« 2007-06 | Page d'accueil | 2007-08 »

19 juillet 2007

Filière

 

 

 

 

Il suffit de comparer l’article filière du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) à celui du Trésor de la Langue française (1972-94) pour constater qu’en moins de trente ans les emplois de ce nom se sont étendus à d’innombrables réalités, toutes, ou quasiment toutes, sociales. Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française ne distinguent que deux sens figurés ou étendus ou sociaux ("succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but", comme dans passer par la filière ou "franchir successivement les degrés d'une hiérarchie", et "suite de personnes en rapport les unes avec les autres, servant d’intermédiaires à une activité, le plus souvent illicite : filière de la drogue, remonter une filière"), les Académiciens en relèvent six, soit trois fois plus. Ce sont :

1 - "suite ordonnée et progressive d’éléments, conduisant à un objectif déterminé" ;

2 - "dans l’administration, suite des conditions, des formalités, des étapes prévues pour l’acheminement d’un dossier ; passer par la filière, suivre la filière, votre demande suivra la filière normale" ;

3 - "dans l’enseignement, voie que peut choisir un élève, un étudiant, et qui se définit par la nature et la durée des études qu’elle comporte, s’engager dans une filière scientifique, technique, créer des filières courtes, longues, cette filière est réservée aux bacheliers" ;

4 - "en économie, processus de production permettant la transformation de la matière première en objet fini, la filière du bois, du fer" ;

5 - "dans l’industrie nucléaire, type de réacteur nucléaire, caractérisé notamment par la nature du combustible employé, et, par métonymie, ensemble de réacteurs construits selon un même modèle, la filière à uranium naturel, à uranium enrichi" ;

6 - "familier, chaîne des intermédiaires qui se livrent à un trafic, généralement clandestin, les filières de la drogue, une filière de contrebande, d’immigration clandestine, les enquêteurs ont remonté la filière et découvert l’origine du trafic".

Il est une règle implicite qui régit le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1694 : c’est la réserve vis-à-vis des usages nouveaux, alors que les lexicographes du Trésor de la Langue française, comme tous les linguistes qui observent la langue sans juger ce qu’ils constatent, relèvent tous les faits de langue, quels qu’ils soient, familiers, nouveaux, de mode, argotiques, etc. A l’Académie, les usages nouveaux sont enregistrés avec prudence, s’ils sont massifs, récurrents, de longue date dans la langue. Si, aujourd’hui, les Académiciens relèvent trois fois plus d’emplois figurés, étendus et sociaux de filière que les lexicographes trente ans auparavant, c’est, de toute évidence, que ces emplois sont entrés dans tous les usages, et surtout dans le bon usage, celui de l’Etat ou de l’administration.

La filière, comme cela est montré ci-dessous, désigne une technique ancienne qui présente quelque analogie avec le formatage ou l’usinage. On comprend que ce mot connaisse une vive faveur dans les appareils d’Etat et administratifs modernes : il est à l’image de la technique bureaucratique de contrôle des individus. Dans l’Antiquité, les vainqueurs faisaient passer les vaincus sous les fourches caudines ; aujourd’hui, l’Etat et les grandes administrations font passer les individus dans les filières, pour les orienter et mieux les contrôler.

Dérivé de fil, le nom filière est attesté depuis le XIIIe siècle dans des sens techniques : "pelote de fil", "méthode pour dresser et faire voler les oiseaux" (Montaigne : "comme l’oiseau prend son vol, mais sous la bride de filière"), (commerce) "ordre de livraison avant l’échéance, qui est délivré à l’acheteur et peut se transmettre par voie d’endos", et surtout, au XIVe siècle, "instrument pour réduire les métaux en fil"  (1640 : "filières de fer, servant à tirer le fil d’archal, le cent pesant estimé à 15 livres").

Les dictionnaires anciens ne relèvent que ces emplois techniques. Pour Nicot (Trésor de la Langue française, 1606), filière "en fauconnerie est une menue corde ou ligne attachée à la longe par laquelle le fauconnier, quand il a lâché l’oiseau pour le leurrer, le tient toujours si (aussi) long ou si court qu’il veut, pour le retirer (le ramener) à soi, si l’oiseau d’aventure se voulait jeter au vent et s’en aller". Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la deuxième édition (1718), et dans le seul sens technique apparu au XIVe siècle (à savoir "instrument pour réduire les métaux en fil") : "morceau d’acier percé d’un ou de plusieurs trous inégaux, par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. qu’on file" (1762, 1798, 1832-35, exemple : "il faut faire passer cet argent par la filière"). La description de cet instrument est assez claire chez Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "morceau d’acier percé de trous d’inégale grandeur, par où l’on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. pour les réduire en fils". Il s’agit d’un processus préindustriel désigné par le verbe tréfiler ("passer du fer ou du laiton par la filière", Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ou par le nom tréfilerie ("action de tréfiler", Littré).

Dans l’édition de 1932-35, la filière ne sert pas à étirer le métal en fils, mais à mesurer la grosseur des fils étirés : "terme d’arts, plaque de fer, d’acier percée de trous de calibres variés par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc., plus ou moins étirés pour mesurer leur grosseur". Dans l’édition en cours, les Académiciens rétablissent la fonction qu’ils exposaient en 1718 : "instrument percé de trous de calibres variés, permettant d’obtenir, par filage ou par extrusion, des fils de métal, des fibres de verre, des fibres textiles artificielles, des tubes de matière plastique, etc.". Cette définition éclaire l’analogie entre les instruments de tréfilerie et les procédures administratives visant à calibrer les personnes, qui nourrit les sens figurés et sociaux de filière.

En usage en fauconnerie et en métallurgie, filière s’étend à d’autres techniques : la charpente ("pièce de bois qui sert aux couvertures des bâtiments et sur laquelle portent les chevrons", Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : ce sens n’est pas relevé dans l’édition en cours) ; au XIXe siècle, "il se dit également, en termes de serrurerie, d’arquebuserie, d’horlogerie, etc., d’un morceau d’acier percé de plusieurs trous inégaux taillés intérieurement en spirale, de manière que le bout de fer, de cuivre, etc., qu’on y fait passer en tournant, prend la forme d’une vis ; la filière et les tarauds" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 ; édition en cours). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue une dizaine d’emplois techniques : "le sens propre est corde, ficelle, ce qui est fait en forme de fil", "terme de marine, cordage qu’on tend d’un bord à l’autre, et sur lequel on monte une tente en deux parties", "terme de fauconnerie, ficelle longue d’environ dix toises, qu’on tient attachée au pied de l’oiseau, jusqu’à ce qu’il soit assuré", "terme de blason, bordure étroite qui n’a qu’un tiers d’une des sept parties de la largeur de l’écu", "en charpenterie, nom de petites pièces de bois, sur lesquelles portent les chevrons, dans les couvertures des bâtiments", "au pluriel, bois de sapin de France, lorsqu’ils sont équarris", "plaque d’acier percée de plusieurs trous, par lesquels on fait passer les métaux pour les réduire en fils", "plaque de cuivre percée de trous pour calibrer les bougies", "terme de bourse, ordre de livraison écrit que le vendeur peut remettre à son acheteur, même quand l’échéance du marché à terme n’est pas arrivée, pour lui faire prendre livraison de la marchandise vendue", "instrument qui sert à faire le vermicelle", "pore par lequel les araignées et les chenilles font sortir la matière qui sert à tisser leurs toiles et leurs coques", "instrument d'acier percé de trous qui sont intérieurement taillés en spirale, de sorte que le bout de fer, de cuivre, etc. qu’on y fait passer, en ressort avec la forme de vis", "jauge pour le fil de fer", "outil pour faire les dents d’un peigne", "dans les carrières, crevasses et veines qui interrompent les fils des pierres", "veine de métal dans une mine".

