu’on peut l’employer presque toujours en place de négoce ou de trafic, tandis que négoce ou trafic ne peuvent pas s’employer toujours en place de commerce ; c’est pour cela aussi que l’usage l’a préféré pour désigner collectivement l’ensemble de ceux qui se livrent au commerce. Négoce, plus restreint, désigne spécialement l’exercice du commerce ; aussi l’usage emploie-t-il négociant, de préférence à commerçant, quand on parle de celui qui exerce un négoce particulier : les négociants d'une ville, un négociant en vins. Enfin, trafic s’applique particulièrement au commerce de transport ou de commission, à l’industrie du revendeur, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le sens propre de commerce ("trafic, négoce de marchandises, d’argent, soit en gros, soit en détail") sont moins nombreux et moins amples que dans la sixième édition de 1832-35, comme si le commerce était devenu une activité sinon honteuse, du moins peu valorisante, ou comme si les élites de la culture se défiaient, à la différence de Voltaire, du commerce. Mais dans la neuvième édition (en cours), les Académiciens montrent moins de réserves vis-à-vis du commerce. Cette activité, qui "consiste à acheter et à vendre des marchandises, des denrées, des valeurs, des services, etc., en vue de réaliser un profit", est illustrée d’aussi nombreux exemples que dans la sixième édition : "le commerce des grains, des vins, des bois, du cuir, des métaux, de gros, de demi-gros, de détail ; le commerce de l'argent ; un navire, un port de commerce ; le commerce intérieur, extérieur, international ; école de commerce ; le Ministre du Commerce et de l’Artisanat ; le Code du commerce, qui régit les matières relatives aux échanges commerciaux ; bourse de commerce ; chambre de commerce et d’industrie, "établissement public composé de commerçants et d’industriels élus par les membres de leur profession, et qui est chargé de représenter auprès des pouvoirs publics les intérêts de ses mandats, d’assurer l’exécution de certains travaux et la gestion de certains services" ; acte de commerce : "tout achat ou toute vente de biens meubles ou immeubles, toute entreprise de commission, de location, de transport, toute opération de banque, de change" ; effets de commerce : "lettres de change et billets à ordre" ; livres de commerce : "documents comptables tenus par une entreprise, tels que le livre journal, le livre d’inventaire" (exemple : "les livres de commerce ne doivent comporter ni blancs, ni altérations") ; registre du commerce, destiné à recevoir l’immatriculation des personnes physiques ayant qualité de commerçants et celle des sociétés commerciales ; tribunal de commerce, qui connaît des contestations relatives aux transactions commerciales ; la liberté, la protection du commerce ; traité de commerce : "convention passée entre deux ou plusieurs Etats pour régler leurs échanges commerciaux" ; fonds de commerce : "ensemble des droits et des biens qui appartiennent à un commerçant ou à un industriel et qui lui permettent d’exercer sa profession" ; employé de commerce : "salarié payé au mois dans un établissement commercial" ; voyageur de commerce, représentant de commerce : "personne qui se déplace pour proposer des marchandises ou des services à la clientèle, prendre les commandes et s’assurer de leur exécution". Les expression courantes sont "faire du commerce, avoir une activité de commerçant", "avoir le sens du commerce et, familier, avoir la bosse du commerce, y être très habile".

L’ampleur de cet article atteste que les Académiciens ne se contentent pas de définir un mot, ils cherchent aussi à connaître les réalités que désigne ce mot. Le secteur tertiaire, dont le commerce, est aujourd’hui plus important que les deux secteurs, primaire et secondaire, agriculture et industrie, réunis. La France est une grande puissance commerciale, ce qu’elle n’était peut-être pas au début du XXe siècle ; elle risque même à terme de tirer ses principales richesses du seul commerce.

 

Le sens figuré est mentionné comme vieilli ou littéraire dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : c’est, dans "le domaine de la vie de société", les "relations sociales, amicales ou affectives entre plusieurs personnes". En revanche, la mention vieilli n’apparaît pas dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de la l’Académie française : "au figuré, commerce se dit de l’ensemble des relations sociales". Ou bien, c’est le "comportement d’une personne vis-à-vis des autres" ("être d’un commerce facile, agréable, malaisé, difficile"), ou bien "les liaisons, communications que les personnes ont les unes avec les autres" : "avoir commerce, entretenir commerce avec quelqu’un, il a rompu tout commerce avec eux, ils sont en grand commerce d’amitié, d’idées l’un avec l’autre, ils entretiennent commerce de lettres, par lettres, ils entretiennent une correspondance suivie". Il est un fait dont ces lexicographes conviennent : c’est le sens péjoratif de commerce ("le plus souvent péjoratif" dans le Trésor de la Langue française ; "péjoratif" dans le Dictionnaire de l’Académie française), quand ce nom désigne les "relations charnelles, les rapports intimes entre homme et femme", que les Académiciens illustrent de ces exemples : "un commerce incestueux" et "au Moyen Age, les sorcières étaient accusées d’avoir commerce avec le diable".

Comme le montre encore cet emploi, relevé dans le seul Trésor de la Langue française, emploi mentionné comme familier et généralement péjoratif, à savoir "faire commerce de son corps, de ses charmes : se prostituer"  ("un troupeau de femmes habite à Biskra, qui font commerce de leur corps", Gide, 1924), le commerce tient aussi de la morale, parce qu’il suppose des engagements, le respect de la parole donnée, la confiance, et que le nom a toujours eu un sens moral. Littré cite "la manière de se comporter à l’égard d’autrui" et le "trafic de choses morales" illustré par ces vers de Racine : "Que vois-je autour de moi que des amis vendus, Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme… ?" 

Ce qui est nouveau dans la langue moderne, ce sont les délicieux commerce équitable. Si ces mots avaient été inventés par les duchesses ou les marquises qui fréquentaient le salon de Mlle de Scudéry, personne n’en aurait été étonné. Elles seules étaient capables de faire le grand écart lexical pour nommer les réalités du monde conformément à la morale sucrée et tiédasse des bonnes intentions, à l’éthique des sentiments les plus nobles, à l’idéologie du Bien, du Bon, du Beau… Le prétendu commerce équitable est du bon et vrai commerce. C’est même du commerce qui marche du feu de dieu. Quand l’éthique est apposée sur les étiquettes, fût-elle étique, elle fait vendre tout et n’importe quoi. Les aigrefins, margoulins, escrocs savent qu’elle génère, comme ils disent, de beaux profits, qui ne feront que croître dans les années à venir, tant le marché de l’étiquette équitable est porteur. Il est étrange que les pourfendeurs du commerce international, gros consommateur d’énergie et grand producteur de gaz à effet de serre, s’enthousiasment pour le commerce équitable du coton, du café, du cacao et autres produits exotiques, tous importés de loin, et qu’ils y sacrifient sans vergogne les fruits, légumes, vins du terroir, véritable commerce de proximité, qui ne met pas en péril l’équilibre écologique de la planète.

 

 

21 juin 2007

Solidaire

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solide, solidaire a été fabriqué pour traduire l’expression du latin juridique in solidum au sens de "pour le tout, solidairement". Attesté depuis 1584 comme terme de droit, il qualifie des "choses" (obligation solidaire) ou des personnes qui sont "liées par un acte solidaire".

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé comme un "terme de pratique" (c’est-à-dire de droit, 1694, 1762, 1798), puis comme un "terme de jurisprudence" à compter de 1832-35. Il est défini à chaque fois dans les mêmes termes : "qui produit la solidité (ou solidarité) entre plusieurs coobligés" (1694, 1762 : "cette obligation est solidaire, avoir action solidaire contre quelqu’un") ou, plus explicitement, "qui rend plusieurs coobligés cautions les uns pour les autres" (1798, mêmes exemples) ou encore "qui fait que, de plusieurs personnes, chacune est obligée directement au payement de la somme totale" (1832-35, nouvel exemple : "caution solidaire") ou enfin "qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale" (1932-35, "obligation, action, caution solidaires").

A partir de la quatrième édition (1762), est relevé l’emploi de solidaire à propos de personnes, toujours dans un contexte juridique : "on le dit aussi des personnes ; il est solidaire pour dire il est obligé solidairement" (même définition en 1798) et "il se dit aussi des personnes, et signifie qui est obligé solidairement ; il est solidaire, des débiteurs solidaires" (1832-35, 1932-35).

 

Comme de nombreux autres mots de la langue juridique, solidaire prend au XIXe siècle un sens social. Le phénomène touche aussi des mots de la théologie et de la science. La nouvelle religion sociale et humanitaire, moderne en un mot, qui se met en place au XIXe siècle, phagocyte tout – et d’abord les mots prestigieux des domaines qu’elle pille. Au milieu du XVIIIe siècle, est attesté, chez le Comte de Caylus, le nouveau sens social de solidaire, au sujet de "personnes qui ont une communauté d'intérêts ou de responsabilités". Ce sens est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit figurément des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres". Exemple : "nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres". Aujourd’hui, dans la solidarité triomphante, ce ne sont plus les torts qui sont partagés, mais tout. Un siècle plus tard, dans la huitième édition (1932-35), le sens nouveau est plus amplement exposé : "il se dit dans le langage courant des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité". Les exemples sont plus nombreux aussi. A celui de 1832-35 ("nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres"), sont ajoutés ceux-ci : "les membres d’une famille sont tous moralement solidaires", "considérez-moi comme solidaire avec vous dans cet engagement".

L’article assez court que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) consacre à solidaire ne diffère guère des articles des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en revanche, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension triomphante de solidaire au social, en exposant non pas un sens, mais en distinguant les trois sens que voici : "qui est lié à une ou plusieurs autres personnes par des intérêts communs, des responsabilités communes" ; "qui a conscience d’un devoir moral de soutien et d’assistance morale et matérielle à quelqu’un ou à un groupe dans le besoin ; qui met en acte cette aide, ce soutien" ; "qui est responsable de quelqu’un, eu égard aux actes ; qui se porte garant de quelqu’un et, par métonymie, d’un aspect de son comportement moral". Le sens de solidaire comprend le lien, le devoir, la responsabilité : toute la société est là. Les écrivains cités pour illustrer ces sens sont les prophètes de la nouvelle religion : l’inévitable Hugo ("vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent", 1851) ; Bourget, la vraie matrice de Sartre ("nous ne sommes pas seuls. C’est un fait. Nous naissons appartenant à un groupe, et l’instinct vital développé dans ce groupe exerce une pression sur nous. C’est un autre fait. Cette pression, je l’appelle le devoir. Être solidaire de la société, c’est, en toute première ligne, être solidaire de son père", 1926) ; Zola ("les démarches que faisait Mme Caroline (...) lui avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes responsabilités qui l’accablaient. Il allait être solidaire des moindres illégalités commises, jamais on n’admettrait qu’il en ignorât une seule, Saccard l’entraînait dans une déshonorante complicité", 1891).

Le triomphe sémantique de solidaire produit des dérivés, l’adverbe solidairement, qui a un sens juridique et évidemment un sens social ("ensemble avec une ou plusieurs autres personnes et en partageant les intérêts et les responsabilités"), et les très éloquents solidarisme (attesté en 1905) et solidariste (attesté en 1904). Solidarisme est un condensé et un concentré de nouvelle religion sociale : "philosophie et socio-politique, doctrine fondée sur le principe de la solidarité, en tant que devoir social, entre les hommes". Barrès (1910) vend la mèche dans un extrait qui illustre assez bien la substitution de la nouvelle religion sociale et solidaire à l’ancienne religion chrétienne : "dans l’esprit de l’instituteur, l’utilitarisme s’en alla rejoindre sur l’horizon le déisme, le kantisme, le solidarisme, toutes les morales que les savants et les hommes politiques lui avaient tour à tour expédiées de Paris pour remplacer sa morale traditionnelle". Quant à solidariste, adjectif et nom, il désigne, dans les discours de la philosophie et de la socio-politique, les partisans du solidarisme, comme l’attestent cet extrait du Traité de Sociologie de 1968 : "Smith, Comte, Sutherland, les solidaristes et Sorokin arrivaient à une morale altruiste".

Bienvenue à la nouvelle religion sociale et solidaire. Elle est partout chez elle.

