Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19 juillet 2007

Filière

 

 

 

 

Il suffit de comparer l’article filière du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) à celui du Trésor de la Langue française (1972-94) pour constater qu’en moins de trente ans les emplois de ce nom se sont étendus à d’innombrables réalités, toutes, ou quasiment toutes, sociales. Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française ne distinguent que deux sens figurés ou étendus ou sociaux ("succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but", comme dans passer par la filière ou "franchir successivement les degrés d'une hiérarchie", et "suite de personnes en rapport les unes avec les autres, servant d’intermédiaires à une activité, le plus souvent illicite : filière de la drogue, remonter une filière"), les Académiciens en relèvent six, soit trois fois plus. Ce sont :

1 - "suite ordonnée et progressive d’éléments, conduisant à un objectif déterminé" ;

2 - "dans l’administration, suite des conditions, des formalités, des étapes prévues pour l’acheminement d’un dossier ; passer par la filière, suivre la filière, votre demande suivra la filière normale" ;

3 - "dans l’enseignement, voie que peut choisir un élève, un étudiant, et qui se définit par la nature et la durée des études qu’elle comporte, s’engager dans une filière scientifique, technique, créer des filières courtes, longues, cette filière est réservée aux bacheliers" ;

4 - "en économie, processus de production permettant la transformation de la matière première en objet fini, la filière du bois, du fer" ;

5 - "dans l’industrie nucléaire, type de réacteur nucléaire, caractérisé notamment par la nature du combustible employé, et, par métonymie, ensemble de réacteurs construits selon un même modèle, la filière à uranium naturel, à uranium enrichi" ;

6 - "familier, chaîne des intermédiaires qui se livrent à un trafic, généralement clandestin, les filières de la drogue, une filière de contrebande, d’immigration clandestine, les enquêteurs ont remonté la filière et découvert l’origine du trafic".

Il est une règle implicite qui régit le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1694 : c’est la réserve vis-à-vis des usages nouveaux, alors que les lexicographes du Trésor de la Langue française, comme tous les linguistes qui observent la langue sans juger ce qu’ils constatent, relèvent tous les faits de langue, quels qu’ils soient, familiers, nouveaux, de mode, argotiques, etc. A l’Académie, les usages nouveaux sont enregistrés avec prudence, s’ils sont massifs, récurrents, de longue date dans la langue. Si, aujourd’hui, les Académiciens relèvent trois fois plus d’emplois figurés, étendus et sociaux de filière que les lexicographes trente ans auparavant, c’est, de toute évidence, que ces emplois sont entrés dans tous les usages, et surtout dans le bon usage, celui de l’Etat ou de l’administration.

La filière, comme cela est montré ci-dessous, désigne une technique ancienne qui présente quelque analogie avec le formatage ou l’usinage. On comprend que ce mot connaisse une vive faveur dans les appareils d’Etat et administratifs modernes : il est à l’image de la technique bureaucratique de contrôle des individus. Dans l’Antiquité, les vainqueurs faisaient passer les vaincus sous les fourches caudines ; aujourd’hui, l’Etat et les grandes administrations font passer les individus dans les filières, pour les orienter et mieux les contrôler.

Dérivé de fil, le nom filière est attesté depuis le XIIIe siècle dans des sens techniques : "pelote de fil", "méthode pour dresser et faire voler les oiseaux" (Montaigne : "comme l’oiseau prend son vol, mais sous la bride de filière"), (commerce) "ordre de livraison avant l’échéance, qui est délivré à l’acheteur et peut se transmettre par voie d’endos", et surtout, au XIVe siècle, "instrument pour réduire les métaux en fil"  (1640 : "filières de fer, servant à tirer le fil d’archal, le cent pesant estimé à 15 livres").

Les dictionnaires anciens ne relèvent que ces emplois techniques. Pour Nicot (Trésor de la Langue française, 1606), filière "en fauconnerie est une menue corde ou ligne attachée à la longe par laquelle le fauconnier, quand il a lâché l’oiseau pour le leurrer, le tient toujours si (aussi) long ou si court qu’il veut, pour le retirer (le ramener) à soi, si l’oiseau d’aventure se voulait jeter au vent et s’en aller". Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la deuxième édition (1718), et dans le seul sens technique apparu au XIVe siècle (à savoir "instrument pour réduire les métaux en fil") : "morceau d’acier percé d’un ou de plusieurs trous inégaux, par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. qu’on file" (1762, 1798, 1832-35, exemple : "il faut faire passer cet argent par la filière"). La description de cet instrument est assez claire chez Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "morceau d’acier percé de trous d’inégale grandeur, par où l’on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. pour les réduire en fils". Il s’agit d’un processus préindustriel désigné par le verbe tréfiler ("passer du fer ou du laiton par la filière", Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ou par le nom tréfilerie ("action de tréfiler", Littré).

Dans l’édition de 1932-35, la filière ne sert pas à étirer le métal en fils, mais à mesurer la grosseur des fils étirés : "terme d’arts, plaque de fer, d’acier percée de trous de calibres variés par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc., plus ou moins étirés pour mesurer leur grosseur". Dans l’édition en cours, les Académiciens rétablissent la fonction qu’ils exposaient en 1718 : "instrument percé de trous de calibres variés, permettant d’obtenir, par filage ou par extrusion, des fils de métal, des fibres de verre, des fibres textiles artificielles, des tubes de matière plastique, etc.". Cette définition éclaire l’analogie entre les instruments de tréfilerie et les procédures administratives visant à calibrer les personnes, qui nourrit les sens figurés et sociaux de filière.