A ces emplois, il convient d’ajouter celui qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il se dit encore, en termes de chirurgie, d’un instrument qui sert à déterminer le diamètre des sondes et des bougies". Tous ces emplois techniques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) ; et quelques-uns d’entre eux seulement, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : "technique, instrument percé de trous de calibres variés, etc.", "en mécanique, appareil percé de trous taraudés qui permet d’exécuter le filetage d’une pièce", "en chirurgie, instrument percé de trous permettant de calibrer sondes et cathéters", "en zoologie, chacun des orifices par lesquels les araignées, les chenilles émettent le fil qu’elles sécrètent", "dans le commerce, titre contenant une offre de livraison transmissible par endossement à plusieurs acheteurs successifs, et servant pour la liquidation des marchés à terme dans les Bourses de commerce". 

Le sens figuré est attesté pendant la Révolution, quand a commencé le grand usinage des citoyens. Il apparaît sous la plume de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dit "Philosophe inconnu" (aujourd’hui célèbre, surtout chez les rosicruciens, d’avoir été si longtemps méconnu), auteur de L’homme de désir (1790) et du Nouvel homme (1792 : le titre est éloquent), théosophe et illuminé partisan de l’illuminisme, la forme spiritualiste des Lumières : "ne faut-il pas que toute la postérité humaine passe par les filières de la renaissance et de la restauration ?". Filière est la métaphore qui désigne la "succession de lieux, d’états, de degrés à franchir avant d’arriver à un résultat". Mirabeau aussi l’emploie ; mais alors que la Révolution renforçait les filières, Mirabeau émettait le vœu (sans lendemain) de les supprimer : "le droit de choisir son représentant par soi-même diffère si essentiellement du droit de déléguer ce choix à un autre qu’il importe de supprimer toutes les filières qui permettent de détourner le choix des premiers mandants".

Le sens figuré de filière est lentement, timidement, peu à peu enregistré dans les dictionnaires : celui de l’Académie française (1832-35), seulement les expressions : "figuré et familier, passer par la filière, subir une longue, une rude épreuve" ; "on dit aussi faire passer quelqu’un par toutes les filières, lui susciter toutes sortes de chicanes, de difficultés" ; "une filière de gens se dit d’un grand nombre de gens par les mains desquels passe une même affaire". L’exemple est éloquent : "il faudra que votre pétition passe par toute une filière de commis, d’employés". Peu à peu, la France se dote d’organes bureaucratiques que le mot filière désigne. Littré reproduit ces expressions qu’il ne juge pas, contrairement aux Académiciens, familières (passer par la filière, faire passer quelqu’un par toutes les filières, filière de gens), sans jamais définir avec précision le sens figuré de filière. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) ne sont pas plus explicites que Littré, sinon dans les exemples cités : "figuré et familier, passer par la filière, passer successivement par les degrés d’une hiérarchie ; il a obtenu ce poste sans passer par la filière, toute demande d’emploi doit passer par la filière". Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens figuré est établi avec précision : "succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but".

Alors commencent la multiplication des voies de triage, comme à la SNCF, service marchandises, dans la société bureaucratisée et, concomitante, l'assomption du nom filière dans la langue. Quand auront été formés le verbe filiariser et les noms filiariseur(e) ou filiarisateur(trice), filiarisation, filarisé(e,s,es), le processus, commencé sous la plume du théosophe Saint-Martin, sera achevé.

18 juillet 2007

Mythologies intellotes 21 : guerre de la mémoire

 

L’histoire ou la guerre continuée par d’autres moyens

 

 

 

A propos de Jean-Pierre Rioux, Au bonheur la France, des impressionnistes à De Gaulle, comment nous avons su être heureux, Perrin, 2004

 

 

 

L’histoire est comme la politique : une guerre continuée par d’autres moyens, non plus par les bombes à fragmentation, les mines anti-personnel, le gaz moutarde, mais par la parole ou les écrits – surtout quand les historiens traitent de la France ou des Français et qu’ils s’attachent à exhumer des archives ce que fut la France. Ce n’est pas de la guerre civile, ni de la guerre en dentelle, mais de la guerre en mots, en phrases ou en narrations. La mémoire n’est plus le lieu où se recueillent les citoyens, fût-ce pour exprimer de la gratitude envers leurs aînés, mais un vaste champ de bataille où, à la différence des terrains où s’affrontent les blindés et les commandos, il n’y a qu’une armée en opération, il n’y a qu’une armée qui combat, il n’y a qu’une armée en guerre, celle des historiens, dont les objectifs à détruire sont la France, les Français, l’estime de soi, la mémoire. Ces historiens se prétendent pacifistes à tout crin et favorables à la paix partout dans le monde, sauf en France bien sûr. On aimerait seulement qu’ils mettent leurs actes en accord avec leurs paroles.

Il en est ainsi de Jean-Pierre Rioux, 68 ans, dont au moins cinquante passés à ferrailler, lutter, combattre : tous les jours en opérations, pas une minute de relâche. C’est que cet historien est progressiste ou prétendument progressiste. Il affiche son idéologie, la bonne conscience en sautoir, l’exhibant comme un maréchal soviétique arborait ses rangées de décorations. De son épouse décédée et de lui-même, il écrit : " nous avons conjugué il est vrai un certain optimisme historique sans naïveté (il se prête beaucoup charités) qu’Hélène (l’épouse) avait dans l’âme ". Le propre de l’idéologie est de tout s’approprier. Rien ne lui échappe. Ce monstre dévore tout ce qu’il accapare : même la France et le bonheur français. Il est vrai que Saint-Just avait fixé pour objectif à la Révolution de prodiguer l’idée neuve du bonheur à tout le monde, avant de faire couper les têtes qui dépassaient ou de lancer, en Vendée, ses sbires en armes sur de malheureux paysans qui n’entendaient pas qu’on leur impose quoi que ce soit. Le sous-titre porte : " comment nous avons su être heureux ". L’idéologie est aussi totalitaire : elle fait parler les Français morts, les vivants, à naître, elle fait siens leurs états d’âme, leurs sentiments, leur vie intérieure, elle les enrôle dans la guerre contre la France.

Le bonheur français est un vieux et beau sujet. Depuis des siècles, les Allemands répètent à l’envi le même proverbe : " heureux comme Dieu en France ". Ils le disaient au XVIIe siècle, ils l’ont dit aussi quand ils ont occupé la France. Pendant des siècles, la civilité française, l’art et la douceur de vivre, la relative et ancienne prospérité, qui date de l’an mil, les fêtes et solidarités villageoises, les travaux et les jours, le souci du monde, tout cela a suscité l’envie de ceux qui n’étaient pas Français. Il n’est pas étonnant que la France ait été le pays le plus souvent envahi depuis deux millénaires : si elle avait été une terre de malheurs, elle n’aurait pas été autant convoitée. Pourtant, M. Rioux ne traite pas de cet antique bonheur, mais du bonheur que la France aurait connu depuis que la République y a été solidement instituée, depuis 1874 exactement. Voilà un découpage qui en dit plus long que toute analyse sur l’idéologie de M. Rioux : son livre n’aurait pas dû être intitulé " Au bonheur la France " mais " Au bonheur la République ", les seules IIIe et IVe Républiques. Le dernier chapitre porte comme titre : " De Gaulle en tête ". Il commence en septembre 1958 et s’achève en avril 1969. C’est pendant ces onze années que se clôt le bonheur français. De Gaulle aux affaires, c’est le retour du malheur. On ne rêve pas, et pourtant c’est la thèse de M. Rioux, agrégé d’histoire, professeur dans une université, directeur de recherches au CNRS, puis inspecteur général de l’instruction publique, nommé en 1991 par Jospin ou par son successeur. Or, pendant la période étudiée, de 1870 à 1958, la France a connu une succession de malheurs collectifs : défaite, guerres incessantes entre 1914 et 1962, pays occupé, en partie ou en totalité, à deux reprises, ruine des finances publiques et des épargnants entre 1914 et 1958 (ruine qui a repris en 1981), exode rural qui a arraché des millions de paysans à leurs terres, exploitation ouvrière éhontée et, pour les Français installés en Algérie et chassés de ce pays, etc. cent ans ou plus de malheurs.

