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31 août 2007

Mythologies intellotes 22

 

 

Le Monde, quotidien de l’intelligentsia ?

 

 

 

Lire Le Monde, c’est faire une étrange expérience. La lecture terminée, il ne reste que des mots ou des phrases, comme si ce journal de référence (ou de révérence ?) avait le pouvoir d’escamoter le monde. Il est le prestidigitateur de la réalité. Elle s’évanouit, disparaît, n’existe plus. Elle est comme les seins : il est interdit de la montrer. Le passe-passe se fait, comme au bonneteau, suivant différents tours, que voici exposés, à partir d’une lecture critique, évidemment partiale, de l’édition datée du vendredi 17 août 2007 : 22 pages, 1 € 30 cts, soit un peu moins de 6 cts d’euros la page.

 

 

1. La vulgarité de l’expression

Titre de la page 6 (rubrique " Environnement & Sciences ") : " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution ". Dans cette rubrique dite " sciences ", l’expression verbale n’a rien de scientifique. Ce n’est pas " l’auto " qui dédommage des victimes (comment le ferait-elle ?), mais des constructeurs d’automobiles. Dans cette phrase, la métonymie de la chose (le nom d’un objet manufacturé – l’auto en l’occurrence – désigne celui qui l’a fabriqué : le constructeur) se double de la synecdoque du nombre (le singulier est mis pour le pluriel). Ces deux tropes ou transferts de sens sont considérés, dans les arts rhétoriques, comme la ressource principale du langage poétique. Dans ce titre, la mauvaise poésie couronne, comme cela est montré plus bas, de la fausse science.

Titre de la page 12 : " le décor dans la peau ". " Avoir quelque chose ou quelqu’un dans la peau " est jugée familière ou populaire dans les dictionnaires. L’expression désigne ce qui pousse un individu à agir. Dans le titre, l’individu qui a " le décor dans la peau " est Peduzzi, décorateur. Bien entendu, ce qui le fait agir, c’est le lucre, le sens du beau, une commande, etc. non le décor : il réalise seulement les décors du régisseur Chéreau. Une expression populaire est détournée de son sens pour faire le titre d’un article sur la culture. Ce détournement est nommé parodie : c’est un jeu de mots ou de sens, désinvolte, prétendument insolent ou anticonformiste. Depuis trente ans, les ultras de la presse gauchiste, Libération en particulier, y recourent dans tous les titres. Le Monde les singe et se plie à la mode : plus elle est bête, plus elle a de succès.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Le " plaider coupable " du titre est à la fois impropre : une transaction avec les plaignants n’a rien à voir avec le " plaider coupable " et il n’est pas sûr que le droit japonais ait adopté cette procédure, et vulgaire, puisque Le Monde se complaît à citer une expression des feuilletons télé US (est-ce sa culture ?), pays où le plaider coupable existe dans les procédures.

 

 

2. L’écart entre les mots et les choses.

Dans Cratyle, Socrate montre que les mots sont bien formés, quand ils sont ajustés aux choses, c’est-à-dire quand ils désignent les réalités du monde sinon fidèlement, du moins le moins infidèlement possible. Il semble que Le Monde n’ait jamais entendu cette leçon.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Ce titre n’a pas de rapport avec les faits. L’article apprend que les constructeurs japonais ont préféré une transaction avec des plaignants (ils ont indemnisé des asthmatiques habitant au bord d’une autoroute) à un long procès, qu’ils ont gagné dans un premier temps, mais dont la durée et l’écho qu’il aurait eu dans les media auraient été catastrophiques pour leur image commerciale. Le sous-titre de la page 1 " Japon : sept constructeurs, dont Nissan, indemnisent 520 habitants de Tokyo " et le titre de la page 6 " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution " sont à peu de choses près conformes aux faits.

Page 21, titre : " verbatim de messe ". Adverbe faussement latin, verbatim a pour sens " textuellement ". Employé comme nom, il désigne une citation. L’homélie que l’évêque de Namur a prononcée au cours de la messe de l’Assomption, diffusée le 15 août, à 11 heures, sur France 2, est citée. La voici résumée. L’évêque, conformément à la doctrine de l’Eglise, condamne les injustices sociales, la famine, le travail forcé des enfants, le saccage de la terre, le marché colossal de la drogue, de la pornographie, de l’exploitation sexuelle (il n’accuse pas les drogué(e)s, les pornographes, les prostitué(e)s, mais ceux qui, par lucre, les exploitent), la violence aveugle de la guerre et du terrorisme, etc. faits réels qui seraient les signes " d’une culture de la mort " et dans lesquels l’évêque voit l’œuvre de Satan. Il cite " la banalisation de l’avortement, avec ses dizaines de millions de victimes annuelles " (il ne dénonce pas l’avortement, mais sa banalisation ; il n’accuse pas les femmes qui avortent, mais il déplore le nombre élevé de victimes) et " la destruction légale du couple humain et de la famille " (il vise la loi, non les personnes). Voici le commentaire du Monde : " Satan donc, et diabolisées les femmes qui avortent, les femmes qui divorcent ". L’évêque n’a rien dit de cela. Peut-être le pense-t-il dans son for intérieur, bien que cette pensée soit contraire à l’obligation de charité, c’est-à-dire d’amour, qui fonde le christianisme. Le verbatim devient un manipulatim, un caricaturatim ou un désinformatim. Le Monde fait dire à l’évêque ce qu’il n’a pas dit. L’évêque a peut-être le tort de voir dans ces faits l’œuvre de Satan, ce qui est du dernier ringard, mais il parle sans haine. Le tort du Monde est de faire de l’évêque un nouveau Satan. Une personne (l’évêque) et une institution qui prend le parti des pauvres (l’Eglise) sont diabolisées, sans doute par une bobo ( ?). Ces détournements de sens, de mots, de textes sont ce que l’on nomme fièrement au Monde la déontologie, au nom de laquelle on s’arroge le droit d’asséner à la France et à l’humanité tout entière de pesantes leçons de morale.

Page 1 : " les évacués de Cachan ". Le verbe évacuer s’emploie suivi d’un nom désignant un lieu : on évacue un territoire, une salle. C’est le gymnase de Cachan qui a été évacué, pas les clandestins qui l’occupaient en violation de la loi. Ce verbe peut être suivi aussi d’un nom désignant des personnes. En 1940, des enfants, des femmes, des vieillards, vivant dans des zones menacées par les armées ennemies, ont été évacués vers l’arrière. Les clandestins occupant le gymnase n’étaient pas menacés par une armée ennemie, à moins que Le Monde pense, comme quelques ultras fous furieux, que la police française forme une armée ennemie sur le sol de la France. Ils en ont été légalement expulsés. L’article est illustré d’une photo en couleurs montrant des Noirs portant des sacs et des valises, l’un sur la tête, l’autre dans un chariot. Ce seraient les images convenues de flots de réfugiés fuyant la guerre, si ces réfugiés n’étaient pas encadrés par des CRS blancs. L’image ne montre plus un flot de réfugiés, mais une rafle, comme celle de juillet 1942. La distorsion entre ce qui se passe – les faits ou les événements - et ce qui en est dit est condensée dans le syntagme " les évacués de Cachan ", qui reprend le titre d’un tableau du XIXe siècle " les énervés de Jumièges ", ces suppliciés, dont tous les nerfs (à savoir les tendons et les muscles) ont été sectionnés, afin qu’ils ne puissent plus se tenir ni debout, ni assis. Ainsi, les prétendus évacués deviennent les éternelles victimes d’un Etat sans cœur, comme l’étaient au haut Moyen Age les énervés.

 

 

3. Le positivisme (ou le scientisme ?)

Le positivisme ne consiste pas seulement à établir des faits, serait-ce dans une langue déformante ; il consiste aussi à en faire les cas particuliers d’une loi générale. Le fait divers japonais (indemnisation d’asthmatiques : dans le monde, chaque jour, des millions de plaignants sont indemnisés, sans que Le Monde en fasse sa Une) devient l’expression d’une loi générale, grâce à un pseudo article de fond, qui est censé lier ce fait singulier à d’autres faits établis dans des statistiques ersatz de science : " l’environnement serait en cause dans 40% des décès " (dans le monde), ce qui implique que la cause principale de la mortalité humaine ne serait pas la mort, mais " l’environnement ". Pour qu’une affirmation aussi énorme ait valeur de loi, il faut ôter toute limite au sens du mot d’environnement. Il englobe tout, tout est environnement : cancers, sida, tuberculose, eaux insalubres, malnutrition.