 

 

 

20 juin 2007

Bravoure

 

Bravoure, braverie, bravade et autre bravitude  

 

 

 

En italien, bravura est attesté au sens de "bravade" et "arrogance" au XVe siècle ; puis au sens de "courage" et "audace" en 1541 ; ensuite au sens de "action de bravoure" (1543) ; enfin comme terme de musique dans aria di bravoura.

Il est passé en français en 1648 au sens de "vaillance" et de "courage"  (Scarron, Virgile travesti). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798 : "valeur éclatante" (exemples : "je sais qu’il a de la bravoure, il a fait paraître sa bravoure en mille occasions"). Par métonymie, il désigne aussi les actions qui témoignent d’une valeur éclatante ("il raconte ses bravoures à tout moment, il fatigue tout le monde du récit de ses bravoures", 1694, 1762, 1798). Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), se contente de répéter la définition des Académiciens : "valeur éclatante" et "suivant l’Académie, on le dit quelquefois, au pluriel, des actions de la valeur", ajoutant que "cela ne peut être bon que dans le style critique ou comique", comme si, dans le récit des bravoures, s’exprimait l’arrogance bravache.

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que le sens de bravoure, terme de musique, est défini : "il se dit au sens de ce qui est d’une exécution difficile, air de bravoure". En 1832-35, est-ce le souvenir des guerres napoléoniennes ?, la "valeur éclatante" qui définissait jusque-là la bravoure devient du "courage guerrier", de la "vaillance", ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré : "courage à la guerre". Le bravache n’est pas loin du brave, surtout si ce dernier est volubile et hâbleur. Tartarin avance derrière Matamore. Au pluriel, précise Littré, bravoures est employé "ironiquement" au sens "d’actions de valeur" - en fait, de pures fanfaronnades. Le "courage à la guerre" est mal porté, en nos temps de pacifisme. Ces emplois ironiques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94). "Par métonymie et par plaisanterie, en parlant d’une personne : le colonel Delmare, vieille bravoure en demi-solde" (1832). De la musique, bravoure s’étend à la littérature : "morceau de bravoure". C’est le "caractère d’une œuvre, d’un style particulièrement brillant". En littérature, comme en musique, le mot est souvent ironique : "air destiné seulement à mettre en valeur l’interprète" et "passage écrit ou parlé particulièrement brillant destiné à attirer l’attention ou à susciter l’enthousiasme".

 

Le Père jésuite Bouhours, dans ses Doutes sur la Langue française, pense que disculper et bravoure ont peut-être été introduits en français par Mazarin. Dans un ouvrage publié à Bruxelles en 1701, il est précisé que bravoure, "venu avec Mazarin", parut d’abord bizarre, et causa un grand désordre dans la république des lettres. On pourrait en dire de même de la bravitude, venue de Chine avec Mme Royal et dont le sens est hypothétique ou aléatoire, pour ne pas dire obscur.

Il a existé, dans la langue française, un nom braverie, dérivé du verbe braver, et non de l’adjectif brave. Ce nom est attesté en 1541 au sens de "bravade, défi" (exemples : "c’est une action plus de crainte que de braverie", Montaigne ; "refréner la braverie insolente de la jeunesse", Amyot) ; puis "ostentation" ; enfin "parure" ("ses habits, pompes et braveries"). Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) le définit ainsi : "le même que bravade, et aussi pomposité d’habits". Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il a le sens de "magnificence d’habits" (1694, 1762, 1798, 1832-35). "Les femmes aiment la braverie", disent les Académiciens, qui ajoutent : "il est bas" (1694) ; "il est du style familier" (1762), "il est du style familier, et il vieillit" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) conseille aux étrangers de "ne pas confondre braverie avec bravoure et bravade" : "le premier se dit de la magnificence en habits, mais il est bas. Le second signifie une valeur éclatante. Le troisième, action par laquelle on brave, on traite quelqu’un avec mépris et avec hauteur". Il ajoute que "autrefois, on disait braverie pour bravoure, et Scudéry reproche à Corneille que, dans le Cid, il n’est pas, jusqu’aux femmes, qui ne se piquent de braverie". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) y donne le sens de "toilette, beaux habits" et illustre ce sens par les extraits : "je tiens que la braverie, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles" (Molière), "une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie, voilà les États" (Mme de Sévigné), ajoutant "il vieillit". Littré précise que "l’on a dit aussi braveté dans le XVIe siècle".

Ce nom a tant vieilli qu’il n’est plus relevé dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième, en cours). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) le mentionnent comme vieux au sens de "beauté des habits" et "d’élégance vestimentaire", mais ils jugent qu’au sens de "bravoure ostentatoire", il n’est pas sorti de l’usage, comme l’atteste cette citation de Toulet : "toute cette braverie n’était que surface".

La bravitude de Mme Royal est-elle de la braverie ou "élégance vestimentaire" ou de la braverie ou "bravoure ostentatoire" ? Va savoir, Charles.

 

 

 

19 juin 2007

Apothéose

 

 

 

 

Emprunté au latin apotheosis, "déification", employé par l’écrivain chrétien Tertullien et emprunté au grec, le nom apothéose est attesté en 1581, comme terme d’histoire romaine, au sens de "déification des empereurs romains" ("la sotte superstition de l’apothéose").

C’est dans ce sens historique, propre à l’histoire romaine, que les auteurs de dictionnaires définissent le mot apothéose : "déification, cérémonie que faisaient les Romains idolâtres pour mettre leurs empereurs au nombre des Dieux" ("l’apothéose d’Auguste", "on trouve des médailles qui représentent des apothéoses", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). En 1762, les Académiciens notent que ce nom s’étend aussi aux héros de l’Antiquité : "il se dit aussi quelquefois de la réception fabuleuse des anciens héros parmi les Dieux" ("ainsi on dit l’apothéose d'Hercule, d’Énée"). C’est dans ces deux sens que le nom est défini dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "Antiquité, action de mettre au rang des dieux ; le fait pour un mortel d’être élevé au rang des dieux; l’apothéose de Romulus, d'Hercule sur le mont Œta" et "spécialement : déification après leur mort des empereurs romains ou de membres de leur famille, par décret du Sénat". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que le mot "ne se dit que des personnes" et qu’il est ridicule de le dire de la "valeur" d’une personne d’exception : "cela serait ridicule dans un discours profane et est encore plus déplacé dans un sermon". Il ajoute que, dans cet emploi, apothéose "est impropre et barbare".

Au XVIIe siècle, le mot se dit, "en mauvaise part", c’est-à-dire péjorativement, des "honneurs extraordinaires rendus à un homme"  (Malebranche, "tel n’aurait pas fait l’apothéose de son auteur, s’il ne s’était imaginé comme enveloppé dans la même gloire"). Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798, puis 1832-35, 1932-35 et neuvième édition en cours) : "apothéose se dit aussi par hyperbole des honneurs extraordinaires rendus à un homme que l’opinion générale et l’enthousiasme public élèvent au-dessus de l’humanité".

A partir de là, ce mot, réservé au domaine de la religion, s’étend au social. Il est vrai que cette extension coïncide avec la lente substitution de la religion sociale et humanitaire, toute immanente, à la religion chrétienne. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), note l’extension d’apothéose aux "honneurs et éloges extraordinaires dispensés par l'opinion publique", ce qu’illustre un exemple (non ironique) tiré de Voltaire, dans une lettre à l’impératrice Catherine de Russie, un des parangons alors, avec Frédéric de Prusse, du despotisme éclairé : "les sages feront votre apothéose de votre vivant". L’apothéose est distincte de la déification : "donner l’apothéose, c’est mettre au rang des dieux ; déifier, c’est transformer en dieu. On donnait l’apothéose aux héros et aux rois, aux empereurs, en les agrégeant aux êtres célestes ; c’était une divinité de plus. On déifie en attribuant un pouvoir divin, une nature divine à ce qui n’a rien de tel. Quand la crainte ou l’espérance déifiaient les objets naturels, elles n’en faisaient pas l’apothéose", écrit Littré.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) reprennent la définition sociale, et dépourvue d’ironie, de Littré : "honneurs exceptionnels décernés à une personne de son vivant", mais les extraits cités attestent que les écrivains se défient de ce sens hyperbolique, comme Chateaubriand ("jamais je n’encouragerai personne à entrer dans la carrière des lettres (...) les réputations éphémères meurent du soir au matin ; grand homme la veille, on est un sot le lendemain, et tandis qu’une gazette fait votre apothéose, une autre gazette, à la même heure, vous traîne aux gémonies", 1848) ou Léautaud ("une chose bien curieuse en ce moment, c'est l’apothéose de Paul Valéry, sacré grand poète", 1910-1921) ou Baudelaire ("par suite de l’infaillible logique de la nature, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent irrésistiblement sous la plume du poète quand il a à décrire (...) un mélange de gloire et de lumière", 1867).

 

Le sens social "honneur extraordinaire rendu à un homme, mort ou vivant, que l’opinion élève au-dessus du commun des mortels" connaît un si vif succès qu’il se met à désigner les petites souris que l’opinion transforme en hautes montagnes : "moment de grande réussite, de plein épanouissement", écrivent les Académiciens dans l’édition en cours de leur Dictionnaire : "l’apothéose de sa carrière, de son intelligence, de la saison théâtrale", et spécialement "la partie finale et la plus brillante d’une représentation, d’une manifestation artistique - ballet, revue, feu d’artifice".

A la différence de Littré et des Académiciens, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) sont les seuls à noter l’emploi d’apothéose dans la religion catholique au sens de "ascension et glorification posthume des saints". Désormais, dans le Modernistan, les seuls saints qui aient droit à une apothéose sont les hommes du social triomphant ou même les mondains ou les mondaines, comme l’atteste cet exemple tiré de Proust : "Odette, on vous dit bonjour, faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s’amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter".

Ce que raconte apothéose, c’est l’apothéose du social.

 

18 juin 2007

Corruption

 

 

 

 

 

En latin, corruptio, auquel est emprunté corruption (attesté au début du XIIe siècle), est traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par "altération" (d’une substance, le fait de se gâter, de se détériorer, de se corrompre) et par "séduction, tentative de débauchage". Les sens du mot français sont plus riches : c’est "altération de ce qui est honnête dans l’âme" (début du XIIe siècle) ; "action de corrompre une substance et résultat de cette action" et "altération d’un récit, d’un fait" (fin du XIIe siècle).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le premier sens relevé est "altération dans les qualités principales, dans la substance d’une chose qui se gâte" (exemples : "la corruption de la viande, de l’air, du sang, des humeurs"). Les Académiciens précisent que, entendu dans ce sens et employé dans le "dogmatique" (id est dans un discours savant : dans l’édition de 1762, les Académiciens remplacent dogmatique par didactique), le mot se dit aussi de "l’altération qui arrive dans un corps physique pour la génération et la production d’un autre". L’exemple "les philosophes disent que la corruption d’une chose est la génération d’une autre" est éclairé par cet autre exemple "l’épi ne se forme que par la corruption du grain" : il faut qu’une substance meure (se corrompe) pour qu’une autre se forme, naisse, soit générée.

Le deuxième sens est le sens figuré : "il se dit de toute dépravation dans les mœurs, et principalement de celle qui regarde la justice, la fidélité, la pudicité". Exemples : "la corruption des mœurs, du siècle, de la jeunesse, du cœur de l’homme" et ce bel exemple conforme à la théologie chrétienne : "le péché a laissé un fond de corruption dans toute la nature humaine".

Le troisième sens est celui qui est attesté à la fin du XIIe siècle et que le latin ignorait. Corruption "se dit aussi des changements vicieux qui se trouvent dans le texte, dans un passage d’un livre".

L’article des quatrième, cinquième, sixième, huitième, neuvième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, en cours) reprend les trois sens exposés en 1694, avec de légers enrichissements. Ainsi, à propos du premier sens (altération dans la substance d’une chose), il est fait allusion à la thèse de la "génération spontanée", dont Pasteur a démontré l'inanité : "on a cru que les vers s’engendraient de corruption".