Le titre parodie l’expression figée " au bonheur la chance ", dans laquelle " la chance " est complément du nom " bonheur ", sans préposition, comme dans les toponymes " Château l’Evêque " (le château de l’évêque), la Chaise Dieu (la chaire de Dieu) ou " les Essarts le Roy " (les essarts du Roi), etc. " Au bonheur la chance " signifie littéralement " au hasard (bonheur) du hasard (chance) " et elle a pour équivalent à " tout hasard ". Ce titre laisse entendre que, au milieu des misères du monde et malgré la dureté des temps, les Français ont su aménager de petites plages de bonheur, un peu " au hasard " ou accidentellement, en faisant contre mauvaise fortune bon cœur. En fait, le contenu du livre est tout différent : la thèse de M. Rioux est que le bonheur français vient des politiques qui ont été menées, dans le cadre des institutions nouvelles, celles de la République, troisième du nom (oubliées les tragédies de 1792-1795 et de 1848-1849) : car, pour cet historien, le bonheur commence avec l’établissement de la République, comme l’exprime sans ambages le titre de la première partie : " prémisses de belle époque, 1874-1914 ". Ce bonheur n’est pas dû au hasard, il est le fruit d’une volonté politique et doit être mis au crédit d’un régime politique, que M. Rioux confond avec la France ou auquel il réduit la France. L’entreprise est purement idéologique, dans ce que l’idéologie a de plus bas, la justification d’un régime politique, ce dont étaient coutumiers les fonctionnaires de régimes totalitaires, en Allemagne, dans les années noires, ou en URSS et dans ses satellites, dans les années rouges. De fait, l’histoire, selon M. Rioux consiste à égrener le chapelet idéologique, comme à l’église ou à la mosquée (comme il faut dire maintenant), c’est-à-dire à réciter le grand corpus de prières : affaire Dreyfus, qui est la trace du malheur français et d’abord du capitaine Alfred Dreyfus et de sa famille ; le bon bourgeois Jaurès, un peu cupide, n’aimant guère les Juifs d’Algérie, y préférant les Arabes, nommé " notre Jean " (il manque entre ces deux mots " bon roi "), la loi de 1905, l’invention de l’électricité, etc. Rien n’est dit des délires scientistes, du développement sous couvert de positivisme d’une nouvelle religion occultiste et socialiste, du malheur des peuples soumis. Un chapitre est consacré à " la séparation libératrice " (celle de 1905), mais est passé sous silence ce grand malheur français qu’a été " l’expulsion des congrégations en 1902 ", consécutive au refus scélérat et attentatoire aux droits de l’homme de laisser les congrégations et associations cultuelles bénéficier de la loi de 1901 sur la liberté d’association. Le chapitre consacré à Louis Renault, l’inventeur de génie, est tout entier à charge. Tout est à l’avenant : rien n’est dit des causes de la guerre de 1914. Les titres sont la resucée de stupides slogans militants : " le fascisme n’est pas passé " (1934), que les bolcheviks faisaient répéter à des milliers de perroquets, au moment même où ils s’apprêtaient à passer une alliance, qui n’était de circonstance, mais de fond, avec Hitler et les socialistes nationaux au pouvoir en Allemagne.

En bref, aux leçons de morale pour rombières, grenouilles de bénitier et momies de sacristie, s’ajoutent les falsifications de l’histoire de France ou les manifestations de haine à l’encontre des Français et du peuple qu’ils forment. Ainsi, cette proposition : " l’histoire française, depuis deux cents ans, est parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes – aux degrés bien connus : rigolards, ordinaires, argumentés, puis assassins à l’occasion – qui nient l’Autre, le dénigrent, le piétinent ou l’excluent " (chapitre " au creuset de la rue de Lappe ", p 157). Il a fallu que M. Rioux entende à chaque instant de sa vie, dans sa famille ou dans les milieux qu’il a fréquentés, des éructations de haine à l’encontre des étrangers (égorgés, bien entendu) ou des Juifs (gazés à Bordeaux ou à Calais) pour qu’il emploie les mots xénophobies et racismes au pluriel. Il devrait mieux choisir ses fréquentations. On n’est pas responsable de sa famille, mais on l’est de ses amis : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. L’auteur de ces lignes n’a rien entendu de tel, ni dans sa famille, ni dans les milieux qu’il a fréquentés et qu’il fréquente. Il ne réduit pas l’histoire de France à ces couches épaisses de racismes. Il a fallu aussi que M. Rioux soit privé de vie spirituelle pour qu’il écrive l’Autre avec une majuscule et en fasse une divinité. Se prosterne-t-il devant elle ? La proposition dogmatique - " l’histoire française, depuis deux cents ans, est parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes, etc. " - n’a rien d’historique, elle est toute idéologie et elle n’est rien qu’idéologie. Aucun des mots employés n’est défini, ni pensé. C’est de la récitation coranique. Rien de ce qui est avancé n’est avéré, sinon dans la grande et nouvelle inquisition que produit l’idéologie des puissants. Aux Français et à la France, sont attribués les mêmes préjugés sordides et puants que ceux dont les socialistes nationaux allemands accablaient les Juifs ou la France ou les bolcheviks les classes nuisibles. Ou encore cette autre perle : " les Maliens de l’îlot Chalon dans les années 1980 étaient frères des maçons limousins exploités un siècle plus tôt à la même place par les marchands de sommeil ". L’îlot était un squat. Par définition, personne n’y payait de loyer. On ne sait qui sont ces marchands de sommeil qui faisaient payer des loyers exorbitants à ces Maliens. Des compatriotes voraces ? Non seulement, cette affirmation relève du fantasme idéologique, mais elle est aberrante sur le plan conceptuel : après l’exploitation de l’homme par l’homme, M. Rioux invente l’exploitation (imaginaire) du maçon creusois ou du maçon malien par le marchand de sommeil. Où est la plus-value tirée de cette " exploitation " ? De même, la fraternité qu’il prête aux Maliens et aux Creusois est de la propagande de sacristie. La conclusion (p 162) est toute religieuse ou mystique : " la désespérance ne gagnera pas, pour peu qu’une condition soit toujours remplie : que la République reste présente et active partout où l’exclusion s’affiche ou menace. Parce que depuis 1789 l’exclusion, offense à l’être et à l’Autre, demeure chez nous une affaire publique et un défi civique ". M. Rioux devrait lire, ce que, apparemment, il n’a jamais fait, les textes fondateurs de 1789 : il n’y trouvera employé nulle part le nom exclusion. Entre déclarer des droits imprescriptibles et lutter contre l’exclusion, il n’y a pas un abîme, mais un vide intersidéral. Jamais les Républicains, entre 1789 et jusqu’en 1998, quand Mme Aubry a inventé l’exclusion pour culpabiliser la France et les Français, n’ont lutté contre " l’exclusion ". D’ailleurs, ils ne se sont pas gênés pour exclure à tire-larigot l’Autre. Ils ont même exclu le Même : expulsion des Congrégations, refus d’accorder la citoyenneté aux autochtones d’Algérie, délire sur les " races inférieures ", etc. Cette verroterie à la Aubry est peut-être digne d’un militant enfermé depuis un demi-siècle dans une des cellules minuscules du Parti communiste ou socialiste ou autre (trotskiste ?), mais indigne d’un Français.

