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29 août 2007

Vacances

 

Vacance et vacances

 

 

 

Dérivé de vacant, vacance est attesté au début du XIVe siècle au sens de "état d’une charge qui est sans titulaire" et vacances (au pluriel), à la fin du XVIe siècle, dans le sens de "période où les tribunaux interrompent leurs travaux" et, suivi de l’adjectif scolaires, dans L’Histoire comique de Francion, roman de Sorel (1623).

Les Académiciens (première édition, 1694, de leur Dictionnaire) ne relèvent que le sens de vacance attesté au XIVe siècle : "état de la dignité, de la charge, de l’emploi qui est à remplir", comme dans les fragments de phrase "durant la vacance du saint Siège", "la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice, etc." La définition et les exemples de la huitième édition (1932-35) sont étrangement semblables ("état d’une charge, d’une dignité, d’un poste vacant, durant la vacance du Saint Siège, la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice"), bien que, depuis la Révolution et la nationalisation des biens du clergé et la loi de 1905, les "bénéfices" qu’un abbé et un évêque pouvaient tirer d’une abbaye ou d’un diocèse aient été réduits à rien, et comme si les Académiciens jugeaient que les événements historiques n’avaient pas d’effet sur la langue (ce en quoi ils s’abusent). Dans cette huitième édition, les exemples sont cependant plus variés que dans la première édition. Ainsi "l’Académie a déclaré la vacance de ce fauteuil" et "il y a trois vacances à remplir dans cette université".

Dans la quatrième édition (1762), les Académiciens notent que, "en ce sens" (à savoir "le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité, une place n’est pas remplie"), vacance "n’est d’usage qu’au singulier". De fait, ils distinguent le singulier du pluriel et il donnent à vacances deux sens, ceux qui sont attestés au XVIIe et au XVIe siècles : "le temps auquel les études cessent dans les écoles, dans les collèges" et "le temps que les tribunaux cessent". Le moment de l’année où ces vacances sont fixées est précisé : "c’est ordinairement pendant l’automne" (dans les éditions suivantes, cette précision disparaît) et "ils (les écoliers et les collégiens) ont six semaines de vacances". En deux siècles et demi, ce qui a changé dans les écoles, c’est le moment de l’année où les cours vaquent : en été, et non plus en automne, mais aussi à la Toussaint, à Noël, en février et en Pâques ; et la durée de ces mêmes vacances : ce n’est plus six semaines, mais dix-huit semaines. Quant à l’emploi de vacances des tribunaux, il est noté que le nom est en concurrence avec vacations : "on parle autrement (de) vacations". Cet usage est critiqué par Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "vacances se dit pour le collège et vacations pour le palais", alors que "l’Académie dit l’un et l’autre pour celui-ci" (le palais). Féraud conteste aussi le point de vue de deux grammairiens (Beauzée et Bouhours), selon qui "on ne doit pas dire vacations, en parlant des études ; mais on peut dire vacances, en parlant des séances des gens de Justice, parce qu’ils peuvent à leur gré employer ce temps à leurs affaires personnelles ou à leur récréation : dans le premier sens ("affaires personnelles"), ils sont en vacations ; dans le second sens ("récréation"), ils sont en vacances". Ce qui, selon Féraud, est déterminant, ce ne sont pas les affaires personnelles ou les loisirs des gens de justice pendant la fermeture temporaire des tribunaux, mais la pluralité des usages propre à la langue : "j’y trouve une autre différence, qui me parait plus simple, c’est qu’en parlant du même temps et des mêmes personnes (la cessation du service et les gens de justice), on dit vacations, en langage du palais, et vacances dans le discours ordinaire. Un Avocat dira, dans son plaidoyer, durant le temps des vacations, et il dira dans le monde j’ai fait cet ouvrage pendant les vacances".