 

A compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens citent, comme exemples de corruption au sens de "dépravation dans les mœurs", la corruption électorale et la corruption de la justice, laquelle, depuis la Révolution, n’est plus indépendante du pouvoir exécutif, mais affaire de fonctionnaires nommés par le pouvoir politique : "employer la corruption pour obtenir des suffrages" et "ce juge est soupçonné de corruption". Chez Littré (Dictionnaire de la Langue française), la corruption n’est plus une réalité abstraite, dont il est facile de s’indigner : elle devient concrète. Ce n’est plus une dépravation, ce sont des moyens, des actes, des faits, qui sont des délits quand ils sont commis par des fonctionnaires. Littré ne cite pas d’exemple de corruption politique, soit que, à son époque, il n’y en ait pas eu d’avéré, soit que, par pruderie, il ait préféré ne pas y faire allusion. Seuls les juges et les fonctionnaires sont susceptibles de se laisser corrompre ou de corrompre autrui : "au sens actif, moyen qu’on emploie pour gagner quelqu’un et le déterminer à agir contre son devoir et la justice" et "au sens passif : ce juge est soupçonné de corruption, d’avoir été corrompu ". C’est aussi un terme de droit qui désigne le "crime du fonctionnaire qui trafique de son autorité et le crime de ceux qui cherchent à le corrompre". Dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, les Académiciens illustrent le sens concret de "moyens que l’on emploie pour détourner quelqu’un de son devoir, pour l’engager à faire quelque chose contre l’honneur, contre sa conscience" par les exemples "employer la corruption pour obtenir des suffrages, corruption électorale, moyens de corruption, tentative de corruption, corruption des témoins, le rapporteur du projet a été soupçonné de corruption". Les auteurs du Trésor de la Langue française atténuent la corruption en la limitant à une "faute" passive commise par "celui qui se laisse détourner de son devoir par des dons, des promesses ou la persuasion". Exemples : "la corruption parlementaire, la corruption de la presse, un député convaincu de corruption", "montrer la corruption des classes dirigeantes" (Green, Journal, 1944). Dans le droit, sont recensés les délits de corruption électorale, de corruption d’employés, de corruption de fonctionnaires.

La France qui a un régime républicain s’est pourvue d’institutions à peu près démocratiques. On comprend que les auteurs de dictionnaires, tous attachés à la République et à la démocratie, aient éprouvé quelque scrupule à mettre en évidence, dans les définitions ou dans les exemples, les formes mafieuses de corruption avérées dans la vie politique (détournement d’argent public, financement des campagnes électorales par de l’argent public volé ou détourné, racket des sociétés nationalisées pour servir aux objectifs des partis au pouvoir ou des notables en place, etc.), sinon sous la forme bénigne de promesses excessives, chacun sachant que les promesses n’engagent que les gogos qui les gobent. Ainsi, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire, n’évoquent nulle part le système de financement pour parvenir au pouvoir et pour y rester ; ils ne citent que des exemples bénins ou individuels de corruption : "le fait de détourner une personne de son devoir, de la soudoyer, de la suborner". La "corruption active de fonctionnaire" est un "délit consistant à solliciter d’un fonctionnaire un acte contraire à son devoir", mais il n’est fait aucune allusion à l’utilisation que font des fonctionnaires de leur position ou de leur influence ou de leurs crédits pour servir des intérêts autres que publics. La "corruption électorale" est une "pratique consistant à acheter les suffrages". Le détournement d’argent public pour financer un parti n’est même pas mentionné.

Dans les dictionnaires, il est relevé des formes de corruption qui paraissent hors de notre temps. Ainsi, chez Littré, le sens figuré de "dépravation" est illustré par cet exemple "la corruption des mœurs du siècle", qu’aucun citoyen n’oserait employer pour décrire les mœurs actuelles. Les extraits d’écrivains classiques que reproduit Littré seraient de nos jours intempestifs, que ce soit ceux de Bossuet ("sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infidèles qui restent et dans le sein même du christianisme, nous ne connaîtrions pas assez la corruption profonde de notre nature ni l’abîme d’où Jésus-Christ nous a tirés"), de Malebranche ("la corruption du cœur consiste dans l’opposition à l’ordre" : aujourd’hui, on dirait qu’elle est dans la soumission à l’ordre), de Montesquieu ("il y a deux genres de corruption : l’un, lorsque le peuple n’observe point les lois ; l’autre, lorsqu’il est corrompu par les lois"), de Fléchier ("les péchés mêmes des grands deviennent les modes des peuples, et la corruption de la cour s’établit comme politesse dans les provinces"), de Molière (préface du Tartuffe, "les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes"). La seule lecture de ces extraits traitant de ce qu’était la corruption jadis, aujourd’hui effacée, suffit à montrer que nous vivons dans une ère nouvelle.

 

 

17 juin 2007

Habitus

 

 

 

 

 

Voilà un mot excellemment latin qui fait fureur chez les Modernes. En latin le nom habitus a pour sens, selon F. Gaffiot (Dictionnaire latin français), "aspect extérieur, conformation physique" (traits du visage, aspect extérieur d’une vierge, attitude du corps, embonpoint) ; "mise, tenue" (tenue du triomphateur, du berger, vêtement) ; "au figuré, manière d’être, état" (situation de fortune, constitution, dispositions d’esprit) ; "en philosophie, manière d’être acquise, disposition physique ou morale qui ne se dément pas". Entendu dans ce dernier sens, habitus traduit le mot grec hexis, qu’Aristote entend comme une vertu morale.

 

En français, il est attesté pour la première fois en 1586 dans un Traité de médecine sur la peste et la coqueluche. Le mot n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), non plus que par Nicot, Furetière, d’Alembert et Diderot, Féraud. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rapproche de habit ce "terme d’histoire naturelle" (comme dans l’ancienne attestation de 1586), qui signifie "aspect extérieur, ensemble des particularités relatives à la manière d’être des corps naturels et particulièrement des plantes". L’habitus est aux plantes ou aux "corps naturels" ce que les vêtements ou habits sont aux humains. En latin, habitus a l’un de ces sens.

L’article consacré à habitus dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est bref : le sens qui y est donné est un mixte du premier et du troisième sens de habitus en latin, "manière d’être" (au figuré) et "aspect général"  (d’une personne ou d’une chose), dont l’emploi en médecine, "apparence générale du corps considérée comme le reflet de l’état de santé ou de maladie d’un individu", n’est que l’extension. Les extraits qui l’illustrent sont de Léon Daudet (1935) : "José fit remarquer toutefois que l’habitus extérieur de celui qui médite, va commettre, ou a commis un crime peut ne rien refléter de l’état intérieur" (habitus signifie "aspect extérieur") et de Claudel (1910) : "comme si un vêtement, une qualité physique et innée, une supériorité spirituelle et acquise étaient des choses équivalentes et dont la disparition laisse également le support intact ! C’est confondre l’habit et l’habitus, l’enveloppe extérieure et des qualités qui sont le produit même de l’être et qui lui tiennent par des liens essentiels et intimes" : habitus ne signifie pas seulement "manière d’être", il est une valeur morale. Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, distinguent deux emplois : en médecine ("aspect général du corps, qui révèle l’état de santé d’un sujet") et en philosophie : "disposition à avoir tel comportement, telle manière d’être" (exemple : "un habitus vertueux").

Ce mot désigne aussi une notion chère à quelques philosophes : à Aristote (l’habitus ou, en grec, hexis, est une vertu morale) ; à Platon (la connaissance ne peut pas être passagère : c’est un habitus) ; à Thomas d’Aquin (l’habitus est la perfection à laquelle aspire le croyant).

Au XXe siècle, la notion, jadis philosophique, devient sociologique ; elle tenait de la connaissance, elle verse dans l’idéologie. La grand prêtre de l’habitus est Bourdieu, le seul idéologue qui est à lui-même son propre Dieu. Il est le prêtre de soi. Le sujet social accumule les expériences, les assimile, s’en nourrit. Ce qui en reste devient son habitus, grâce auquel il est en mesure "d’interpréter" le social. Ce qui était vertu morale chez Aristote se mue en expérience sociale chez Bourdieu. C’est en multipliant les expériences de vie sociale que le sujet social comprend les règles de la vie sociale. La notion tourne en rond, mais Bourdieu y tient comme Marx à l’accumulation du capital. L’habitus est une accumulation de capital social – mais différente suivant que le sujet social est un dominant ou un dominé. C’est qu’il faut préserver la pureté de l’idéologie. "Il n’y a pas deux histoires individuelles identiques, écrit Bourdieu ; il n’y a pas deux habitus identiques, bien qu’il y ait des classes d’expériences, donc des classes d’habitus : les habitus de classe" (in Questions de sociologie). Ou encore, dans Le Sens pratique, ce joyau : "l’hexis corporel est la mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser". Autrement dit, le sujet social se tient, parle, marche, sent et pense en fonction de la classe à laquelle il est assigné à résidence. Bourdieu ne pense pas, il classe : c’est le grand classeur. On peut se dispenser de lire la bourdieuserie ou, mieux, la bourdallahie, sauf si on a envie de rigoler de la Bêtise moderne.

 

 

 

10 juin 2007

Plasticien

 

 

 

 

 

 

Encore un mot de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni par Nicot, Féraud, Littré dans leur dictionnaire respectif.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), il a trois sens distincts. Un plasticien est un "artiste, généralement peintre ou sculpteur, dont le propre est de donner des formes une représentation esthétique" ; ou un chirurgien "qui répare les défauts disgracieux des visages ou des corps et tente d’ériger un barrage contre l’âge" ; ou un "ouvrier façonnant les matières plastiques (...) en vue de réaliser des objets divers".

Ce nom a été formé, à partir de l’adjectif et nom plastique, en 1860 par les frères Goncourt pour désigner un artiste total. "Le plasticien est tout. Voyez Michel-Ange ou Raphaël : ils sont architectes, poètes, etc. Parce que le plasticien rend sa forme d’une façon concrète, il aurait pu la rendre de toute autre façon…. En sorte que le plasticien est un être universel..." (Journal)

Les fabricants de ce mot sont d’affreux réactionnaires, idéalistes, anti-modernes, traditionalistes, hostiles à la République (qu’elle soit première, deuxième ou troisième du nom) et aux Juifs, etc. Ils ont inventé une façon singulière d’écrire, dite style artiste, contournée, précieuse, spécieuse, raffinée, vaguement ou faussement aristocratique, etc. Qu’ils aient fabriqué le nom plasticien et, pour l’opposer à l’homme ordinaire, y aient donné le sens délirant de "être universel" ou de "tout" est bien dans la ligne de leur idéologie.

 

Aujourd’hui, plasticien est le nom donné aux artistes ou aux peintres (ou que se donnent ces mêmes peintres), qui font dans la subversion, dans la critique en acte de l’art, dans les installations et autres interventions socioculturelles ou autres performances. Un plasticien est un artiste qui se nie lui-même en tant qu’artiste ou qui renie son art, qu’il réduit à un simple faire. C’est LE progressiste absolu. Bien entendu, il est persuadé que l’art, comme l’homme et comme Dieu, est mort depuis longtemps – l’art bourgeois bien entendu. Il lui incombe donc de hâter la disparition de la société libérale en putréfaction : du moins, c’est à ce Père Noël qu’il croit et c’est ce rogaton qu’il tente de fourguer aux gogos.

Des subversifs de subvention font leur un mot inventé par les plus fieffés réactionnaires qui aient jamais été en France. L’adoption est plaisante et éclairante. Elle confirme le proverbe ancien : qui se ressemble s’assemble, comme si la révolution de la plasturgie en art n’était que la resucée de la vieille réaction momifiée et stérile.

 

 

 

 

09 juin 2007

Débat

 

 

 

 

Ce nom, que les intellos chérissent, du moins en discours, puisque, dans les faits, ils sont plus allergiques au débat qu’au libéralisme, dérive du verbe débattre. Il est attesté au XIIIe siècle dans le sens agressif de "controverse" et de "querelle" ("nous avons vu moult de débats des uns contre les autres, si comme des pauvres contre les riches" et "quand nous fûmes là et les Turcs s’en furent partis, les Sarrasins qui étaient en la cité, se déconfirent et laissèrent la ville à notre gent sans débat") ; puis, au pluriel, dans le sens de "délibérations dans un procès". Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, seul le premier sens "différend, contestation" est relevé, ainsi que les emplois : "être en débat de quelque chose, mettre en débat, vider un débat, avoir débat avec quelqu’un, apaiser un débat". Le proverbe "à eux le débat" ou "entre eux le débat" a pour sens "ne pas se mêler d’un différend" qui concerne autrui. Chez La Fontaine, débats est employé dans un contexte guerrier : "Petits princes, videz vos débats entre vous ; De recourir aux rois vous seriez de grands fous ; Il ne les faut jamais engager dans vos guerres, Ni les faire entrer sur vos terres". Dans la quatrième édition de ce même dictionnaire, il est fait état de l’emploi de débat "en termes de pratique" (id est de commerce), comme dans "un débat de compte" ou "contestation formée contre quelque article d’un compte".