 

 

4. Ecrire l’histoire.

Le Monde ne se contente pas de rapporter des faits, comme n’importe quel journal, il écrit l’histoire. L’autre titre de la Une est " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Cet article (qui ne contient aucune information, mais rappelle un fait divers passé) fait entrer ce fait divers dans l’histoire de France. L’événement historique (ce qu’il n’est pas) est célébré dans " l’éditorial " de la page 2 " Cachan, un an après ", comme si était célébré l’An I de la capitulation de l’Allemagne ou l’an CC de la République. La mémoire de la France est, on le sait, un champ de bataille : Le Monde y guerroie, s’y bat, y lutte, y ferraille. L’enjeu est d’importance : qui établit la mémoire d’un peuple décide de son destin.

 

 

5. Le grand justicier

Le " plaider coupable " du titre et d’autres phrases citées dans la page 6, celle-ci en particulier : " les constructeurs sont des persécuteurs et il y a des victimes ", révèlent le rôle croissant de la justice dans les sociétés occidentales. La politique s’étant évanouie, il reste la justice, comme si l’envie de pénal structurait l’inconscient de la France et comme si la paranoïa (ceux qui me font du tort, à peu près tout le monde, vont payer) était le seul ressort des actions humaines. Or, les procès à répétition ne résolvent rien, ils nourrissent les ressentiments, le délire psychique, la vengeance, la recherche de boucs émissaires. L’article de la page 3, annoncé par ce titre de Une " la rebelle du vol Paris Bamako ", est dans la rubrique : " immigration " : en l’occurrence, le fait exposé n’a qu’un lointain rapport avec l’immigration, les clandestins renvoyés chez eux n’immigrent pas au Mali, ils retournent au pays, et gratuitement. Bien entendu, la prétendue " rebelle " a tout d’une conformiste à tout crin. Permanente de l’organisation bien pensante Léo-Lagrange, elle s’en est prise à des flics qui ramenaient chez eux deux ou trois Maliens. Le Monde ne se demande pas qui a payé le billet de cette rebelle : les subventions publiques ? A Conakry, des pogroms ont été organisés contre de malheureux policiers français blancs ; la rebelle de Léo Lagrange a donné le la. Il suffit de lire ce long article, tout en larmoiements sulpiciens, pour en comprendre la raison d’être : la justicière de Léo Lagrange, celle qui voulait rendre elle-même sa propre justice, est poursuivie par la justice, la vraie. Elle risque une peine de prison et, au civil, d’avoir à verser des dommages à Air France (l’avion Paris-Bamako a été retardé de plusieurs heures) et aux policiers injuriés et frappés, alors qu’ils ne faisaient qu’appliquer une décision de justice. Voilà qui pourrait lui coûter quelques dizaines de milliers d’euros. Mais le justicier est là. Zorro, c’est Le Monde, qui se substitue à la justice, en publiant une longue page à la décharge de la " rebelle ", afin que la vox populi incite les juges à prononcer la relaxe.

 

 

6. Commentaires délirants

Page 12, le titre racoleur et vulgaire " le décor dans la peau " est celui d’un article qui loue sans frein un décorateur : pardon, un " scénographe ". C’est dans la rubrique " décryptages " (au pluriel, on ne se prive de rien). Décrypter, c’est " traduire un texte chiffré dont on ne possède pas le code " et par analogie " déchiffrer une écriture inconnue " et " trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible ". Bien entendu, le mot décryptages est impropre. La page est un éloge, rien n’y est décrypté, bien que le sujet s’y prêtât à merveille. Peduzzi exerce son art dans le théâtre public, secteur qui prospère grâce aux subventions, c’est-à-dire grâce à l’argent des pauvres. L’article commence ainsi : " Les magnifiques appartements (au pluriel, ça fait encore plus magnifique) parisiens de Peduzzi, rue d’Auvergne " (Paris 9e, quartier Opéra). La réalité à décrypter est celle-ci : les subventions serviraient-elles à faire vivre comme des nababs ceux qui en bénéficient ? C’est Peduzzi lui-même qui le dit : " je passais devant (ces appartements) tous les matins et je me disais : quel est le salopard qui habite ici ? " (sic). Il n’y a donc pas plus de décryptage dans cet article qu’il n’y en avait dans les communiqués du Comité central de feu le PCUS. Peduzzi raconte sa rencontre avec Chéreau en 1967 : " un type, tout seul, au milieu d’une incroyable machinerie théâtrale, un capharnaüm de planches, roues dentelées, de fils, le tout peint en laque bleue ". Voici le décryptage du Monde : " Peduzzi reconnaît tout de suite la Renaissance, les Encyclopédistes ". On ne rêve pas, on a bien lu : les Encyclopédistes se reconnaîtraient aux " roues dentelées " " peintes " en " bleu " ! Le décryptage serait-il un délire ?

 

 

7. Les illusions du passé ne se sont pas évanouies. 

Page 2, une analyse a pour titre " Castro light peut-il changer Cuba ? ". Le Castro light en question est le frère du tyran qui, depuis 47 ans, opprime un malheureux peuple. Il n’a rien de light, bien entendu. Il est la copie du tyran. Le Monde invente un nouveau concept : le tyran light, comme d’autres les islamistes modérés, comme d’autres jadis le socialisme à visage humain, comme d’autres n’ont jamais osé inventer la concept de " nazi modéré ". Trente ans d’illusions envolées (Khmers rouges, révol cul en Chine pop, socialisme à visage humain, socialisme démocratique, etc.) n’ont servi à rien. Le Monde est indécrottable. Cuba est un " pays de l’Est " perdu sous les tropiques. Il changera quand les tyrans seront chassés du pouvoir, par la violence ou non, comme en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, etc. Alors, le peuple cubain recouvrera sa liberté, sa souveraineté, sa dignité

 

 

8. Noyer le poisson.

La page 13 est consacrée à une " rétrocontroverse ". Il faut comprendre par ce terme, non pas une controverse rétro, ni une controverse à contre-courant, mais un retour (ou une rétrospective) sur une controverse : " fallait-il juger Maurice Papon ? " La controverse de 1998, tranchée depuis longtemps, portait sur l’opportunité d’un procès intenté à un vieillard, qui fut dans sa jeunesse, non pas préfet, mais, à compter de juillet 1942, secrétaire de préfecture. L’historien de l’IEP de Bordeaux, qui a découvert en 1981 dans les archives de sa ville un document qu’il a cru dans un premier temps être un ordre d’arrestation et qui était en fait une minute signée de Papon et destinée aux divers services de la préfecture, s’est depuis plus de dix ans, dès qu’il a compris qu’il s’était trompé, désolidarisé de l’action en justice qu’il avait contribué à engager. La question que Le Monde aurait dû poser en raison est : " la justice a-t-elle condamné un innocent ? " ou encore " le bouc émissaire Papon a-t-il payé pour Vichy ? " ou encore, question plus insolente, " Mitterrand, qui était un pilier de Vichy, a-t-il livré un innocent à la vindicte publique pour s’exonérer de toute responsabilité dans les crimes commis par le régime qu’il servait ? ". Une controverse est évoquée, mais en des termes tellement faux que la réalité est occultée. Dormez tranquilles, bonnes gens, Le Monde pense pour vous et il pense bien.

 

 

9. La religiosité latente

Soit le titre de couverture " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Vœux exaucés sont des termes religieux : un vœu est une " promesse faite au ciel par laquelle on s’engage à quelque œuvre non obligée " et " il se dit dans toutes les religions " (Littré) et exaucer a pour sens " écouter favorablement celui qui prie, qui supplie " (Littré). Ces termes sont impropres pour désigner de vulgaires exigences politiciennes : des " papiers pour tous ", c’est tout ou rien, aucun compromis n’est possible. On fait chanter l’Etat. Quant aux mots rêves déçus, ils laissent entendre que les clandestins ne seraient mus que par un idéal élevé, et non par le fric, le lucre, l’envie, la cupidité, et que, victimes, ils restent des victimes, même quand leurs vœux ont été exaucés. La rubrique " Logement " de la page 7 est consacrée à des reportages, qui traitent des " acteurs " (comme on dit aujourd’hui) de 2006 : " la nouvelle vie des ex-squatteurs de Cachan " et " une majorité de clandestins de la " Cité U " ont été régularisés ". Les mots nouvelle vie, à connotation religieuse, laissent accroire que ces clandestins sont nés à nouveau ou " renés ", grâce aux papiers et autres avantages (logements sociaux) qui leur ont été prodigués. On n’est plus dans la réalité, mais dans le ciel de la religion. Bien entendu, il n’est rien dit des infractions répétées aux lois démocratiquement votées par les élus d’un peuple souverain, dont se sont rendus coupables les clandestins. Il est vrai que, si leurs délits innombrables avaient été rappelés, les lecteurs en auraient peut-être conclu qu’en France, les délinquants bénéficient de récompenses, de primes, d’avantages divers, etc. au détriment des seules et vraies victimes.

