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02 juillet 2007

Bourgeois (suite)

 

Bourgeois (sens modernes de ce mot)

 

 

 

Dans la langue française classique, le nom et adjectif bourgeois ne désignait pas ou ne qualifiait pas seulement les citoyens d’une ville. Il avait d’autres sens, parfois méprisants, parfois partiaux, qui expliquent aussi que ce mot ait pris, dans la langue moderne, des sens péjoratifs. Au XIVe siècle déjà, un auteur écrit : "comme le bourgeois veille pour acquérir richesses à lui et à ses enfants, le chevalier et le noble veillent pour acquérir prix (valeur) et louange au monde".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il est donné à bourgeois un sens politique en relation avec la division de la société en trois ordres : "bourgeois signifie aussi une personne du tiers-état" ("les bourgeois ont leurs privilèges, aussi bien que les ecclésiastiques et la noblesse"), et un sens social : "bourgeois veut dire encore un homme qui n’est pas de la Cour" ("cela sent bien son bourgeois" ; "en ce sens, il est le plus souvent adjectif : une manière bourgeoise, une conversation bourgeoise, il a l’air bourgeois"). Il n’y a pas que les aristocrates qui méprisent les bourgeois ; les ouvriers aussi : "ils appellent le bourgeois les personnes pour qui ils travaillent, soit qu’elles soient de la Cour ou de la Ville" (exemples : "il faut servir le bourgeois, il ne faut pas tromper le bourgeois").

Ces oppositions sont reprises et, parfois, amplifiées dans les éditions suivantes : en 1762, entre les ouvriers et les personnes qui les emploient (le bourgeois) ; entre les roturiers et les gentilshommes ("bourgeois se dit aussi pour roturier, et par opposition à gentilhomme"), emploi qui est souvent méprisant : "bourgeois se dit aussi par mépris pour reprocher à un homme, ou qu’il n’est pas gentilhomme, ou qu’il n’a nul usage des manières du monde" (exemples : "ce n’est qu’un bourgeois, cela sent bien son bourgeois"). Dans l’édition de 1762, les emplois de l’adjectif sont distingués suivant qu’ils sont "en bien et en mal". En bien, ce sont caution bourgeoise ("caution solvable, et facile à discuter") ; ordinaire bourgeois, soupe bourgeoise ("un bon ordinaire, une bonne soupe") ; vin bourgeois ("vin non frelaté, et qu’on a dans sa cave, par opposition au vin de cabaret"). En mal, ce sont air bourgeois, mine bourgeoise, manières bourgeoises ("mauvais air, mine basse, manières différentes de celles du monde").

Il semble qu’au XVIIIe siècle, le sens social de bourgeois prédomine sur les autres sens, comme l’atteste Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "bourgeois annonce l’état mitoyen entre la noblesse et le paysan", comme si le tiers-état était en train de se scinder en deux états, ou classes comme on dit parfois, suivant que leurs membres habitent la ville ou la campagne. Il confirme que l’adjectif bourgeois est pris "ordinairement en mauvaise part et se dit par mépris".

