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15 juillet 2007

Appartenance

 

 

 

 

Dérivé du verbe appartenir, le nom appartenance est attesté au XIIe siècle. Il a pour sens "ce qui appartient à quelque chose" et il désigne les dépendances d’un bien foncier : "toutes les choses qui furent (à) Saül et à son ménil (son domaine) et toutes les appartenances". L’Encyclopédie (1751-69) enregistre l’emploi spécifique d’appartenance en équitation : "il se dit de toutes les choses nécessaires pour composer entièrement le harnois d’un cheval de selle ; on dit une selle avec toutes ses appartenances, qui sont les sangles, la croupière, etc.". En 1536, Calvin emploie appartenance dans son sens moderne : c’est le "fait d’appartenir à, de faire partie de" dans la phrase suivante : "la rémission des péchés sans laquelle nous n’avons aucune alliance ni appartenances avec Dieu".

En ancien français, le premier sens est courant : au XIIIe siècle, chez Villehardouin ("ils auraient Andrinople et toutes les appartenances"), Beaumanoir ("s’il brise une chose qui est des appartenances du pressoir"), Joinville ("ces deux frères tinrent du conte Henri tout leur héritage et leur appartenances") ; au XIVe siècle, chez Oresme ("l’économie est art de gouverner un hôtel et les appartenances pour acquérir (des) richesses") ; au XVe siècle, chez Froissart ("Lille, Douai et Béthune et toutes les appartenances qui doivent être tenues de la comté de Flandres") ; au XVIe siècle, chez d’Aubigné ("ils avaient une maison spacieuse accompagnée de grands jardins et appartenances"), Amyot ("seulement on lui laissa par pitié le royaume de la Macédoine avec les appartenances") et, dans un sens figuré, chez Montaigne ("la béatitude remplit toutes les appartenances et avenues de la vertu").

Nicot (Trésor de La langue française, 1606) illustre ce mot de deux exemples, relatifs aux choses et aux personnes, qui correspondent à aux deux sens, du XIIe et du XVIe siècles : "la maison et ses appartenances" (les choses, biens, terres, annexes qui en dépendent) et "il est de notre appartenance, c’est-à-dire de notre parenté" (il fait partie de notre (grande) famille ou de notre parentèle). En revanche, les Académiciens, dans toutes les éditions publiées de leur Dictionnaire, de 1694 à 1932-35, ne relèvent que le premier sens, relatif aux choses : "dépendance, ce qui appartient à une chose, ce qui dépend d’une chose" ("vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village est une appartenance d’une telle châtellenie", 1762). Dans la première édition (1694), ils remarquent qu’appartenance "n’est guère usité qu’en cette phrase", à savoir "une maison et ses appartenances". Dans les éditions ultérieures, la remarque disparaît.

Les auteurs de dictionnaires adoptent la définition des Académiciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : "dépendance ; ce moulin est une des appartenances d’une telle terre ; on a fait union de ce bénéfice à un tel évêché avec toutes les appartenances et dépendances") que Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "dépendance, ce qui appartient à, ce qui dépend de ; vendre une maison avec ses appartenances et dépendances") ou Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "ce qui appartient à une chose, ce qui en dépend"). Littré est le premier auteur de dictionnaire à relever, après les Encyclopédistes, l’emploi d’appartenances en équitation : "les appartenances de la selle sont les sangles, le surfaix, le poitrail, la croupière, les étriers ; la housse est un accessoire", ce en quoi les Académiciens l’imitent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "par analogie, on dit, en termes d’équitation, les appartenances de la selle pour désigner les étriers, la croupière, les sangles". Dans cette même édition, il est donné à appartenance son sens moderne, à savoir "fait d’appartenir à", mais cette définition est infirmée par les exemples : "il se dit spécialement de la dépendance d’une propriété foncière" et les Académiciens se contentent de reproduire les exemples des éditions antérieures de leur Dictionnaire : "vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village était une appartenance de telle châtellenie", phrases dans lesquelles appartenance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, ne signifie pas "le fait d’appartenir", mais désigne un bien (terre, maison, village, etc.) qui dépend d’un domaine plus grand et est employé comme synonyme de dépendances.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) mentionnent le sens de l’ancien français ("dépendances, ce qui appartient à") comme vieux : "vx, propriété, enfin notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la Renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers" (Sand) et "droit, vx, synonyme de dépendances : Monseigneur l’évêque d’A. possédait une terre voisine de celle de Vernyct, et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées les unes dans les autres, que Maxendi et Vernyct se rendirent exprès à A, pour acheter la propriété de monseigneur l’évêque d’A." (Balzac, 1824). Le sens moderne, à savoir "le fait d’appartenir à", est un sens social, comme le notent les Académiciens dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire : "le fait (pour une personne) d’appartenir à un ensemble constitué, à une collectivité, à une société secrète, à un parti, etc." ; et, comme dans le Trésor de la Langue française, le sens "dépendances d’un domaine, d’une propriété foncière" est jugé vieilli.