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Les journaux paroissiaux, les bulletins de sacristie et autres organes diocésains, etc. ne sont pas grand chose, mais ils sont sans autre prétention que de maintenir un lien ténu entre les croyants. Dans leurs lignes, la réalité s’efface, disparaît, n’existe plus, comme dans Le Monde, où le réel est remplacé par un simulacre : sa représentation idéologique. Pour le distinguer des bulletins de paroisse (est-il leur organe de référence ou vice-versa ?), il faudrait employer des mots qui n’existent pas dans la langue : pourquoi pas paroissial de bénitier ou sacristial de paroisse ou diocésal du soir ?

 

 

30 août 2007

Théodicée

 

 

 

 

 

Ce mot est composé de deux mots grecs, le premier signifiant "Dieu" et le second "manière d’agir, justice, règle, droit". C’est Leibniz qui l’a fabriqué en 1710. Il y donne le sens de "justification" ou de "bonté de Dieu", dans Essais de théodicée concernant la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal, où il justifie la providence, malmenée par le penseur protestant Bayle. Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la sixième édition (1832-35). Par extension, à partir de 1819, le mot désigne la partie de la théologie qui traite de l’existence et des attributs de Dieu. De fait, il prend le sens de théologie naturelle ou "science de Dieu établie par les seules lumières de la raison, sans recours à la Révélation".

Ces deux sens sont exposés par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "justice de Dieu" et "partie de la philosophie qui traite de l’existence et des attributs de Dieu, de ses rapports avec l’homme". Littré s’efforce d’expliquer en quoi consiste la "justice de Dieu", malgré le mal qui mine le monde, citant Fontenelle : "partie de la théologie naturelle qui traite de la justice de Dieu, et qui a pour but de justifier sa providence, en réfutant les objections tirées de l’existence du mal ; on connaît assez les difficultés que M. Bayle avait proposées sur l’origine du mal, soit physique, soit moral". Voltaire, qui est cité, était, on le sait, un adversaire de Leibniz et de ses disciples, qui sont caricaturés dans le personnage de Pangloss, dont la maxime favorite est "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles".

Littré a beau être positiviste et sans doute incroyant, il a conscience que le second sens de théodicée n’est qu’une extension aventurée, œuvre sans doute de philosophes qui n’ont pas lu Leibniz ou qui l’ont lu en diagonale. Pour lui, ce sens résulte d’un "abus" : "abusivement, dans le langage de l’école éclectique moderne", écrit-il. On ne sait qui est inclus dans cette "école éclectique moderne", mais on comprend, aux deux adjectifs éclectique et moderne, que Littré ne s’en faisait pas une haute idée.

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens, qui ne sont pas de grands philosophes, se contentent d’avaliser le sens de l’école éclectique moderne : "terme didactique, partie de la philosophie qui traite de l’existence, des attributs et en particulier de la justice de Dieu", se référant à Leibniz cavalièrement et sans relever le sens premier du mot : "il se dit encore d’un traité composé sur cette partie de la théologie", citant en exemple le titre du traité, La Théodicée de Leibnitz, mais de façon erronée, le véritable titre étant : Essais de théodicée concernant la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal, qui définit de façon claire le sens du mot théodicée : "la bonté de Dieu" par rapport à la "liberté de l’homme" et à "l’origine du mal". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), cette confusion est effacée. Deux sens sont distingués : "chez Leibnitz, justification de la bonté de Dieu en dépit du mal qui existe dans le monde" et "partie de la métaphysique qui traite, d’après les seules lumières de l’expérience et de la raison, de l’existence et de la nature de Dieu", les synonymes étant théologie naturelle et théologie rationnelle. Les auteurs de ce Trésor ajoutent que, par métonymie, théodicée prend le sens de "traité, manuel de théodicée".

L'oeuvre de Leibniz, souvent admirable, méritait un modeste hommage, se ramenât-il à rétablir le sens d’un mot qu’il a fabriqué.

 

 

29 août 2007

Vacances

 

Vacance et vacances

 

 

 

Dérivé de vacant, vacance est attesté au début du XIVe siècle au sens de "état d’une charge qui est sans titulaire" et vacances (au pluriel), à la fin du XVIe siècle, dans le sens de "période où les tribunaux interrompent leurs travaux" et, suivi de l’adjectif scolaires, dans L’Histoire comique de Francion, roman de Sorel (1623).

Les Académiciens (première édition, 1694, de leur Dictionnaire) ne relèvent que le sens de vacance attesté au XIVe siècle : "état de la dignité, de la charge, de l’emploi qui est à remplir", comme dans les fragments de phrase "durant la vacance du saint Siège", "la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice, etc." La définition et les exemples de la huitième édition (1932-35) sont étrangement semblables ("état d’une charge, d’une dignité, d’un poste vacant, durant la vacance du Saint Siège, la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice"), bien que, depuis la Révolution et la nationalisation des biens du clergé et la loi de 1905, les "bénéfices" qu’un abbé et un évêque pouvaient tirer d’une abbaye ou d’un diocèse aient été réduits à rien, et comme si les Académiciens jugeaient que les événements historiques n’avaient pas d’effet sur la langue (ce en quoi ils s’abusent). Dans cette huitième édition, les exemples sont cependant plus variés que dans la première édition. Ainsi "l’Académie a déclaré la vacance de ce fauteuil" et "il y a trois vacances à remplir dans cette université".

Dans la quatrième édition (1762), les Académiciens notent que, "en ce sens" (à savoir "le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité, une place n’est pas remplie"), vacance "n’est d’usage qu’au singulier". De fait, ils distinguent le singulier du pluriel et il donnent à vacances deux sens, ceux qui sont attestés au XVIIe et au XVIe siècles : "le temps auquel les études cessent dans les écoles, dans les collèges" et "le temps que les tribunaux cessent". Le moment de l’année où ces vacances sont fixées est précisé : "c’est ordinairement pendant l’automne" (dans les éditions suivantes, cette précision disparaît) et "ils (les écoliers et les collégiens) ont six semaines de vacances". En deux siècles et demi, ce qui a changé dans les écoles, c’est le moment de l’année où les cours vaquent : en été, et non plus en automne, mais aussi à la Toussaint, à Noël, en février et en Pâques ; et la durée de ces mêmes vacances : ce n’est plus six semaines, mais dix-huit semaines. Quant à l’emploi de vacances des tribunaux, il est noté que le nom est en concurrence avec vacations : "on parle autrement (de) vacations". Cet usage est critiqué par Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "vacances se dit pour le collège et vacations pour le palais", alors que "l’Académie dit l’un et l’autre pour celui-ci" (le palais). Féraud conteste aussi le point de vue de deux grammairiens (Beauzée et Bouhours), selon qui "on ne doit pas dire vacations, en parlant des études ; mais on peut dire vacances, en parlant des séances des gens de Justice, parce qu’ils peuvent à leur gré employer ce temps à leurs affaires personnelles ou à leur récréation : dans le premier sens ("affaires personnelles"), ils sont en vacations ; dans le second sens ("récréation"), ils sont en vacances". Ce qui, selon Féraud, est déterminant, ce ne sont pas les affaires personnelles ou les loisirs des gens de justice pendant la fermeture temporaire des tribunaux, mais la pluralité des usages propre à la langue : "j’y trouve une autre différence, qui me parait plus simple, c’est qu’en parlant du même temps et des mêmes personnes (la cessation du service et les gens de justice), on dit vacations, en langage du palais, et vacances dans le discours ordinaire. Un Avocat dira, dans son plaidoyer, durant le temps des vacations, et il dira dans le monde j’ai fait cet ouvrage pendant les vacances".