En usage en fauconnerie et en métallurgie, filière s’étend à d’autres techniques : la charpente ("pièce de bois qui sert aux couvertures des bâtiments et sur laquelle portent les chevrons", Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : ce sens n’est pas relevé dans l’édition en cours) ; au XIXe siècle, "il se dit également, en termes de serrurerie, d’arquebuserie, d’horlogerie, etc., d’un morceau d’acier percé de plusieurs trous inégaux taillés intérieurement en spirale, de manière que le bout de fer, de cuivre, etc., qu’on y fait passer en tournant, prend la forme d’une vis ; la filière et les tarauds" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 ; édition en cours). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue une dizaine d’emplois techniques : "le sens propre est corde, ficelle, ce qui est fait en forme de fil", "terme de marine, cordage qu’on tend d’un bord à l’autre, et sur lequel on monte une tente en deux parties", "terme de fauconnerie, ficelle longue d’environ dix toises, qu’on tient attachée au pied de l’oiseau, jusqu’à ce qu’il soit assuré", "terme de blason, bordure étroite qui n’a qu’un tiers d’une des sept parties de la largeur de l’écu", "en charpenterie, nom de petites pièces de bois, sur lesquelles portent les chevrons, dans les couvertures des bâtiments", "au pluriel, bois de sapin de France, lorsqu’ils sont équarris", "plaque d’acier percée de plusieurs trous, par lesquels on fait passer les métaux pour les réduire en fils", "plaque de cuivre percée de trous pour calibrer les bougies", "terme de bourse, ordre de livraison écrit que le vendeur peut remettre à son acheteur, même quand l’échéance du marché à terme n’est pas arrivée, pour lui faire prendre livraison de la marchandise vendue", "instrument qui sert à faire le vermicelle", "pore par lequel les araignées et les chenilles font sortir la matière qui sert à tisser leurs toiles et leurs coques", "instrument d'acier percé de trous qui sont intérieurement taillés en spirale, de sorte que le bout de fer, de cuivre, etc. qu’on y fait passer, en ressort avec la forme de vis", "jauge pour le fil de fer", "outil pour faire les dents d’un peigne", "dans les carrières, crevasses et veines qui interrompent les fils des pierres", "veine de métal dans une mine".

A ces emplois, il convient d’ajouter celui qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il se dit encore, en termes de chirurgie, d’un instrument qui sert à déterminer le diamètre des sondes et des bougies". Tous ces emplois techniques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) ; et quelques-uns d’entre eux seulement, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : "technique, instrument percé de trous de calibres variés, etc.", "en mécanique, appareil percé de trous taraudés qui permet d’exécuter le filetage d’une pièce", "en chirurgie, instrument percé de trous permettant de calibrer sondes et cathéters", "en zoologie, chacun des orifices par lesquels les araignées, les chenilles émettent le fil qu’elles sécrètent", "dans le commerce, titre contenant une offre de livraison transmissible par endossement à plusieurs acheteurs successifs, et servant pour la liquidation des marchés à terme dans les Bourses de commerce". 

Le sens figuré est attesté pendant la Révolution, quand a commencé le grand usinage des citoyens. Il apparaît sous la plume de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dit "Philosophe inconnu" (aujourd’hui célèbre, surtout chez les rosicruciens, d’avoir été si longtemps méconnu), auteur de L’homme de désir (1790) et du Nouvel homme (1792 : le titre est éloquent), théosophe et illuminé partisan de l’illuminisme, la forme spiritualiste des Lumières : "ne faut-il pas que toute la postérité humaine passe par les filières de la renaissance et de la restauration ?". Filière est la métaphore qui désigne la "succession de lieux, d’états, de degrés à franchir avant d’arriver à un résultat". Mirabeau aussi l’emploie ; mais alors que la Révolution renforçait les filières, Mirabeau émettait le vœu (sans lendemain) de les supprimer : "le droit de choisir son représentant par soi-même diffère si essentiellement du droit de déléguer ce choix à un autre qu’il importe de supprimer toutes les filières qui permettent de détourner le choix des premiers mandants".

Le sens figuré de filière est lentement, timidement, peu à peu enregistré dans les dictionnaires : celui de l’Académie française (1832-35), seulement les expressions : "figuré et familier, passer par la filière, subir une longue, une rude épreuve" ; "on dit aussi faire passer quelqu’un par toutes les filières, lui susciter toutes sortes de chicanes, de difficultés" ; "une filière de gens se dit d’un grand nombre de gens par les mains desquels passe une même affaire". L’exemple est éloquent : "il faudra que votre pétition passe par toute une filière de commis, d’employés". Peu à peu, la France se dote d’organes bureaucratiques que le mot filière désigne. Littré reproduit ces expressions qu’il ne juge pas, contrairement aux Académiciens, familières (passer par la filière, faire passer quelqu’un par toutes les filières, filière de gens), sans jamais définir avec précision le sens figuré de filière. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) ne sont pas plus explicites que Littré, sinon dans les exemples cités : "figuré et familier, passer par la filière, passer successivement par les degrés d’une hiérarchie ; il a obtenu ce poste sans passer par la filière, toute demande d’emploi doit passer par la filière". Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens figuré est établi avec précision : "succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but".

Alors commencent la multiplication des voies de triage, comme à la SNCF, service marchandises, dans la société bureaucratisée et, concomitante, l'assomption du nom filière dans la langue. Quand auront été formés le verbe filiariser et les noms filiariseur(e) ou filiarisateur(trice), filiarisation, filarisé(e,s,es), le processus, commencé sous la plume du théosophe Saint-Martin, sera achevé.

Les commentaires sont fermés.