Pourquoi ce livre a-t-il été écrit ? Le véritable objectif est d’utiliser l’histoire, après l’avoir frelatée, dans les luttes politiques du moment. La gauche au pouvoir, sauf sans doute pour la famille Rioux (elle, prof de khâgne, lui inspecteur général, plus les à-côtés, le revenu est au moins de 70000 francs par mois), présente un bilan désastreux : de six à dix millions de pauvres, trois millions de Français de mal logés, six millions de chômeurs ou d’exclus du marché du travail, deux millions de Français qui, par désespoir, ont quitté la France, etc. Voilà qui fait vingt millions de Français condamnés au malheur : plus d’un tiers de la population. C’est la faillite la plus retentissante qu’un régime ait jamais connu depuis Clovis. " Au bonheur la France " est l’écran qui cache le désastre : " cachez ces faims que je ne saurais voir ". La falsification de la mémoire, c’est de la guerre. Du temps de Sully, la France avait deux mamelles ; sous les intellos à la Rioux, elle n’en a plus qu’une : la dénégation du réel.

 

 

17 juillet 2007

Universalité

 

 

 

 

 

 

La notion d’universalité, telle que nous l’entendons aujourd’hui (ce qui est répandu dans le monde), est récente. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant "le plus grand nombre de" ou "la totalité", comme l’expriment les exemples cités : "généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts" (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il "est de peu d’usage") et "généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que "c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité, l’universalité des biens". Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose aussi universalité par généralité : ce terme collectif "comprend toutes les choses de même nature", comme quand on dit universalité des biens pour dire "tous les biens d’une succession". Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : "l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine".

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement par Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, 1863-77. Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soit ignoré dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Celles-ci sont d’abord relativistes. Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise n’est pas, dans les faits, universelle, non plus que les dogmes du christianisme. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout et des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de "général", que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, "qui s’étend partout" ou "dont les valeurs sont partagées par tous les hommes", mais le sens de "qui regroupe toutes les églises". L’universalité n’est que de la généralité : "Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines". Quant à universaliste, "terme d’histoire ecclésiastique", c’est le "nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut". Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, "général, qui s’étend à tout, qui s’étend partout", qu’illustrent les exemples : "un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce" (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de "généralité".

En fait, le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : "I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : "cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique", Vedel, Droit constitutionnel, 1949)". L’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de "généralité" ou de "totalité", qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française.

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de "l’universalité de la langue française". C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : "Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle. Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ?". Tel qu’il est employé dans ce contexte, l’adjectif universel a pour sens "qui est largement répandue" ou "dont l'usage est courant en Europe", et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : "qui s’étend à tout, qui s’étend partout" (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir "généralité" ou "ce qui renferme les différentes espèces"  (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui "comprend toutes les choses de même nature", et non dans le sens moderne, enregistré pour la première fois par Littré, à savoir "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde importe peu. Le français est, selon Rivarol, la langue de la "République des lettres" ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En use l’ensemble des hommes de lettres, des écrivains, des poètes, des gens de culture, d’amateurs de belles lettres, des savants pour commercer ou converser entre eux. Tel est son domaine restreint. C’est pourquoi la clarté est si importante. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. Au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître "universelle", dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son "Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française" (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : "la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ?" De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale.

 

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : "Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle, régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps". L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, "universel", au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.

 

 

16 juillet 2007

Spectacle et société du spectacle

 

 

 

 

Emprunté au latin spectaculum, le mot français spectacle est attesté au début du XIIIe siècle. Il a pour sens "ce qui s’offre aux regards" et "ce qui est susceptible d’éveiller des sentiments, des réactions". Le sens de "divertissement offert au public" est attesté à la fin de ce même siècle. Au XIVe siècle, Oresme l’emploie pour désigner les jeux du cirque dans le monde antique. Dès le XVe siècle, les principales significations de ce mot sont en place.

La consultation des anciens dictionnaires montre que, dans la langue classique, la notion de spectacle était plus large et plus ample que de nos jours ou que les lexicographes étaient conscients de l’importance que le spectacle avait prise dans leur propre société. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont exposés. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : "représentation que l’on donne au public pour le divertir" (exemples : "l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, aller aux spectacles, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples, il aime les spectacles, assister à un spectacle") et "tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue" ("beau, triste, horrible spectacle ; Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis"). Ces sens ne sont pas les plus intéressants, surtout si on les compare aux trois autres sens exposés, qui sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les Académiciens relèvent cet emploi : "spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques". Les exemples sont éloquents : "l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle", "c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape". Cet emploi a rendu possible l’expression être en spectacle, au sens de "être exposé à l’attention publique", comme dans cet exemple de norme sociale : "quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde". Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il glose les expressions "être en spectacle" et "donner et se donner en spectacle" en les illustrant d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : "les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles" ; "les grands sont en spectacle à tout l’univers", "la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation".

Cet emploi semble propre à l’Ancien Régime, puisque les Académiciens ne le relèvent que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire et que, dans la huitième édition (1932-35), l’exemple du roi est remplacé par celui-ci : "le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle". La décollation de Louis XVI a sans doute mis à cette mise en scène particulière du pouvoir royal, laissant le champ libre à l’émergence d’autres formes de spectacle.

Debord, on le sait sans doute, est célébré pour avoir inventé la "société du spectacle". Or, la notion se trouve dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Debord, qui les a peut-être lus, a transféré dans la société qu’il accuse d’être libérale ou capitaliste une réalité de la monarchie française et même de la papauté. Comme les anciens lexicographes, les écrivains des siècles classiques que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) avaient une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : "auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle" ; La Bruyère : "Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles" ; Massillon : "les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés" et "il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables". L’usage politique du spectacle était de règle aussi dans les sociétés antiques : "que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on donnait au peuple ?", écrit Bossuet.

Chez Littré, "représentation théâtrale" n’est qu’un sens particulier du sens général "ce qui attire les regards". Le mot spectacle prend même le sens de "mise en scène", ce qui n’est pas étonnant, puisque la mise en scène participe de la définition même de la notion de spectacle. Il est employé dans ce sens par La Bruyère : "les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle" et Littré l’illustre par ces phrases de son cru : "il y a beaucoup de spectacle dans cette pièce" et "beaucoup de pompe, de magnificence est déployée dans la représentation de cette pièce" ou par l’emploi "une pièce à spectacle, à grand spectacle".

 

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un assez long article est consacré aux spectacles, cette réalité étant rangée parmi les "inventions anciennes et modernes". Le spectacle n’est pas un fait de société ; il tient de la nature humaine. C’est ce que pense Batteux, cité par l’auteur de l’article : "l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement". La nature humaine est celle de l’organisation sensorielle du corps : "aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations". Autrement dit, c’est l’homme, sa nature, la façon dont il est fait qui expliquent la multiplication des spectacles et surtout des spectacles divers : "il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité". Ces spectacles sont les "grimaces d’un charlatan", "quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire", "les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux". Ces spectacles ont "peu de rapport avec notre être" : ces "pures curiosités ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux". L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : "qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement". Deux types de spectacle sont distingués : ceux du corps et ceux de l’âme, de sorte que "les nations qui ont cultivé le corps plus que l’esprit ont donné la préférence aux spectacles où la force du corps et la souplesse des membres se montraient" et "celles qui ont cultivé l’esprit plus que le corps ont préféré les spectacles où on voit les ressources du génie et les ressorts des passions". "Il y en a qui ont cultivé l’un et l’autre également, et les spectacles des deux espèces ont été également en honneur chez eux". Dans les spectacles du corps, "les choses peuvent s’y passer sans feintes et tout de bon, comme dans les spectacles des gladiateurs, où il s’agissait pour eux de la vie", alors que, dans les spectacles de l’âme, "il n’est pas possible qu’il y ait autre chose qu’imitation, parce que le dessein seul d’être vu contredit la réalité des passions", de sorte que "toute passion, dès qu’elle n’est que pour le spectacle, est nécessairement passion imitée, feinte, contrefaite".