La critique de Féraud porte aussi sur l’emploi possible de vacance au singulier pour désigner le temps de repos. "Vacances, écrit-il, ne se dit ordinairement que d’une suite de jours ; et quand on veut parler d’un seul jour, il faut se servir du mot congé", alors que "l’Académie observe pourtant qu’on dit, au singulier, un jour de vacance". Même la définition la plus ancienne ("le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité n’est pas remplie") est l’objet de critiques, parce que "l’Académie le dit aussi d’une place". Féraud précise : "elle entend sans doute une place ecclésiastique" et il ajoute : "ces sortes de places, quand elles sont inamovibles, sont des bénéfices ; quand elles ne le sont pas, on ne leur applique pas le nom de vacance : on dit seulement qu’elles ne sont pas remplies".

Il fut un temps (révolu, à coup sûr) où les vacances ne faisaient pas l’objet de dissertations sociologiques, parce que la réalité désignée (fermeture temporaire des écoles et des tribunaux) était restreinte dans une société de labeur. Dans l’édition de 1832-35, les exemples cités laissent penser que les vacances tendent à prendre de plus en plus d’importance en France. Certes, les écoliers et les collégiens ont ou auraient toujours "six semaines de vacances", mais il est envisagé la possibilité de "prolonger les vacances" et de "ne pas reprendre le travail aussitôt après que les vacances sont finies". Lentement, la France entre dans une nouvelle civilisation, qui va être nommée dans la seconde moitié du XXe siècle civilisation des loisirs. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) décrit les emplois du mot vacance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, comme les Académiciens et il avalise, contrairement à Féraud, la concurrence entre vacances et vacations dans la langue de la justice : "temps, dit aussi vacations, où les tribunaux interrompent leurs fonctions".

C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) que, dans les exemples cités, sont distinguées "les vacances de Pâques" des "grandes vacances" et surtout que le nom vacances est étendu à des réalités, qui ne sont plus seulement celles de l’école ou de la justice. "Par extension, écrivent les Académiciens, vacances s’emploie en parlant du temps de repos qui est accordé à des employés dans un magasin, dans une banque, dans un établissement public ou privé, quel qu’il soit" (exemple : "les employés de cette maison ont droit à un mois de vacances"). Le mot s’étend aussi aux assemblées élues : "les vacances parlementaires". Les congés payés ayant été institués en 1936, le mot vacances n’est pas encore entré dans l’usage à propos des ouvriers. Les réalités de la campagne étant ce qu’elles sont, il n’est pas en usage non plus, même aujourd’hui, à propos des paysans ou, comme on dit depuis que les paysans ont disparu, des agriculteurs.

Ce que notent les Académiciens, c’est aussi l’extension du sens de vacances, puisque le mot "se dit, dans une acception plus générale encore, de toute interruption que l’on s’accorde dans ses occupations ordinaires" (exemples : "je ne travaillerai pas à mon livre ces jours-ci : je prends des vacances ; je me suis donné des vacances"). Peu à peu, la notion de vacances est recouverte par celle de loisirs. Si l’on devait qualifier la seconde moitié du XX siècle, on pourrait dire qu’elle est le temps des vacances de masse obligées ou même obligatoires. Après s’être adonnée pendant un demi siècle ou plus aux massacres de masse et aux génocides, l’humanité s’apaise. En Occident du moins, elle n’aspire plus qu’à se reposer. Peut-être pour régénérer sa fureur.

Le long article qui est consacré à vacances dans le Trésor de la Langue française (1972-94) célèbre le triomphe social des vacances. Les vacances diplomatiques complètent les vacances des tribunaux et du parlement : en France, celles-ci sont longues : "du premier juillet au premier octobre et du 21 décembre au premier avril" (1981). Les vacances scolaires et universitaires se multiplient : "vacances de Noël, de Pâques, de Pentecôte, de printemps, de la Toussaint, les grandes vacances, les vacances d’été". Elles sont si nombreuses et si longues que l’on institue, en compensation, "des cours et des devoirs de vacances". Elles s’étendent à toute la société : "congé rémunéré (généralement cinq semaines) auquel ont droit les salariés selon les critères régis par la législation du travail". Le synonyme en est congés payés. Un extrait analyse le phénomène : "le développement social des vacances tient à la fois à celui des communications et à celui du niveau de vie (et a été évidemment favorisé depuis 1936 par l’institution des congés payés)"  (Gouvernement et administration en France, 1967). De fait, apparaissent les "camps, colonies, centres, clubs, villages de vacances", les "maisons (familiales) de vacances" ("structures accueillant les individuels (sic) et les familles selon des formules et des prestations diverses, animation, garde d’enfants, etc.)". Ces réalités sont décrites : "les villages de vacances" sont des "installations de type pavillonnaire qui reçoivent dans des sites touristiques des clients désireux de faire des séjours en pension complète dans une atmosphère de vie collective" (Le Tourisme en France, 1960) et "les maisons familiales de vacances dont la première date de la fin du siècle dernier n’ont pris de développement réel qu’à une époque récente, à la suite de l’essor des associations familiales" (Tourisme et Action de l’État, 1966). De fait, les vacances sont des produits de consommation ("les vacances à crédit ou formule de vacances permettant l’échelonnement des paiements") qu’il faut financer : "une caisse nationale de vacances a été créée en France sur le modèle de la caisse suisse". On délivre donc des "bons (de) vacances" ou des "chèques vacances" à "certaines familles, généralement modestes". Ainsi "les bons vacances sont distribués par les caisses d’Allocations familiales à leurs cotisants dont les ressources sont inférieures à un certain seuil". Les vacances suscitent une économie nouvelle : "produits-vacances" ou "prestations liées à l’organisation et à la réalisation des vacances". La publicité s’en mêle : une "opération(-)vacances" est une "campagne médiatique ayant pour objet le tourisme et les vacances".

L’assomption des vacances ne s’arrête pas là. Ce n’est plus seulement le temps pendant lequel des institutions publiques sont fermées, ni même les congés payés ; c’est aussi, comme le notaient les Académiciens en 1932-35, la "période plus ou moins longue pendant laquelle une personne cesse toute activité professionnelle pour se reposer, se détendre". Les emplois de vacances dans ce sens sont innombrables : "avoir besoin de vacances ; vacances passées, vacances prochaines ; agréables, belles, bonnes, courtes, dernières, heureuses, longues, petites, prochaines, vraies vacances ; l’approche, le début, l’époque, la fin, la période, le retour, le temps, la veille des vacances ; un mois, une semaine de vacances ; la joie, le repos des vacances ; l’étalement des vacances ; voyage de vacances ; départs en vacances ; passer ses vacances à la montagne, au bord de la mer, à la campagne, à la neige, en France, à l’étranger".

Dans le meilleur des mondes possibles, pourtant, tout n’est pas parfait. Vacance et vacances prennent des sens qui révèlent l’ambiguïté des innombrables réalités que désignent ces mots. Ainsi, entendu dans un sens figuré, vacance a aussi, dans la langue moderne, le sens de "vide affectif, moral ou intellectuel". Le synonyme en est vacuité. Ce ne sont pas les sociologues qui emploient le mot dans ce sens, mais les écrivains, qui comprennent mieux le monde moderne que les pauvres sociologues qui égrènent le chapelet des idées reçues ou font tourner le moulin à prières du catéchisme social : "la vacance est une chose que l’extrême jeunesse est inapte à apprécier : elle lui apparaît toujours soit sous la catégorie du vide, soit sous celle du sentimental" (Du Bos, 1928) et "l’être pensant qui n’a que soi pour but souffre d’une vacance abominable" (Gide, 1931). L’humanité moderne est entrée dans l’ère du post-travail. Elle s’en réjouit stupidement, elle devrait s’en affliger. Aussi vacance prend-il le sens de "état de repos, d’inaction". En 1956, un romancier a écrit cette phrase messianique : "aucun homme ne doit demeurer inemployé ; il anémierait dans la vacance sa valeur". Il n’a pas été entendu.

 

28 août 2007

Solécisme

 

 

 

 

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec (au sens de "faute contre les règles du langage"), du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie (en Asie mineure), qui parlaient un mauvais patois, le nom solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Il est enregistré dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et défini comme une "faute contre les règles de la grammaire" (1694), puis comme une "faute grossière contre la syntaxe" (1762, 1798), comme "faute contre la syntaxe" (1832-35 : l’adjectif grossière a disparu de la définition), enfin comme "une faute contre les règles de la syntaxe" (1932-35). Les autres lexicographes reprennent la définition de 1762 et de 1798 (Féraud, Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "faute grossière contre la syntaxe") ou celle de 1832-35 (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "faute contre la syntaxe").

