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31 août 2007

Mythologies intellotes 22

 

 

Le Monde, quotidien de l’intelligentsia ?

 

 

 

Lire Le Monde, c’est faire une étrange expérience. La lecture terminée, il ne reste que des mots ou des phrases, comme si ce journal de référence (ou de révérence ?) avait le pouvoir d’escamoter le monde. Il est le prestidigitateur de la réalité. Elle s’évanouit, disparaît, n’existe plus. Elle est comme les seins : il est interdit de la montrer. Le passe-passe se fait, comme au bonneteau, suivant différents tours, que voici exposés, à partir d’une lecture critique, évidemment partiale, de l’édition datée du vendredi 17 août 2007 : 22 pages, 1 € 30 cts, soit un peu moins de 6 cts d’euros la page.

 

 

1. La vulgarité de l’expression

Titre de la page 6 (rubrique " Environnement & Sciences ") : " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution ". Dans cette rubrique dite " sciences ", l’expression verbale n’a rien de scientifique. Ce n’est pas " l’auto " qui dédommage des victimes (comment le ferait-elle ?), mais des constructeurs d’automobiles. Dans cette phrase, la métonymie de la chose (le nom d’un objet manufacturé – l’auto en l’occurrence – désigne celui qui l’a fabriqué : le constructeur) se double de la synecdoque du nombre (le singulier est mis pour le pluriel). Ces deux tropes ou transferts de sens sont considérés, dans les arts rhétoriques, comme la ressource principale du langage poétique. Dans ce titre, la mauvaise poésie couronne, comme cela est montré plus bas, de la fausse science.

Titre de la page 12 : " le décor dans la peau ". " Avoir quelque chose ou quelqu’un dans la peau " est jugée familière ou populaire dans les dictionnaires. L’expression désigne ce qui pousse un individu à agir. Dans le titre, l’individu qui a " le décor dans la peau " est Peduzzi, décorateur. Bien entendu, ce qui le fait agir, c’est le lucre, le sens du beau, une commande, etc. non le décor : il réalise seulement les décors du régisseur Chéreau. Une expression populaire est détournée de son sens pour faire le titre d’un article sur la culture. Ce détournement est nommé parodie : c’est un jeu de mots ou de sens, désinvolte, prétendument insolent ou anticonformiste. Depuis trente ans, les ultras de la presse gauchiste, Libération en particulier, y recourent dans tous les titres. Le Monde les singe et se plie à la mode : plus elle est bête, plus elle a de succès.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Le " plaider coupable " du titre est à la fois impropre : une transaction avec les plaignants n’a rien à voir avec le " plaider coupable " et il n’est pas sûr que le droit japonais ait adopté cette procédure, et vulgaire, puisque Le Monde se complaît à citer une expression des feuilletons télé US (est-ce sa culture ?), pays où le plaider coupable existe dans les procédures.

 

 

2. L’écart entre les mots et les choses.

Dans Cratyle, Socrate montre que les mots sont bien formés, quand ils sont ajustés aux choses, c’est-à-dire quand ils désignent les réalités du monde sinon fidèlement, du moins le moins infidèlement possible. Il semble que Le Monde n’ait jamais entendu cette leçon.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Ce titre n’a pas de rapport avec les faits. L’article apprend que les constructeurs japonais ont préféré une transaction avec des plaignants (ils ont indemnisé des asthmatiques habitant au bord d’une autoroute) à un long procès, qu’ils ont gagné dans un premier temps, mais dont la durée et l’écho qu’il aurait eu dans les media auraient été catastrophiques pour leur image commerciale. Le sous-titre de la page 1 " Japon : sept constructeurs, dont Nissan, indemnisent 520 habitants de Tokyo " et le titre de la page 6 " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution " sont à peu de choses près conformes aux faits.

