« 2007-05 | Page d'accueil | 2007-07 »

30 juin 2007

Nouvelle Langue Française

 

DE LA NOUVELLE LANGUE FRANCAISE EST MAINTENANT UN LIVRE

 

 

Depuis plus de deux ans, Arouet le Jeune est l’hôte du site Nouvelle Langue Française, qu’il a nourri de plusieurs centaines de contributions riches et régulières. Voici désormais une centaine de ses articles réunis sous la forme d’un glossaire et publié par les éditions Muychkine, un nouvel éditeur indépendant et soucieux de montrer que la pensée critique n’est pas encore morte en France.

 

Quatrième de couverture :

"L'Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii); la Russie soviétique, la TFT (toufta); le communisme et les pays où il a régné, la novlangue; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois; la France a aujourd'hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la camisole de force des bien pensants qui, en nous imposant des mots frelatés, veulent nous interdire de saisir le réel et de le penser.

La langue est aussi un champ de bataille.

Il existe un phénomène inquiétant car à peine sensible. Ce sont les changements de sens, soit qu’ils sont liés à la vie de l’esprit et à la culture, soit qu’ils se rapportent à des principes publics ou des valeurs privées. Les sens anciens peu à peu s’effacent et disparaissent ; de nouveaux sens s’y substituent, sans que les locuteurs en aient une claire connaissance.

En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord, des membres d’institutions savantes mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables. Ainsi, se forme une nouvelle langue française ou NLF.

Il est possible de la décrire. L’objectif de ce glossaire est d’en rendre compte à travers une étude érudite aussi bien que polémique de la perversion du sens des mots."

 

 

C’est en philologue qu’Arouet analyse jour après jour l’évolution du sens des mots et leur dérive au service d’une langue idéologisée n’ayant rien à envier à la novlangue décrite par Orwell il y a quelques décennies. Il s’agit d’exhumer le réel que ces mots tentent de toute force d’évacuer pour y substituer une vision du monde bien-pensante et dénuée de la négativité inhérente à la vie.

 

 

Comment se le procurer ?

En envoyant un chèque de 18 euros TTC par volume commandé à l’ordre d’Aurélien Daimé, au 30 bis, rue des Sablons, 60200 Compiègne.

Les frais de port sont inclus dans le prix.

 

 

Pour tout renseignement, veuillez contacter Aurélien Daimé, soit par téléphone (06.81.13.94.01 ou 03.44.20.49.56), soit par mail (aurelien.daime@edhec.com)

 

 

Au programme de ce volume de 260 pages, outre une préface inédite, l’on pourra retrouver les articles suivants :

 

Acteurs sociaux / militants ; Activistes ; Aliénation ; Allah akbar et autres mots traduits de l’arabe ; An quarante ;  Antiracisme et racisme ; Apartheid ; Assassin ; Association et associateur ; Autogestion ; Autonomie, autonome ; Avancée ; Beauf ; Born again islamistes ; Caricatures ; Ce pays : nommer la France ; Chances (égalité des chances) ; Citoyen ; Colon, colonie, coloniser, colonisation ; Combat et autres mots de la guerre ; Conservateur ; Cosmopolite ; Créateur ; Création ;  Culture ;  Démocratie associative ; Discrimination ; Discrimination positive ; Double peine ;  Dresser, dressage ; Echange inégal ; Echec scolaire ; Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés ; Ethnocentrisme ; Extirper ; Fierté ;  Fondamentalisme ; Gaulois ; Gouvernance ; Histoire avec un H majuscule ; Humanitairerie ;  Identité ; Idéologie ; Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières ; Incivilités (actes) ; Indigène ;  Inquisition ; Instruction ;  Intégrisme ; Intermittents et précaires ; Intervention ; Intime, intimer, intimation ; Islamisme ; Islamiste ; Jeûne ; Jeunes occidentalisés ; Laïc ou laïque ? ; Lapidation, lapider, lapidateur ; Légitime ;  Libéral ;  Liquider ; Lutte ; Maître ; Manifestation ; Martyr, martyre ; Ménage, management, manager, ménager ; Métissage ;  Mouvance islamiste ; Moyen-Orient arabe ; Multiculturalisme ; Nationalisme, nationaliste ; Nazi, nazisme ; Norme, normatif ; Parité ; Phobie et – phobe ; Plébiscite ; Pogrom ; Positif ;  Pratique ; Présumé ; Propagande ; Prophète ou messager ? ;  Protégé ;  Race ; Raid ; Ratonnade ; Réfugiés ;  Relégation :  Religions du Livre ; Répression ; Respect ; Ressentiment ; Ressortissant ; Revendication ;  Révolution ;  Ségrégation ;  Senior ; Sensible : quartiers dits sensibles ou cités dites sensibles ; Sioniste, sionisme ; Socialisme ;  Socialisme national ou national-socialisme ? ; Stigmate, stigmatiser, stigmatisation ; Symbole ;  Système ; Système éducatif ; Terrorisme ; Tiers monde ; Tolérance ; Tourisme, touriste ;  Violence scolaire

 

 

 

25 juin 2007

Groupe (suite)

 

 

La nom groupe aux XIXe et XXe siècles

 

 

 

Le nouveau sens de groupe, qui se substitue peu à peu au premier sens pictural, est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit également, dans le langage ordinaire, d’un certain nombre de personnes réunies et rapprochées". Les exemples sont : "des groupes se formèrent sur la place publique, disperser les groupes, un groupe de cinq personnes, un groupe de curieux, un groupe de danseurs". Il se dit aussi des choses, comme dans cet emploi descriptif ("réunion quelconque d’objets formant un tout distinct", "cette mer est semée de plusieurs groupes d’îles, un groupe d’arbres, un groupe de collines"), qui prépare l’extension de groupe aux sciences, sociales ou descriptives, du XXe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme que groupe s’est étendu au XIXe siècle à des réalités sociales ("un certain nombre de personnes réunies" ; "un groupe de curieux, des groupes menaçants se formaient dans la rue ; la force armée les dissipa") et il en révèle un des fondements idéologiques : "terme de fouriérisme, réunion d’individus, attirés les uns vers les autres par une des quatre passions affectives". L’exemple cité est encore plus éloquent : "dans la phalange, les groupes sont les éléments des séries". Le sens descriptif de groupe ("réunion d’objets formant un tout distinct") s’étend aux sciences : la géologie ("groupe crétacé, roches du terrain crétacé, groupe oolithique, terrain jurassique"), la botanique ("agrégation, dite plus communément sore, des petites capsules qui constituent la fructification des fougères"), la lexicographie ("la lettre ou les lettres placées en tête des colonnes d’un dictionnaire, et servant d’initiales aux mots contenus dans chaque colonne") et au vocabulaire technique des chemins de fer : "réunion de plusieurs petits colis en une seule expédition".

Le social renforcé par la science : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès définitif de groupe au XXe siècle, dans tous les domaines de la science et de la société. Les Académiciens restent un peu en retrait de cette vague de fond. Aux définitions de 1832-35, ils se contentent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), d’ajouter l’emploi de groupe "dans le langage de la politique" : c’est "l’ensemble plus ou moins considérable des députés, sénateurs, etc., d’une même opinion"  (exemples : "les groupes de gauche se réunirent, il préside un groupe important"). En revanche, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’apothéose. Aux sens anciens, sont ajoutés des emplois nouveaux, comme l’atteste le longue liste de "syntagmes" (ou "groupes de mots") dans lesquels groupe est d’usage courant : groupe familial, humain, national, naturel, social, professionnel ; groupe d’étude, de travail ; groupe de tête, de queue ; groupe d’intérêt(s) ; membres d’un groupe ; appartenir à un groupe, faire partie d’un groupe ; médecine, psychothérapie de groupe ; répartir des élèves en groupes de niveau ; argots de groupe ; cabinet de groupe ; dynamique de groupe ; groupe de combat, groupe de choc, groupe franc ; groupe d’aviation, de bombardement, de chasse ; groupes alpins de réserve ; groupe aérien ; groupe de reconnaissance ; groupe d’artillerie à deux batteries ; groupe de divisions, de corps d’armée, d’armées ; groupe sanguin ; groupe parlementaire communiste, monarchiste, républicain, radical, socialiste ; groupe de pression (le groupe de pression pouvant être agricole, industriel, commercial) ; etc.