A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), est relevé l’emploi figuré de solécisme, lequel est pourtant attesté trois siècles auparavant chez Rabelais et surtout deux siècles environ plus tôt dans un vers célèbre des Femmes savantes de Molière : "Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite". "Solécisme, écrivent les Académiciens, se dit quelquefois, figurément et par plaisanterie, d’une faute quelconque"  ("un solécisme en conduite, il fait dans cette science d’étranges solécismes", emploi que Littré reproduit : "figurément et familièrement, faute quelconque", l’illustrant du vers de Molière et de cet extrait : "il est parlé, dans les anciens auteurs, de solécismes en fait de gestes".

Dans tous ces dictionnaires, les exemples cités illustrent l’emploi du nom ; Féraud : "la contrainte de la mesure et de la rime a occasionné beaucoup de solécismes dans les vers" ; Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "faire un solécisme, il y a un solécisme dans cette phrase" ; Littré, citant Vaugelas ("sur ce qui est observé que l’usage favorise souvent des solécismes, M. Chapelain dit qu’alors ces solécismes sont des élégances"), Boileau ("Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme, Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme"), d’Olivet ("combien de lettres supprimées par la prononciation, mais dont la suppression dans l’écriture serait un solécisme !"), d’Alembert ("tant pis pour qui ne fait pas de solécisme en parlant ; on pourrait dire que ces personnes-là lisent toujours et ne parlent jamais"), Delille ("Quelquefois à la langue, en dépit du purisme, Ose faire présent d’un heureux solécisme, Scandale du grammairien") ; mais aucun de ces lexicographes ne cite d’exemple de ces fautes contre les règles de la syntaxe qui sont nommées solécismes. Un solécisme effectif aurait été plus éloquent qu’une définition vague et générale. Il faut consulter le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) pour lire enfin un exemple de solécisme : "faute contre les règles de la syntaxe d’une langue. Exemple : c’est nous qui vont" (pour qui allons). Le mérite des auteurs de ce dictionnaire est aussi de relever ce qu’ils nomment l’antonyme de solécisme : "barbarisme, faute contre le vocabulaire".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se piquent de linguistique. Pourtant, ils ne citent pas d’exemple de solécisme, se contentant de citer des emplois du nom : "solécisme grossier", "il a malheureusement fait deux solécismes" (Hugo, 1839), "ce lettré qui avait accompagné de son éloquence châtiée et mélancolique tant de cadavres obscurs, n’eut sur sa tombe que la harangue pleine de solécismes d’un maire bègue et libre penseur" (Arnoux, 1923) et, par métonymie, "le mot fautif lui-même", comme chez Maistre : "ce mot nous, dans l’Église catholique, est un solécisme, s’il ne se rapporte pas à tous" (1819).

Pour tous les lexicographes, les règles de la syntaxe sont absolues : y déroger, c’est faire une faute, qu’elle soit ou non grossière. Les auteurs du Trésor de la Langue française relativisent tout cela. C’est "une faute contre la syntaxe au regard de la grammaire ou de l’usage jugé correct à une époque donnée", mais ce n’est pas une faute au regard de la linguistique, ni hors de toute époque donnée. Autrement dit, s’il y a faute, elle incombe à la grammaire, à l’époque ou à ceux qui décident si un usage est correct ou non. L’absolu est chassé de l’horizon de la langue, comme il est chassé de tout lieu, domaine, discipline, art, science. La science moderne est celle de la relativité, mais son arrogance la rend incapable de comprendre qu’elle aussi est relative.

L’insolence consisterait donc aujourd’hui à la soumettre aux traitements qu’elle inflige aux autres : il n’y a pas à se gêner ou à prendre des gants. Qu’elle soit relativisée en toutes choses.

 

 

 

 

27 août 2007

Fanatisme

 

 

 

 

 

Formé à partir de fanatique, le nom fanatisme est attesté en 1688, chez Bossuet, dans un sens proche de celui de fanatique ("disposition d’esprit des fanatiques qui se croient inspirés de la divinité"), et qui est aujourd’hui jugé vieux (Trésor de la Langue française, 1972-94 : "comportement, état d’esprit de celui qui se croit inspiré par la divinité", exemple : "fanatisme d’illuminé") ou vieilli (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : "disposition d’esprit, comportement d’une personne qui se croit inspirée par la divinité"). Entendu dans ce sens, le fanatisme est une illusion, dommageable certes pour l’illuminé qu’elle fait vivre, mais sans conséquence meurtrière pour ses voisins. Enregistré pour la première fois dans la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini dans le sens qu’y donne Bossuet : "erreur du fanatique". C’est une erreur, ce n’est pas un crime. Les Académiciens ajoutent (1762, quatrième édition) : "on appelle aussi fanatisme un entêtement outré et bizarre". Non seulement c’est erreur, mais c’est aussi une persistance dans l’erreur.

C’est au XVIIIe siècle que fanatisme s’enrichit d’un nouveau sens. En 1729, il est attesté au sens de "excès en faveur d’une foi religieuse ou d'une croyance" et "passion excessive que l’on porte à une personne ou à quelque chose". Dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, les Académiciens enregistrent ce nouveau sens : "zèle outré en matière de religion" et, comme ils ont constaté les effets du fanatisme durant les événements dits révolutionnaires, ils ajoutent : "ou un attachement opiniâtre et violent à un parti, à une opinion, etc.". Il est vrai aussi que Voltaire a multiplié les critiques contre toutes les formes de fanatisme et que son œuvre est une encyclopédie du fanatisme : "on entend aujourd’hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle ; c’est une maladie qui se gagne comme la petite vérole" ; "le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère" ; "le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces la nuit de la Saint-Barthélemy leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe" (anachronisme, puisqu’en 1572, le nom fanatisme n’existait pas encore dans la langue). Comme tous les progressistes, Voltaire imagine un avenir radieux, façonné par la philosophie, dans lequel les racines du fanatisme seraient extirpées (lettre du 30 juillet 1768) : "heureusement le fanatisme est sur son déclin d’un bout de l’Europe à l’autre". Un peu plus de vingt ans plus tard, le déclin est devenu l’apogée. On n’ose pas non plus objecter à Voltaire le fanatisme imbécile du sinistre XXe siècle.

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie, le sens premier ("illusion") est relégué au second plan au profit du sens moderne. En 1832-35, les Académiciens écrivent : "fanatisme se dit plus ordinairement d’un zèle outré, et souvent cruel, pour une religion, ou d’un attachement opiniâtre et violent à un parti, à une opinion, etc." Les exemples cités se rapportent aux deux grands types de fanatisme, religieux et politique ou idéologique : "être animé du plus ardent fanatisme ; les excès du fanatisme religieux, du fanatisme ; le fanatisme de la liberté ; ce n’est plus en eux une passion, c’est un vrai fanatisme".

Les auteurs du Trésor de la Langue française opposent au sens ancien ("état d’esprit de l’illuminé, illusion") le sens moderne "souvent péjoratif", précisent-ils. C’est, par extension, le "comportement, l’état d’esprit d’une personne ou d’un groupe de personnes qui manifestent pour une doctrine ou pour une cause un attachement passionné et un zèle outré conduisant à l’intolérance et souvent à la violence" ("fanatisme politique, religieux, pour quelque chose, contre quelque chose ; brutal, farouche, féroce ; catholique, chrétien, militaire, national, patriotique, républicain ; fanatisme de secte ; les fureurs du fanatisme ; combattre, exciter le fanatisme"). Les extraits d’écrivains cités sont affligeants. En 1937, au moment où se déchaînent en Allemagne et en URSS les deux fanatismes les plus sanguinaires de l’histoire, Duhamel est persuadé que l’humanité est délivrée du fanatisme ("si nous sommes enfin délivrés de toutes les superpositions misérables et de tous les fanatismes répugnants, c’est quand même à la fermeté d’un sage rationalisme que nous le devons"), attribuant cette délivrance aux mérites du rationalisme, lequel a produit autant de hordes fanatiques que la religion. Un essayiste, nommé Gaultier, décrit en 1902 (dans Bovarysme) le fanatisme : "en politique, en morale, en sociologie, en religion, en philosophie, le conservateur de la doctrine ancienne et le révolutionnaire le plus acharné à détruire les vérités présentes se confondent dans l’identité d’une même foi. Leur fanatisme est de même ordre ; car ils croient l’un et l’autre qu’il existe une vérité objective, propre, à l’exclusion de toute autre conception, à assurer le bonheur humain", admirable leçon que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, n’ont pas retenue, puisqu’ils distinguent le sens religieux de fanatisme de son sens politique ou idéologique : "zèle outré et intolérant pour une religion, une croyance" et "attachement exclusif et intraitable à une doctrine, à un parti, à une opinion".