En 1627, débat est attesté dans le sens de "délibération des députés" (au Parlement d’Angleterre) dans L’Histoire d’Elisabeth et, en 1704, dans le sens, non de "délibérations", mais de "discussions", vives souvent et contradictoires, dans L’Histoire de la Rébellion et des guerres civiles d’Angleterre. Ce n’est qu’en 1789 que ce mot s’applique aux assemblées en France (Journal des débats et décrets). Dans l’édition "révolutionnaire" du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est fait allusion, pour la première fois, à l’emploi de débat dans le cadre d’un parlement, mais uniquement dans un exemple relatif à l'Angleterre et illustrant le sens de "différend"  : "il s’éleva de grands débats sur ce sujet au Parlement d’Angleterre". Quand il a ce sens, le nom débat (employé généralement au pluriel) est un emprunt sémantique à l’anglais debate qui désigne les délibérations officielles dans une institution publique, notamment au Parlement. Le verbe to debate n’est que la forme anglaise du verbe français débattre. Débat est un de ces allers et retours de mots et d’emplois entre le français et l’anglais.

Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35) : "débats au pluriel signifie quelquefois "discussion", en parlant des assemblées politiques", mais l’exemple qui illustre ce sens se rapporte encore à l’Angleterre : "les débats du parlement d’Angleterre". En France, les débats à la Chambre étaient-ils alors de simples échanges d’amabilités ? Peu importe, le fait est que si le mot débat entre tardivement dans l'usage, deux siècles après l'Angleterre, c'est que les Français sont sinon allergiques, du moins rétifs à la chose. C’est aussi dans cette édition qu’il est fait état, pour la première fois, du sens juridique de débats : "il signifie particulièrement, en matière criminelle, la partie de l’instruction qui comprend la lecture de l’acte d’accusation, l’interrogatoire du prévenu, l’audition des témoins à charge et à décharge, les plaidoiries, et le résumé du président". Exemples : "les débats ont duré plusieurs jours, débats publics, les débats eurent lieu à huis clos". Littré, dans son dictionnaire, expose ces deux sens modernes, "au pluriel, discussions des assemblées politiques" (exemples : "les débats du parlement anglais, cet orateur était l’aigle de nos débats" ; et "terme de palais, la partie de l’instruction judiciaire qui est publique, y compris les plaidoiries".

C’est dans le Trésor de la Langue française que le sens moderne de débat – le sens "intellectuel" est enfin défini. Ce n’est pas un différend, ni une querelle ; il n’a pas lieu dans une enceinte parlementaire ; c’est une "discussion généralement animée entre interlocuteurs exposant souvent des idées opposées sur un sujet donné". Le débat est agité, clos, ouvert, ardent, brûlant, passionné, public. Le succès de ce mot est tel qu’il sert à former d’innombrables mots composés : "causerie débat, déjeuner débat, dîner débat, émission débat, enquête débat, gala débat, journée débat, rencontre débat, assemblées débats, conférences débats, soirées débats". Ce sens est glosé ainsi par les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "discussion d’une question, examen contradictoire d’un problème" et, spécialement : "discussion publique, dirigée et organisée autour d’un thème" ("un débat politique, culturel, télévisé ; la projection du film sera suivie d’un débat").

En mai 1980, a été fondée, aux éditions Gallimard, l’excellente revue Le Débat. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, est dressé "l’état des lieux" : les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont le débat est la raison d’être. La revue veut les ouvrir (leur ouvrir les yeux ?) "au nouveau, aux mondes extérieurs, aux générations montantes, aux langages des autres", ce qui implique que, jusque là, c’est la fermeture au nouveau, etc. qui caractérisait les intellectuels. La revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit.

Le premier article de ce numéro confirme le trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie le titre d’un ouvrage collectif publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique à un ouvrage que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux insérés dans l’appareil d’Etat, centralisé et puissant, ils exercent un pouvoir très grand. La thèse de Debray est démolie : "Il faut le confusionnisme d’époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d’un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". Les intellectuels sont mis en examen. En 1980, ils ne sont plus écrivains, mais professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires : ils ont perdu de leur charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, tyranniques. La charge est terrible, en apparence du moins. Sont dénoncés leur "irresponsabilité politique", "laxisme", "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation, terrorisme de l’autorité, amnésie, complicité avec des tyrans, affectation et obscurité verbales, etc. 

Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa. Dès qu’il est question d’intellectuels, c’est l’accusation de "trahison" qui est lancée, comme s’il était dans leur nature de "trahir". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels "idéalistes" qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et la Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire "la vie avec la pensée"), par Danièle Sallenave dans "La nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se sont les complices de ceux qui rêvent d’abêtir le peuple), etc. Les années 1950-1980 sont, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, l’ère du soupçon : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. Leur aveuglement, leur lâcheté, leur silence, leur soumission à des tyrans, etc. leur sont rappelés. C’est l’arroseur arrosé.

Dans le numéro 14 de ce même Débat, publié en juillet 1981, le désespoir noir du numéro 1 s’évanouit. Le 10 mai 1981 a tout changé. L’éditorial "au milieu du gué", daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : les sondages donnaient Giscard gagnant. Le numéro 14, écrit après le 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5% des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que l’espoir renaisse. Ceux qui ont redonné vie au débat serinaient "résistance" ; ils ont fait allégeance à un collabo.

 

 

 

08 juin 2007

Crucial

 

 

 

 

Encore un mot de la modernité, non pas de la modernité moderne ou hyper moderne ou début de troisième millénaire, mais de la première ou seconde modernité, celle du début du XXe siècle, celle qui, à peine le siècle moderne achevé, sent déjà le renfermé, le moisi, le rance.

Cet adjectif, hybride ou métissé, comme on doit dire aujourd’hui (métissé de latin et de français), dérive du mot latin crux, crucis, "croix", auquel a été ajouté le suffixe français – al. C’est le chirurgien Ambroise Paré qui l’a fabriqué en 1561 : "il faut faire la section triangulaire ou cruciale, de grandeur qu’il sera besoin". La section consiste à inciser la peau ou les chairs "en forme de croix". Elle est donc, selon Paré, cruciale. C’est dans ce seul sens que, pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires vont définir crucial : "fait en croix" (Dictionnaire de l’Académie française, éditions de 1740 et 1832-35), "qui est en forme de croix" (idem, huitième édition, 1932-35), "qui est fait en croix" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Dans les éditions de 1740, 1762, 1798, les Académiciens précisent que crucial "n’a guère d’usage que dans cette phrase incision cruciale" et en 1832-35 qu’il "n’est guère usité que dans cette locution, incision cruciale". Cette remarque disparaît dans la huitième édition (1932-35), mais crucial est toujours illustré par le même exemple incision cruciale. Littré se contente de mentionner que cet adjectif est "un terme technique". L’exemple qu’il cite, ferrements cruciaux, est emprunté à la construction et les extraits tirés de Crispin médecin et de Candide contiennent incision cruciale : "ah ! quel plaisir je vais prendre à faire sur ce corps à disséquer une incision cruciale et à lui ouvrir le ventre depuis le cartilage xiphoïde jusqu’aux os pubis !" et "le chirurgien me fit d’abord une incision cruciale".

 

Le sens moderne, à savoir "décisif", "important", est attesté en 1911. Il est emprunté à l’anglais crucial ("decisive, critical ; the crucial test, the crucial question, at the crucial moment", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, édition de 1974). C’est Bacon qui, en 1620, a recouru à cette nouvelle métaphore de la croix, dans l’expression latine instantia crucis, "expérience de la croix", pour désigner une expérience qui écarte une des explications également plausibles. Le choix entre des hypothèses possibles est assimilé à une bifurcation de routes. La métaphore est encore en usage dans la langue des philosophes : "philosophie, expérience cruciale, expérience, décisive selon Francis Bacon, qui permettrait, devant deux hypothèses susceptibles d’expliquer un phénomène, d’écarter l’une comme contraire aux faits et de retenir l’autre, a contrario, comme indiscutable" (Trésor de la Langue française, 1972-94) et "la psychologie comprend les faits (…) et crée des notions capables de coordonner les faits. C’est pourquoi aucune induction en psychologie ne peut se prévaloir d’une expérience cruciale. Puisque l’explication n’est pas découverte mais inventée, elle n’est jamais donnée avec le fait, elle est toujours une interprétation probable" (Phénoménologie de la perception, 1945).

De la science, le sens moderne est étendu à la vie de tous les jours. D’ailleurs, s’il n’avait pas été étendu au social, il n’aurait pas été moderne. C’est "qui est situé à un croisement, à un point de l’espace ou du temps où une décision s’impose ou est possible", comme dans cet extrait : "je m’installe dans ce point de l’espace que j’occupe, dans ce moment précis de la durée. Je n’admets point qu’il ne soit point crucial. J’étends mes bras de toute leur longueur. Je dis, voici le sud, le nord..." (Gide, Les Nouvelles Nourritures, 1935). A force de s’étendre à de nouvelles réalités : moments de la vie, problèmes de société, questions intellectuelles ou à l’importance qu’elles prennent dans les media, cas de société, dates, etc. crucial prend le sens d’important. Est crucial ce dont traitent media et sociologues. Ce sens est hyperbolique. Il ne frise pas le ridicule, il est en plein dedans. L’effacement du christianisme et son remplacement par la nouvelle religion sociale et humanitaire l’ont rendu possible. L’expérience de la croix n’ayant plus de sens, n’importe quoi devient crucial : même les faibles chutes de neige en montagne qui rendent aléatoire le fonctionnement des remontées mécaniques.

En 2001, un professeur de littérature de La Sorbonne, jospinien bon teint et bourdivin à tout crin, devenu président, grâce à ses accointances et allégeances, de la CNP (Commission Nationale des Programmes), a publié dans le journal Le Monde un long papier qu’il a intitulé Le français, discipline cruciale. N’importe quel amoureux de la langue a pu y relever une bonne vingtaine de tératologies verbales (incorrections, impropriétés, métaphores à l’emporte-pièce), dont voici un échantillon : "le français est à conquérir", "désastres imparables", "vingt ans, le rythme d’une kermesse", "croissance à proportion de l’échec scolaire", "leur conséquence est claire", emplois abusifs et impropres de la préposition "pour" au lieu de à ou de ("un choix pour la collectivité", "les programmes pour le collège", "il faut un effort pour l’école", etc.) et, en guise de conclusion, cette perle : "la difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée et quelques fantasmes". Le français, sous la plume de cette éminence grise du ça, n’est pas crucial, mais crucifié. Il n’est pas en forme de croix, il est sur la croix. Comme disent les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, "nous voici au point crucial du débat". Le français, tel qu'il est enseigné, est crucial, au sens où Bacon entendait ce mot en 1620. Face à un carrefour d'hypothèses, il en infirme une et en confirme une autre. L'hypothèse infirmée est la volonté de réforme; celle qu'il confirme est le désastre. Ce que prônent, dans leurs consignes ubuesques, les notoires labellisés sociologie de la diversité, IUFM, didactique transversale ou autre construction de l'esprit nihiliste, c'est la table rase ("du français, faisons table rase"), le néant, l'abandon de tout enseignement de la langue et la renonciation à une langue qui exprime toutes les expériences humaines, qu'elles soient communes, banales, spirituelles ou intellectuelles.