Page 21, titre : " verbatim de messe ". Adverbe faussement latin, verbatim a pour sens " textuellement ". Employé comme nom, il désigne une citation. L’homélie que l’évêque de Namur a prononcée au cours de la messe de l’Assomption, diffusée le 15 août, à 11 heures, sur France 2, est citée. La voici résumée. L’évêque, conformément à la doctrine de l’Eglise, condamne les injustices sociales, la famine, le travail forcé des enfants, le saccage de la terre, le marché colossal de la drogue, de la pornographie, de l’exploitation sexuelle (il n’accuse pas les drogué(e)s, les pornographes, les prostitué(e)s, mais ceux qui, par lucre, les exploitent), la violence aveugle de la guerre et du terrorisme, etc. faits réels qui seraient les signes " d’une culture de la mort " et dans lesquels l’évêque voit l’œuvre de Satan. Il cite " la banalisation de l’avortement, avec ses dizaines de millions de victimes annuelles " (il ne dénonce pas l’avortement, mais sa banalisation ; il n’accuse pas les femmes qui avortent, mais il déplore le nombre élevé de victimes) et " la destruction légale du couple humain et de la famille " (il vise la loi, non les personnes). Voici le commentaire du Monde : " Satan donc, et diabolisées les femmes qui avortent, les femmes qui divorcent ". L’évêque n’a rien dit de cela. Peut-être le pense-t-il dans son for intérieur, bien que cette pensée soit contraire à l’obligation de charité, c’est-à-dire d’amour, qui fonde le christianisme. Le verbatim devient un manipulatim, un caricaturatim ou un désinformatim. Le Monde fait dire à l’évêque ce qu’il n’a pas dit. L’évêque a peut-être le tort de voir dans ces faits l’œuvre de Satan, ce qui est du dernier ringard, mais il parle sans haine. Le tort du Monde est de faire de l’évêque un nouveau Satan. Une personne (l’évêque) et une institution qui prend le parti des pauvres (l’Eglise) sont diabolisées, sans doute par une bobo ( ?). Ces détournements de sens, de mots, de textes sont ce que l’on nomme fièrement au Monde la déontologie, au nom de laquelle on s’arroge le droit d’asséner à la France et à l’humanité tout entière de pesantes leçons de morale.

Page 1 : " les évacués de Cachan ". Le verbe évacuer s’emploie suivi d’un nom désignant un lieu : on évacue un territoire, une salle. C’est le gymnase de Cachan qui a été évacué, pas les clandestins qui l’occupaient en violation de la loi. Ce verbe peut être suivi aussi d’un nom désignant des personnes. En 1940, des enfants, des femmes, des vieillards, vivant dans des zones menacées par les armées ennemies, ont été évacués vers l’arrière. Les clandestins occupant le gymnase n’étaient pas menacés par une armée ennemie, à moins que Le Monde pense, comme quelques ultras fous furieux, que la police française forme une armée ennemie sur le sol de la France. Ils en ont été légalement expulsés. L’article est illustré d’une photo en couleurs montrant des Noirs portant des sacs et des valises, l’un sur la tête, l’autre dans un chariot. Ce seraient les images convenues de flots de réfugiés fuyant la guerre, si ces réfugiés n’étaient pas encadrés par des CRS blancs. L’image ne montre plus un flot de réfugiés, mais une rafle, comme celle de juillet 1942. La distorsion entre ce qui se passe – les faits ou les événements - et ce qui en est dit est condensée dans le syntagme " les évacués de Cachan ", qui reprend le titre d’un tableau du XIXe siècle " les énervés de Jumièges ", ces suppliciés, dont tous les nerfs (à savoir les tendons et les muscles) ont été sectionnés, afin qu’ils ne puissent plus se tenir ni debout, ni assis. Ainsi, les prétendus évacués deviennent les éternelles victimes d’un Etat sans cœur, comme l’étaient au haut Moyen Age les énervés.

 

 

3. Le positivisme (ou le scientisme ?)

Le positivisme ne consiste pas seulement à établir des faits, serait-ce dans une langue déformante ; il consiste aussi à en faire les cas particuliers d’une loi générale. Le fait divers japonais (indemnisation d’asthmatiques : dans le monde, chaque jour, des millions de plaignants sont indemnisés, sans que Le Monde en fasse sa Une) devient l’expression d’une loi générale, grâce à un pseudo article de fond, qui est censé lier ce fait singulier à d’autres faits établis dans des statistiques ersatz de science : " l’environnement serait en cause dans 40% des décès " (dans le monde), ce qui implique que la cause principale de la mortalité humaine ne serait pas la mort, mais " l’environnement ". Pour qu’une affirmation aussi énorme ait valeur de loi, il faut ôter toute limite au sens du mot d’environnement. Il englobe tout, tout est environnement : cancers, sida, tuberculose, eaux insalubres, malnutrition.

 

 

4. Ecrire l’histoire.

Le Monde ne se contente pas de rapporter des faits, comme n’importe quel journal, il écrit l’histoire. L’autre titre de la Une est " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Cet article (qui ne contient aucune information, mais rappelle un fait divers passé) fait entrer ce fait divers dans l’histoire de France. L’événement historique (ce qu’il n’est pas) est célébré dans " l’éditorial " de la page 2 " Cachan, un an après ", comme si était célébré l’An I de la capitulation de l’Allemagne ou l’an CC de la République. La mémoire de la France est, on le sait, un champ de bataille : Le Monde y guerroie, s’y bat, y lutte, y ferraille. L’enjeu est d’importance : qui établit la mémoire d’un peuple décide de son destin.