Ce qu’il y a d’admirable chez les auteurs de dictionnaires, c’est leur aveuglement. Ils ont pour tropisme de ne pas voir la réalité ou, s’ils l’ont vue, de ne pas la nommer. Quand le fanatisme touche la religion, il est qualifié de catholique ou de chrétien, jamais de musulman ou d’islamique, alors que, de toutes les religions qui sévissent sur la terre, la plus fanatique, dans sa doctrine et dans les faits ou dans les actes qu’elle inspire, est incontestablement l’islam. Pourtant, les exemples avérés et effrayants de fanatisme islamique n’ont pas manqué au XXe siècle : mais les auteurs de dictionnaires ne les ont pas constatés. Ou bien ils ont la vue courte, ou bien ils s’interdisent de dire du mal de ce qui les effraie ou les menace. Dans les années 1930, le chancelier allemand était nommé Monsieur Hitler. Il fallait exorciser le mal. Il en va de même aujourd’hui : on ne sait jamais, au cas où.

 

 

26 août 2007

Clandestin

 

 

 

 

Emprunté à l’adjectif du latin classique clandestinus, a, um, que M. Gaffiot traduit (Dictionnaire latin français, 1934) par "qui se fait en cachette" et "qui agit en secret", clandestin est attesté en français au XIVe siècle au sens de "tenu secret". Dans tous les dictionnaires, du Trésor de la Langue française de Nicot (1606) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré comme un adjectif ayant le sens de "caché" (Nicot), "qui se fait en cachette et contre les lois" (Académie, 1694, 1762, 1798), les Académiciens ajoutant en 1832-35 et en 1932-35 "ou la morale". Les exemples cités dans ces éditions sont "mariage clandestin, assemblées clandestines", complétés dans les sixième et huitième éditions par "démarches clandestines, relations clandestines, écrit clandestin". Dans les éditions publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens notent que l’usage de cet adjectif est restreint et qu’il ne s’emploie guère en dehors des deux "phrases" (en fait deux syntagmes) : "mariage clandestin, assemblées clandestines". Dans le Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud distingue le propre du figuré. Au propre ("ce qui se fait en cachette et contre les lois"), l’usage de ce mot "est borné aux phrases assemblée clandestine, mariage clandestin" ; "au figuré, il a plus d’étendue" : ainsi, on dit "démarches, intrigues clandestines, etc." Pourtant, dans "démarches ou intrigues clandestines", le sens n’est pas figuré, mais propre : c’est "qui se fait en cachette". Les emplois de clandestin recensés par Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) sont à peine plus larges que ceux des Académiciens : clandestin qualifie écrit, réunion, mariage, hymen et, par extension, employé avec le sens de "caché", il qualifie lieu ou magasin.

Le seul emploi de nom relevé dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française est clandestine ou "herbe cachée" : "on la nomme ainsi, parce que ses feuilles sont en partie cachées dans la terre" (1762) et "on l’appelle encore l’herbe à la matrice, parce qu’elle est bonne pour certaines maladies de femme".

 

Dans la langue moderne, clandestin s’extrait du mariage et des assemblées dans lesquels il était confiné : il sort en quelque sorte de la clandestinité. Ses emplois s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, comme celles que citent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), assemblées, démarches, relations, journaux, presses, libelles, éditions, activités, mariages, possessions, amours, lectures, rendez-vous, marchés, travail, bar, poste de radio, passagers, travailleurs.

Dans les années 1970, le nom clandestin était d’un usage rare. L’adjectif peut être substantivé au masculin et désigner une qualité ou une propriété de choses : "le goût du clandestin, avoir horreur du clandestin, la manie du clandestin et du bobard confidentiel" et, quand il désigne des personnes, c’est un "résistant pendant la période 1939-1944". De Gaulle l’emploie dans ce sens dans ses Mémoires de guerre.

Si l’on compare au Trésor de la Langue française l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française (une vingtaine d’années les sépare), on constate que ce qui a changé, ce n’est pas le sens de clandestin, mais l’emploi du nom désignant des personnes. Ce n’est plus un résistant, mais une personne qui a une activité secrète, en marge de la légalité ; et même quand il est entendu dans ce sens, les exemples cités sont restreints par rapport à l’usage réel de ce nom que chacun peut constater. Les Académiciens citent les passagers clandestines et les travailleurs clandestins, avec clandestins adjectif, mais ils ne citent pas les emplois courants du nom clandestins désignant des étrangers, des immigrés, des travailleurs qui enfreignent la loi ou qui vivent en marge de la légalité. Depuis une vingtaine d'années, le phénomène est devenu si massif qu'il n'a pu être enregistré dans les dictionnaires, même les plus récents.

Les bien-pensants, qui, en toute occasion, prennent le parti des clandestins, quels qu’ils soient, fous furieux, barbus, colons cupides, délinquants, etc., sous le prétexte que ces hommes sont supérieurs aux sous-chiens (comme on dit dans les quartiers où l’on ne fait pas de quartier), préfèrent les nommer sans papiers. L'euphémisme est beau. Ce qu'il cache, c’est l’illégalité et l’infraction aux lois. Etre dépourvu de papiers, c’est presque une qualité : ça désigne même des personnes, ça devient une essence. La lacune, le défaut, le manque de peu de chose ou de presque rien, tout cela masque la violation de lois démocratiquement débattues et votées par les délégués du peuple souverain. En réalité, des papiers, les prétendus sans papiers en ont à foison, mais de leur pays. Ce qui leur manque, ce sont des papiers portant le cachet d’une bureaucratie écervelée qui prodigue au monde entier des papiers, lesquels, à force d’être copiés, reproduits, distribués, vendus, falsifiés, ne signifient plus rien.

 

 

 

25 août 2007

Créole

 

 

 

Dans les dictionnaires, l’étymologie de criollo, mot espagnol auquel a été emprunté criole, modifié au XVIIIe siècle en créole, et celle du portugais crioulo (emprunté par les Espagnols), et surtout le référent de ces mots : qui désignent-ils ? des autochtones indiens, déportés noirs ou européens ?, sont sources d’hésitations, de divergences ou de contestations : l’idéologie n’est pas loin. Selon Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), "l’origine criollo est douteuse : si on le fait venir de l’espagnol criar, élever, nourrir, la formation est tout à fait irrégulière ; d’autres prétendent que c’est un mot caraïbe ; l’Académie espagnole dit que c’est un mot inventé par les conquérants des Indes occidentales et transmis par eux". Origine douteuse, mot caraïbe (ou autochtone), mot inventé, voilà trois hypothèses situées à l’opposé l’une de l’autre et inconciliables. Dans le Supplément (1877), Littré cite Garcilaso de la Vega, Histoire des Incas, traduit en français en 1704, qui tranche les difficultés exposées dans le Dictionnaire : "les enfants des Espagnols qui sont nés aux Indes sont appelés criollo ou criolla ; les nègres donnaient ce nom aux enfants qui leur étaient nés aux Indes, pour les distinguer de ceux qui étaient nés dans la Guinée, leur patrie.... Les Espagnols ont emprunté d’eux ce nom". Les lexicographes modernes font leur cette hypothèse, aussi bien les Académiciens (neuvième édition, en cours de publication : "créole, emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol, du portugais crioulo, métis, Noir né au Brésil, serviteur né dans la maison") que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) : "emprunté à l’espagnol criollo, attesté depuis 1590, lui-même emprunté au portugais crioulo, noir né dans les colonies, dont le sens originel, plus archaïque, semble être serviteur élevé dans la maison de son maître".