La sociologie croit bon d’en rajouter. Les groupes humains ou sociaux sont complétés par les groupes  d’appartenance : groupe primaire ("personnes se connaissant entre elles, connaissant toutes les autres personnellement"), groupe secondaire ("dans lequel les relations entre les membres sont indirectes (...) et passent par un intermédiaire : profession, (...) institution, (...) ville, (...) nation"). Le sport n’est pas en reste. Un groupe est un "peloton de coureurs", ou inversement.

 

Du social, le nom groupe s’étend aux sciences et aux techniques. Un groupe est "un ensemble de choses concrètes ayant une fonction déterminée et réunies en un même lieu" : convertisseur, générateur, motopropulseur, le groupe peut aussi être imprimant, turboalternateur, moto-treuil, électrogène, scolaires, d’habitation, résidentiel, de mots (ou syntagme), complément, sujet, verbal, nominal, prépositionnel, de notes. En mathématiques, c’est un "ensemble G muni d’une loi de composition interne satisfaisant aux trois conditions suivantes : cette loi est associative ; elle admet un élément neutre ; rout élément de G est symétrisable". Le groupe est abélien, additif, bipolaire, commutatif, multiplicatif, continu, discontinu ; il existe un groupe de permutations, une structure de groupe, une théorie des groupes. Le groupe peut être aussi biologique, botanique, chimique, zoologique, de vertébrés, des langues sémitiques, indo-européennes ; les vitamines sont du groupe A ou du groupe B. L’économie est aussi de la partie. Un groupe est un "ensemble d’entreprises ayant des liens, des intérêts communs" ("groupe financier, industriel"), comme dans cet exemple : "les prix d’un grand nombre de produits industriels sont soumis à la fois à des interventions multiples de l’État et aux pratiques des groupes et ententes" (1964).

 

Surnage au milieu de ces groupes un emploi social, mais en relation avec les arts et les lettres. C’est un "ensemble d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels partageant (hélas !) les mêmes idées sur l’art, sur la littérature" : "groupe surréaliste, des XX, symboliste".

 

La succès de groupe est si vif que les sociologues se sont crus obligés de fabriquer le dérivé groupal, -ale, -aux, et qui a pour sens "qui concerne ou qui caractérise le groupe primaire". Comme c’est écrit dans le Traité de sociologie (1968, millésime inoubliable), "les phénomènes psychiques sont "totaux" parce qu’ils impliquent à la fois la mentalité collective, la mentalité interpersonnelle ou groupale et la mentalité individuelle". Les sociologues ont mérité d’être nommés groupistes et leur prétendue science groupisme ou groupologie ou, mieux, groupalisme.

 

L’article qui est consacré à groupe dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est presque aussi long que celui du Trésor de la Langue française. Les sens relevés sont innombrables : "ensemble de personnes réunies par une communauté de caractères, d’intérêts, d’objectifs, associées pour une activité déterminée ou un but commun" (groupe ethnique, familial, social, appartenir à un groupe littéraire, artistique, etc. etc.) ; "ensemble d’éléments analogues ou complémentaires, qui forme un tout et qui remplit une fonction déterminée" (groupe de lettres, de mots, sujet, verbal, scolaire, bancaire, financier, industriel, de sociétés, de presse, etc.) ; "catégorie d’une classification dans laquelle on fait entrer des êtres ou des choses ayant une ou plusieurs caractéristiques communes" (groupe des langues slaves, les verbes du premier groupe, le groupe des carnivores, groupe sanguin, etc.) ; en algèbre, "ensemble défini par une loi associative admettant un élément neutre et telle qu’à chaque élément correspond un élément symétrique" (groupe commutatif, additif, théorie des groupes, etc.). Dans d’autres articles, les Académiciens se montrent réservés vis-à-vis de la modernité groupiste, sociale, solidariste et solidaire. Il semble que les groupes et l’amour des groupes leur aient anesthésié toute lucidité.

Quant au sage, face à ces groupes déferlants, il sent le besoin de crier : "bande à part, c’est ma règle, et j’y tiens".

 

24 juin 2007

Groupe

 

 

Le nom groupe jusqu’au début du XIXe siècle

 

 

 

Emprunté à l’italien gruppo, terme de peinture et de sculpture, attesté en italien à la fin du XVe siècle dans le seul sens pictural que ce mot a longtemps eu en français, groupe est employé en français en 1668 (dans le Journal des Savants) comme un terme des Beaux-Arts, au sens de "réunion de plusieurs figures formant, dans une œuvre d’art, un ensemble".

C’est dans ce seul sens que groupe est relevé de la première à la cinquième édition (1694-1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "assemblage de plusieurs corps les uns auprès des autres" (1694 : "un groupe de deux ou trois figures"). Les Académiciens précisent que ce mot "ne se dit qu’en matière de peinture et de sculpture" : "terme de sculpture et de peinture, qui signifie l’assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés ou unis, que l’œil les embrasse à la fois" (1762 et 1798 : "un groupe d’enfants, ces figures font un beau groupe, un groupe d’animaux, un groupe de fruits"). Dans ces deux dernières éditions, est relevé groupe de cristaux employé dans en science ("se dit d’un assemblage de colonnes de cristaux réunis sur une même base").

A partir de la sixième édition (1832-35), ce premier sens, défini dans les mêmes termes, est complété par de nouveaux sens, sans cesse plus nombreux, de sorte que dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens ancien de groupe n’est plus mentionné que comme un emploi spécial ou spécifique, limité aux seuls Beaux-Arts : "œuvre peinte ou sculptée où sont réunies plusieurs figures formant un ensemble", comme dans les exemples "groupe de marbre, de bronze, le groupe de Laocoon, La Danse est un groupe de Carpeaux".

A compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle, groupe est accaparé par les sectateurs de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, en voie de constitution et qui remplace peu à peu au XIXe siècle l’ancienne religion chrétienne. C’est le cas aussi d’autres mots, tels site, paysage, simulacre, modèle (cf. les articles qui y sont consacrés). Le pillage de ces termes d’art n’est pas dû au hasard. Les sectateurs de la nouvelle foi veulent faire accroire que ce qu’ils professent est meilleur et surtout plus beau que l’ancienne croyance. Les mots qu’ils empruntent à l’art servent d'enjoliveurs ou de cache-misère.