 

 

5. Le grand justicier

Le " plaider coupable " du titre et d’autres phrases citées dans la page 6, celle-ci en particulier : " les constructeurs sont des persécuteurs et il y a des victimes ", révèlent le rôle croissant de la justice dans les sociétés occidentales. La politique s’étant évanouie, il reste la justice, comme si l’envie de pénal structurait l’inconscient de la France et comme si la paranoïa (ceux qui me font du tort, à peu près tout le monde, vont payer) était le seul ressort des actions humaines. Or, les procès à répétition ne résolvent rien, ils nourrissent les ressentiments, le délire psychique, la vengeance, la recherche de boucs émissaires. L’article de la page 3, annoncé par ce titre de Une " la rebelle du vol Paris Bamako ", est dans la rubrique : " immigration " : en l’occurrence, le fait exposé n’a qu’un lointain rapport avec l’immigration, les clandestins renvoyés chez eux n’immigrent pas au Mali, ils retournent au pays, et gratuitement. Bien entendu, la prétendue " rebelle " a tout d’une conformiste à tout crin. Permanente de l’organisation bien pensante Léo-Lagrange, elle s’en est prise à des flics qui ramenaient chez eux deux ou trois Maliens. Le Monde ne se demande pas qui a payé le billet de cette rebelle : les subventions publiques ? A Conakry, des pogroms ont été organisés contre de malheureux policiers français blancs ; la rebelle de Léo Lagrange a donné le la. Il suffit de lire ce long article, tout en larmoiements sulpiciens, pour en comprendre la raison d’être : la justicière de Léo Lagrange, celle qui voulait rendre elle-même sa propre justice, est poursuivie par la justice, la vraie. Elle risque une peine de prison et, au civil, d’avoir à verser des dommages à Air France (l’avion Paris-Bamako a été retardé de plusieurs heures) et aux policiers injuriés et frappés, alors qu’ils ne faisaient qu’appliquer une décision de justice. Voilà qui pourrait lui coûter quelques dizaines de milliers d’euros. Mais le justicier est là. Zorro, c’est Le Monde, qui se substitue à la justice, en publiant une longue page à la décharge de la " rebelle ", afin que la vox populi incite les juges à prononcer la relaxe.

 

 

6. Commentaires délirants

Page 12, le titre racoleur et vulgaire " le décor dans la peau " est celui d’un article qui loue sans frein un décorateur : pardon, un " scénographe ". C’est dans la rubrique " décryptages " (au pluriel, on ne se prive de rien). Décrypter, c’est " traduire un texte chiffré dont on ne possède pas le code " et par analogie " déchiffrer une écriture inconnue " et " trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible ". Bien entendu, le mot décryptages est impropre. La page est un éloge, rien n’y est décrypté, bien que le sujet s’y prêtât à merveille. Peduzzi exerce son art dans le théâtre public, secteur qui prospère grâce aux subventions, c’est-à-dire grâce à l’argent des pauvres. L’article commence ainsi : " Les magnifiques appartements (au pluriel, ça fait encore plus magnifique) parisiens de Peduzzi, rue d’Auvergne " (Paris 9e, quartier Opéra). La réalité à décrypter est celle-ci : les subventions serviraient-elles à faire vivre comme des nababs ceux qui en bénéficient ? C’est Peduzzi lui-même qui le dit : " je passais devant (ces appartements) tous les matins et je me disais : quel est le salopard qui habite ici ? " (sic). Il n’y a donc pas plus de décryptage dans cet article qu’il n’y en avait dans les communiqués du Comité central de feu le PCUS. Peduzzi raconte sa rencontre avec Chéreau en 1967 : " un type, tout seul, au milieu d’une incroyable machinerie théâtrale, un capharnaüm de planches, roues dentelées, de fils, le tout peint en laque bleue ". Voici le décryptage du Monde : " Peduzzi reconnaît tout de suite la Renaissance, les Encyclopédistes ". On ne rêve pas, on a bien lu : les Encyclopédistes se reconnaîtraient aux " roues dentelées " " peintes " en " bleu " ! Le décryptage serait-il un délire ?