Les attestations en français, sous la forme crollo, puis criole, enfin créole, qu’elles soient ou non enregistrées dans les dictionnaires, infirment l’hypothèse étymologique moderne. En 1598, crollo est employé dans l’Histoire naturelle et morale des Indes (traduite de l’espagnol) au sens de "Espagnol de pure race blanche né aux colonies" ; en 1670, dans une lettre d’un gouverneur des Antilles à Colbert, créole désigne une "personne de pure race blanche née aux colonies". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève criole avec le sens suivant : "c’est le nom que les Espagnols donnent à leurs enfants qui sont nés aux Indes". Il ne précise pas si ces enfants sont blancs, métis ou mulâtres, se contentant d’ajouter que "les Espagnols qui viennent d’Espagne sont des ennemis des crioles et empêchent qu’ils ne parviennent dans les charges". Ces charges étant rémunératrices, les concurrents locaux en sont écartés.

C’est à partir de 1762 (quatrième édition) que créole est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, et dans un sens contraire à celui de l’hypothèse étymologique adoptée par les lexicographes actuels : "nom qu’on donne à un Européen d’origine qui est né en Amérique" (1762, 1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) reproduit la définition de l’Académie en 1762 et il précise : "on a dit aussi autrefois criole, mais aujourd’hui on ne dit plus que créole". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) abonde dans le sens des Académiciens : "homme blanc, femme blanche originaire des colonies". Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens renchérissent sur l’origine blanche des créoles : "homme ou femme de race blanche, né dans les colonies intertropicales" ; mais, dans la neuvième édition (en cours de publication), ils gomment le sens racial donné dans l’édition précédente (1932-35) à créole : "originellement, personne de famille européenne, née dans une des anciennes colonies des régions tropicales de l’Amérique et de l’Océan indien, et plus particulièrement aux Antilles". Les exemples sont "une jeune Créole, une belle Créole" et "adjectivement, l’impératrice Joséphine était créole, un planteur créole, une famille créole".

Littré est le premier à rapprocher la définition de créole du sens qu’auraient eu, en espagnol et en portugais, les étymons criollo et crioulo : "nègre créole, nègre né aux colonies, par opposition au nègre qui provient de la traite". C’est la leçon qu’adoptent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94). Le sens de "personne de race blanche, d’ascendance européenne, originaire des plus anciennes colonies d’outre-mer" est complété par le sens étendu : "nègre, noir créole, né dans les colonies (et non en Afrique)", dans lequel Hugo l’emploie : "les noirs créoles de Saint-Domingue professaient (...) le plus profond mépris pour les nègres congos" (1826). Les Académiciens (neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire) suivent cette leçon : "par extension, toute personne née dans ces régions, quelle que soit son ascendance" (exemple : "un Noir créole, né dans ces colonies et non en Afrique"). En un siècle, la question, qui semblait tarauder nos lointains ancêtres, de l’origine, raciale ou ethnique, des créoles est passée au second plan, comme l’expriment les Académiciens : "toute personne née aux Antilles, quelle que son ascendance", c’est-à-dire, si l’on traduit en français clair, le nom ascendance, quelle que soit la couleur de sa peau. Pour les Occidentaux modernes, l’identité se réduit à un lieu de naissance : le reste (parents, ancêtres, lignée, etc.) est sans importance ; c’est un épiphénomène. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible si tous les hommes en jugeaient ainsi. Or, les seuls qui acceptent cette réduction, la jugent bonne, l’imposent à eux-mêmes et aux autres, mais à l’insu de ceux-ci, sont les Occidentaux. Pour les autres hommes, c’est tout le contraire : le lieu de naissance est un épiphénomène ; seuls comptent la lignée, les ancêtres, l’ethnie, les parents, la culture, la race, les différences, la couleur de la peau et autres particularités physiques. Un jour ou l’autre, des visions du monde aussi opposées et même contraires déboucheront sur une conflagration : "si tous les gars du monde voulaient se donner le main "risque de se muer en "si tous les gars du monde voulaient s’arracher les mains, les yeux, les oreilles, les tripes".

 

L’adjectif et nom créole ne se rapporte pas seulement à des personnes. En 1688, il est attesté comme adjectif qualifiant le nom langue. La langue créole est le "portugais corrompu parlé au Sénégal" et en 1826, Hugo l’emploie comme épithète de patois : "patois créole, français corrompu parlé dans les colonies". Cet emploi n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1932-35 (huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française), encore que ce soit dans le seul exemple "accent créole". C’est dans la langue moderne de la seconde moitié du XXe siècle et dans les sciences humaines que se produit l’assomption de créole : le mot, qu’il soit adjectif ou nom, et la chose (langue, manière, culture, etc.) ou les personnes désignées par ce mot. C’est ce qu’exposent avec justesse et beaucoup de ferveur militante les auteurs du Trésor de la Langue française : "spécialement, en ethnographie et en linguistique, manière propre aux créoles", comme dans ces emplois, d’adjectif ou de nom : "accent, dialecte, chanson créole, le(s) (parlers) créole(s), le créole haïtien, anglais, portugais". Ils ajoutent cette remarque encyclopédique : "la notion de créole a évolué avec les connaissances linguistiques ; d’abord péjoratif, le mot désigne aujourd’hui un système linguistique autonome, d’origine mixte, issu du contact d’une langue européenne avec des langues indigènes ou importées (Antilles), devenu langue maternelle et langue principale d’une communauté (par opposition à pidgin et à sabir)". Les Académiciens (neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire) se contentent d’enregistrer les faits de langue. Ils sont moins fervents. "Créole, nom et adjectif : qui est relatif aux populations de ces anciennes colonies". Exemples : "cuisine, accent, parlers créoles", ces derniers étant "les langues mixtes formées à partir des langues européennes, en usage à l’origine chez les esclaves noirs des territoires colonisés, devenues ensuite langue maternelle des indigènes". L’explication manque de rigueur, puisque la mixité n’est pas expliquée. Le mot est aussi substantif : "le créole français, anglais, espagnol, portugais, le créole de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Louisiane, de l’île de la Réunion".

Le succès de créole est si vif que les linguistes ont jugé bon de fabriquer l’adjectif et nom créolophone, au sens de "qui parle habituellement (en tant que langue maternelle ou principale) un créole", et même de redresser, en le rendant vertueux, le verbe se créoliser, jugé vieilli dans le sens qu’il avait au XIXe siècle, à savoir "s’adapter aux mœurs et à la manière d’être des créoles" ou (péjoratif) "s’abandonner à la nonchalance qui caractérise les créoles" (Littré, 1863-77) ou "prendre certains caractères d’un créole" ("français créolisé, abâtardi", "la langue des grands écrivains de l’Angleterre s'est créolisée, provincialisée, barbarisée, sans avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge"). Chez les Modernes, le verbe a le noble sens, quand il se rapporte aux langues vernaculaires, de "prendre le statut de langue principale d’une communauté".

Dans l’ancienne langue, créole énonçait un fait, peut-être regrettable et sans doute haïssable, mais rien d’autre ; dans la langue moderne, il est une oriflamme idéologique. Flaubert aurait écrit s’en défier.

 

 

 

 

24 août 2007

Révisionniste

 

 

 

 

 

Ce mot, qu’il soit nom ou adjectif, est moderne. Il a été fabriqué par Victor Hugo en 1851, le 17 juin exactement, dans un discours qu’il a prononcé à l’Assemblée nationale, dont il était un élu, afin de désigner ceux des députés qui étaient partisans d’une révision de la constitution de la IIe République. Dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la Langue française (1863-72), Littré relève l’emploi, attesté en 1872, de révisionniste comme adjectif dans assemblée révisionniste. En revanche, les Académiciens ne le relèvent pas, même dans les éditions de leur Dictionnaire publiées après 1851 (la septième : 1878 ; la huitième : 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les sens sont répartis suivant que le mot est adjectif ou nom. Adjectif, il a pour sens, en parlant d’une personne, "favorable à la révision d’une constitution ou d’un procès", et, en parlant de choses, "relatif à une révision d’une constitution ou d’un procès". Il a été couramment employé au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier quand les partisans de ce capitaine de l’armée française ont demandé que soit révisé son procès. Quand il est un nom, révisionniste désigne le partisan d’une révision de la constitution ou d’un procès, comme chez Proust : "toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste, c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes (...) qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’ordre social, de la tolérance religieuse, de la préparation militaire" (1922 : les révisionnistes en question étant les partisans de Dreyfus).