La nouveau sens de groupe est "ensemble d’êtres ou de choses ayant des caractères communs dont on se sert pour les classer". Point avec le verbe classer la problématique des sciences sociales en gestation : grouper, regrouper, classer, étiqueter, c’est là toute l’activité du nouveau savant (cf. la grande classification de Linné) ou du sociologue. Ce sera aussi l’activité principale des Etats totalitaires. L’étiquette, une fois les groupes établis, peut être une étoile jaune. C’est encore, attesté en 1755, le sens "ensemble de personnes ou de choses réunies" et surtout en 1790, chez Marat, dans un pamphlet dénonçant Necker, "ensemble de personnes liées par un point commun (opinions, goûts, activités, etc.)".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), note le succès de groupe et de grouper entendus dans un sens social. Il définit "ces termes des arts du dessin" en répétant la définition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés que l’œil les embrasse à la fois" (exemples : "groupe d’enfants, d’animaux, de fruits" dans un tableau). De la même manière, grouper signifie "mettre en groupe", comme l’illustrent les exemples "ce peintre sait bien grouper ses figures" et "ces figures groupent bien". Or, au moment où Féraud rédige son dictionnaire, ces termes commencent à sortir du domaine des arts pour désigner des réalités sociales anciennes qui étaient nommées jusque-là communauté, paroisse ou assemblée (des fidèles - ce qu’est l’église). Les mots groupe et grouper, note Féraud, "sont en faveur chez les néologues" (les inventeurs d'une autre nouvelle langue), comme dans l’exemple qu’il cite : "la société nécessairement dissoute n’offrirait que la masse énorme d’un corps sans mouvement. Ce serait moins un corps organisé, qu’un groupe d’automates". Pour Féraud, cet emploi de groupe est de l’amphigouri. S’il reconnaît qu’il n’en comprend pas la raison, c’est qu’il ne perçoit pas la vague de fond de la nouvelle religion qui légitime l'emploi social de ces mots de peintre. Ou cet autre exemple : "en élaguant ainsi une foule de branches dispendieuses, je parviens à diminuer le groupe effrayant des impôts". Féraud ramène ces façons de parler à un effet de mode détestable : "groupe des impôts et diminuer le groupe, quel langage ! Et ce que c’est que de vouloir employer les mots à la mode !". En réalité, ce qu’il estime être la mode devient au XIXe siècle le monde : le social y épuise le monde ou ce que l’on peut en dire.

 

 

 

 

23 juin 2007

Transe

 

 

 

 

 

 

Déverbal du verbe transir, emprunté au latin classique transire, "passer, partir, traverser", le nom transe est attesté au XIIe siècle dans la transe de la mer, à savoir "le passage, la traversée de la mer", et à la fin du XIIIe siècle dans le transe de la vie, "le cours de la vie". Au XVe siècle, peut-être sous l’influence du mot anglais trance, emprunté au français, il prend le sens de "anxiété, appréhension" ("être en grandes transes", Froissart) : la transe est un état de grande anxiété et, au début du XVIe siècle, une inquiétude mortelle, comme chez Amyot ("jamais mon esprit, étant toujours en transe aux écoutes de l’avenir pour le regard du bien public, n’a jeté cette crainte arrière de soi") et Montaigne ("selon les règles de l’art, à tout danger qu’on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, la peste").

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : (1694, première édition) : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ("il est toujours en transe, il est dans de grandes transes, dans des transes mortelles, dans les transes de la mort" : les Académiciens précisent que "son plus grand usage est au pluriel") ; "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" (1762, 1798, 1832-35 : mêmes exemples, la remarque "son plus grand usage est au pluriel" disparaît) ; "frayeur, angoisse très vive, appréhension d’un malheur, d’un accident" (1932-35, exemples : "il est toujours en transe, il est dans les transes, dans des trames mortelles à la pensée de ce qui pourrait arriver"). C’est aussi ce sens que donnent à transe les auteurs de L’Encyclopédie ("peur violente qui glace" ; "on dit les transes de la mor", "un bon chrétien doit toujours vivre en transe"), Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; "être toujours en transe, dans de grandes transes, dans des transes mortelles; dans les transes de la mort" ; "Moi, je suis dans des transes Que tout ceci ne soit cruel pour vous", Voltaire), Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; exemple de Madame de Sévigné : "laissez-vous aller un peu à la douceur de n’être plus dans les transes et dans les justes frayeurs d’un péril qui est passé").

 

A compter de 1825, le mot anglais trance prend le sens de "ravissement d’esprit, exaltation, transport" chez les occultistes. L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 le définit ainsi : "sleep-like condition" et "abnormal, dreamy state ; hypnotic state". C'est le sens qu'a pris le nom transe à la fin du XIXe s. Ce sens moderne est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de spiritisme, état de transe ou simplement transe : état particulier d’hypnose et d’angoisse où les médiums prétendent se trouver au moment où l’esprit se manifesterait en eux". L’exemple cité est "entrer en transe".

L’évolution sémantique de transe, de "frayeur" à "hypnose", confirme la justesse d’une des thèses que développe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, à savoir que la religion de l’ère moderne, commencée à la fin du XVIIIe siècle, est un mixte d’idéologie sociale et de délire occultiste. Aux prophètes ou visionnaires, il incombe, en faisant tourner les tables, d’avoir commerce avec les esprits, de prédire l’avenir ou de révéler des choses cachées. Flaubert qui avait perçu cela écrit insolemment : "la Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". Les Surréalistes, les sectateurs les plus virulents de cette nouvelle religion, touillaient la salade de leur révolution socialiste avec la vinaigrette de leur confiance aveugle dans les prédictions ou visions des médiums et des voyantes.

Le nouveau sens de transe est le papier tournesol de la Modernité. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’exposent en détail. En parapsychologie, c’est "l’état du médium sensible aux effets de phénomènes parapsychiques" (exemples : "transe médiumnique, entrer en transe"). Cendrars en 1949 établit un parallèle la nouvelle religion sociale et occultiste et l’ancienne religion chrétienne, sans noter la substitution lente de la première à la seconde : "chez le mystique l’extase, chez le médium la transe. L’un et l’autre phénomènes peuvent comporter des symptômes organiques communs : aliénation des sens, refroidissement des extrémités, ralentissement de la respiration, souvent rigidité, anesthésie totale, catalepsie". Aux XIXe et XXe siècles, les Occidentaux voyagent à travers le monde qu’ils contrôlent et ils découvrent avec stupeur et fascination des peuples dits "primitifs", qui participaient régulièrement à des cérémonies de transe collective. Leiris, écrivain voyageur et ethnographe, décrit en détail la transe (cf. Afrique fantôme) : c’est "l’état d’exaltation d’une personne qui se sent comme transportée hors d’elle-même et en communion avec un au-delà". Camus n’était pas un "étonnant voyageur", mais il avait des lumières en ethnographie. Il écrit ainsi dans L’Exil et le Royaume (1957) : "les jeunes négresses, surtout, entraient dans la transe la plus affreuse, les pieds collés au sol et le corps parcouru, des pieds à la tête, de soubresauts de plus en plus violents à mesure qu’ils gagnaient les épaules".

Avec le succès de l’ethnographie et de l’occultisme, le nom transe s’étend au social. La poésie est touchée. Transe remplace inspiration (1929, Valéry, Variétés II : "j’avais pensé et naïvement noté (...) que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de faible que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un chef-d’œuvre d’entre les plus beaux"). La médecine fait de la transe une "sorte de sommeil pathologique ou d’altération de la conscience avec indifférence aux événements extérieurs et dont il est difficile de faire sortir le sujet". Non seulement, la transe est "hypnotique", mais elle est aussi "alcoolique" ou même "hystérique", comme chez Giono : "un homme d’une trentaine d’années, bien bâti, aux cheveux bouclés, au grand nez, était agité d’une sorte de transe hystérique (...). Les yeux lui sortaient de la tête. Il finit par s'engouer dans sa fureur et par tousser" (Le Hussard, 1951). Elle saisit les savants quand ils se lancent dans de vifs débats : "chaque fois qu’une étymologie m’intéresse, me retient, m’amuse, les spécialistes entrent en transe et me démontrent aussitôt que cette étymologie est fantaisiste" (Duhamel, Manuel du protestataire, 1952).

La nouvelle religion sociale et occultiste accapare ce qu’il y a de primitif ou d’exotique dans un monde en voie d’uniformisation totale. La transe fait partie du butin. Elle tient le haut du pavé de la dogmatique moderne.

 

22 juin 2007

Commerce

 

 Commerce et commerce équitable

 

 

En latin, commercium a pour sens propre "trafic, négoce, commerce" (le fait d’acheter et de vendre des marchandises) et pour sens figuré "rapports, relations, échanges" et même "relations charnelles". Le français a emprunté au latin la forme commerce et les deux sens de commercium. Le sens propre est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle et, à la fin de ce même siècle, le sens figuré : commerce du peuple.