La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : "les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel", alors que "ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité". Ainsi "les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle", alors que "les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir". C’est pourquoi "la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes".

 

L’article spectacle du Trésor de la Langue française (1972-94) a beau être long, il est moins riche d’enseignements que les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1798), sauf pour ce qui est de l’extension du nom spectacle au social. Trois sens sont exposés : "ce qui se présente au regard ; vue d’ensemble qui attire l’attention et / ou éveille des réactions", "représentation de théâtre, de danse, de cinéma, d’opéra, de numéros de variétés, qui est donnée en public", "mise en scène". Le mot n’échappe pas à la règle qui régit, à compter de la fin du XVIIIe siècle, l’évolution de la langue française, à savoir la "socialisation" du vocabulaire ou, dit en jargon marxiste, l'appropriation des moyens sémantiques ou des moyens de production de sens par la caste cléricale. Le spectacle sort des théâtres et s’étend à diverses réalités :  manifestation sportive", "catch ", "pancrace", "audience publique ayant un aspect spectaculaire", "supplice, exécution capitale fait en public", "réception accompagnée d’un spectacle" : dîner spectacle, thé-spectacle, lecture-spectacle, meeting-spectacle, sport-spectacle, cinéma spectacle, voile-spectacle, délinquance spectacle, protestation-spectacle, information spectacle, État-spectacle, violence spectacle, politique spectacle, monde, professionnels, industrie du spectacle. Le phénomène est si massif qu’il a été fabriqué, pour le désigner, le mot spectacularisation, ou "fait de transformer un événement, une action en spectacle, de le rendre spectaculaire" ou même, plus rare, spectacularité ou "fait de se présenter comme un spectacle, d’être ressenti comme un spectacle". La notion que l’on croit nouvelle de "société du spectacle" était dans la langue du XVIIe siècle ; elle est aussi dans la langue moderne.

 

 

15 juillet 2007

Appartenance

 

 

 

 

Dérivé du verbe appartenir, le nom appartenance est attesté au XIIe siècle. Il a pour sens "ce qui appartient à quelque chose" et il désigne les dépendances d’un bien foncier : "toutes les choses qui furent (à) Saül et à son ménil (son domaine) et toutes les appartenances". L’Encyclopédie (1751-69) enregistre l’emploi spécifique d’appartenance en équitation : "il se dit de toutes les choses nécessaires pour composer entièrement le harnois d’un cheval de selle ; on dit une selle avec toutes ses appartenances, qui sont les sangles, la croupière, etc.". En 1536, Calvin emploie appartenance dans son sens moderne : c’est le "fait d’appartenir à, de faire partie de" dans la phrase suivante : "la rémission des péchés sans laquelle nous n’avons aucune alliance ni appartenances avec Dieu".

En ancien français, le premier sens est courant : au XIIIe siècle, chez Villehardouin ("ils auraient Andrinople et toutes les appartenances"), Beaumanoir ("s’il brise une chose qui est des appartenances du pressoir"), Joinville ("ces deux frères tinrent du conte Henri tout leur héritage et leur appartenances") ; au XIVe siècle, chez Oresme ("l’économie est art de gouverner un hôtel et les appartenances pour acquérir (des) richesses") ; au XVe siècle, chez Froissart ("Lille, Douai et Béthune et toutes les appartenances qui doivent être tenues de la comté de Flandres") ; au XVIe siècle, chez d’Aubigné ("ils avaient une maison spacieuse accompagnée de grands jardins et appartenances"), Amyot ("seulement on lui laissa par pitié le royaume de la Macédoine avec les appartenances") et, dans un sens figuré, chez Montaigne ("la béatitude remplit toutes les appartenances et avenues de la vertu").

Nicot (Trésor de La langue française, 1606) illustre ce mot de deux exemples, relatifs aux choses et aux personnes, qui correspondent à aux deux sens, du XIIe et du XVIe siècles : "la maison et ses appartenances" (les choses, biens, terres, annexes qui en dépendent) et "il est de notre appartenance, c’est-à-dire de notre parenté" (il fait partie de notre (grande) famille ou de notre parentèle). En revanche, les Académiciens, dans toutes les éditions publiées de leur Dictionnaire, de 1694 à 1932-35, ne relèvent que le premier sens, relatif aux choses : "dépendance, ce qui appartient à une chose, ce qui dépend d’une chose" ("vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village est une appartenance d’une telle châtellenie", 1762). Dans la première édition (1694), ils remarquent qu’appartenance "n’est guère usité qu’en cette phrase", à savoir "une maison et ses appartenances". Dans les éditions ultérieures, la remarque disparaît.

Les auteurs de dictionnaires adoptent la définition des Académiciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : "dépendance ; ce moulin est une des appartenances d’une telle terre ; on a fait union de ce bénéfice à un tel évêché avec toutes les appartenances et dépendances") que Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "dépendance, ce qui appartient à, ce qui dépend de ; vendre une maison avec ses appartenances et dépendances") ou Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "ce qui appartient à une chose, ce qui en dépend"). Littré est le premier auteur de dictionnaire à relever, après les Encyclopédistes, l’emploi d’appartenances en équitation : "les appartenances de la selle sont les sangles, le surfaix, le poitrail, la croupière, les étriers ; la housse est un accessoire", ce en quoi les Académiciens l’imitent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "par analogie, on dit, en termes d’équitation, les appartenances de la selle pour désigner les étriers, la croupière, les sangles". Dans cette même édition, il est donné à appartenance son sens moderne, à savoir "fait d’appartenir à", mais cette définition est infirmée par les exemples : "il se dit spécialement de la dépendance d’une propriété foncière" et les Académiciens se contentent de reproduire les exemples des éditions antérieures de leur Dictionnaire : "vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village était une appartenance de telle châtellenie", phrases dans lesquelles appartenance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, ne signifie pas "le fait d’appartenir", mais désigne un bien (terre, maison, village, etc.) qui dépend d’un domaine plus grand et est employé comme synonyme de dépendances.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) mentionnent le sens de l’ancien français ("dépendances, ce qui appartient à") comme vieux : "vx, propriété, enfin notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la Renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers" (Sand) et "droit, vx, synonyme de dépendances : Monseigneur l’évêque d’A. possédait une terre voisine de celle de Vernyct, et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées les unes dans les autres, que Maxendi et Vernyct se rendirent exprès à A, pour acheter la propriété de monseigneur l’évêque d’A." (Balzac, 1824). Le sens moderne, à savoir "le fait d’appartenir à", est un sens social, comme le notent les Académiciens dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire : "le fait (pour une personne) d’appartenir à un ensemble constitué, à une collectivité, à une société secrète, à un parti, etc." ; et, comme dans le Trésor de la Langue française, le sens "dépendances d’un domaine, d’une propriété foncière" est jugé vieilli.

De fait, le nom était un terme de droit (du droit de propriété), il est un terme de société. C’est, en parlant de personnes, le fait d’appartenir à un milieu, une collectivité, un parti, etc., comme dans ces extraits de Barrès ("le statut territorial de la région rhénane n’est pas fixé définitivement et la constitution allemande elle-même permet à ses ressortissants de décider de leur appartenance territoriale et politique", 1919-20) ou de Goldschmidt (in L’Aventure atomique, 1962 : "de son côté, Joliot-Curie attaquait la politique gouvernementale, lié par son appartenance au parti communiste"). Il est dans l’ordre des choses que les sociologues accentuent la socialisation sémantique de ce mot. Pour eux, il n’est pas d’individu autonome ou libre, mais des atomes agrégés à des groupes. Tout homme est dans un "groupe d’appartenance" ; dans un "groupe primaire", "chaque membre connaît tous les autres" et "les relations entre eux sont directes".