La critique de Féraud porte aussi sur l’emploi possible de vacance au singulier pour désigner le temps de repos. "Vacances, écrit-il, ne se dit ordinairement que d’une suite de jours ; et quand on veut parler d’un seul jour, il faut se servir du mot congé", alors que "l’Académie observe pourtant qu’on dit, au singulier, un jour de vacance". Même la définition la plus ancienne ("le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité n’est pas remplie") est l’objet de critiques, parce que "l’Académie le dit aussi d’une place". Féraud précise : "elle entend sans doute une place ecclésiastique" et il ajoute : "ces sortes de places, quand elles sont inamovibles, sont des bénéfices ; quand elles ne le sont pas, on ne leur applique pas le nom de vacance : on dit seulement qu’elles ne sont pas remplies".

Il fut un temps (révolu, à coup sûr) où les vacances ne faisaient pas l’objet de dissertations sociologiques, parce que la réalité désignée (fermeture temporaire des écoles et des tribunaux) était restreinte dans une société de labeur. Dans l’édition de 1832-35, les exemples cités laissent penser que les vacances tendent à prendre de plus en plus d’importance en France. Certes, les écoliers et les collégiens ont ou auraient toujours "six semaines de vacances", mais il est envisagé la possibilité de "prolonger les vacances" et de "ne pas reprendre le travail aussitôt après que les vacances sont finies". Lentement, la France entre dans une nouvelle civilisation, qui va être nommée dans la seconde moitié du XXe siècle civilisation des loisirs. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) décrit les emplois du mot vacance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, comme les Académiciens et il avalise, contrairement à Féraud, la concurrence entre vacances et vacations dans la langue de la justice : "temps, dit aussi vacations, où les tribunaux interrompent leurs fonctions".

C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) que, dans les exemples cités, sont distinguées "les vacances de Pâques" des "grandes vacances" et surtout que le nom vacances est étendu à des réalités, qui ne sont plus seulement celles de l’école ou de la justice. "Par extension, écrivent les Académiciens, vacances s’emploie en parlant du temps de repos qui est accordé à des employés dans un magasin, dans une banque, dans un établissement public ou privé, quel qu’il soit" (exemple : "les employés de cette maison ont droit à un mois de vacances"). Le mot s’étend aussi aux assemblées élues : "les vacances parlementaires". Les congés payés ayant été institués en 1936, le mot vacances n’est pas encore entré dans l’usage à propos des ouvriers. Les réalités de la campagne étant ce qu’elles sont, il n’est pas en usage non plus, même aujourd’hui, à propos des paysans ou, comme on dit depuis que les paysans ont disparu, des agriculteurs.

Ce que notent les Académiciens, c’est aussi l’extension du sens de vacances, puisque le mot "se dit, dans une acception plus générale encore, de toute interruption que l’on s’accorde dans ses occupations ordinaires" (exemples : "je ne travaillerai pas à mon livre ces jours-ci : je prends des vacances ; je me suis donné des vacances"). Peu à peu, la notion de vacances est recouverte par celle de loisirs. Si l’on devait qualifier la seconde moitié du XX siècle, on pourrait dire qu’elle est le temps des vacances de masse obligées ou même obligatoires. Après s’être adonnée pendant un demi siècle ou plus aux massacres de masse et aux génocides, l’humanité s’apaise. En Occident du moins, elle n’aspire plus qu’à se reposer. Peut-être pour régénérer sa fureur.