Ce sont ces sens que relèvent les lexicographes : "trafic, négoce de marchandises, d’argent, en gros ou en détail" et "communication, correspondance ordinaire avec quelqu’un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires". Ainsi "on dit qu’un homme est d’un agréable commerce pour dire qu’il est d’agréable société, et d’un commerce sûr pour dire qu’on se peut fier à lui" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). C’est dans les exemples que les Académiciens évoquent, en négatif, le "commerce de galanterie" : "il n’y a entre lui et cette dame qu’un commerce d’esprit". Aux nombreux exemples cités, il apparaît que le commerce était une source importante de création de richesse dans la société d’ancien régime et qu’il était à cette société ce que l’économie est à la nôtre. Les exemples cités pour illustrer le sens propre le montrent : "la liberté, facilité du commerce ; établir, rétablir le commerce ; cela fait rouler le commerce ; défendre, interdire le commerce ; la paix entretient le commerce, fait aller le commerce, fait fleurir le commerce, met de l’argent dans le commerce ; la guerre fait cesser le commerce, rompt le commerce ; le commerce est interrompu, perdu, ruiné ; le commerce va bien, ne va plus ; le commerce enrichit un Etat, est la richesse d’un Etat ; le commerce de Levant est d’épiceries ; le grand commerce de Moscovie est de fourrures ; le commerce des soies, des toiles, des cuirs ; en ce pays-là on fait commerce de toute sorte de marchandises".

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens ne se contentent pas de l’exemple commerce de galanterie pour évoquer les relations charnelles : ils exposent le sens sexuel de commerce : "on dit avoir commerce, être en commerce avec… : il s’entend en mauvaise part, quand on parle de personnes de différents sexes". Et de même sexe ? La question est trop incongrue pour effleurer l’esprit de ces prudes Académiciens.

D’une édition à l’autre, l’article commerce comprend les mêmes deux sens, propres et figurés, parfois fragmentés en sens particuliers : ainsi, à partir de la cinquième édition (1798), il est précisé que commerce "se prend quelquefois pour le corps des commerçants et négociants". Ce qui change aussi à partir de la sixième édition (1832-35), c’est l’ampleur des exemples qui illustrent le sens propre de commerce. Ainsi, aux exemples anciens sont ajoutés : "le commerce ne demande que liberté et protection ; commerce en gros, en détail ; commerce interlope, de contrebande, maritime, d’entrepôt, étranger, avec les colonies ; commerce des colonies, de l’Inde, de la Chine, du Levant ; commerce intérieur, extérieur ; le principal commerce de la Russie consiste en fourrures, etc. ; le commerce français ; le commerce des épiceries, des soies, des soieries, des toiles, des cuirs, etc. ; faire commerce de toutes sortes de marchandises ; affaires de commerce ; entreprises de commerce, navires de commerce ; villes de commerce ; maison de commerce ; effets de commerce ; c’est une bonne branche de commerce ; commerce avantageux, lucratif ; faire le commerce ; faire un petit commerce, un grand commerce ; livres de commerce, société de commerce, traité de commerce, tribunal de commerce, code de commerce ; le ministère du commerce et des travaux publics ; conseil du commerce et des manufactures". Ces exemples sonnent, pour la plupart d’entre eux, comme des manifestes en faveur d’une économie libre. Les spécialistes d’histoire économique établissent que la France a connu une très forte croissance économique au tout début des années 1830. Les exemples de dictionnaire s’en font l’écho.

Le mérite de Littré est de montrer dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), à la fois dans les définitions et les citations, l’importance prise par le commerce dans le développement économique. Ainsi Voltaire : "le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était faiblement cultivé et dont les grands principes n'étaient pas connus" et dans une lettre de 1769 : "je suis persuadé avec vous que le pays où le commerce est le plus libre sera toujours le plus riche et le plus florissant, proportion gardée" ; "je crois très fermement que, si Colbert avait vécu de nos jours, il aurait été le premier à presser (id est hâter) la liberté du commerce". Littré définit la liberté du commerce comme le "principe d’économie politique qui conduit à supprimer ou à réduire notablement les entraves douanières, fiscales ou autres, qui empêchent la liberté des échanges entre les pays ou entre les provinces d’un même pays" et le commerce, "dans le langage spécial de l’économie politique", comme "l’industrie qui met le produit à la portée du consommateur" : "l’agriculture, la fabrication, le commerce sont les trois branches de la production générale". L'économiste J-B Say écrit en 1840 que "tous ont cru que le commerce consistait essentiellement dans l’échange, tandis qu’il consiste essentiellement à placer un produit à la portée des consommateurs".

Littré distingue le commerce du négoce et du trafic en ces termes : "étymologiquement, commerce est l’échange de marchandises ; négoce est l’état de celui qui ne prend pas de loisir, sens général déterminé dans notre langue à désigner les occupations commerciales ; trafic est le transport des objets de commerce d’un endroit à un autre. Cela posé, on comprend les acceptions que l’usage a établies entre ces trois mots. Commerce est le terme le plus général, représentant, sans aucune idée accessoire, l’échange qui fait passer des uns aux autres tous les objets d’utilité ou d’agrément ; c’est pour cela qu’on peut l’employer presque toujours en place de négoce ou de trafic, tandis que négoce ou trafic ne peuvent pas s’employer toujours en place de commerce ; c’est pour cela aussi que l’usage l’a préféré pour désigner collectivement l’ensemble de ceux qui se livrent au commerce. Négoce, plus restreint, désigne spécialement l’exercice du commerce ; aussi l’usage emploie-t-il négociant, de préférence à commerçant, quand on parle de celui qui exerce un négoce particulier : les négociants d'une ville, un négociant en vins. Enfin, trafic s’applique particulièrement au commerce de transport ou de commission, à l’industrie du revendeur, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le sens propre de commerce ("trafic, négoce de marchandises, d’argent, soit en gros, soit en détail") sont moins nombreux et moins amples que dans la sixième édition de 1832-35, comme si le commerce était devenu une activité sinon honteuse, du moins peu valorisante, ou comme si les élites de la culture se défiaient, à la différence de Voltaire, du commerce. Mais dans la neuvième édition (en cours), les Académiciens montrent moins de réserves vis-à-vis du commerce. Cette activité, qui "consiste à acheter et à vendre des marchandises, des denrées, des valeurs, des services, etc., en vue de réaliser un profit", est illustrée d’aussi nombreux exemples que dans la sixième édition : "le commerce des grains, des vins, des bois, du cuir, des métaux, de gros, de demi-gros, de détail ; le commerce de l'argent ; un navire, un port de commerce ; le commerce intérieur, extérieur, international ; école de commerce ; le Ministre du Commerce et de l’Artisanat ; le Code du commerce, qui régit les matières relatives aux échanges commerciaux ; bourse de commerce ; chambre de commerce et d’industrie, "établissement public composé de commerçants et d’industriels élus par les membres de leur profession, et qui est chargé de représenter auprès des pouvoirs publics les intérêts de ses mandats, d’assurer l’exécution de certains travaux et la gestion de certains services" ; acte de commerce : "tout achat ou toute vente de biens meubles ou immeubles, toute entreprise de commission, de location, de transport, toute opération de banque, de change" ; effets de commerce : "lettres de change et billets à ordre" ; livres de commerce : "documents comptables tenus par une entreprise, tels que le livre journal, le livre d’inventaire" (exemple : "les livres de commerce ne doivent comporter ni blancs, ni altérations") ; registre du commerce, destiné à recevoir l’immatriculation des personnes physiques ayant qualité de commerçants et celle des sociétés commerciales ; tribunal de commerce, qui connaît des contestations relatives aux transactions commerciales ; la liberté, la protection du commerce ; traité de commerce : "convention passée entre deux ou plusieurs Etats pour régler leurs échanges commerciaux" ; fonds de commerce : "ensemble des droits et des biens qui appartiennent à un commerçant ou à un industriel et qui lui permettent d’exercer sa profession" ; employé de commerce : "salarié payé au mois dans un établissement commercial" ; voyageur de commerce, représentant de commerce : "personne qui se déplace pour proposer des marchandises ou des services à la clientèle, prendre les commandes et s’assurer de leur exécution". Les expression courantes sont "faire du commerce, avoir une activité de commerçant", "avoir le sens du commerce et, familier, avoir la bosse du commerce, y être très habile".

