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05 juillet 2007

Solidarité

 

 

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solidaire, solidarité (qualifié de savant, parce que la forme régulière de ce nom aurait dû être solidaireté), est attesté en 1693 : c’est un terme de droit employé dans un "arrêt (une décision) de justice", reproduit dans le Recueil général des anciennes lois françaises, et qui a le sens de "ce qui unit les personnes tenues par une obligation solidaire". Il est enregistré dans les dictionnaires à la fin du XVIIIe s : en 1788 dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud et en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Féraud note que solidarité remplace solidité : "solidarité, qualité qui rend solidaire ; on dit ordinairement solidité en ce sens : ce contrat porte solidité" ; de même en 1798, les Académiciens : "terme de pratique, qualité de solidaire ; je ne veux point partager la solidarité avec cet homme" et ils ajoutent : "voyez plus bas solidité", lequel est défini ainsi dans la cinquième édition : "solidité, ou solidarité, signifie, en termes de pratique, engagement par lequel plusieurs personnes s’obligent les unes pour les autres, et chacune pour toutes, s’il est nécessaire"  (exemples : "ce contrat, cette obligation porte solidité ; quand une ville, un bourg, une communauté sont obligés, la solidité tombe sur chacun des habitants"). Les Académiciens  ajoutent : "on dit communément solidarité". De fait, dans l’édition suivante, celle de 1832-35, ils avalisent le remplacement de solidité par solidarité, comme terme de droit : "solidité s’est dit autrefois figurément, en jurisprudence, pour solidarité". Autrefois, c’était à peine trente-cinq ans auparavant. Pour nous, ce serait les années 1970, qui semblent si proches. Les esprits, alors, concevaient la Révolution comme une rupture profonde et brutale dans la continuité temporelle et tout ce qui avait cours avant 1789 ou même en 1798 était renvoyé à un monde révolu ou disparu. Aujourd’hui, pour les historiens dignes de ce nom (Furet par exemple), la Révolution n’a fait que continuer la centralisation de la France commencée sous Richelieu et poursuivie par Colbert.

Féraud défend la substitution de solidarité à solidité : "il serait à souhaiter que l’usage préférât solidarité pour prévenir l’équivoque ; car la solidité d’un débiteur et sa solidarité sont deux choses fort différentes. Un débiteur solide est celui qui est en état de payer ; un débiteur solidaire est celui qui est obligé de payer pour ses coobligés, quand ceux-ci ne payent pas". Alors, la substitution n’était pas acquise : "Desgrouais (1703-66, professeur parisien originaire de Toulouse et auteur d’un ouvrage intitulé Les gasconismes corrigés et publié en 1766) traite solidarité de gasconisme. Je serais bien plus tenté de traiter solidité de barbarisme, reçu, à la vérité, en termes de pratique, où il y a déjà tant de termes barbares. Solidarité n’est pas dans les dictionnaires. J’avoue que l’usage ne l’admet pas. Je souhaite seulement qu’il l’adopte". Féraud va rapidement être exaucé, et bien au-delà de ce qu’il souhaitait.

En effet, dans le courant du XVIIIe siècle, solidarité, terme de droit, s’enrichit (ou s’appauvrit ?) d’un sens social ("rapport de dépendance réciproque entre des personnes") et d’un sens descriptif, amorce d’un emploi de solidarité dans les sciences : "rapport d’interdépendance entre les choses".

Le sens social est décrit par les Académiciens dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) : "il se dit quelquefois, dans le langage ordinaire, de la responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes" (exemples : "la solidarité qui nous lie, je ne veux point qu’il y ait de solidarité entre cet homme et moi"). Le recours dans la définition à l’adjectif mutuelle qualifiant responsabilité atteste que le nom solidarité a basculé du droit dans le social. C’est ce sens-là qu’expose Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "dans le langage ordinaire, responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes". Il n’y a qu’un exemple : "la solidarité qui nous lie", comme si l’emploi de solidarité dans ce sens social et moderne était balbutiant alors. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les deux sens modernes sont exposés : l’un relatif aux personnes, donc social ("il se dit dans le langage courant de la responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes"), l’autre aux choses, donc scientifique : "il se dit aussi, au figuré, de la dépendance réciproque des idées, des sciences, des choses ou des êtres tellement liés les uns aux autres que ce qui arrive à l’un a des répercussions sur les autres". Les Académiciens citent deux exemples qui montrent que le sens moderne de solidarité est établi dans la langue et que la nouvelle religion, solidaire et sociale, est bien acclimatée en France. Ces exemples éloquents sont "devoir de solidarité" et "morale de la solidarité".

L’article qui est consacré au nom solidarité dans le plus moderne de nos dictionnaires, le Trésor de la Langue française (1972-94), est un péan à la solidarité. A propos de personnes physiques ou morales, c’est la "dépendance mutuelle entre les êtres humains, existant à l’état naturel et due au besoin qu’ils ont les uns des autres". La responsabilité (in Dictionnaire de l’Académie et chez Littré) est transformée en dépendance. La responsabilité est digne : elle suppose un sujet qui sait ce qu’il fait quand il agit et qui peut répondre de ses actes. La dépendance transforme le sujet en grain de sable agrégé au grand tout social. Cette dépendance existerait même à "l’état naturel". Le nom solidarité a été fabriqué à la fin du XVIIe siècle, il a été employé dans un sens social un siècle plus tard. Malgré cela, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, ce qu’il désigne, à savoir la dépendance mutuelle, tiendrait à un hypothétique "état naturel" et aurait eu une existence (pure conjecture), avant même que l’homme soit homme et avant même qu’il ait fait société avec ses semblables ! La lexicographie n’est plus une science, elle se fait la servante de la dogmatique religieuse.