 

 

7. Les illusions du passé ne se sont pas évanouies. 

Page 2, une analyse a pour titre " Castro light peut-il changer Cuba ? ". Le Castro light en question est le frère du tyran qui, depuis 47 ans, opprime un malheureux peuple. Il n’a rien de light, bien entendu. Il est la copie du tyran. Le Monde invente un nouveau concept : le tyran light, comme d’autres les islamistes modérés, comme d’autres jadis le socialisme à visage humain, comme d’autres n’ont jamais osé inventer la concept de " nazi modéré ". Trente ans d’illusions envolées (Khmers rouges, révol cul en Chine pop, socialisme à visage humain, socialisme démocratique, etc.) n’ont servi à rien. Le Monde est indécrottable. Cuba est un " pays de l’Est " perdu sous les tropiques. Il changera quand les tyrans seront chassés du pouvoir, par la violence ou non, comme en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, etc. Alors, le peuple cubain recouvrera sa liberté, sa souveraineté, sa dignité

 

 

8. Noyer le poisson.

La page 13 est consacrée à une " rétrocontroverse ". Il faut comprendre par ce terme, non pas une controverse rétro, ni une controverse à contre-courant, mais un retour (ou une rétrospective) sur une controverse : " fallait-il juger Maurice Papon ? " La controverse de 1998, tranchée depuis longtemps, portait sur l’opportunité d’un procès intenté à un vieillard, qui fut dans sa jeunesse, non pas préfet, mais, à compter de juillet 1942, secrétaire de préfecture. L’historien de l’IEP de Bordeaux, qui a découvert en 1981 dans les archives de sa ville un document qu’il a cru dans un premier temps être un ordre d’arrestation et qui était en fait une minute signée de Papon et destinée aux divers services de la préfecture, s’est depuis plus de dix ans, dès qu’il a compris qu’il s’était trompé, désolidarisé de l’action en justice qu’il avait contribué à engager. La question que Le Monde aurait dû poser en raison est : " la justice a-t-elle condamné un innocent ? " ou encore " le bouc émissaire Papon a-t-il payé pour Vichy ? " ou encore, question plus insolente, " Mitterrand, qui était un pilier de Vichy, a-t-il livré un innocent à la vindicte publique pour s’exonérer de toute responsabilité dans les crimes commis par le régime qu’il servait ? ". Une controverse est évoquée, mais en des termes tellement faux que la réalité est occultée. Dormez tranquilles, bonnes gens, Le Monde pense pour vous et il pense bien.

 

 

9. La religiosité latente

Soit le titre de couverture " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Vœux exaucés sont des termes religieux : un vœu est une " promesse faite au ciel par laquelle on s’engage à quelque œuvre non obligée " et " il se dit dans toutes les religions " (Littré) et exaucer a pour sens " écouter favorablement celui qui prie, qui supplie " (Littré). Ces termes sont impropres pour désigner de vulgaires exigences politiciennes : des " papiers pour tous ", c’est tout ou rien, aucun compromis n’est possible. On fait chanter l’Etat. Quant aux mots rêves déçus, ils laissent entendre que les clandestins ne seraient mus que par un idéal élevé, et non par le fric, le lucre, l’envie, la cupidité, et que, victimes, ils restent des victimes, même quand leurs vœux ont été exaucés. La rubrique " Logement " de la page 7 est consacrée à des reportages, qui traitent des " acteurs " (comme on dit aujourd’hui) de 2006 : " la nouvelle vie des ex-squatteurs de Cachan " et " une majorité de clandestins de la " Cité U " ont été régularisés ". Les mots nouvelle vie, à connotation religieuse, laissent accroire que ces clandestins sont nés à nouveau ou " renés ", grâce aux papiers et autres avantages (logements sociaux) qui leur ont été prodigués. On n’est plus dans la réalité, mais dans le ciel de la religion. Bien entendu, il n’est rien dit des infractions répétées aux lois démocratiquement votées par les élus d’un peuple souverain, dont se sont rendus coupables les clandestins. Il est vrai que, si leurs délits innombrables avaient été rappelés, les lecteurs en auraient peut-être conclu qu’en France, les délinquants bénéficient de récompenses, de primes, d’avantages divers, etc. au détriment des seules et vraies victimes.

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Les journaux paroissiaux, les bulletins de sacristie et autres organes diocésains, etc. ne sont pas grand chose, mais ils sont sans autre prétention que de maintenir un lien ténu entre les croyants. Dans leurs lignes, la réalité s’efface, disparaît, n’existe plus, comme dans Le Monde, où le réel est remplacé par un simulacre : sa représentation idéologique. Pour le distinguer des bulletins de paroisse (est-il leur organe de référence ou vice-versa ?), il faudrait employer des mots qui n’existent pas dans la langue : pourquoi pas paroissial de bénitier ou sacristial de paroisse ou diocésal du soir ?

 

 

Commentaires

excellente analyse!

Écrit par : hoplite | 01 septembre 2007

Superbe et impartial !

Écrit par : papi24 | 01 septembre 2007

Les commentaires sont fermés.