L’ampleur de cet article atteste que les Académiciens ne se contentent pas de définir un mot, ils cherchent aussi à connaître les réalités que désigne ce mot. Le secteur tertiaire, dont le commerce, est aujourd’hui plus important que les deux secteurs, primaire et secondaire, agriculture et industrie, réunis. La France est une grande puissance commerciale, ce qu’elle n’était peut-être pas au début du XXe siècle ; elle risque même à terme de tirer ses principales richesses du seul commerce.

 

Le sens figuré est mentionné comme vieilli ou littéraire dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : c’est, dans "le domaine de la vie de société", les "relations sociales, amicales ou affectives entre plusieurs personnes". En revanche, la mention vieilli n’apparaît pas dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de la l’Académie française : "au figuré, commerce se dit de l’ensemble des relations sociales". Ou bien, c’est le "comportement d’une personne vis-à-vis des autres" ("être d’un commerce facile, agréable, malaisé, difficile"), ou bien "les liaisons, communications que les personnes ont les unes avec les autres" : "avoir commerce, entretenir commerce avec quelqu’un, il a rompu tout commerce avec eux, ils sont en grand commerce d’amitié, d’idées l’un avec l’autre, ils entretiennent commerce de lettres, par lettres, ils entretiennent une correspondance suivie". Il est un fait dont ces lexicographes conviennent : c’est le sens péjoratif de commerce ("le plus souvent péjoratif" dans le Trésor de la Langue française ; "péjoratif" dans le Dictionnaire de l’Académie française), quand ce nom désigne les "relations charnelles, les rapports intimes entre homme et femme", que les Académiciens illustrent de ces exemples : "un commerce incestueux" et "au Moyen Age, les sorcières étaient accusées d’avoir commerce avec le diable".

Comme le montre encore cet emploi, relevé dans le seul Trésor de la Langue française, emploi mentionné comme familier et généralement péjoratif, à savoir "faire commerce de son corps, de ses charmes : se prostituer"  ("un troupeau de femmes habite à Biskra, qui font commerce de leur corps", Gide, 1924), le commerce tient aussi de la morale, parce qu’il suppose des engagements, le respect de la parole donnée, la confiance, et que le nom a toujours eu un sens moral. Littré cite "la manière de se comporter à l’égard d’autrui" et le "trafic de choses morales" illustré par ces vers de Racine : "Que vois-je autour de moi que des amis vendus, Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme… ?" 

Ce qui est nouveau dans la langue moderne, ce sont les délicieux commerce équitable. Si ces mots avaient été inventés par les duchesses ou les marquises qui fréquentaient le salon de Mlle de Scudéry, personne n’en aurait été étonné. Elles seules étaient capables de faire le grand écart lexical pour nommer les réalités du monde conformément à la morale sucrée et tiédasse des bonnes intentions, à l’éthique des sentiments les plus nobles, à l’idéologie du Bien, du Bon, du Beau… Le prétendu commerce équitable est du bon et vrai commerce. C’est même du commerce qui marche du feu de dieu. Quand l’éthique est apposée sur les étiquettes, fût-elle étique, elle fait vendre tout et n’importe quoi. Les aigrefins, margoulins, escrocs savent qu’elle génère, comme ils disent, de beaux profits, qui ne feront que croître dans les années à venir, tant le marché de l’étiquette équitable est porteur. Il est étrange que les pourfendeurs du commerce international, gros consommateur d’énergie et grand producteur de gaz à effet de serre, s’enthousiasment pour le commerce équitable du coton, du café, du cacao et autres produits exotiques, tous importés de loin, et qu’ils y sacrifient sans vergogne les fruits, légumes, vins du terroir, véritable commerce de proximité, qui ne met pas en péril l’équilibre écologique de la planète.

 

 

21 juin 2007

Solidaire

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solide, solidaire a été fabriqué pour traduire l’expression du latin juridique in solidum au sens de "pour le tout, solidairement". Attesté depuis 1584 comme terme de droit, il qualifie des "choses" (obligation solidaire) ou des personnes qui sont "liées par un acte solidaire".

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé comme un "terme de pratique" (c’est-à-dire de droit, 1694, 1762, 1798), puis comme un "terme de jurisprudence" à compter de 1832-35. Il est défini à chaque fois dans les mêmes termes : "qui produit la solidité (ou solidarité) entre plusieurs coobligés" (1694, 1762 : "cette obligation est solidaire, avoir action solidaire contre quelqu’un") ou, plus explicitement, "qui rend plusieurs coobligés cautions les uns pour les autres" (1798, mêmes exemples) ou encore "qui fait que, de plusieurs personnes, chacune est obligée directement au payement de la somme totale" (1832-35, nouvel exemple : "caution solidaire") ou enfin "qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale" (1932-35, "obligation, action, caution solidaires").

A partir de la quatrième édition (1762), est relevé l’emploi de solidaire à propos de personnes, toujours dans un contexte juridique : "on le dit aussi des personnes ; il est solidaire pour dire il est obligé solidairement" (même définition en 1798) et "il se dit aussi des personnes, et signifie qui est obligé solidairement ; il est solidaire, des débiteurs solidaires" (1832-35, 1932-35).

 

Comme de nombreux autres mots de la langue juridique, solidaire prend au XIXe siècle un sens social. Le phénomène touche aussi des mots de la théologie et de la science. La nouvelle religion sociale et humanitaire, moderne en un mot, qui se met en place au XIXe siècle, phagocyte tout – et d’abord les mots prestigieux des domaines qu’elle pille. Au milieu du XVIIIe siècle, est attesté, chez le Comte de Caylus, le nouveau sens social de solidaire, au sujet de "personnes qui ont une communauté d'intérêts ou de responsabilités". Ce sens est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit figurément des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres". Exemple : "nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres". Aujourd’hui, dans la solidarité triomphante, ce ne sont plus les torts qui sont partagés, mais tout. Un siècle plus tard, dans la huitième édition (1932-35), le sens nouveau est plus amplement exposé : "il se dit dans le langage courant des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité". Les exemples sont plus nombreux aussi. A celui de 1832-35 ("nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres"), sont ajoutés ceux-ci : "les membres d’une famille sont tous moralement solidaires", "considérez-moi comme solidaire avec vous dans cet engagement".

L’article assez court que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) consacre à solidaire ne diffère guère des articles des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en revanche, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension triomphante de solidaire au social, en exposant non pas un sens, mais en distinguant les trois sens que voici : "qui est lié à une ou plusieurs autres personnes par des intérêts communs, des responsabilités communes" ; "qui a conscience d’un devoir moral de soutien et d’assistance morale et matérielle à quelqu’un ou à un groupe dans le besoin ; qui met en acte cette aide, ce soutien" ; "qui est responsable de quelqu’un, eu égard aux actes ; qui se porte garant de quelqu’un et, par métonymie, d’un aspect de son comportement moral". Le sens de solidaire comprend le lien, le devoir, la responsabilité : toute la société est là. Les écrivains cités pour illustrer ces sens sont les prophètes de la nouvelle religion : l’inévitable Hugo ("vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent", 1851) ; Bourget, la vraie matrice de Sartre ("nous ne sommes pas seuls. C’est un fait. Nous naissons appartenant à un groupe, et l’instinct vital développé dans ce groupe exerce une pression sur nous. C’est un autre fait. Cette pression, je l’appelle le devoir. Être solidaire de la société, c’est, en toute première ligne, être solidaire de son père", 1926) ; Zola ("les démarches que faisait Mme Caroline (...) lui avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes responsabilités qui l’accablaient. Il allait être solidaire des moindres illégalités commises, jamais on n’admettrait qu’il en ignorât une seule, Saccard l’entraînait dans une déshonorante complicité", 1891).

