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14 juillet 2007

Tripot

 

 

 

 

Dérivé de l’ancien verbe triper ou treper (dont dérive trépigner), au sens de "sauter" et de "danser", tripot est attesté à la fin du XIIe siècle dans deux sens qui sont sortis plus tard de l'usage : "acte amoureux" et "action de tripoter ou d’intriguer". Le sens qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions, apparaît au milieu du XVe siècle chez Villon (Grand Testament) : "s’il sut jouer en un tripot". Tripot désigne un "lieu entouré de murs, aménagé pour jouer au jeu de la paume" (cf. la note consacrée à "paume, jeu de la paume, jeu de paume") : c’était donc un terrain fermé ou un court couvert, comme on dit au tennis, où les jeunes gens d’alors jouaient à la courte paume.

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1832-35 : "jeu de paume, lieu pavé de pierre ou de carreau, et entouré de murailles, dans lequel l’on joue à la courte paume" (exemples : "tripot couvert, découvert, balle de tripot, le maître du tripot"). En 1762, les Académiciens notent que ce nom est concurrencé par jeu de paume : "en ce sens, on dit plus ordinairement jeu de paume" (1762, 1798) et en 1832-35 : "il est vieux ; on dit maintenant jeu de paume". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), remarque que le mot, au sens de "jeu de paume"  ("tripot couvert ou découvert, le maître du tripot"), "est bas : on dit jeu de paume". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) fait une remarque identique : "terme vieilli ; on dit maintenant jeu de paume"  ("lieu pavé ou carrelé et entouré de murailles dans lequel on joue à la courte paume"). Deux vers du Virgile travesti de Scarron sont cités : "Là l’on bâtit une taverne, Et là l’on bâtit un tripot". Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent encore ce sens, qu’ils mentionnent comme vieux, "lieu couvert où se pratiquait le jeu de courte paume" (pour "jeu de la courte paume"), sans doute parce qu’ils en ont relevé une attestation chez Sainte-Beuve en 1828 : "nourri dans la pleine jovialité des mœurs bourgeoises, élevé, pour ainsi dire, dans le jeu de paume et le tripot de son père, qui aimait fort la table et le plaisir, (le poète) Mathurin Régnier prit de bonne heure les habitudes de débauche et de moquerie, de licence morale et satirique".

En 1670, Mme de Sévigné emploie l’expression dans son tripot au sens figuré de "dans son domaine, sur un sujet où il excelle" ("le Père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries ; nous nous trompions dans la pensée qu’il ne jouerait bien que dans son tripot ; il passe infiniment tout ce que nous avons ouï"), emploi que les auteurs de dictionnaires, jusqu’à Littré, relèvent tous : "on dit figurément qu’un homme est dans son tripot, pour dire qu’il est dans un lieu où il a de l’avantage pour la chose dont il s’agit, qu’il excelle dans les matières dont il est question" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762 ; exemples : "quand il parle devant une telle compagnie, il est dans son tripot ; quand on le met sur ces questions-là, il est dans son tripot") et les Académiciens ajoutent : "on dit, à peu prés dans les mêmes sens, attaquer, gagner, battre un homme dans son tripot, le tirer de son tripot".

En 1726, est attesté chez Lesage (Le Diable boiteux : "deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées") le sens moderne de "maison particulière dont les maîtres reçoivent des joueurs à des fins lucratives ; maison de jeu, cabaret où l’on joue" ; et en 1757 le sens péjoratif "assemblée, société, lieu où s’épanouissent les intrigues, les basses querelles, les tripotages" (Voltaire) et "endroit mal famé, mal fréquenté" (Diderot, Jacques le fataliste, 1784). De ces trois sens, les Académiciens ne relèvent en 1762 que le premier : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu" ; de même, Féraud en 1788 (Dictionnaire critique de la Langue française) : "on appelle, par mépris, tripot une maison où l’on donne à jouer". Féraud, qui devait avoir un sens moral élevé, ne peut s’empêcher d’approuver cette dénomination méprisante : "la plupart méritent bien ce nom".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens exposent les deux sens, objectif et péjoratif de tripot : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu ; et par extension, d’une maison où s’assemble une mauvaise compagnie". Une maison de jeu étant un lieu supposé mal famé, tout lieu mal famé est nommé tripot. Ce sens péjoratif est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "maison de jeu, et, par extension, maison où s’assemble mauvaise compagnie"  (exemples, "il perdit tout son argent dans un tripot, un infâme tripot" et "familièrement, le tripot comique se dit quelquefois, par dénigrement, d’une assemblée de comédiens").

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ces sens péjoratifs : "par extension et par dénigrement, maison de jeu", "maison où s’assemble mauvaise compagnie", "par dénigrement ou par plaisanterie, assemblée des comédiens" (Voltaire, 1757 : "béni soit Dieu, qui vous donne la persévérance dans le goût des beaux-arts et surtout du tripot de la comédie !" ; 1768 : "il y a bien des tripots : celui de la Sorbonne, celui de la comédie et celui que vous avez quitté sont les trois plus pitoyables ; je quitterai bientôt le grand tripot de ce monde, et je n’y regretterai guère que vous"), et "intrigue, tripotage " ("n’y aurait-il pas un peu de tripot dans tout ceci ?"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), rassemblent ces sens dans deux définitions : "maison de jeu mal famée" et "maison où s’assemble une mauvaise compagnie" ("un infâme tripot").

Tous ces sens sont dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "maison de jeu clandestine ayant mauvaise réputation", "pièce, local transformé temporairement en salle de jeux clandestine", "lieu de débauche, endroit mal famé", "endroit où s'effectuent des opérations louches, notamment des trafics financiers et boursiers", "ironique et vieilli, assemblée, milieu où se nouent des intrigues, des querelles, des tripotages divers". Les auteurs de ce dictionnaire relèvent aussi des sens qui ne sont relevés ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni chez Littré, et qui pourtant sont mentionnés comme vieux : "action de tripoter" ("pelotage, tripotage"), "action de jouer, de fréquenter les maisons de jeu clandestines", "action de faire des opérations louches ou des manœuvres frauduleuses" ("magouille, trafic, tripatouillage, tripotage"). Pourtant, ces sens sont conformes à la formation de ce nom, dérivé d’un verbe et donc apte à exprimer le procès de ce verbe ("l'action de") et le lieu où se fait l’action (jouer à la paume, jouer aux cartes ou de l’argent, préparer de mauvais coups).

Un mystère demeure dans l’histoire de tripot : pourquoi ce nom qui désignait un jeu de paume a-t-il désigné au milieu du XVIIIe siècle une maison de jeu et un lieu mal famé ? Est-ce dû au jeu (jeu de la paume et jeu d’argent) ou au fait qu’à la paume, les spectateurs pariaient sur le résultat des parties et donc jouaient de l’argent ? Ou bien est-ce l’effet de la lente désaffection pour le jeu de la paume, ceux qui s’y adonnaient préférant les cartes ou le pharaon ?

 

 

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