 

 

07 juin 2007

Site

 

 

 

 

Emprunté au latin situs, "emplacement", ou à l’italien sito, "situation", "lieu", lui-même issu du latin situs, le nom site est attesté régulièrement à compter du XVIe siècle au sens de "configuration propre d’un lieu", en particulier quand ce lieu est contemplé d’un point de vue esthétique, comme l’est un paysage. De Piles, dans son Cours de peinture (1706), écrit : "le mot de site signifie la vue, la situation et l’assiette d’une contrée. Il vient de l’italien sito, et nos peintres l’ont fait passer en France".

Comme paysage, terme désignant un tableau de peintre représentant une "étendue de terre" (cf. la note du 19 mai 07) et toute "étendue de terre" regardée, le nom site, terme de peintre, s’étend aux lieux qui ne sont pas représentés dans un tableau, mais qui pourraient l’être, parce qu’ils sont pittoresques. Ce terme de peintre est relevé comme tel, à partir de 1762 (quatrième édition), dans les différentes éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française : "terme de peinture, qui signifie situation" ("les sites du Titien", 1762 – c’est le lieu imaginaire dans lequel le peintre situe les scènes qu’il peint) ; "partie de paysage considérée relativement à la vue" (exemples : "un site agréable, riant, sauvage, agreste, etc., les sites du Poussin, de Berghem, ce peintre choisit bien ses sites", 1798) ; "partie de paysage considérée relativement à l’aspect qu’elle présente" ("un site agréable, riant, sauvage, agreste, pittoresque, etc., les sites des tableaux du Poussin, de Berghem, ce peintre choisit bien ses sites", 1832-35), ainsi que par Féraud : "terme de peinture, situation, le site d’un paysage" (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). Il semble que, à compter du XIXe siècle, le nom site désigne davantage "la partie pittoresque d’un paysage" ou étendue de terre quelconque ("un site agréable, riant, sauvage, agreste", Académie, 1932-35) que le lieu représenté dans un tableau, et que site ait suivi la même évolution que paysage, comme l’atteste Littré : "partie de paysage considérée relativement à l’aspect qu’elle présente, à son exposition" (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). C’est dans un sens, pictural et esthétique ou étendu à ce qui n’est pas peint sur la toile, que les écrivains des siècles classiques ont employé site. Pictural : "ôtez à Watteau ses sites, sa couleur, la grâce de ses figures, de ses vêtements, ne voyez que la scène et jugez" (Diderot) ; esthétique : "allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n’a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire, pour un Saint-Preux" (Rousseau).

Ce sens esthétique est le premier sens de site dans le Trésor de la langue française : "paysage considéré du point de vue de l’aspect, du pittoresque, de l’esthétique". Les adjectifs qui y sont prédiqués sont alpestre, classé, grandiose, imposant, majestueux, pittoresque, plaisant, riant, touristique. Quand, au XIXe siècle, commence l’ère moderne du tourisme, les sites deviennent des buts d’excursion, de détours, de voyage : "nous passons trois jours à parcourir les environs de Rhodes, sites ravissants, sur les flancs de la montagne qui regarde l’archipel" (Lamartine, 1835). Puis, est exposé le sens propre à la peinture : "disposition naturelle des éléments d’un paysage utilisés par le peintre". Il en est ainsi chez Huysmans ("nulle individualité chez la plupart de ces peintres, une même et unique vision d’un site arrangé suivant la prédilection du public", 1883) et dans un ouvrage sur l’histoire de l’art : "jusqu’aux impressionnistes nous retrouverons la vision des paysagistes hollandais dans la manière de choisir et arranger le site" (1914).

 

De l’art, site s’étend aux fortifications, puis à tout ce qui est configuration de terrain. Le premier emploi de site (plan de site) qui n’est ni esthétique, ni pictural est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de fortification, plan de site d’un terrain, plan qui, prolongé jusqu’à la limite de la portée des armes, laisse complètement le terrain au-dessous de lui, tout en s’en rapprochant le plus possible". Des fortifications, site s’étend à la géographie (mais la géographie ne sert-elle pas à faire la guerre, comme dit Yves Lacoste, le directeur de la revue Hérodote ?), où il prend le sens de "configuration du lieu ou du terrain où s’élèvent une ville, un village, une station, un monument, où est construite une route ; manière dont l’objet géographique s’inscrit dans le lieu qu'il occupe par rapport à son environnement immédiat". Dès lors, le site est industriel, urbain, de fond de vallée. En 1908, Vidal de la Blache écrit : "le site qu’occupe (Bordeaux) est le dernier point de terre ferme qui s’offre en descendant la rive gauche du fleuve" (Tableau géographique de la France, 1908). De la géographie, l’emploi de site s’étend à tout ce qui est science sociale ou humaine : à l’administration (sites ruraux), à l’archéologie ("site archéologique : lieu où sont effectuées des fouilles"), à l’artillerie (angle, ligne, plan de site), à l’astronomie (site astronomique, où on installe un observatoire), à la biologie ("le plus petit élément génétique qui peut être reconnu à l'intérieur d’un gène et dont la modification de la structure moléculaire peut donner lieu à une mutation de l’organisme", "site membranaire"), à la technologie (un site énergétique est "propice à l’installation de systèmes de production d’énergie"), aux transports (le site est propre, quand la "voie est réservée à la circulation des véhicules de transport en commun"). C’est en 1982 seulement qu’est attesté pour la première fois l’emploi de site en informatique, et encore est-ce dans un sens que les progrès la technique ont rendu obsolète en moins de vingt ans : "emplacement, lieu, endroit où se trouve installé un ordinateur ou tout autre matériel".

Le nom site a été étendu au social et à la technique, au point que le sens premier, celui de la peinture s’efface peu à peu et n’est connu que de quelques spécialistes du paysage. D’autres mots sont "socialisés" de la même manière, qu’ils tiennent de l’art (art, paysage, artiste, création, créateur, etc.), du droit, de la science ou de la religion, formant la NLF par détournement, brigandage, accaparement de sens, ou encore par formatage du sens : moyens d’échange, ils sont l'objet d'un processus de socialisation, afin qu'ils se plient à la nouvelle religion, sociale et humanitaire, de la France et de l’Occident.

 

 

06 juin 2007

Construction

 

 

 

 

 

En latin, constructio, auquel est emprunté construction, se traduit selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français) par construction, structure, assemblage de matériaux pour construire, arrangement des mots dans la phrase, construction syntaxique. Construction est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de "action de construire, art de construire" et, au milieu du XIIIe siècle, au sens grammatical de "disposition des mots dans la phrase". Au XVIIe siècle, le mot s’enrichit de nouveaux sens : "édifice, ce qui est construit", "figure géométrique", "organisation d’un poème".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés, non pas "action de construire", mais un de ses résultats : "l’arrangement, la disposition des parties d’un bâtiment" (le bâtiment pouvant être un palais ou un navire) et "au figuré et en termes de grammaire, arrangement des mots pour faire un discours". Les Académiciens précisent que le mot se dit aussi d’un poème (exemple : "la construction de ce poème n’est pas bonne"). A ces sens, ils ajoutent dans la quatrième édition (1782) l’emploi de construction "en terme de géométrie : figure qu’on trace et lignes qu’on tire pour résoudre un problème".

En 1788, dans son Dictionnaire critique de la Langue française, Féraud s’étend sur la construction des phrases, à laquelle il accorde beaucoup d’importance, comme le font les grammairiens du XVIIIe siècle (Restaut, Du Marsais, Beauzée) – en particulier sur les constructions, dites louches ("on dit qu’une phrase, qu’une expression est louche pour dire qu’elle n’est pas bien nette, qu’elle paraît se rapporter à une chose et qu’elle se rapporte à une autre", Académie française, 1762), qui, à cause de l’équivoque de sens qu’elles provoquaient, étaient au siècle de la rationalité un écran à l’avènement de la lumière : "la régularité dans la construction est une des choses les plus nécessaires pour la netteté et la clarté du discours. Toutes les phrases louches et obscures pèchent par quelque défaut dans la construction. Elle montre souvent à découvert le vice des expressions, mais elle sert aussi à les cacher ; et tels mots, qui, rapprochés, feraient de la peine, n’en font plus, quand ils sont éloignés l’un de l’autre".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens, pour la première fois depuis 1694, distinguent nettement l’action de construire d’un de ses résultats, à savoir "l’arrangement, la disposition des parties d’un bâtiment".

C’est dans le courant du XIXe siècle que le mot construction commence à s’étendre à d’innombrables réalités autres que les palais, les navires, les poèmes, les phrases, les figures géométriques. Les Académiciens (sixième édition, 1832-35) citent en exemple "navire de construction anglaise, chantier de construction ou de marine, la construction d’une machine, d’un baromètre, d’un thermomètre, etc." En 1832-35, la révolution industrielle a commencé : on ne construit plus de palais, mais des ateliers, des fabriques, des usines, des machines. Alors que, dès le début du XVIIe siècle, le mot construction s’est employé par métonymie pour désigner un édifice ("ce qui a été construit"), ce sens est relevé par les Académiciens dans cette sixième édition, deux siècles après qu’il a été attesté (exemples : "de vastes constructions vont être commencées, faire de nouvelles constructions"). Le succès est tel que, dans la construction (d’édifices ou de navires), l’action de construire est distinguée de l’art de construire des édifices ou des navires (exemple : "cet homme entend fort bien la construction"). De même, la construction ne touche plus seulement l’assemblage ou la disposition des parties d’un bâtiment, mais aussi "l’assemblage ou la disposition des matériaux" ou "des diverses parties d’une machine, etc." (exemples : "bonne construction, ce pont est d'une construction parfaite, la construction de cette machine est très ingénieuse"). L’emploi de construction en géométrie est affecté aussi par ce phénomène d’extension ("la construction d’une carte géographique"), de même que les emplois en grammaire. Le mot peut être suivi d’adjectifs tels que grammaticale, bonne, régulière, vicieuse, louche, elliptique, grecque, latine, etc. ou être complément d’un nom tel que défaut ou vice, etc.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme cette extension : "action de construire", "art de construire", "manière dont une chose est construite", " arrangement des mots, place des termes et des propositions", "figure, ligne qu’on trace pour arriver à une démonstration".

Le mérite de Littré est d’avoir remarqué l’émergence dans la langue idéologique de son temps d’un sens nouveau de construction, qui est le sens moderne par excellence, et qu’il définit ainsi : "une grande construction philosophique, scientifique, grand système dans la philosophie, grande théorie dans la science, qu’établit un esprit inventeur, puissant et conséquent". Les idées, les théories, les systèmes, l’idéologie ne sont pas inspirés par on ne sait quelle entité transcendantale, ils ne viennent pas non plus du génie – qu’il soit celui du penseur ou du peuple. Elles se construisent, comme une maison ou un bateau. Tant mieux aussi : il est plus facile de les déconstruire.

 

 

Dans la langue des Modernes, construction s’est étendu à d’innombrables réalités, même celles qui ne sont pas des briques ou des parpaings et qui sont purement idéelles, c’est-à-dire idéologiques. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire) limitent ce mot aux systèmes philosophiques, "il se dit figurément de la construction d’un système philosophique", alors que système et philosophique s’excluent l’un l’autre. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent le constructivisme triomphant que résument les slogans : tout est acquis, rien n’est donné ; tout est fabriqué, rien n’est inspiré ; tout est œuvre humaine, il n’y a pas d’autre dessein ; l’intelligence est le seul fait de l’homme, il n’y a pas d’autre intelligence, etc. Outre la grammaire ou la géométrie ou la critique artistique (la construction d’un poème), et, récemment, les mathématiques ("opération ou graphique permettant de résoudre un problème"), les domaines dans lesquels s’emploie construction au sens figuré de "action de se représenter quelque chose à partir d'un principe donné" sont le droit (les "constructions juridiques" ; "les constructions jurisprudentielles du Conseil d’État font appel à l’ensemble des principes", 1967) et la connaissance ou tout savoir : "on va du général au particulier (…), en combinant les principes généraux et en poussant ainsi la construction théorique jusqu’à ce qu’on soit arrivé à la combinaison qui, dans sa complexité, s’adapte immédiatement à la question particulière et concrète" (Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851). Toute "création" de l’esprit est une construction : "action d’élaborer quelque chose (une théorie, un raisonnement) dans l’esprit". Les emplois "construction du dogme orthodoxe" (Camus), "construction rigoureuse des raisonnements" (Valéry), "construction mentale, logique, intellectuelle, scientifique, sociale" sont éloquents : il n’est rien qui échappe à la construction – sauf l’inconscient, à condition qu’il ne soit pas une pure construction de l’esprit. "La construction scientifique étant forcément mentale, faite par conséquent de matériaux différents de ceux du monde physique, elle ne peut ressembler à l’objet extérieur que par la disposition de ces matériaux, et par ce qu’elle contient de géométrie" : ainsi, pour que l’ersatz du monde physique qu’est une construction scientifique ait l’air vrai (mais l’air seulement), il faut qu’elle soit faite de concepts bétonnés, comme un immeuble de bureaux.