Le triomphe sémantique de solidaire produit des dérivés, l’adverbe solidairement, qui a un sens juridique et évidemment un sens social ("ensemble avec une ou plusieurs autres personnes et en partageant les intérêts et les responsabilités"), et les très éloquents solidarisme (attesté en 1905) et solidariste (attesté en 1904). Solidarisme est un condensé et un concentré de nouvelle religion sociale : "philosophie et socio-politique, doctrine fondée sur le principe de la solidarité, en tant que devoir social, entre les hommes". Barrès (1910) vend la mèche dans un extrait qui illustre assez bien la substitution de la nouvelle religion sociale et solidaire à l’ancienne religion chrétienne : "dans l’esprit de l’instituteur, l’utilitarisme s’en alla rejoindre sur l’horizon le déisme, le kantisme, le solidarisme, toutes les morales que les savants et les hommes politiques lui avaient tour à tour expédiées de Paris pour remplacer sa morale traditionnelle". Quant à solidariste, adjectif et nom, il désigne, dans les discours de la philosophie et de la socio-politique, les partisans du solidarisme, comme l’attestent cet extrait du Traité de Sociologie de 1968 : "Smith, Comte, Sutherland, les solidaristes et Sorokin arrivaient à une morale altruiste".

Bienvenue à la nouvelle religion sociale et solidaire. Elle est partout chez elle.

 

 

 

20 juin 2007

Bravoure

 

Bravoure, braverie, bravade et autre bravitude  

 

 

 

En italien, bravura est attesté au sens de "bravade" et "arrogance" au XVe siècle ; puis au sens de "courage" et "audace" en 1541 ; ensuite au sens de "action de bravoure" (1543) ; enfin comme terme de musique dans aria di bravoura.

Il est passé en français en 1648 au sens de "vaillance" et de "courage"  (Scarron, Virgile travesti). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798 : "valeur éclatante" (exemples : "je sais qu’il a de la bravoure, il a fait paraître sa bravoure en mille occasions"). Par métonymie, il désigne aussi les actions qui témoignent d’une valeur éclatante ("il raconte ses bravoures à tout moment, il fatigue tout le monde du récit de ses bravoures", 1694, 1762, 1798). Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), se contente de répéter la définition des Académiciens : "valeur éclatante" et "suivant l’Académie, on le dit quelquefois, au pluriel, des actions de la valeur", ajoutant que "cela ne peut être bon que dans le style critique ou comique", comme si, dans le récit des bravoures, s’exprimait l’arrogance bravache.

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que le sens de bravoure, terme de musique, est défini : "il se dit au sens de ce qui est d’une exécution difficile, air de bravoure". En 1832-35, est-ce le souvenir des guerres napoléoniennes ?, la "valeur éclatante" qui définissait jusque-là la bravoure devient du "courage guerrier", de la "vaillance", ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré : "courage à la guerre". Le bravache n’est pas loin du brave, surtout si ce dernier est volubile et hâbleur. Tartarin avance derrière Matamore. Au pluriel, précise Littré, bravoures est employé "ironiquement" au sens "d’actions de valeur" - en fait, de pures fanfaronnades. Le "courage à la guerre" est mal porté, en nos temps de pacifisme. Ces emplois ironiques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94). "Par métonymie et par plaisanterie, en parlant d’une personne : le colonel Delmare, vieille bravoure en demi-solde" (1832). De la musique, bravoure s’étend à la littérature : "morceau de bravoure". C’est le "caractère d’une œuvre, d’un style particulièrement brillant". En littérature, comme en musique, le mot est souvent ironique : "air destiné seulement à mettre en valeur l’interprète" et "passage écrit ou parlé particulièrement brillant destiné à attirer l’attention ou à susciter l’enthousiasme".

 

Le Père jésuite Bouhours, dans ses Doutes sur la Langue française, pense que disculper et bravoure ont peut-être été introduits en français par Mazarin. Dans un ouvrage publié à Bruxelles en 1701, il est précisé que bravoure, "venu avec Mazarin", parut d’abord bizarre, et causa un grand désordre dans la république des lettres. On pourrait en dire de même de la bravitude, venue de Chine avec Mme Royal et dont le sens est hypothétique ou aléatoire, pour ne pas dire obscur.

Il a existé, dans la langue française, un nom braverie, dérivé du verbe braver, et non de l’adjectif brave. Ce nom est attesté en 1541 au sens de "bravade, défi" (exemples : "c’est une action plus de crainte que de braverie", Montaigne ; "refréner la braverie insolente de la jeunesse", Amyot) ; puis "ostentation" ; enfin "parure" ("ses habits, pompes et braveries"). Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) le définit ainsi : "le même que bravade, et aussi pomposité d’habits". Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il a le sens de "magnificence d’habits" (1694, 1762, 1798, 1832-35). "Les femmes aiment la braverie", disent les Académiciens, qui ajoutent : "il est bas" (1694) ; "il est du style familier" (1762), "il est du style familier, et il vieillit" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) conseille aux étrangers de "ne pas confondre braverie avec bravoure et bravade" : "le premier se dit de la magnificence en habits, mais il est bas. Le second signifie une valeur éclatante. Le troisième, action par laquelle on brave, on traite quelqu’un avec mépris et avec hauteur". Il ajoute que "autrefois, on disait braverie pour bravoure, et Scudéry reproche à Corneille que, dans le Cid, il n’est pas, jusqu’aux femmes, qui ne se piquent de braverie". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) y donne le sens de "toilette, beaux habits" et illustre ce sens par les extraits : "je tiens que la braverie, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles" (Molière), "une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie, voilà les États" (Mme de Sévigné), ajoutant "il vieillit". Littré précise que "l’on a dit aussi braveté dans le XVIe siècle".

Ce nom a tant vieilli qu’il n’est plus relevé dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième, en cours). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) le mentionnent comme vieux au sens de "beauté des habits" et "d’élégance vestimentaire", mais ils jugent qu’au sens de "bravoure ostentatoire", il n’est pas sorti de l’usage, comme l’atteste cette citation de Toulet : "toute cette braverie n’était que surface".

La bravitude de Mme Royal est-elle de la braverie ou "élégance vestimentaire" ou de la braverie ou "bravoure ostentatoire" ? Va savoir, Charles.

 

 

 

19 juin 2007

Apothéose

 

 

 

 

Emprunté au latin apotheosis, "déification", employé par l’écrivain chrétien Tertullien et emprunté au grec, le nom apothéose est attesté en 1581, comme terme d’histoire romaine, au sens de "déification des empereurs romains" ("la sotte superstition de l’apothéose").