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est noté que "dans les différents métiers, les garçons appellent leur bourgeois le maître chez lequel ils travaillent" : c’est la préfiguration de l’opposition entre patrons et employés et du sens marxiste que bourgeois prend au XIXe siècle. L’ancien régime a beau avoir disparu, la langue en conserve des traces : "bourgeois se dit aussi pour roturier, et par opposition à gentilhomme" et "il se dit aussi par mépris pour reprocher à un homme, ou qu’il n’est pas gentilhomme, ou qu’il n’a nul usage du grand monde". La Révolution n’a pas eu d’effet sur les mentalités. Le mépris pour les états jugés, à tort, inférieurs perdure, comme on l’a observé en URSS et en Chine, où les nouvelles classes dirigeantes ont continué à mépris les classes, dites basses, moujiks ou paysans. Dans la sixième édition (1832-35), le sens social est encore plus nettement exprimé : "bourgeois se dit, parmi les ouvriers, des personnes pour lesquelles ils travaillent, quelle que soit leur qualité" (exemples : "il ne faut pas tromper le bourgeois, travailler chez les bourgeois"), tandis qu’une nouvelle opposition apparaît : "bourgeois se dit aussi par opposition à noble ou à militaire" ("les militaires et les bourgeois") et que les emplois de d’adjectif bourgeois s’étendent à la comédie (comédie bourgeoise : "représentation d’une ou de plusieurs pièces de théâtre, donnée par des personnes qui ne jouent la comédie que pour leur amusement"), à la cuisine ("cuisine bourgeoise, cuisine bonne et simple"), à la maison ("maison bourgeoise, maison simple et propre, sans luxe ni recherche : on le dit aussi d’une maison quelconque par opposition aux hôtels, aux maisons garnies"), aux vêtements ("habit bourgeois se dit par opposition à l’uniforme militaire et aux costumes des différents états ; l’habit bourgeois ne sied pas aussi bien à cet officier que son uniforme ; les juges ne mettent la robe qu’au palais, ils vont dans la société en habit bourgeois"). Littré (Dictionnaire de La langue française, 1863-77) récapitule les emplois sociaux de bourgeois : "personne appartenant à la classe moyenne d’une ville", "patron ou maître chez lequel un ouvrier travaille", "se dit par opposition à noble, à militaire", "par dénigrement, homme sans distinction" et "bourgeois considéré à différents points de vue : le bourgeois du troupier, c’est tout ce qui ne porte pas l’uniforme ; le bourgeois du campagnard, c’est l’habitant des villes qui porte un habit ; l’ouvrier qui habite la ville n "en connaît qu’un : le bourgeois de l’atelier, c’est son bourgeois à lui, ou, si vous l’aimez mieux, son maître, son patron".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens social est amplifié par rapport aux éditions antérieures : "bourgeois se dit aussi, par opposition à ouvrier, d’un homme qui ne travaille pas de ses mains, ou encore d’un homme qui, ayant acquis une certaine aisance, a cessé de travailler". Le mot est défini "par opposition à ouvrier". Ce qui est déterminant, c’est le travail : ou bien le bourgeois fait travailler les autres, ou bien il vit de ses rentes. Ce qui disparaît, c’est l’opposition entre les bourgeois et les gentilshommes, comme si la Révolution de 1789 commençait à produire ses effets dans la langue plus d’un siècle après qu’elle a eu lieu. En revanche, cette ancienne opposition a été remplacée par une opposition nouvelle : "les artistes, depuis l’époque romantique, emploient ce mot pour désigner quelqu’un qui est peu versé dans les arts et qu’ils accusent d’avoir le goût vulgaire", comme si les artistes avaient pris la place, dans la hiérarchie sociale, de l’aristocratie défunte ou comme si l’aristocratie avait ressuscité dans un avatar artiste.

Presque tous les emplois modernes de bourgeois, relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94), sont péjoratifs. Certes, la définition usuelle de ce mot est à peu près neutre : "personne appartenant à la classe moyenne et dirigeante, n’exerçant aucun métier manuel et jouissant d’une situation aisée, par opposition au monde ouvrier ou paysan". Les exemples sont moins neutres : "grand, gros bourgeois", "Vichy est peuplé de Rouennais et d’une quantité de bourgeois ignobles" (Flaubert, 1863), "l’ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères, c’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89, si goulûment qu’ils ne lui laissaient même pas le fond des plats à torcher" (Zola, 1885), "cette affreuse petite bourgeoise empâtée" (Montherlant). Le sens péjoratif est clairement exposé : "le bourgeois considéré dans son caractère, sa conduite, etc., personne soucieuse de sa tranquillité et de son bien-être, dépourvue de grandeur d’âme et d’ouverture d’esprit". Les exemples sont : "bourgeois étroits, précautionneux, trembleurs", "le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris", (Stendhal, 1826), "le bourgeois est avare, la bourgeoisie est prude" (Hugo, 1862), ou encore les expressions effaroucher, épouvanter, épater le(s) bourgeois, traiter quelqu’un de bourgeois. Dans le "domaine esthétique", c’est une "personne à l’esprit terre-à-terre, qui n’entend rien ou peu aux choses de l’art". Les exemples sont : "aux yeux des bourgeois la caricature fait beauté" (Stendhal, 1839) et "dans tout homme qui tient une plume (...) le bourgeois voit un inutile" (Vallès, 1865). Les temps ont bien changé. Aujourd’hui, les bourgeois sont bohèmes : les bobos ne jurent plus que par l’art, la subversion, ce qui dérange, l’anticonformisme, la révolution (de salon), etc. à la condition que leurs biens ne soient pas menacés. Quand il est adjectif, bourgeois classe : "qui est relatif, qui est propre aux bourgeois ; qui est typique de la classe des bourgeois". C’est la classe ou la société qui sont bourgeoises ou encore : "l’horreur des bourgeois est bourgeoise"  (Renard, 1889) ; "l’athéisme est un produit de la décadence bourgeoise" (Maritain, 1936) ; "grand-père m’avait élevé dans le respect de la démocratie bourgeoise", écrit Sartre en 1964 (il aurait mieux fait de rester fidèle à ce que son grand-père lui avait enseigné) ; "l’énormité du risque n’empêchera sûrement pas la société bourgeoise de faire encore la guerre. Et la guerre nous délivrera de la société bourgeoise" (Duhamel, 1934 ; le Pasquier qui annone cela ajoute : "il n’y aura de paix que dans l’ordre socialiste" : ce gogo est un bobo en herbe). L’emploi substantivé de l’adjectif dans du dernier bourgeois, au sens de "très vulgaire", concentre tout le mépris que les franchouillards vouent aux bourgeois.

 

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