Les exemples qui illustrent solidarité sont "solidarité de fait, humaine, mutuelle, naturelle, des hommes, avec les hommes, des âmes, dans le mal, étroite, profonde, réciproque ; lien, sentiment de solidarité". Il en est deux qui dévoilent le lien de la solidarité à la nouvelle religion : "des âmes privilégiées ont surgi qui se sentaient apparentées à toutes les âmes et qui, au lieu de rester dans les limites du groupe et de s’en tenir à la solidarité établie par la nature, se portaient vers l’humanité en général dans un élan d’amour" (Bergson, 1932) et "qu’on le sente ou non, qu’on le veuille ou non, une solidarité universelle unit tous les gestes et toutes les images des hommes, non seulement dans l’espace, mais aussi et surtout dans le temps" (Elie Faure, 1927). Diantre, quel charabia religieux !

Les auteurs de ce dictionnaire ne s’en tiennent pas à cette seule définition religieuse. La solidarité est aussi la "responsabilité mutuelle qui s’établit entre les membres d’un groupe social". Les exemples renchérissent dans le social. La solidarité est étroite ou profonde, il existe un sens, un sentiment, un esprit de solidarité, de sorte que les hommes dans le besoin peuvent "faire appel à la solidarité de quelqu’un ou d’un groupe". Un extrait du très radical et anticlérical Anatole France fait de ce trait de la nouvelle religion sociale et solidaire un travers noir des prêtres : "Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire réussir, et donnera de l’argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était, en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d’un seul d’entre eux les engageaient tous" (L’île aux pingouins, 1908). La sociologie s’est emparée, bien entendu, de la solidarité : elle est de classe ou de race. Chez Durkheim, elle est même mécanique, ce qui est dans l’ordre des choses pour une dépendance mutuelle : "le lien de solidarité sociale auquel correspond le droit répressif est celui dont la rupture constitue le crime". Elle est aussi organique : "caractère des sociétés où la division du travail a diversifié les tâches et les a rendues interdépendantes", comme chez cet un autre sociologue : "si primitivement le passage de l’être à la représentation, de la solidarité mécanique à la solidarité organique indiquait la mutation de la transcendance sociologique en l’immanence psychologique, désormais l’interprétation inverse se dessine" (1949). La solidarité étant la société par excellence, ce nom désigne par métonymie un "groupe social solidaire" (double pléonasme) : "une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore" (Renan, 1882).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ne se contentent pas de constater que la solidarité est un fait de société ; ils en font une injonction : "devoir moral, résultant de la prise de conscience de l’interdépendance sociale étroite existant entre les hommes ou dans des groupes humains, et qui incite les hommes à s’unir, à se porter entraide et assistance réciproque et à coopérer entre eux, en tant que membres d’un même corps social". Etendu à tout, le nom solidarité est un synonyme de fraternité. C’est aussi un "acte concret qui met en application ce devoir moral" qui s’étend au "domaine humanitaire". La solidarité est professionnelle ou régionale ; il existe des caisses et des élans de solidarité. Elle est aussi dans le domaine socio-économique, dans le droit ("fonds national de solidarité, fonds budgétaire de l’État, créé en 1956 et qui verse une allocation aux personnes âgées dont le montant de ressources est inférieur au minimum vieillesse"), dans le droit du travail ("contrat de solidarité"), dans la fiscalité ("impôt de solidarité").

La solidarité ne s’arrête pas au social. Elle touche aussi les choses : c’est la "dépendance très étroite ou rapport de causalité", comme chez Comte : "cette intime solidarité naturelle entre le génie propre de la vraie philosophie et le simple bon sens universel montre l’origine spontanée de l’esprit positif" (1844). De là, la solidarité s’incruste dans la science ou dans les discours prétendument scientifiques : c'est la "dépendance réciproque très étroite", comme chez Hugo : "c’est cette dispersion qui fait la solidarité des vents et l’unité de l’atmosphère. Une molécule déplacée déplace l'autre. Tout le vent remue ensemble" (Hugo, 1866). Le mot apparaît en linguistique ("rencontre entre deux unités, telle que la présence de l’une oblige celle de l’autre, par exemple père / fils"), en mécanique ("caractère solidaire de deux organes, de deux pièces de mécanisme"), en physiologie et en biologie ("relation existant entre deux actes organiques essentiellement différents, mais se produisant sous l’influence d’une même cause").

Sciences et social étant les deux mamelles de la religion moderne, il est dans l’ordre des choses que solidarité, mot du social et de la science (sociale, évidemment) en devienne la clef ou le mot de passe ou, pour parler comme dans les vieux contes, le sésame ouvre-toi.

 

 

Commentaires

Monsieur,
je serais heureux de vous inviter à la soirée de lancement de la communauté des lecteurs de Maurice G Dantec.
Contactez-moi ici : festivushunter@babylonbabies.org

Écrit par : Festivus festivus hunter | 06 juillet 2007

Arouet et Panthéon ne pourraient-ils faire qu'un ?

Écrit par : Léonidas | 08 juillet 2007

Tu veux dire un JANUS à double tête ?

- Ou un SCHIZOIDE ?

Écrit par : le comte vert | 09 juillet 2007

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