C’est dans ce sens historique, propre à l’histoire romaine, que les auteurs de dictionnaires définissent le mot apothéose : "déification, cérémonie que faisaient les Romains idolâtres pour mettre leurs empereurs au nombre des Dieux" ("l’apothéose d’Auguste", "on trouve des médailles qui représentent des apothéoses", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). En 1762, les Académiciens notent que ce nom s’étend aussi aux héros de l’Antiquité : "il se dit aussi quelquefois de la réception fabuleuse des anciens héros parmi les Dieux" ("ainsi on dit l’apothéose d'Hercule, d’Énée"). C’est dans ces deux sens que le nom est défini dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "Antiquité, action de mettre au rang des dieux ; le fait pour un mortel d’être élevé au rang des dieux; l’apothéose de Romulus, d'Hercule sur le mont Œta" et "spécialement : déification après leur mort des empereurs romains ou de membres de leur famille, par décret du Sénat". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que le mot "ne se dit que des personnes" et qu’il est ridicule de le dire de la "valeur" d’une personne d’exception : "cela serait ridicule dans un discours profane et est encore plus déplacé dans un sermon". Il ajoute que, dans cet emploi, apothéose "est impropre et barbare".

Au XVIIe siècle, le mot se dit, "en mauvaise part", c’est-à-dire péjorativement, des "honneurs extraordinaires rendus à un homme"  (Malebranche, "tel n’aurait pas fait l’apothéose de son auteur, s’il ne s’était imaginé comme enveloppé dans la même gloire"). Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798, puis 1832-35, 1932-35 et neuvième édition en cours) : "apothéose se dit aussi par hyperbole des honneurs extraordinaires rendus à un homme que l’opinion générale et l’enthousiasme public élèvent au-dessus de l’humanité".

A partir de là, ce mot, réservé au domaine de la religion, s’étend au social. Il est vrai que cette extension coïncide avec la lente substitution de la religion sociale et humanitaire, toute immanente, à la religion chrétienne. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), note l’extension d’apothéose aux "honneurs et éloges extraordinaires dispensés par l'opinion publique", ce qu’illustre un exemple (non ironique) tiré de Voltaire, dans une lettre à l’impératrice Catherine de Russie, un des parangons alors, avec Frédéric de Prusse, du despotisme éclairé : "les sages feront votre apothéose de votre vivant". L’apothéose est distincte de la déification : "donner l’apothéose, c’est mettre au rang des dieux ; déifier, c’est transformer en dieu. On donnait l’apothéose aux héros et aux rois, aux empereurs, en les agrégeant aux êtres célestes ; c’était une divinité de plus. On déifie en attribuant un pouvoir divin, une nature divine à ce qui n’a rien de tel. Quand la crainte ou l’espérance déifiaient les objets naturels, elles n’en faisaient pas l’apothéose", écrit Littré.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) reprennent la définition sociale, et dépourvue d’ironie, de Littré : "honneurs exceptionnels décernés à une personne de son vivant", mais les extraits cités attestent que les écrivains se défient de ce sens hyperbolique, comme Chateaubriand ("jamais je n’encouragerai personne à entrer dans la carrière des lettres (...) les réputations éphémères meurent du soir au matin ; grand homme la veille, on est un sot le lendemain, et tandis qu’une gazette fait votre apothéose, une autre gazette, à la même heure, vous traîne aux gémonies", 1848) ou Léautaud ("une chose bien curieuse en ce moment, c'est l’apothéose de Paul Valéry, sacré grand poète", 1910-1921) ou Baudelaire ("par suite de l’infaillible logique de la nature, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent irrésistiblement sous la plume du poète quand il a à décrire (...) un mélange de gloire et de lumière", 1867).

 

Le sens social "honneur extraordinaire rendu à un homme, mort ou vivant, que l’opinion élève au-dessus du commun des mortels" connaît un si vif succès qu’il se met à désigner les petites souris que l’opinion transforme en hautes montagnes : "moment de grande réussite, de plein épanouissement", écrivent les Académiciens dans l’édition en cours de leur Dictionnaire : "l’apothéose de sa carrière, de son intelligence, de la saison théâtrale", et spécialement "la partie finale et la plus brillante d’une représentation, d’une manifestation artistique - ballet, revue, feu d’artifice".

A la différence de Littré et des Académiciens, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) sont les seuls à noter l’emploi d’apothéose dans la religion catholique au sens de "ascension et glorification posthume des saints". Désormais, dans le Modernistan, les seuls saints qui aient droit à une apothéose sont les hommes du social triomphant ou même les mondains ou les mondaines, comme l’atteste cet exemple tiré de Proust : "Odette, on vous dit bonjour, faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s’amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter".

Ce que raconte apothéose, c’est l’apothéose du social.

 

18 juin 2007

Corruption

 

 

 

 

 

En latin, corruptio, auquel est emprunté corruption (attesté au début du XIIe siècle), est traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par "altération" (d’une substance, le fait de se gâter, de se détériorer, de se corrompre) et par "séduction, tentative de débauchage". Les sens du mot français sont plus riches : c’est "altération de ce qui est honnête dans l’âme" (début du XIIe siècle) ; "action de corrompre une substance et résultat de cette action" et "altération d’un récit, d’un fait" (fin du XIIe siècle).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le premier sens relevé est "altération dans les qualités principales, dans la substance d’une chose qui se gâte" (exemples : "la corruption de la viande, de l’air, du sang, des humeurs"). Les Académiciens précisent que, entendu dans ce sens et employé dans le "dogmatique" (id est dans un discours savant : dans l’édition de 1762, les Académiciens remplacent dogmatique par didactique), le mot se dit aussi de "l’altération qui arrive dans un corps physique pour la génération et la production d’un autre". L’exemple "les philosophes disent que la corruption d’une chose est la génération d’une autre" est éclairé par cet autre exemple "l’épi ne se forme que par la corruption du grain" : il faut qu’une substance meure (se corrompe) pour qu’une autre se forme, naisse, soit générée.

Le deuxième sens est le sens figuré : "il se dit de toute dépravation dans les mœurs, et principalement de celle qui regarde la justice, la fidélité, la pudicité". Exemples : "la corruption des mœurs, du siècle, de la jeunesse, du cœur de l’homme" et ce bel exemple conforme à la théologie chrétienne : "le péché a laissé un fond de corruption dans toute la nature humaine".

Le troisième sens est celui qui est attesté à la fin du XIIe siècle et que le latin ignorait. Corruption "se dit aussi des changements vicieux qui se trouvent dans le texte, dans un passage d’un livre".

L’article des quatrième, cinquième, sixième, huitième, neuvième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, en cours) reprend les trois sens exposés en 1694, avec de légers enrichissements. Ainsi, à propos du premier sens (altération dans la substance d’une chose), il est fait allusion à la thèse de la "génération spontanée", dont Pasteur a démontré l'inanité : "on a cru que les vers s’engendraient de corruption".

 

A compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens citent, comme exemples de corruption au sens de "dépravation dans les mœurs", la corruption électorale et la corruption de la justice, laquelle, depuis la Révolution, n’est plus indépendante du pouvoir exécutif, mais affaire de fonctionnaires nommés par le pouvoir politique : "employer la corruption pour obtenir des suffrages" et "ce juge est soupçonné de corruption". Chez Littré (Dictionnaire de la Langue française), la corruption n’est plus une réalité abstraite, dont il est facile de s’indigner : elle devient concrète. Ce n’est plus une dépravation, ce sont des moyens, des actes, des faits, qui sont des délits quand ils sont commis par des fonctionnaires. Littré ne cite pas d’exemple de corruption politique, soit que, à son époque, il n’y en ait pas eu d’avéré, soit que, par pruderie, il ait préféré ne pas y faire allusion. Seuls les juges et les fonctionnaires sont susceptibles de se laisser corrompre ou de corrompre autrui : "au sens actif, moyen qu’on emploie pour gagner quelqu’un et le déterminer à agir contre son devoir et la justice" et "au sens passif : ce juge est soupçonné de corruption, d’avoir été corrompu ". C’est aussi un terme de droit qui désigne le "crime du fonctionnaire qui trafique de son autorité et le crime de ceux qui cherchent à le corrompre". Dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, les Académiciens illustrent le sens concret de "moyens que l’on emploie pour détourner quelqu’un de son devoir, pour l’engager à faire quelque chose contre l’honneur, contre sa conscience" par les exemples "employer la corruption pour obtenir des suffrages, corruption électorale, moyens de corruption, tentative de corruption, corruption des témoins, le rapporteur du projet a été soupçonné de corruption". Les auteurs du Trésor de la Langue française atténuent la corruption en la limitant à une "faute" passive commise par "celui qui se laisse détourner de son devoir par des dons, des promesses ou la persuasion". Exemples : "la corruption parlementaire, la corruption de la presse, un député convaincu de corruption", "montrer la corruption des classes dirigeantes" (Green, Journal, 1944). Dans le droit, sont recensés les délits de corruption électorale, de corruption d’employés, de corruption de fonctionnaires.