Cet extrait est un concentré de pensée sociologique : "chacun de nous a plusieurs groupes d’appartenance (famille, village, groupe professionnel, équipe sportive, cellule politique ou religieuse, etc.). Par son appartenance à un groupe, l’individu participe à une vie collective qui l’imprègne de certaines valeurs, de normes (règles de conduite), de stéréotypes (jugements tout faits sur les autres groupes), etc. et subit une pression de conformité à laquelle il se plie habituellement sans problème. Un conflit surgit si l’individu prend pour valeurs, normes, critères de jugement et de conduite, les idées et les idéaux d’un autre groupe (appelé alors groupe de référence) représentant ses aspirations personnelles ou morales. Des conflits intérieurs peuvent aussi surgir de l’incompatibilité entre les pressions des différents groupes d’appartenance d’une même personne" (Sciences sociales, 1969). Comme elles sont belles ces sciences qui réduisent l’homme à un mouton bêlant dans un troupeau !

La preuve de la modernité de ce mot, c’est l’usage qui en est fait dans les sciences humaines, en linguistique ("le rapport d’appartenance est exprimé par exemple par le génitif ou, en français, par la préposition de") ou en psychologie ("notion introduite par Thomdike dans sa théorie de l’apprentissage : il y a appartenance entre deux éléments quand ceux-ci font partie d’un même ensemble constituant une unité", 1963) et dans les sciences exactes. En mathématiques, "la relation d’appartenance exprime la propriété pour certains objets d’être éléments d’un ensemble, c’est-à-dire de lui appartenir" (1956). Ces définitions dites scientifiques exhalent un divin fumet de tautologie. On croirait lire du Monsieur Prud’homme ou du Pécuchet (l’ami de Bouvard) : l’appartenance est le fait pour des objets d’appartenir à un ensemble, comme la bravoure est le fait pour des personnes d’être braves ou l’avarice d’être avares, la cupidité d’être cupides, etc. Il arrive ainsi que la science offre aux habiles (dans le sens que Pascal donnait à ce nom) de belles rigolades.

 

 

 

14 juillet 2007

Tripot

 

 

 

 

Dérivé de l’ancien verbe triper ou treper (dont dérive trépigner), au sens de "sauter" et de "danser", tripot est attesté à la fin du XIIe siècle dans deux sens qui sont sortis plus tard de l'usage : "acte amoureux" et "action de tripoter ou d’intriguer". Le sens qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions, apparaît au milieu du XVe siècle chez Villon (Grand Testament) : "s’il sut jouer en un tripot". Tripot désigne un "lieu entouré de murs, aménagé pour jouer au jeu de la paume" (cf. la note consacrée à "paume, jeu de la paume, jeu de paume") : c’était donc un terrain fermé ou un court couvert, comme on dit au tennis, où les jeunes gens d’alors jouaient à la courte paume.

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1832-35 : "jeu de paume, lieu pavé de pierre ou de carreau, et entouré de murailles, dans lequel l’on joue à la courte paume" (exemples : "tripot couvert, découvert, balle de tripot, le maître du tripot"). En 1762, les Académiciens notent que ce nom est concurrencé par jeu de paume : "en ce sens, on dit plus ordinairement jeu de paume" (1762, 1798) et en 1832-35 : "il est vieux ; on dit maintenant jeu de paume". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), remarque que le mot, au sens de "jeu de paume"  ("tripot couvert ou découvert, le maître du tripot"), "est bas : on dit jeu de paume". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) fait une remarque identique : "terme vieilli ; on dit maintenant jeu de paume"  ("lieu pavé ou carrelé et entouré de murailles dans lequel on joue à la courte paume"). Deux vers du Virgile travesti de Scarron sont cités : "Là l’on bâtit une taverne, Et là l’on bâtit un tripot". Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent encore ce sens, qu’ils mentionnent comme vieux, "lieu couvert où se pratiquait le jeu de courte paume" (pour "jeu de la courte paume"), sans doute parce qu’ils en ont relevé une attestation chez Sainte-Beuve en 1828 : "nourri dans la pleine jovialité des mœurs bourgeoises, élevé, pour ainsi dire, dans le jeu de paume et le tripot de son père, qui aimait fort la table et le plaisir, (le poète) Mathurin Régnier prit de bonne heure les habitudes de débauche et de moquerie, de licence morale et satirique".

En 1670, Mme de Sévigné emploie l’expression dans son tripot au sens figuré de "dans son domaine, sur un sujet où il excelle" ("le Père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries ; nous nous trompions dans la pensée qu’il ne jouerait bien que dans son tripot ; il passe infiniment tout ce que nous avons ouï"), emploi que les auteurs de dictionnaires, jusqu’à Littré, relèvent tous : "on dit figurément qu’un homme est dans son tripot, pour dire qu’il est dans un lieu où il a de l’avantage pour la chose dont il s’agit, qu’il excelle dans les matières dont il est question" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762 ; exemples : "quand il parle devant une telle compagnie, il est dans son tripot ; quand on le met sur ces questions-là, il est dans son tripot") et les Académiciens ajoutent : "on dit, à peu prés dans les mêmes sens, attaquer, gagner, battre un homme dans son tripot, le tirer de son tripot".

En 1726, est attesté chez Lesage (Le Diable boiteux : "deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées") le sens moderne de "maison particulière dont les maîtres reçoivent des joueurs à des fins lucratives ; maison de jeu, cabaret où l’on joue" ; et en 1757 le sens péjoratif "assemblée, société, lieu où s’épanouissent les intrigues, les basses querelles, les tripotages" (Voltaire) et "endroit mal famé, mal fréquenté" (Diderot, Jacques le fataliste, 1784). De ces trois sens, les Académiciens ne relèvent en 1762 que le premier : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu" ; de même, Féraud en 1788 (Dictionnaire critique de la Langue française) : "on appelle, par mépris, tripot une maison où l’on donne à jouer". Féraud, qui devait avoir un sens moral élevé, ne peut s’empêcher d’approuver cette dénomination méprisante : "la plupart méritent bien ce nom".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens exposent les deux sens, objectif et péjoratif de tripot : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu ; et par extension, d’une maison où s’assemble une mauvaise compagnie". Une maison de jeu étant un lieu supposé mal famé, tout lieu mal famé est nommé tripot. Ce sens péjoratif est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "maison de jeu, et, par extension, maison où s’assemble mauvaise compagnie"  (exemples, "il perdit tout son argent dans un tripot, un infâme tripot" et "familièrement, le tripot comique se dit quelquefois, par dénigrement, d’une assemblée de comédiens").

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ces sens péjoratifs : "par extension et par dénigrement, maison de jeu", "maison où s’assemble mauvaise compagnie", "par dénigrement ou par plaisanterie, assemblée des comédiens" (Voltaire, 1757 : "béni soit Dieu, qui vous donne la persévérance dans le goût des beaux-arts et surtout du tripot de la comédie !" ; 1768 : "il y a bien des tripots : celui de la Sorbonne, celui de la comédie et celui que vous avez quitté sont les trois plus pitoyables ; je quitterai bientôt le grand tripot de ce monde, et je n’y regretterai guère que vous"), et "intrigue, tripotage " ("n’y aurait-il pas un peu de tripot dans tout ceci ?"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), rassemblent ces sens dans deux définitions : "maison de jeu mal famée" et "maison où s’assemble une mauvaise compagnie" ("un infâme tripot").