Le long article qui est consacré à vacances dans le Trésor de la Langue française (1972-94) célèbre le triomphe social des vacances. Les vacances diplomatiques complètent les vacances des tribunaux et du parlement : en France, celles-ci sont longues : "du premier juillet au premier octobre et du 21 décembre au premier avril" (1981). Les vacances scolaires et universitaires se multiplient : "vacances de Noël, de Pâques, de Pentecôte, de printemps, de la Toussaint, les grandes vacances, les vacances d’été". Elles sont si nombreuses et si longues que l’on institue, en compensation, "des cours et des devoirs de vacances". Elles s’étendent à toute la société : "congé rémunéré (généralement cinq semaines) auquel ont droit les salariés selon les critères régis par la législation du travail". Le synonyme en est congés payés. Un extrait analyse le phénomène : "le développement social des vacances tient à la fois à celui des communications et à celui du niveau de vie (et a été évidemment favorisé depuis 1936 par l’institution des congés payés)"  (Gouvernement et administration en France, 1967). De fait, apparaissent les "camps, colonies, centres, clubs, villages de vacances", les "maisons (familiales) de vacances" ("structures accueillant les individuels (sic) et les familles selon des formules et des prestations diverses, animation, garde d’enfants, etc.)". Ces réalités sont décrites : "les villages de vacances" sont des "installations de type pavillonnaire qui reçoivent dans des sites touristiques des clients désireux de faire des séjours en pension complète dans une atmosphère de vie collective" (Le Tourisme en France, 1960) et "les maisons familiales de vacances dont la première date de la fin du siècle dernier n’ont pris de développement réel qu’à une époque récente, à la suite de l’essor des associations familiales" (Tourisme et Action de l’État, 1966). De fait, les vacances sont des produits de consommation ("les vacances à crédit ou formule de vacances permettant l’échelonnement des paiements") qu’il faut financer : "une caisse nationale de vacances a été créée en France sur le modèle de la caisse suisse". On délivre donc des "bons (de) vacances" ou des "chèques vacances" à "certaines familles, généralement modestes". Ainsi "les bons vacances sont distribués par les caisses d’Allocations familiales à leurs cotisants dont les ressources sont inférieures à un certain seuil". Les vacances suscitent une économie nouvelle : "produits-vacances" ou "prestations liées à l’organisation et à la réalisation des vacances". La publicité s’en mêle : une "opération(-)vacances" est une "campagne médiatique ayant pour objet le tourisme et les vacances".

L’assomption des vacances ne s’arrête pas là. Ce n’est plus seulement le temps pendant lequel des institutions publiques sont fermées, ni même les congés payés ; c’est aussi, comme le notaient les Académiciens en 1932-35, la "période plus ou moins longue pendant laquelle une personne cesse toute activité professionnelle pour se reposer, se détendre". Les emplois de vacances dans ce sens sont innombrables : "avoir besoin de vacances ; vacances passées, vacances prochaines ; agréables, belles, bonnes, courtes, dernières, heureuses, longues, petites, prochaines, vraies vacances ; l’approche, le début, l’époque, la fin, la période, le retour, le temps, la veille des vacances ; un mois, une semaine de vacances ; la joie, le repos des vacances ; l’étalement des vacances ; voyage de vacances ; départs en vacances ; passer ses vacances à la montagne, au bord de la mer, à la campagne, à la neige, en France, à l’étranger".

Dans le meilleur des mondes possibles, pourtant, tout n’est pas parfait. Vacance et vacances prennent des sens qui révèlent l’ambiguïté des innombrables réalités que désignent ces mots. Ainsi, entendu dans un sens figuré, vacance a aussi, dans la langue moderne, le sens de "vide affectif, moral ou intellectuel". Le synonyme en est vacuité. Ce ne sont pas les sociologues qui emploient le mot dans ce sens, mais les écrivains, qui comprennent mieux le monde moderne que les pauvres sociologues qui égrènent le chapelet des idées reçues ou font tourner le moulin à prières du catéchisme social : "la vacance est une chose que l’extrême jeunesse est inapte à apprécier : elle lui apparaît toujours soit sous la catégorie du vide, soit sous celle du sentimental" (Du Bos, 1928) et "l’être pensant qui n’a que soi pour but souffre d’une vacance abominable" (Gide, 1931). L’humanité moderne est entrée dans l’ère du post-travail. Elle s’en réjouit stupidement, elle devrait s’en affliger. Aussi vacance prend-il le sens de "état de repos, d’inaction". En 1956, un romancier a écrit cette phrase messianique : "aucun homme ne doit demeurer inemployé ; il anémierait dans la vacance sa valeur". Il n’a pas été entendu.

 

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