Les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire prennent acte de l’extension du mot construction au "domaine de la pensée". C’est "l’action de créer (jadis, créer était le privilège de la Divinité), de composer, d’organiser" et le "résultat de cette action". Rien n’échappe à la construction, ni une hypothèse scientifique, ni une théorie mathématique, ni une doctrine philosophique. L’hypothèse n’est plus énoncée, ni formulée, ni élaborée, mais construite ; la doctrine n’est pas imaginée, mais construite : elle n’est pas fictive, c’est du solide !

Les Français ne sont pas tous des gogos. Ils n’adhèrent pas tous nécessairement à ce constructivisme massif, forcené et généralisé. Ils donnent même à construction un sens péjoratif ou dépréciatif, quand ce nom est suivi du complément de l’esprit : une construction de l’esprit "ne repose sur aucune base réelle, n’a pas subi l’épreuve de l’expérience". Les constructions idéologiques ou philosophiques, dans leur quasi totalité, ont été expérimentées. Le résultat est connu. C’est le désastre généralisé. Cela n’empêche pourtant pas les idéologues de continuer à croire mordicus en une construction de l’histoire, des représentations, de la société ou de l’idée de société, du corps, de la pensée, des idées, etc.

Puisque tout est construit, tout peut être détruit : c’est la seule bonne nouvelle des temps modernes. Déconstruire les édifices branlants que les idéologues ont construits, c’est la belle perspective qu’ouvre le triomphe du constructivisme factice. Il est construit sur du sable : une petite averse et il n'y a plus rien.

 

 

 

05 juin 2007

Mixité

 

 

 

 

 

Voilà un mot frais mis sur le marché de la NLF. Mixité n’est pas moderne, mais hyper et méga moderne - mieux modernissime. Il est même si méga, hyper, issime, etc. qu'il en devient post (moderne).

Il n’y a pas d’entrée mixité dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1606 à 1932-35, non plus que dans le Trésor de la Langue française (Nicot, 1606), dans le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77). Dérivé de l’adjectif mixte, ce nom aurait dû être mixtité. Balzac invente un mixticité, mélange de mixte et de mystique, qui est resté un hapax. Il semble que la forme anormale soit due à l’analogie avec fixité.

L’adjectif mixte est relevé dans tous les dictionnaires. Pour les Académiciens (1694), il signifie "qui est mélangé", "qui est composé de plusieurs choses de différente nature", "qui participe de la nature de l’une et de l’autre". Il qualifie les corps, non pas les corps humains, mais les éléments de la matière ; les juridictions (mixtes, elles participent des juridictions ecclésiastique et séculière en même temps) ; les causes (mixtes, elles sont de la compétence du juge séculier et du juge ecclésiastique, ou elle sont en partie personnelles, en partie réelles). L’adjectif peut s’employer comme un nom : "un mixte, réduire les mixtes en leurs principes".

Entre 1694 et 1798, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, l’article mixte ne varie pas. La qualité est prédiquée aux corps, aux choses, aux causes, aux juridictions. Féraud (1788, Dictionnaire critique de la Langue française) cite le dérivé mixtion, "mélange de plusieurs drogues dans un liquide pour la composition d’un remède". La qualité de mixte est étendue aux remèdes. Dans l’ancienne France, ce qui se mélangeait, c’était les solides ou les liquides, pas les hommes.

C’est à partir de la sixième édition que sont relevés des emplois nouveaux. "Il s’emploie quelquefois au sens moral", écrivent les Académiciens. Par sens moral, ils entendent, non pas ce qui est relatif aux mœurs, mais ce qui est relatif aux hommes : l’opinion, les inventions de l’esprit humain, les commissions, comme dans ces exemples : "il s’est fait en politique une opinion mixte", "le drame est une espèce de genre mixte qui tient de la tragédie et de la comédie", "commission mixte : composée d’hommes pris dans deux ou plusieurs compagnies, dans deux ou plusieurs nations".

Littré multiplie les citations d’écrivains des siècles classiques et du Moyen Age, qui utilisent l’adjectif mixte plus largement que les Académiciens ; Oresme au XIVe siècle : "telles opérations sont mixtes ou mêlées de volontaire et de involontaire", "et semble que aux infortunés la présence de leurs amis est mixte ou mêlée de délectation ou de tristesse". Employé dans le sens étendu de "qui participe à différentes choses", mixte est prédiqué aux êtres ("parce que nous sommes des êtres mixtes, nous ne saurions avoir une idée directe de la substance immatérielle"), à la vie ("j’étais (…) fatigué des gens du monde et, en général, de la vie mixte que je venais de mener, moitié à moi-même, et moitié à des sociétés pour lesquelles je n'étais point fait", Rousseau), au gouvernement ("dans toutes sortes de gouvernements, monarchique ou mixte, absolu ou limité, héréditaire ou électif, il doit toujours être permis de représenter les griefs de la nation", Fénelon ; et "c’est un double inconvénient des gouvernements mixtes, tel qu’était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands", Rollin), à l’Etat ("plusieurs États, les uns monarchiques, les autres mixtes", Voltaire). Au XIXe siècle, les sciences s’emparent de cet adjectif, qui s’étend à la zoologie (espèce mixte ou "race d’animaux produite par croisement") ; à la botanique (boutons mixtes, "boutons, id est bourgeons, qui produisent à la fois des feuilles et des fleurs") ; à l’anatomie (mixtes, "les vaisseaux présentent dans leur étendue les caractères spéciaux de plusieurs espèces, qui sont, par exemple, rayés en un point, ponctués en un autre, etc.") ; aux proportions, aux nombres (nombre mixte : "composé d’entiers et de fractions"), aux figures (figure mixte : "figure composée en partie de lignes droites et en partie de lignes courbes"), aux mathématiques (mixtes, par opposition aux pures), aux sciences physiques (mixtes, "elles empruntent aux mathématiques leurs procédés de calcul pour résoudre les questions qui peuvent donner lieu à des équations"), à la grammaire (terme mixte : "terme de la langue d’une science et du langage commun"), à la peinture (mixte : elle tient de la miniature et de la détrempe), au plain-chant (mode mixte : "se dit des chants dont l’étendue excède celle de leur octave, et passe d’un mode dans l’autre, du mode authentique dans le plagal, ou réciproquement"), aux cristaux (mixtes, ils "résultent d’une loi mixte de décroissement"), aux navires (mixtes, ils "sont à voiles et à vapeur"), à l’horlogerie (mixte, "la pendule est adaptée à un mouvement"), à l’écriture (mixte, "elle emprunte ses lettres à la fois à la majuscule, à la minuscule, et même à la cursive").

A ces emplois, les Académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ajoutent train mixte : "train composé de wagons de marchandises et de voitures de voyageurs", école mixte ("où l’on admet des enfants des deux sexes"), mariage mixte ("mariage religieux où l’un des deux époux seulement est catholique").

 

Le fait d’attribuer la qualité de mixte à de plus en plus de choses du monde, et de plus en plus variées, relatives aux hommes de l’ère nouvelle et à la société moderne qu’ils forment, a entraîné la formation du nom dérivé mixité afin de désigner le caractère de ce qui est mêlé, mélangé ou mixte, entendu dans le seul sens moderne de cet adjectif. On ne parle pas de la mixité d’une lotion capillaire, bien qu’elle soit un mélange de produits divers, ni de la mixité de la juridiction des Prud’hommes, laquelle, pourtant, est mixte. Mixité est d’un emploi restreint – ce qui paradoxal pour un mot qui fait l’éloge du mélange. Il se dit d’abord des sexes : "la mixité des compartiments (dans les trains) ne pose pas de problème moral, sauf vis-à-vis de la clientèle féminine nord-africaine", des concours de recrutement de fonctionnaires (mixité des concours), des établissements d’enseignement où les filles se mêlent aux garçons ("le décret du 28 décembre 1979 impose la mixité de toutes les écoles primaires"). Les exemples sont "mixité scolaire, mixité de enseignement, apprentissage de la mixité, généralisation de la mixité dans les classes". Les bien pensants s’en donnent à cœur joie. Le monde mixte qu’ils inventent est loué sur tous les tons : "la mixité, du moins dans l’enseignement secondaire, a été presque partout liée à des notions d’émancipation, de libération", "les bénéfices de la mixité sont considérables : dissipation de préjugés réciproques, prise de conscience de l’appartenance à un sexe, camaraderie, possibilité d’éducation ouverte" ; "un rapport souligne la nécessité de commencer la coéducation aussitôt que possible (...). La commission souhaite une campagne d’information de l’opinion en faveur de la mixité". La mixité sort de l’école et s’étend aux sports, activités culturelles, loisirs, etc.

Une réalité aussi belle et qui fait l’unanimité des hérauts du Bien ne pouvait pas rester confinée dans les limites étroites de l’école. Il fallait qu’elle devienne universelle. Elle s’étend donc à la société. C’est une "réunion de personnes, de collectivités, d’origines, de formations ou de catégories différentes". La mixité étant culturelle et raciale, le mot est l’oriflamme de ceux qui rêvent de transformer l’Europe en une vaste zone multiculturelle et pluriethnique où tout se mêle, se mélange, se confond et où les réalités finissent par se fondre dans l’indifférenciation primitive, comme aux temps du chaos primitif, avant la Genèse. Le Trésor de la Langue française date des années 1960-70. En trente ans, la dévotion moderne à la mixité s’est accentuée et elle s’est étendue à tout, et évidemment aux sciences sociales. Elles chantaient naguère la lutte des classes : "pas de mixité", "on ne mélange pas prolétaires et bourgeois", "pas de classe mixte" étaient leurs mots d’ordre. Le discrédit du marxisme a retourné leur veste. Ils crient désormais "vive le mélange". Naguère, c’était front contre front ; ils rêvent désormais d’un front unique où se mêlent classes, races, tribus, ethnies, etc. pourvu qu’elles viennent d’ailleurs.

Les Académiciens semblent moins confits en dévotion métissée que les auteurs du Trésor de la Langue française. Ils réservent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, la mixité aux seuls sexes, comme au bon vieux temps de la IIIe République : c’est le "caractère d’un établissement, d’un organisme, d’une association, etc., qui accueille ou comprend indifféremment des personnes des deux sexes " (exemples : "la mixité d’un établissement scolaire, d’un concours"). Ce sont les derniers progressistes de la modernité en folie : en effet, il est des cités ou des quartiers où la très bénigne mixité scolaire est considérée comme une invention de Chitan - id est de Satan.

 

04 juin 2007

Atome

 

 

 

 

 

Les Grecs pensaient avoir isolé les éléments ultimes de la matière - les plus petits aussi, qui ne pouvaient pas être divisés (mot à mot "coupés") en éléments plus petits ou de rang inférieur et qui n’étaient pas composés d’autres éléments. Ils ont fabriqué pour désigner ces éléments le mot atomos composé du préfixe a, de sens privatif, comme dans amoral ou amorphe, et du verbe temeo "couper", que l’on retrouve dans tome (emprunté à tomos) et dans le mot savant dichotomie (délit commis par un médecin et un pharmacien qui se partagent les patients). Au grec, le latin a emprunté atomus ; et au latin, le français a emprunté atome, attesté au XIVe siècle, comme terme de philosophie et de physique antique, au sens de "élément de matière qui n’est pas divisible" ; ainsi dans cet exemple : "atomes, c’est nom indivisible pour sa petitesse". C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom atome est employé en chimie. Le sens moderne, celui de la physique nucléaire, est récent. Il est attesté en 1930.