De fait, le nom était un terme de droit (du droit de propriété), il est un terme de société. C’est, en parlant de personnes, le fait d’appartenir à un milieu, une collectivité, un parti, etc., comme dans ces extraits de Barrès ("le statut territorial de la région rhénane n’est pas fixé définitivement et la constitution allemande elle-même permet à ses ressortissants de décider de leur appartenance territoriale et politique", 1919-20) ou de Goldschmidt (in L’Aventure atomique, 1962 : "de son côté, Joliot-Curie attaquait la politique gouvernementale, lié par son appartenance au parti communiste"). Il est dans l’ordre des choses que les sociologues accentuent la socialisation sémantique de ce mot. Pour eux, il n’est pas d’individu autonome ou libre, mais des atomes agrégés à des groupes. Tout homme est dans un "groupe d’appartenance" ; dans un "groupe primaire", "chaque membre connaît tous les autres" et "les relations entre eux sont directes".

Cet extrait est un concentré de pensée sociologique : "chacun de nous a plusieurs groupes d’appartenance (famille, village, groupe professionnel, équipe sportive, cellule politique ou religieuse, etc.). Par son appartenance à un groupe, l’individu participe à une vie collective qui l’imprègne de certaines valeurs, de normes (règles de conduite), de stéréotypes (jugements tout faits sur les autres groupes), etc. et subit une pression de conformité à laquelle il se plie habituellement sans problème. Un conflit surgit si l’individu prend pour valeurs, normes, critères de jugement et de conduite, les idées et les idéaux d’un autre groupe (appelé alors groupe de référence) représentant ses aspirations personnelles ou morales. Des conflits intérieurs peuvent aussi surgir de l’incompatibilité entre les pressions des différents groupes d’appartenance d’une même personne" (Sciences sociales, 1969). Comme elles sont belles ces sciences qui réduisent l’homme à un mouton bêlant dans un troupeau !

La preuve de la modernité de ce mot, c’est l’usage qui en est fait dans les sciences humaines, en linguistique ("le rapport d’appartenance est exprimé par exemple par le génitif ou, en français, par la préposition de") ou en psychologie ("notion introduite par Thomdike dans sa théorie de l’apprentissage : il y a appartenance entre deux éléments quand ceux-ci font partie d’un même ensemble constituant une unité", 1963) et dans les sciences exactes. En mathématiques, "la relation d’appartenance exprime la propriété pour certains objets d’être éléments d’un ensemble, c’est-à-dire de lui appartenir" (1956). Ces définitions dites scientifiques exhalent un divin fumet de tautologie. On croirait lire du Monsieur Prud’homme ou du Pécuchet (l’ami de Bouvard) : l’appartenance est le fait pour des objets d’appartenir à un ensemble, comme la bravoure est le fait pour des personnes d’être braves ou l’avarice d’être avares, la cupidité d’être cupides, etc. Il arrive ainsi que la science offre aux habiles (dans le sens que Pascal donnait à ce nom) de belles rigolades.

 

 

 

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