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17 juillet 2007

Universalité

 

 

 

 

 

 

La notion d’universalité, telle que nous l’entendons aujourd’hui (ce qui est répandu dans le monde), est récente. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant "le plus grand nombre de" ou "la totalité", comme l’expriment les exemples cités : "généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts" (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il "est de peu d’usage") et "généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que "c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité, l’universalité des biens". Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose aussi universalité par généralité : ce terme collectif "comprend toutes les choses de même nature", comme quand on dit universalité des biens pour dire "tous les biens d’une succession". Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : "l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine".

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement par Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, 1863-77. Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soit ignoré dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Celles-ci sont d’abord relativistes. Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise n’est pas, dans les faits, universelle, non plus que les dogmes du christianisme. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout et des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de "général", que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, "qui s’étend partout" ou "dont les valeurs sont partagées par tous les hommes", mais le sens de "qui regroupe toutes les églises". L’universalité n’est que de la généralité : "Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines". Quant à universaliste, "terme d’histoire ecclésiastique", c’est le "nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut". Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, "général, qui s’étend à tout, qui s’étend partout", qu’illustrent les exemples : "un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce" (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de "généralité".

En fait, le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : "I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : "cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique", Vedel, Droit constitutionnel, 1949)". L’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de "généralité" ou de "totalité", qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française.

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de "l’universalité de la langue française". C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : "Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle. Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ?". Tel qu’il est employé dans ce contexte, l’adjectif universel a pour sens "qui est largement répandue" ou "dont l'usage est courant en Europe", et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : "qui s’étend à tout, qui s’étend partout" (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir "généralité" ou "ce qui renferme les différentes espèces"  (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui "comprend toutes les choses de même nature", et non dans le sens moderne, enregistré pour la première fois par Littré, à savoir "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde importe peu. Le français est, selon Rivarol, la langue de la "République des lettres" ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En use l’ensemble des hommes de lettres, des écrivains, des poètes, des gens de culture, d’amateurs de belles lettres, des savants pour commercer ou converser entre eux. Tel est son domaine restreint. C’est pourquoi la clarté est si importante. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. Au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître "universelle", dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son "Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française" (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : "la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ?" De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale.

 

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : "Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle, régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps". L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, "universel", au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.

 

 

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