Dans les anciens dictionnaires, le seul sens relevé jusqu’à la fin du XIXe siècle, est celui de la science antique : "corps indivisible à cause de sa petitesse" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). L’exemple qui l’illustre réfère à l’Antiquité : "Epicure disait que le monde était composé d’atomes, que les corps se formaient par la rencontre des atomes". A partir de là, le mot désigne les petites particules de poussière "que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". L’article de L’Encyclopédie (1751-65) n’est guère plus précis qu’un article de dictionnaire. Atomes est relevé au pluriel  : "petits corpuscules indivisibles qui, selon quelques anciens philosophes, étaient les éléments ou parties primitives des corps naturels" et "atomes se dit aussi de ces petits grains de poussière qu’on voit voltiger dans une chambre fermée, dans laquelle entre un rayon de soleil". Il est aussi un emploi (atome au singulier) de ce mot, que les Encyclopédistes sont les seuls à relever : "Histoire naturelle, animal microscopique, le plus petit, à ce qu’on prétend, de tous ceux qu’on a découverts avec les meilleurs microscopes. On dit qu’il paraît au microscope, tel qu’un grain de sable fort fin paraît à la vue, et qu’on lui remarque plusieurs pieds, le dos blanc et des écailles". Que sont ces animalcules observés au microscope (lequel a été mis au point dans la première moitié du XVIIIe siècle) ? Des amibes ?

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux mêmes sens qui sont relevés de 1762 à 1932-35 : "corps qu’on regarde comme indivisible, à cause de sa petitesse" et "petite poussière que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le sens "de petite poussière" n’est plus relevé. Les progrès de la connaissance scientifique l’ont rendu caduque. A partir de la sixième édition (1832-35), les Académiciens ajoutent le sens figuré et moral : "atome se dit, figurément, pour exprimer l’extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres, ou à l'espace dans lequel ils existent" (exemple : "les hommes sont des atomes sur le globe, qui n’est lui-même qu’un atome dans l’immensité"), sens qui, dans l’édition en cours, n’est glosé que par deux mots : "au figuré, parcelle infime" (exemples : "l’homme n’est qu’un atome dans l’univers", "il n’a pas d’atome de bon sens"). Chez Littré, ce sens ("figuré, extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres") est illustré de citations d’écrivains : La Bruyère, "je ne m’étonne pas que des hommes, qui s’appuient sur un atome (id est la terre), chancellent dans les moindres efforts qu’ils font pour sonder la vérité" ; Lamartine, "me voici : mais que suis-je ? un atome pensant" ; Montesquieu, "quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c’est-à-dire la terre..." ; Voltaire, "la petite fumée de la vaine gloire dont il n’arrive pas un atome dans mon ermitage".

De tous les lexicographes, les seuls qui relèvent le sens figuré d’atomes crochus sont les auteurs du Trésor de la Langue française : c’est, par allusion à Démocrite qui pensait que les atomes forment la matière en s’accrochant les uns aux autres, la "sympathie, l’affinité qui s’établit entre deux êtres". La métaphore est belle, mais elle n’a de sens clair que pour ceux qui connaissent la théorie atomique de Démocrite et d’Epicure.

 

Littré est le premier à relever l’emploi moderne d’atome en chimie : "particules dernières qu’on suppose avoir la forme primitive du corps auquel elles appartiennent et qui se combinent entre elles en proportions définies. Atomes simples, ceux qui sont homogènes dans leur nature ; atomes composés, ceux qui résultent de l’union d’un plus ou moins grand nombre d’atomes hétérogènes, ainsi que cela a lieu dans les acides, les sels, etc.". Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reformulent en termes différents cette définition : "en termes de chimie, atome se dit des grains, indivisibles par les forces chimiques, qui constituent les divers éléments. Les composés sont des groupements formés par les atomes de leurs divers éléments". La nouveauté, par rapport à Littré, tient à la composition de l’atome, dont les Académiciens, en 1932, ont une idée assez imprécise et partiellement inexacte : c’est "un système électrisé formé d’un noyau positif entouré d’électro-négatifs". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’atome chimique est "la plus petite partie d’un corps simple qui puisse entrer en combinaison avec une autre". Cet extrait d’un ouvrage savant est plus clair encore : "les parties constitutives des molécules qui ne peuvent être divisées ni mécaniquement, ni chimiquement se nomment des atomes" (1885) ; cet autre aussi : "les chlorophylles ont même nombre d’atomes de carbone, un peu d’oxygène, mais leur molécule renferme de l’azote (...) et même un atome métallique, le magnésium" (1931).

Tout change dans le seconde moitié du XXe siècle. Ce que les savants ont démontré, c’est que, contrairement à ce que pensaient les Grecs de l’Antiquité et, à leur suite, pendant plus de vingt siècles, les savants, l’atome n’est pas atome mais divisible, sécable, partageable. C’est, selon les Académiciens (dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), la "particule composée d’un noyau formé de protons chargés positivement et de neutrons, entouré d’un nuage d’électrons à charges négatives". La définition est assez claire pour qui a de vagues notions de physique. Il en est de même de cette autre définition du Trésor de la Langue française (1972-94) : la "partie d’un élément matériel conçue comme un système composé d’un noyau de protons et de neutrons autour desquels gravitent des électrons".

Des physiciens réservent le nom atome à "certains éléments physiques considérés comme finis, discontinus, indivisibles et répétés à un grand nombre d’exemplaires semblables". Ainsi, les électrons sont nommés atomes d’électricité ; les quanta de Planck atomes d’énergie ou atomes d’action. Atome a donc été abaissé d’un rang. Il désigne les éléments d’un niveau inférieur à celui des atomes. Ainsi, le sens reste celui des Grecs de l’Antiquité.

 

La découverte des propriétés de l’atome a mis en émoi tous les spécialistes de "sciences" humaines et sociales, qui se sont emparés de ce nom, pour le faire leur, dans l’espoir, vain à n’en pas douter, que des atomes de la gloire atomique rejailliraient sur leurs petits travaux sans importance. Les psychologues découvrent les atomes psychiques (ou "éléments qualitatifs indivisibles, de nature mentale, par le groupement desquels seraient formés, d’après certaines écoles, les états psychiques complexes") et les sociologues, à l’affût d’un vernis de science qui dorerait leur idéologie, inventent l’atome social ou "pattern d’attractions et de répulsions réciproques exercées entre un individu et un groupe". De même, les essayistes glosent à l’infini sur l’époque, l’ère ou la civilisation de l’atome, laquelle serait définie "par l’exploitation militaire ou pacifique de l’énergie nucléaire". Les modernes se croient inventifs, ils sont routiniers. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom atome a été extrait de la science pour désigner la poussière qui vole aux rayons du soleil. Aujourd’hui, il est extirpé d'une science dure pour remplir le vide sidéral de la pensée sociale.

 

 

 

 

03 juin 2007

Camp

 

 

Camp et camps palestiniens

 

 

 

Le nom camp est attesté en français au XVe siècle dans son sens moderne, à savoir "terrain sur lequel une armée s’établit ou se retranche pour sa défense". Sont attestés successivement "lit de camp", "camp volant" (ou camp provisoire), "lever le camp", "aide de camp". Dans les dictionnaires anciens, c’est ce seul sens qui est exposé : "le lieu où une armée en corps se poste avec ordre" (camp retranché, ouvert, fortifié - Dictionnaire de l’Académie française, 1694), "le lieu où une armée se loge en ordre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), "l’espace de terrain où une armée dresse des tentes ou construit des baraques, pour s’y loger en ordre, ou pour s’y retrancher" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35), "espace de terrain où une armée dresse ses tentes" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77).

Au XIXe siècle, camp s’emploie dans le sens figuré de "groupe de personnes du même bord qui s’oppose à un autre groupe" (1813). Littré relève ce sens : "au figuré, parti, faction" qu’il illustre de ces exemples "se partager en deux camps", "il avait été dans notre camp", "nous nous sommes jetés dans le camp d’Aristote" ; les Académiciens aussi dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "figurément, il se dit aussi d’un parti politique, religieux ou autre" (exemples : "ce pays est partagé en deux camps, dans le camp de nos adversaires, passer dans le camp ennemi").

Au XXe siècle, le nom camp désigne des réalités sociales évidemment. Le tourisme entraîne le développement des camps : "terrains où s’installe un groupe de campeurs" (camp scout, de vacances, de base, nudiste). Avec les guerres incessantes, les camps se multiplient et de nouveaux types de camp apparaissent, "camp d’aviation" en 1921 et en 1927 "camp de concentration", qui sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "camp d’aviation, terrain équipé où est installée une formation d’aviation militaire" et "terrain clos équipé d’installations de type militaire où sont placés d’autorité certains types de personnes" (camps de prisonniers (distincts des prisons), disciplinaires, de travail, de réfugiés, d’internement, de représailles) ou "terrains étroitement surveillés où sont détenues en temps de guerre ou de troubles internes des personnes considérées comme suspectes"  (camps de déportation, de concentration).

 

Dans l’actualité sinistre du Proche-Orient, il est question, à intervalles réguliers dans les media, de camps palestiniens. On imagine des camps conformes à l’essence du camp, avec fils de fer barbelés, miradors, baraques de planche et de tôle. Or, ces prétendus camps sont des villes avec rues goudronnées, immeubles, maisons, commerce, égouts, adduction d’eau, électricité. On en sort et on y entre librement. Les images démentent l’imagination. Certes, ces villes sont un peu décaties, mal entretenues, mais moins délabrées que les bidonvilles d’Asie, d’Afrique, d’Amérique ou même de France. Ces villes ne sont pas des camps. Pourquoi sont-elles nommées ainsi ? L’idéologie exige que les habitants de ces villes soient des victimes. Il faut les plaindre, il faut pleurer, se lamenter, gémir sur leur sort, même si certains d’entre eux sont richissimes. Ils sont les saints du nouveau dolorisme.

Pourtant, les mots ne mentent pas toujours. Ce que montrent les images et ce dont témoignent les observateurs, ce sont des hommes en armes et même surarmés, des armes partout, légères ou lourdes. Ces camps sont vraiment des camps, à condition d’entendre ce mot dans son sens historique et militaire : un lieu où une armée s’est établie. A cette condition, les mots et les images coïncident ; les secondes confirment les premiers.

 

 

 

02 juin 2007

Paume

 

Paume, jeu de la paume, longue paume, courte paume, jouer à la paume

 

 

 

C’est au milieu du XIVe siècle que le vieux mot paume attesté au XIe siècle et signifiant "creux de la main" ("le dedans de la main entre le poignet et les doigts", Dictionnaire de l’Académie française, 1694) a désigné, par métonymie, le jeu de la paume (1373, jouer à la paume). Quant à jeu de paume, au sens de "lieu où l’on joue à la paume", il est attesté au XVIe siècle. L’écrivain et historien de la seconde moitié du XIVe siècle, Jean Froissart, évoque ce jeu : "je vous chargeai que vous apportassiez des pelotes (id est des balles ou éteufs) de Paris pour nous ébattre moi et vous à la paume". Henri Estienne, ce philologue du XVIe siècle, tient le jeu de la paume pour une des passions françaises : "je donnerai le premier lieu au jeu de la paume, auquel on peut aussi dire la nation française être plus adonnée qu’aucune autre : témoin le grand nombre de tripots (id est de jeux ou de terrains) qui sont en cette ville de Paris".

La partie de l’article paume du Dictionnaire de l’Académie française (1694) qui traite du "creux de la main" est courte ; en revanche, celle qui traite du jeu de la paume est longue, précise, détaillée. Elle renferme un doux parfum de vieille France amuïe. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de la citer : "le jeu de la paume : sorte de jeu de deux ou de plusieurs personnes, qui poussent et se renvoient une balle avec une raquette ou avec un battoir. Originairement on ne se servait pour cela que de la paume de la main, et on y joue encore de la sorte en quelques endroits. Quand on dit simplement la paume, on entend la courte paume. Le jeu de paume est le lieu où l’on joue à la paume". Les exemples sont : "jeu de longue paume, jouer à la paume, c’est un grand joueur de paume, j’ay vu jouer de belles parties à la paume". Les Académiciens précisent que "paume se met quelquefois absolument pour le jeu de paume". Exemples : "la paume est un exercice trop violent pour un vieillard, il aime la paume". Ainsi, on apprend qu’un paumier est un "maître du jeu de paume", que le verbe empaumer a pour sens "recevoir un éteuf (nom de la balle au jeu de la paume) à plein dans le milieu de la paume de la main ou du battoir et le pousser fortement" et que, entendu dans un sens figuré, ce verbe signifie "se rendre maître de l’esprit d’une personne pour lui faire faire tout ce qu’on veut". Exemples : "c’est un homme dangereux, s’il empaume une fois ce jeune homme, il le ruinera", "ils l’ont empaumé, ils lui font croire tout ce qu’ils veulent", "il s’est laissé empaumer comme un sot". En français moderne, on dit paumé. Même Madame de Sévigné semble avoir joué à la paume : "je revenais le soir à Auray après une légère promenade, comme si je fusse revenue de jouer une partie de longue paume".