Tous ces sens sont dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "maison de jeu clandestine ayant mauvaise réputation", "pièce, local transformé temporairement en salle de jeux clandestine", "lieu de débauche, endroit mal famé", "endroit où s'effectuent des opérations louches, notamment des trafics financiers et boursiers", "ironique et vieilli, assemblée, milieu où se nouent des intrigues, des querelles, des tripotages divers". Les auteurs de ce dictionnaire relèvent aussi des sens qui ne sont relevés ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni chez Littré, et qui pourtant sont mentionnés comme vieux : "action de tripoter" ("pelotage, tripotage"), "action de jouer, de fréquenter les maisons de jeu clandestines", "action de faire des opérations louches ou des manœuvres frauduleuses" ("magouille, trafic, tripatouillage, tripotage"). Pourtant, ces sens sont conformes à la formation de ce nom, dérivé d’un verbe et donc apte à exprimer le procès de ce verbe ("l'action de") et le lieu où se fait l’action (jouer à la paume, jouer aux cartes ou de l’argent, préparer de mauvais coups).

Un mystère demeure dans l’histoire de tripot : pourquoi ce nom qui désignait un jeu de paume a-t-il désigné au milieu du XVIIIe siècle une maison de jeu et un lieu mal famé ? Est-ce dû au jeu (jeu de la paume et jeu d’argent) ou au fait qu’à la paume, les spectateurs pariaient sur le résultat des parties et donc jouaient de l’argent ? Ou bien est-ce l’effet de la lente désaffection pour le jeu de la paume, ceux qui s’y adonnaient préférant les cartes ou le pharaon ?

 

 

13 juillet 2007

Fanatique

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom fanum désigne un lieu consacré ou un temple et l’adjectif fanaticus, qui en dérive, a pour sens (Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) : "inspiré ou rempli d’enthousiasme" et "exalté en délire ou frénétique". L’adjectif fanatique, emprunté au latin, est attesté pour la première fois au milieu du XVIe siècle, dans Le Cinquième Livre, attribué à Rabelais, au sens de "qui se croit inspiré de l’esprit divin et pris de fureur poétique". En 1580, alors que les guerres de religion ensanglantent la France depuis 1562, Montaigne, dans les Essais, l’emploie dans un sens différent : "qui est animé d’un zèle aveugle envers une religion ou une doctrine". C’est le sens moderne de fanatique.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième éditions, 1694, 1762), fanatique est glosé par "fou, extravagant, aliéné d’esprit, qui croit avoir des visions, des inspirations". Le sens est plus proche de Rabelais que de Montaigne. Cet adjectif, précisent les Académiciens, "ne se dit guère qu’en fait de religion", comme l’illustre l’exemple "les illuminés, les trembleurs sont fanatiques". L’emploi de fanatique comme nom est noté : "il est aussi substantif ; c’est un fanatique". A la fin du XVIIIe siècle, le champ d’action des fanatiques s’accroît. Ils ne se contentent pas de la religion, ils investissent la société et la politique, phénomène qui est concomitant du remplacement de l’ancienne religion catholique par la nouvelle religion sociale. Dans la cinquième édition, dite "révolutionnaire", du Dictionnaire de l’Académie française (1798), les nouveaux sens de fanatique sont exposés. En matière de religion, ce n’est plus seulement celui ou celle qui croit avoir des visions ou croit recevoir son inspiration du ciel, c’est aussi celui "qui est emporté par un zèle outré, violent, et souvent cruel, pour une religion vraie ou fausse". Il est des prédicateurs fanatiques. Le fanatique cesse d’être fou ou extravagant ou aliéné ; il raisonne, il argumente, il prêche le vrai, il milite pour une cause : "on dit par extension de celui qui se passionne à l’excès pour un parti, pour une opinion, pour un auteur, etc. qu’il est fanatique de ce parti, de cette opinion, de cet auteur". Les événements révolutionnaires ont remplacé la charité ou l'amour de Dieu par la cause politique. De fait, fanatique qualifie aussi des passions, des doctrines, etc. : "un zèle, une rage, des opinions, des doctrines fanatiques" (sixième édition, 1832-35).

Le sens social s’est répandu au point de rendre désuet le vieux sens de "fou, extravagant, aliéné d’esprit", comme le notent les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "fanatique signifiait autrefois qui est aliéné d’esprit, qui croit avoir des apparitions, des inspirations". L’exemple cité est à l’imparfait : "les illuminés, les trembleurs étaient fanatiques". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), relève le sens ancien, qu’il ne juge pas encore désuet ("qui croit avoir des inspirations divines") et qu’il illustre de cet extrait de Bossuet : "les opinions des anabaptistes mêlées au calvinisme ont fait naître les indépendants, qui n’ont point eu de bornes ; parmi lesquels on voit les trembleurs, gens fanatiques qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées". Certes, il relève aussi le sens social et politique : "qui se passionne à l’excès pour une opinion" ("homme fanatique de la liberté"), mais sans mentionner, comme les Académiciens le faisaient en 1798, la passion fanatique pour un parti ; et il fait de ce sens une extension du sens religieux, attesté chez Montaigne, pendant les guerres de religion : "qui est animé d’un zèle outré pour la religion" ("un prédicateur fanatique"). Au XVIIIe siècle, Voltaire a souvent exprimé son hostilité aux fanatiques de tout poil : "moi de ce fanatique (il parle de Mahomet) encenser les prestiges !" et "les philosophes sont les médecins des âmes dont les fanatiques sont les empoisonneurs" (mais il est des philosophes fanatiques qui ont empoisonné plus d’âmes que les prédicateurs zélés).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) confirment, par la mention vieux, que le sens le plus ancien de fanatique, à savoir "qui se croit inspiré par la Divinité" ou, comme nom, "personne qui se croit inspirée par la Divinité", illustré d’une phrase de l’Académie ("les illuminés, les trembleurs étaient fanatiques", 1878-1932), est sorti de l’usage du français moderne et que, dans l’usage actuel, prédomine le seul sens social, "souvent péjoratif", précisent les auteurs du Trésor : "qui est porté au fanatisme, qui adhère à une cause ou à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et irraisonnée et un zèle outré poussant à l’intolérance et pouvant entraîner des excès" ou, s’il est un nom, il désigne "celui, celle qui adhère à une cause, à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et manifeste à leur égard un zèle aveugle pouvant entraîner des excès".

Les exemples cités révèlent le fossé qui en l’espace d’un demi siècle s’est creusé entre la France de naguère et la France actuelle. Naguère, étaient fanatiques des républicains et des royalistes : aujourd’hui, s’ils ne sont pas morts, ce sont des vieillards en pantoufles, qui n’éprouvent plus le moindre zèle pour quoi que ce soit. Il est même, dans les exemples du Trésor de la Langue française (1972-94), des apôtres et des prêtres fanatiques : où sont-ils passés ? Leurs successeurs boivent des tisanes. Si tant qu’il ait existé des "fanatiques de justice, de liberté, de démocratie, d’égalité", il semble qu’il n’y en ait plus, sinon à l’Université. Même les exemples cités par les Académiciens dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire semblent référer à un monde disparu ou à l’agonie : "un patriotisme fanatique, l’attachement fanatique à un chef politique". Très étrangement, il est un fanatisme religieux et politique qui fait des milliers de morts chaque année et qui étouffe sous le béton de la stupidité des centaines de millions d’hommes et de femmes, même en France : c’est l’islam. Il est le seul qui ne soit pas nommé dans les exemples. Il est partout, les auteurs de dictionnaires ne le voient nulle part. Seraient-ils aveugles ?