La France qui a un régime républicain s’est pourvue d’institutions à peu près démocratiques. On comprend que les auteurs de dictionnaires, tous attachés à la République et à la démocratie, aient éprouvé quelque scrupule à mettre en évidence, dans les définitions ou dans les exemples, les formes mafieuses de corruption avérées dans la vie politique (détournement d’argent public, financement des campagnes électorales par de l’argent public volé ou détourné, racket des sociétés nationalisées pour servir aux objectifs des partis au pouvoir ou des notables en place, etc.), sinon sous la forme bénigne de promesses excessives, chacun sachant que les promesses n’engagent que les gogos qui les gobent. Ainsi, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire, n’évoquent nulle part le système de financement pour parvenir au pouvoir et pour y rester ; ils ne citent que des exemples bénins ou individuels de corruption : "le fait de détourner une personne de son devoir, de la soudoyer, de la suborner". La "corruption active de fonctionnaire" est un "délit consistant à solliciter d’un fonctionnaire un acte contraire à son devoir", mais il n’est fait aucune allusion à l’utilisation que font des fonctionnaires de leur position ou de leur influence ou de leurs crédits pour servir des intérêts autres que publics. La "corruption électorale" est une "pratique consistant à acheter les suffrages". Le détournement d’argent public pour financer un parti n’est même pas mentionné.

Dans les dictionnaires, il est relevé des formes de corruption qui paraissent hors de notre temps. Ainsi, chez Littré, le sens figuré de "dépravation" est illustré par cet exemple "la corruption des mœurs du siècle", qu’aucun citoyen n’oserait employer pour décrire les mœurs actuelles. Les extraits d’écrivains classiques que reproduit Littré seraient de nos jours intempestifs, que ce soit ceux de Bossuet ("sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infidèles qui restent et dans le sein même du christianisme, nous ne connaîtrions pas assez la corruption profonde de notre nature ni l’abîme d’où Jésus-Christ nous a tirés"), de Malebranche ("la corruption du cœur consiste dans l’opposition à l’ordre" : aujourd’hui, on dirait qu’elle est dans la soumission à l’ordre), de Montesquieu ("il y a deux genres de corruption : l’un, lorsque le peuple n’observe point les lois ; l’autre, lorsqu’il est corrompu par les lois"), de Fléchier ("les péchés mêmes des grands deviennent les modes des peuples, et la corruption de la cour s’établit comme politesse dans les provinces"), de Molière (préface du Tartuffe, "les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes"). La seule lecture de ces extraits traitant de ce qu’était la corruption jadis, aujourd’hui effacée, suffit à montrer que nous vivons dans une ère nouvelle.

 

 

17 juin 2007

Habitus

 

 

 

 

 

Voilà un mot excellemment latin qui fait fureur chez les Modernes. En latin le nom habitus a pour sens, selon F. Gaffiot (Dictionnaire latin français), "aspect extérieur, conformation physique" (traits du visage, aspect extérieur d’une vierge, attitude du corps, embonpoint) ; "mise, tenue" (tenue du triomphateur, du berger, vêtement) ; "au figuré, manière d’être, état" (situation de fortune, constitution, dispositions d’esprit) ; "en philosophie, manière d’être acquise, disposition physique ou morale qui ne se dément pas". Entendu dans ce dernier sens, habitus traduit le mot grec hexis, qu’Aristote entend comme une vertu morale.

 

En français, il est attesté pour la première fois en 1586 dans un Traité de médecine sur la peste et la coqueluche. Le mot n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), non plus que par Nicot, Furetière, d’Alembert et Diderot, Féraud. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rapproche de habit ce "terme d’histoire naturelle" (comme dans l’ancienne attestation de 1586), qui signifie "aspect extérieur, ensemble des particularités relatives à la manière d’être des corps naturels et particulièrement des plantes". L’habitus est aux plantes ou aux "corps naturels" ce que les vêtements ou habits sont aux humains. En latin, habitus a l’un de ces sens.

L’article consacré à habitus dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est bref : le sens qui y est donné est un mixte du premier et du troisième sens de habitus en latin, "manière d’être" (au figuré) et "aspect général"  (d’une personne ou d’une chose), dont l’emploi en médecine, "apparence générale du corps considérée comme le reflet de l’état de santé ou de maladie d’un individu", n’est que l’extension. Les extraits qui l’illustrent sont de Léon Daudet (1935) : "José fit remarquer toutefois que l’habitus extérieur de celui qui médite, va commettre, ou a commis un crime peut ne rien refléter de l’état intérieur" (habitus signifie "aspect extérieur") et de Claudel (1910) : "comme si un vêtement, une qualité physique et innée, une supériorité spirituelle et acquise étaient des choses équivalentes et dont la disparition laisse également le support intact ! C’est confondre l’habit et l’habitus, l’enveloppe extérieure et des qualités qui sont le produit même de l’être et qui lui tiennent par des liens essentiels et intimes" : habitus ne signifie pas seulement "manière d’être", il est une valeur morale. Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, distinguent deux emplois : en médecine ("aspect général du corps, qui révèle l’état de santé d’un sujet") et en philosophie : "disposition à avoir tel comportement, telle manière d’être" (exemple : "un habitus vertueux").

Ce mot désigne aussi une notion chère à quelques philosophes : à Aristote (l’habitus ou, en grec, hexis, est une vertu morale) ; à Platon (la connaissance ne peut pas être passagère : c’est un habitus) ; à Thomas d’Aquin (l’habitus est la perfection à laquelle aspire le croyant).

Au XXe siècle, la notion, jadis philosophique, devient sociologique ; elle tenait de la connaissance, elle verse dans l’idéologie. La grand prêtre de l’habitus est Bourdieu, le seul idéologue qui est à lui-même son propre Dieu. Il est le prêtre de soi. Le sujet social accumule les expériences, les assimile, s’en nourrit. Ce qui en reste devient son habitus, grâce auquel il est en mesure "d’interpréter" le social. Ce qui était vertu morale chez Aristote se mue en expérience sociale chez Bourdieu. C’est en multipliant les expériences de vie sociale que le sujet social comprend les règles de la vie sociale. La notion tourne en rond, mais Bourdieu y tient comme Marx à l’accumulation du capital. L’habitus est une accumulation de capital social – mais différente suivant que le sujet social est un dominant ou un dominé. C’est qu’il faut préserver la pureté de l’idéologie. "Il n’y a pas deux histoires individuelles identiques, écrit Bourdieu ; il n’y a pas deux habitus identiques, bien qu’il y ait des classes d’expériences, donc des classes d’habitus : les habitus de classe" (in Questions de sociologie). Ou encore, dans Le Sens pratique, ce joyau : "l’hexis corporel est la mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser". Autrement dit, le sujet social se tient, parle, marche, sent et pense en fonction de la classe à laquelle il est assigné à résidence. Bourdieu ne pense pas, il classe : c’est le grand classeur. On peut se dispenser de lire la bourdieuserie ou, mieux, la bourdallahie, sauf si on a envie de rigoler de la Bêtise moderne.

 

 

 

Toutes les notes