Dans la quatrième édition (1762), la différence entre les deux jeux (ou terrains) de longue paume et de courte paume est clairement expliquée : "on appelle jeu de longue paume un long espace de terrain ouvert de tous côtés et accommodé exprès pour y jouer à la longue paume" et "on appelle jeu de courte paume un carré long enfermé de murailles, ordinairement peintes en noir et pavé de pierre". Les exemples sont nombreux : "jeu de paume couvert, jeu de paume découvert, jeu de paume carré ou simplement un carré, jeu de paume à dedans ou, simplement, un dedans". Nos ancêtres nommaient jeu à la fois le jeu et ce que nous nommons terrain ou court ou trinquet : d’où la distinction entre le jeu de la paume (le jeu) et le jeu de paume (le terrain où se joue la paume). Selon Voltaire, Corneille, faute de théâtre, faisait représenter ses pièces dans "nos jeux de paume étroits".

 

Dans les éditions anciennes (1694, 1762, 1798, 1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article consacré au jeu de la paume est détaillé, précis, long, illustré. Alors, la paume, jeu aristocratique, attirait de nombreux curieux, dont beaucoup de dames, qui se tenaient dans la galerie et que les joueurs tentaient d’épater par leur façon de jouer ou d’être (d’où épater la galerie). Certains pariaient sur les résultats des parties. Les Révolutionnaires étaient des gens très sérieux pour qui le jeu était un péché mortel, surtout s’il était un sport ou un loisir aristocratique. En coupant en deux les ci-devant, ils ont tué la paume, laquelle a été ressuscitée en partie dans le tennis. Les joueurs de paume suspects, les jeux sont devenus des lieux de réunion. Il en est un qui est célèbre dans l’histoire de France : c’est celui de Versailles, où, explique Littré, "les députés du tiers état firent le serment de ne point se séparer sans avoir donné une constitution à la France. Cette séance s’appelle absolument le Serment du jeu de paume".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77), l’article paume est aussi complet que dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que ce dictionnaire fait un état de la langue française des XVIIe et XVIIIe siècles. La paume est une "sorte de jeu où l’on se renvoie une balle avec une raquette ou un battoir ; longue paume, celle à laquelle on joue dans un terrain qui n’est pas fermé de murailles et qui est disposé exprès ; courte paume, celle à laquelle on joue dans un carré long enfermé de murailles ordinairement peintes en noir, et pavé de dalles de pierre ; absolument, la paume, le jeu de la paume (exemple : j’ai perdu de l’argent à la paume) ; jeu de longue paume, le terrain où l’on joue à la longue paume ; jeu de paume, le lieu où l’on joue à la courte paume ; jeu de paume carré ; jeu de paume à dedans, jeu de paume qui a, à l’un des deux bouts, une petite galerie ouverte ; demi paume, raquette légère".

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article paume est plus court que dans les éditions précédentes. Il est vrai que les Académiciens ont conscience que ce jeu ne se pratique quasiment plus : "la paume était un jeu très en usage dans l’ancienne France", celle d’avant la Révolution. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la définition de la paume est expédiée en quelques lignes : "jeu, sport qui consistait à se renvoyer une balle avec une batte ou une raquette de part et d'autre d'un filet et suivant des règles précises dans un lieu aménagé à cet effet ; longue paume (en plein air), courte paume (en lieu clos)". Les verbes des dictionnaires sont généralement au présent. Dans ce cas précis, les auteurs du Trésor de la Langue française emploient l’imparfait : ce jeu "consistait" à se renvoyer une balle… Le passé vaut avis nécrologique. Le jeu de la paume, longue ou courte, est quasiment mort. Qui le ressuscitera ?

 

Ce jeu a laissé dans la langue des vestiges, que personne ne sait interpréter. "Qui va à la chasse perd sa place" : la chasse est, au jeu de la paume, la zone du sol où l’éteuf a rebondi une deuxième fois, avant que le joueur ait pu la frapper de sa raquette. Le joueur fautif se tient à cet endroit (la chasse) et il perd sa place (son service). "Enfants de la balle" : les gens du cirque ont été nommés enfants de la balle, parce que, au XIXe siècle, le jeu de la paume étant tombé en désuétude, les cirques se sont installés dans les jeux de paume désertés par les joueurs. "Epater la galerie" : la galerie, dans le jeu de courte paume (le jeu est clos de murs), est le passage couvert, le long d’un des côtés du jeu, où se tenaient les curieux, dont les jeunes femmes, que les joueurs tentaient d’épater. "Rester sur le carreau" : c’est tomber à terre après avoir été frappé par l'éteuf (les balles étaient lourdes). "Paumé" ou empaumé (cf. ci-dessus).

 

 

 

01 juin 2007

Girouette

 

 

 

 

Voilà un vieux mot, attesté au XIIe siècle sous la forme de l’ancien normand wirewire, issu, semble-t-il, de l’ancienne langue nordique en usage en Normandie au moment où les Vikings s’y sont installés. La forme française gyrouette est attestée en 1501.

Ce mot, sous quelque forme qu’il apparaisse, ancien nordique, ancien normand, ancien français, désigne le même objet, à savoir : "ce qu’on met sur le haut d’une tour, d’une cheminée, etc. qui tourne à tout vent et sert à faire connaître d’où il vient" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). La girouette couronne aussi le mât d’un navire (le mot d’origine viking désigne, semble-t-il, un objet de navigateur) et elle a des formes variables : flèche empennée, banderole, coq, etc. comme le dit, plus clairement que les Académiciens, Furetière : "plaque de fer-blanc (…) mobile (…) qu’on met sur les tours et les pavillons pour connaître de quel côté le vent tourne" et "en termes de marine, pièce d’étoffe légère en guise de pavillon qu’on arbore sur le haut des mâts, particulièrement dans les petits bâtiments" (Dictionnaire universel, 1690).

Dans L’Encyclopédie (1751-65), l’objet nommé girouette (terme d’arts) est décrit ainsi : "plaque de fer-blanc qui est mobile sur une queue ou pivot, qu’on met sur les clochers, les pavillons, les tours et autres édifices, pour connaître de quel côté le vent souffle". L’objet est aussi en usage dans la marine : "petites pièces d’étoffe, soit toile ou étamine, qu’on met au haut des mâts des vaisseaux ; elles servent à marquer d’où vient le vent. Ordinairement les girouettes ont plus de battant que de guindant, c’est-à-dire qu’elles sont plus longues que larges, en prenant le guindant pour la largeur et le battant pour la longueur".

L’objet était familier à nos ancêtres, puisque, dès le XVIIe siècle, le sens de girouette a été déplacé aux personnes pour désigner quelqu’un "qui change souvent d’opinion". La métaphore a été rapidement lexicalisée. Elle est relevée comme un sens figuré de girouette dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième (en cours de publication) : "on dit figurément d’une personne inconstante dans ses sentiments que c’est une girouette, qu’elle tourne à tout vent comme une girouette" (1694) et : "figuré, personne qui, par intérêt ou par inconstance, change souvent d’avis, de sentiment, de parti" (neuvième édition), qu’illustrent les exemples "c’est une girouette, une vraie girouette", "tourner à tous les vents comme une girouette".

Les girouettes ont mauvaise réputation. La métaphore est presque toujours condescendante ou méprisante, ce qui apparaît dans la définition qu’en donne Furetière : "girouette se dit figurément en morale d’une personne qui a la tête légère, qui n’a point de fermeté ni de constance dans ses résolutions". Elle n'est pas seulement versatile, elle est aussi velléitaire.

 

Les écrivains des siècles classiques ont recouru à cette métaphore, alors que, encore vive ou vivante, elle pouvait exprimer une signification forte et frapper les lecteurs. A la différence de Furetière et de Saint-Simon ("un chancelier à qui les exils n’avaient laissé que la terreur et une flexibilité de girouette"), Voltaire aime les girouettes. C’est, il est vrai, un esprit paradoxal qui prend volontiers le contre-pied de tout ce qui est communément admis. Selon lui, la girouette est ce qui définit le mieux l’homme. Elle bouge sans cesse et tourne tantôt vite, tantôt lentement. De même, il est dans la nature de l’homme d’être en mouvement et de changer au gré de ses humeurs : "vous n’avez qu’à regarder une girouette ; elle tourne tantôt au doux souffle du zéphyr, tantôt au vent violent du nord : voilà l’homme". Il est dans la nature de l’homme d’être changeant et même inconstant, comme chez Marivaux (L’heureux stratagème) : "adieu donc, soubrette ennemie, adieu, mon petit cœur fantasque ; adieu, la plus aimable de toutes les girouettes". Il y a loin entre la girouette à la tête légère de Furetière et "la plus aimable de toutes les girouettes" de Marivaux. Voltaire se décrit lui-même plaisamment comme une girouette : "je suis assez semblable aux girouettes qui ne se fixent que quand elles sont rouillées" (1759). Il recourt même à la métaphore pour définir insolemment Dieu : "l’Être nécessairement éternel ne peut pas être une girouette". S’il l’était, il ne serait pas Dieu, justement.

Ce mot ne ressemble pas à l’objet qu’il désigne, il n’est pas une girouette ; en trois siècles, il ne change ni de sens, ni d’emploi. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) répètent les Académiciens. Au XIXe siècle, les incessants changements de régime, puis la démocratie d’opinion, élargissent aux hommes politiques ou aux notables les emplois de la métaphore lexicalisée girouette, et accentuent sa valeur dépréciative, comme l’atteste l’article girouette du Trésor de la Langue française (1972-94). "Au figuré, personne versatile, qui change fréquemment d’opinion" : la définition est à peu près neutre, mais les girouettes sont jugées avec férocité. "Il est de plus en plus aigu dans ses changements de jugement : c’est une girouette qui n’est pas graissée" (Goncourt, 1863) ; "l’évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil souffle sur lui ; aujourd’hui l’un, demain l’autre" (Zola, 1874) ; "les théoriciens sont comme les météorologistes : ils disent, en termes scientifiques, le temps non pas qu’il fera, mais qu’il fait. Ils sont la girouette, qui marque d’où souffle le vent" (Rolland, 1911).

Le comble est atteint dans le Dictionnaire des Girouettes, publié au XIXe siècle et dans lequel sont recensées les personnalités connues pour leurs revirements. "Le moulinet tourne comme Monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes" (Hugo, 1866). Le mépris pour les girouettes est si fort qu’il a donné naissance au verbe girouetter (exemple : "a-t-il ou n’a-t-il point changé d’avis? Moi, je ne peux pourtant pas attendre qu’il décède ou qu’il girouette, par un jour de bon vent, du côté où je suis", Huysmans, 1879) et au nom girouettisme ("avant et pendant l’émeute, il soutenait la dynastie de Juillet ; mais, dès que le procès politique arrivait, il tournait aux accusés. Ce girouettisme assez innocent se retrouvait dans ses opinions politiques", Balzac, 1850).

A force d’être utilisée, la métaphore lexicalisée perd de sa force, s’use et disparaît peu à peu de la langue actuelle. Il est vrai que l’objet est en voie de lente disparition aussi. Les architectes ne placent plus de girouettes sur le toit des immeubles qu’ils construisent ou des maisons de lotissements périurbains. La métaphore est remplacée par de nouvelles métaphores, vives elles, méprisantes, éloquentes et qui parlent au peuple, comme retourner sa veste ou aller à la soupe.