 

12 juillet 2007

Motivation

 

 

 

 

 

En voilà un mot moderne à la fois parce qu’il est un concentré de nouvelle religion scientiste, sociale et humanitaire et parce qu’il est récent. Attesté seulement dans la seconde moitié du XIXe siècle, il est ignoré de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et des Académiciens (éditions publiées de leur Dictionnaire, de 1694 à 1932-35). Dans la neuvième édition (en cours), il a deux sens : un sens juridique ("le fait de justifier par un motif ; motivation d’un acte administratif") et un sens social et scientiste ("ce qui meut, ensemble de motifs ; motivation consciente, inconsciente du comportement"). Il est dérivé du verbe motiver, enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la troisième édition (1740), dans un sens juridique : "alléguer, rapporter les motifs d’un avis, d’un arrêt, d’une déclaration". Le sens moderne de ce verbe, "servir de motif à", n’apparaît que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "motiver signifie aussi quelquefois servir de motif à ; voilà ce qui a motivé cette mesure" et "motiver les entrées et les sorties dans une pièce de théâtre, faire que les entrées et les sorties des personnages paraissent naturelles et raisonnables".

Le verbe to motivate (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974) est relevé avec le sens de "be the motive of ; give a motive or incentive to ; act as an incentive" et ces sens du nom motivation sont attestés en anglais depuis 1873. Il semble que le français, par facilité, paresse ou commodité, les ait empruntés à l’anglais – ce qui explique, anglophilie et soumission à l’ordre nouveau aidant, le succès étonnant et rapide de motivation, motiver, motivé(e)(s) dans la langue moderne – surtout celle des imbéciles.

L’article motivation de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est court (trois lignes) ; celui du Trésor de la Langue française (1972-94) s’étend sur une page grand format faite de deux colonnes. Etrangement, alors que les Académiciens relèvent le sens juridique ou administratif ("motivation d’un acte administratif"), les auteurs du Trésor de la Langue française l’ignorent et ne notent que les emplois dans les sciences humaines, philosophie, psychologie, linguistique, économie, psychopédagogie et pédagogie, lesquelles sont à la nouvelle religion sociale et scientiste ce que la théologie était à l’ancienne religion chrétienne, à savoir ce qui la justifie en théorie.

En philosophie, la motivation consiste à "alléguer les considérations qui servent de justification à un acte, a posteriori", comme dans cet exemple de Birou : "toute action libre et volontaire se base sur une motivation plus ou moins consciente ; ce sont les raisons que l’on se donne pour agir" (1966). En psychologie, c’est "l’ensemble des facteurs dynamiques qui orientent l’action d’un individu vers un but donné, etc.". Ainsi, dans cette science humaine et sociale, la motivation, qui a un "champ", peut être consciente, économique, électorale, individuelle, professionnelle. Cet extrait du Traité de sociologie (1967) illustre parfaitement le scientisme de la nouvelle religion sociale : "entre les capacités d’un individu et son rendement réel s’interposent ses motivations (...). Qu’est-ce qui définit l’intérêt d’un travail ? Qu’est-ce qui fait que le contenu même du travail soit une motivation à travailler ou au contraire un obstacle qu’il faut vaincre ? C’est bien entendu un certain rapport entre la tâche et les aptitudes et intérêts de celui qui l’accomplit". En économie, dans les études de marché, la motivation est "l’ensemble des facteurs qui déterminent le comportement d’un agent économique (qu’il soit acheteur ou vendeur) face à un produit ou un service donné". Ces facteurs sont le plus souvent "l’intérêt" et "les besoins". Est-il besoin d’études pour démontrer ce que tout le monde sait depuis qu’il existe un marché ? En tout cas, prolifèrent "les études de motivation", qui "percent le mystère de l’acte de l’achat et orientent l’effort de publicité" (1958) : tout ce charabia pour enfoncer des portes ouvertes ! En linguistique, c’est le "lien plus ou moins étroit entre un signe et la réalité qu’il désigne". Les auteurs du Trésor de la Langue française sont linguistes ; ils sont intarissables sur la linguistique. La motivation existe aussi entre le signifiant (les sons) et le signifié (le sens). Elle touche le lexique et elle se présente sous divers degrés ; elle est phonétique, directe ou indirecte, morphologique, sémantique. En pédagogie, c’est "l’ensemble des facteurs dynamiques qui suscitent chez un élève ou un groupe d’élèves le désir d’apprendre". La motivation, qu’elle soit à l’expression écrite ou primaire ou tout autre, fait un tabac dans les IUFM et autres instituts de pédagogie. On comprend aisément pourquoi. La pédagogie nouvelle (ou new pedagogy : en anglais, ça en jette) fait de la "centration sur l’enfant" le nec plus ultra de l’acte d’apprendre : peu importe ce qu’il y a à apprendre, l’essentiel est l’apprenant, chez qui il faut susciter "le désir d’apprendre". Pauvre désir, il faut vraiment qu’il soit réduit à rien pour se cacher dans les écoles !

Voici un extrait qui illustre l’obscurantisme de la nouvelle religion sociale et scientiste : "la motivation primaire est évidemment liée au besoin ; l’une et l’autre sont le produit de changements dans l’équilibre biologique entre l’organisme et son milieu, exigeant la recherche d’un autre équilibre. Il n’y a pas identité entre besoin et motivation : le premier est un certain état de l’organisme ou d’une partie de celui-ci (...) ; la seconde est un état du système nerveux résultant du premier, de façon directe ou par l’intermédiaire de stimulus, externes ou internes, et susceptibles de pousser l’organisme à une activité. Il n’y a pas de relation simple, linéaire, entre le besoin et la motivation". Sans commentaire, sinon celui-ci : ce charabia est écrit dans le mensuel Le Français dans le Monde (1974), l'organe scientiste de la diffusion du français dans le monde. Ce français-là, il serait bon de le garder en France, confiné dans quelques asiles spécialisés, plutôt que de le diffuser dans le monde : il tue toute "motivation" d’apprendre le français.

 

 

 

 

05 juillet 2007

Solidarité

 

 

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solidaire, solidarité (qualifié de savant, parce que la forme régulière de ce nom aurait dû être solidaireté), est attesté en 1693 : c’est un terme de droit employé dans un "arrêt (une décision) de justice", reproduit dans le Recueil général des anciennes lois françaises, et qui a le sens de "ce qui unit les personnes tenues par une obligation solidaire". Il est enregistré dans les dictionnaires à la fin du XVIIIe s : en 1788 dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud et en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Féraud note que solidarité remplace solidité : "solidarité, qualité qui rend solidaire ; on dit ordinairement solidité en ce sens : ce contrat porte solidité" ; de même en 1798, les Académiciens : "terme de pratique, qualité de solidaire ; je ne veux point partager la solidarité avec cet homme" et ils ajoutent : "voyez plus bas solidité", lequel est défini ainsi dans la cinquième édition : "solidité, ou solidarité, signifie, en termes de pratique, engagement par lequel plusieurs personnes s’obligent les unes pour les autres, et chacune pour toutes, s’il est nécessaire"  (exemples : "ce contrat, cette obligation porte solidité ; quand une ville, un bourg, une communauté sont obligés, la solidité tombe sur chacun des habitants"). Les Académiciens  ajoutent : "on dit communément solidarité". De fait, dans l’édition suivante, celle de 1832-35, ils avalisent le remplacement de solidité par solidarité, comme terme de droit : "solidité s’est dit autrefois figurément, en jurisprudence, pour solidarité". Autrefois, c’était à peine trente-cinq ans auparavant. Pour nous, ce serait les années 1970, qui semblent si proches. Les esprits, alors, concevaient la Révolution comme une rupture profonde et brutale dans la continuité temporelle et tout ce qui avait cours avant 1789 ou même en 1798 était renvoyé à un monde