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16 juillet 2007

Spectacle et société du spectacle

 

 

 

 

Emprunté au latin spectaculum, le mot français spectacle est attesté au début du XIIIe siècle. Il a pour sens "ce qui s’offre aux regards" et "ce qui est susceptible d’éveiller des sentiments, des réactions". Le sens de "divertissement offert au public" est attesté à la fin de ce même siècle. Au XIVe siècle, Oresme l’emploie pour désigner les jeux du cirque dans le monde antique. Dès le XVe siècle, les principales significations de ce mot sont en place.

La consultation des anciens dictionnaires montre que, dans la langue classique, la notion de spectacle était plus large et plus ample que de nos jours ou que les lexicographes étaient conscients de l’importance que le spectacle avait prise dans leur propre société. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont exposés. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : "représentation que l’on donne au public pour le divertir" (exemples : "l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, aller aux spectacles, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples, il aime les spectacles, assister à un spectacle") et "tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue" ("beau, triste, horrible spectacle ; Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis"). Ces sens ne sont pas les plus intéressants, surtout si on les compare aux trois autres sens exposés, qui sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les Académiciens relèvent cet emploi : "spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques". Les exemples sont éloquents : "l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle", "c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape". Cet emploi a rendu possible l’expression être en spectacle, au sens de "être exposé à l’attention publique", comme dans cet exemple de norme sociale : "quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde". Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il glose les expressions "être en spectacle" et "donner et se donner en spectacle" en les illustrant d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : "les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles" ; "les grands sont en spectacle à tout l’univers", "la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation".

Cet emploi semble propre à l’Ancien Régime, puisque les Académiciens ne le relèvent que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire et que, dans la huitième édition (1932-35), l’exemple du roi est remplacé par celui-ci : "le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle". La décollation de Louis XVI a sans doute mis à cette mise en scène particulière du pouvoir royal, laissant le champ libre à l’émergence d’autres formes de spectacle.

Debord, on le sait sans doute, est célébré pour avoir inventé la "société du spectacle". Or, la notion se trouve dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Debord, qui les a peut-être lus, a transféré dans la société qu’il accuse d’être libérale ou capitaliste une réalité de la monarchie française et même de la papauté. Comme les anciens lexicographes, les écrivains des siècles classiques que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) avaient une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : "auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle" ; La Bruyère : "Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles" ; Massillon : "les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés" et "il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables". L’usage politique du spectacle était de règle aussi dans les sociétés antiques : "que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on donnait au peuple ?", écrit Bossuet.

Chez Littré, "représentation théâtrale" n’est qu’un sens particulier du sens général "ce qui attire les regards". Le mot spectacle prend même le sens de "mise en scène", ce qui n’est pas étonnant, puisque la mise en scène participe de la définition même de la notion de spectacle. Il est employé dans ce sens par La Bruyère : "les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle" et Littré l’illustre par ces phrases de son cru : "il y a beaucoup de spectacle dans cette pièce" et "beaucoup de pompe, de magnificence est déployée dans la représentation de cette pièce" ou par l’emploi "une pièce à spectacle, à grand spectacle".

 

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un assez long article est consacré aux spectacles, cette réalité étant rangée parmi les "inventions anciennes et modernes". Le spectacle n’est pas un fait de société ; il tient de la nature humaine. C’est ce que pense Batteux, cité par l’auteur de l’article : "l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement". La nature humaine est celle de l’organisation sensorielle du corps : "aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations". Autrement dit, c’est l’homme, sa nature, la façon dont il est fait qui expliquent la multiplication des spectacles et surtout des spectacles divers : "il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité". Ces spectacles sont les "grimaces d’un charlatan", "quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire", "les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux". Ces spectacles ont "peu de rapport avec notre être" : ces "pures curiosités ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux". L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : "qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement". Deux types de spectacle sont distingués : ceux du corps et ceux de l’âme, de sorte que "les nations qui ont cultivé le corps plus que l’esprit ont donné la préférence aux spectacles où la force du corps et la souplesse des membres se montraient" et "celles qui ont cultivé l’esprit plus que le corps ont préféré les spectacles où on voit les ressources du génie et les ressorts des passions". "Il y en a qui ont cultivé l’un et l’autre également, et les spectacles des deux espèces ont été également en honneur chez eux". Dans les spectacles du corps, "les choses peuvent s’y passer sans feintes et tout de bon, comme dans les spectacles des gladiateurs, où il s’agissait pour eux de la vie", alors que, dans les spectacles de l’âme, "il n’est pas possible qu’il y ait autre chose qu’imitation, parce que le dessein seul d’être vu contredit la réalité des passions", de sorte que "toute passion, dès qu’elle n’est que pour le spectacle, est nécessairement passion imitée, feinte, contrefaite".

La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : "les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel", alors que "ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité". Ainsi "les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle", alors que "les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir". C’est pourquoi "la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes".

 

L’article spectacle du Trésor de la Langue française (1972-94) a beau être long, il est moins riche d’enseignements que les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1798), sauf pour ce qui est de l’extension du nom spectacle au social. Trois sens sont exposés : "ce qui se présente au regard ; vue d’ensemble qui attire l’attention et / ou éveille des réactions", "représentation de théâtre, de danse, de cinéma, d’opéra, de numéros de variétés, qui est donnée en public", "mise en scène". Le mot n’échappe pas à la règle qui régit, à compter de la fin du XVIIIe siècle, l’évolution de la langue française, à savoir la "socialisation" du vocabulaire ou, dit en jargon marxiste, l'appropriation des moyens sémantiques ou des moyens de production de sens par la caste cléricale. Le spectacle sort des théâtres et s’étend à diverses réalités :  manifestation sportive", "catch ", "pancrace", "audience publique ayant un aspect spectaculaire", "supplice, exécution capitale fait en public", "réception accompagnée d’un spectacle" : dîner spectacle, thé-spectacle, lecture-spectacle, meeting-spectacle, sport-spectacle, cinéma spectacle, voile-spectacle, délinquance spectacle, protestation-spectacle, information spectacle, État-spectacle, violence spectacle, politique spectacle, monde, professionnels, industrie du spectacle. Le phénomène est si massif qu’il a été fabriqué, pour le désigner, le mot spectacularisation, ou "fait de transformer un événement, une action en spectacle, de le rendre spectaculaire" ou même, plus rare, spectacularité ou "fait de se présenter comme un spectacle, d’être ressenti comme un spectacle". La notion que l’on croit nouvelle de "société du spectacle" était dans la langue du XVIIe siècle ; elle est aussi dans la langue moderne.

 

 

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