Au XXe siècle, les crises, ruptures, bifurcations, réinterprétations, révisions, etc. se multipliant dans la vulgate idéologique du marxisme, surtout à partir du moment où les marxistes se sont emparés par la violence du pouvoir dans de nombreux pays, le nom révisionniste a désigné les partisans de doctrines nouvelles ou adaptées, nommées révisionnisme (ce mot est attesté dans la logorrhée socialiste en 1903), comme si le marxisme devait tenir lieu, où que ce soit, de constitution, et qu’un dévot en 1981 définit (c'est de la NLF pur jus) comme la " pratique politique qui, sous couvert d’adapter la théorie marxiste à la conjoncture, en dénature le caractère révolutionnaire ". Révisionniste ayant un sens défavorable pour les marxistes purs et durs ou vrais de vrais, les ultras l’ont raccourci en un méprisant réviso : "ce mot constitue, de la part des gauchistes, une injure à l’adresse des communistes, regardés comme infidèles à l’intransigeance révolutionnaire", écrivent très sérieusement les auteurs du Trésor de la Langue française, sans distance, sans ironie, sans avoir envie de pouffer de rire non plus.

 

 

 

23 août 2007

Génétique

 

Génétique et génésique

 

 

 

Emprunté directement, sans intermédiaire latin, comme beaucoup d’autres mots, au mot grec gennetikos ("propre à la génération"), génétique est attesté comme adjectif au sens de "qui a rapport aux fonctions de la génération" (1865, Littré) et comme nom au sens de "branche de la biologie qui étudie les phénomènes de l’hérédité" (1911, Larousse). Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1932-35. Il est vrai que le nom gène, emprunté à l’allemand Gene, mot fabriqué à partir du grec genos "naissance, famille, race" par un biologiste danois en 1909, n’est attesté en français qu’en 1935 (Alexis Carrel) : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires".

C’est la langue (hyper) moderne qui fait à génétique et à gène aussi les succès que l’on connaît.

 

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expédie la définition en une phrase : "qui a rapport aux fonctions de génération". C’est un "terme didactique". Les exemples cités "facultés génétiques, sens génétique" n’éclairent pas vraiment le sens, non plus que le synonyme génésique : "on dit aussi génésique" (attesté en 1825, dérivé de genèse). L’origine du mot (du grec, engendrement) indique que génétique, chez Littré, est entendu dans un sens qu’il n’a plus en français moderne : la science génétique n’a pas pour objet la sexualité ou la procréation, mais les gènes ou l’hérédité. Pour ne pas confondre les deux réalités, la synonymie établie par Littré entre génétique et génésique a été brisée. Au XXe siècle, génétique se rapporte, dans son sens propre, à l’hérédité et génésique à la sexualité : "qui tient, qui a rapport aux faits physiologiques de la génération ; l’instinct génésique, le sens génésique" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35 – dans cette huitième édition, génétique n’est pas relevé) ; "qui ressortit à la reproduction sexuée et, par extension, à la sexualité ; synonymes génétique, génital, sexuel" (Trésor de la Langue française, 1972-94 : génétique n’est synonyme de génésique que dans la langue du XIXe siècle, la langue d’avant la découverte des lois de l’hérédité) ; "qui se rapporte à la génération, à la sexualité ; l’instinct génésique"  (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours).

 

C’est dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la Langue française et la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, que la définition de l’adjectif et du nom génétique est conforme aux emplois de ces mots en biologie, avec des divergences, apparemment anodines, mais riches en signification, entre ces deux dictionnaires, en particulier pour ce qui est de l’emploi de ces mots dans des domaines étrangers à la biologie. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française, l’adjectif génétique est emprunté au grec gennetikos. Les Académiciens (édition en cours) affirment que l’adjectif génétique est certes emprunté au grec gennetikos au sens de "qui engendre" et de "propre à la génération", mais par l’intermédiaire de l’allemand genetisch, langue dans laquelle a été formé le mot gène avec un sens biologique univoque.

Les Académiciens exposent exhaustivement le sens que l’adjectif et le nom génétique ont en biologie ; adjectif : "qui se rapporte à l’hérédité, aux gènes". Ils multiplient les exemples pour en éclairer le sens : "les caractères génétiques, le patrimoine génétique d’un individu, d’une espèce" ; "l’information génétique est portée par les gènes situés sur les chromosomes ; les molécules d’A.D.N. sont le support matériel de l’information génétique" ; "le matériel génétique d’un virus, d’une cellule" ; "code génétique, voir code" ; "la carte génétique est la représentation graphique de la position des gènes les uns par rapport aux autres" ; "les empreintes génétiques sont obtenues par électrophorèse et utilisées dans les recherches en paternité ou dans certaines identifications" ; "une maladie génétique est transmise par hérédité" ; "certaines myopathies sont des maladies génétiques" ; "une manipulation génétique ou, mieux, génie génétique, est un ensemble d’opérations qui permettent de modifier le patrimoine génétique d’un organisme". La génétique est la "science de l’hérédité ou la branche de la biologie qui a pour objet l’étude de la nature, de la transmission et de la variation des caractères héréditaires". Exemples : "les lois de la génétique ont été énoncées par le moine botaniste morave Gregor Mendel" ; "génétique humaine, des populations, médicale, moléculaire, laboratoire de génétique".

L’article génétique du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours) est plus ample, plus complet, plus précis, que celui du Trésor de la Langue française. Il est vrai qu’une vingtaine d’années sépare la rédaction de ces deux dictionnaires et que, dans ce laps de temps, objectivement fort court, la génétique a multiplié dans des proportions inouïes les connaissances qui ont, de fait, élargi l’emploi des mots, adjectif et nom, génétique dans la langue.

Les divergences entre le Trésor de la Langue française et le Dictionnaire de l’Académie française portent sur les sens étendus ou figurés de génétique. Pour les Académiciens, qui relèvent le seul emploi, en littérature, de critique génétique, au sens de critique qui étudie la genèse des œuvres, l’adjectif, dans cet emploi, est étendu à des réalités étrangères à la biologie, aux gènes, à l’hérédité "par analogie" : ainsi, génétique, dans critique génétique, serait une métaphore. L’analyse des auteurs du Trésor de la Langue française est différente et, semble-t-il, plus convaincante. Ils distinguent deux emplois : l’un propre à la biologie, qui correspond à gène ; l’autre, dit didactique, qui correspond à genèse et qui est glosé ainsi : "qui concerne la genèse d’une réalité abstraite ou concrète", comme quand il qualifie les noms analyse, méthode, théorie - ainsi dans la phrase "l’étude pétrographique des roches sédimentaires tend également vers une classification génétique ; l’étude de la genèse des roches, de leur évolution, (...) demande le secours de la thermodynamique et de la géochimie" (Histoire générale des sciences, 1964). "L’épistémologie génétique est la théorie de la connaissance scientifique établie par Jean Piaget et fondée sur l’étude de la genèse et du développement de cette connaissance". La psychologie génétique est la "science du développement psychique, c’est-à-dire connaissances des transformations de l’enfant, des étapes qu'il traverse. La psychologie génétique est aussi l’histoire de la formation du psychisme de l’adulte" (1960).

Dans ces emplois, l’adjectif génésique aurait été propre et plus juste que génétique. La critique "qui étudie la genèse des œuvres" aurait dû être nommée critique génésique, et non pas critique génétique. Mais, dans ce cas, le prestige de la biologie nouvelle n’aurait pas nimbé ces épistémologie, critique, psychologie, qui auraient semblé bien ternes. Les sociologues, pour faire accroire qu’ils ne font pas dans la superstition, mais dans la science, au même titre que les physiciens, les chimistes, les biologistes, se griment du vocabulaire de ces sciences. C’est un leurre, mais les gogos font de cette vessie leur propre lanterne.

 

 

22 août 2007

Exposition

 

 

 

Emprunté au latin expositio, "exposé, explication" et "abandon (d’un enfant)", le nom exposition est attesté au début du XIIe siècle dans le sens du mot latin, à savoir "exposé, présentation, explication". Plus tard, au XVIe siècle, et surtout au XVIIe siècle, le nom s’enrichit de nouveaux sens, et cela en relation avec les divers sens du verbe exposer : en 1565 "action de présenter, d’étaler, de mettre à vue (en particulier des marchandises)" ; en 1636 "abandon (d’un enfant)" ; en 1676, "situation, orientation (d’un bâtiment)" ; en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, "situation de risque, position découverte ou dangereuse".

Ces divers sens sont définis dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). C’est "l’action ou l’effet de l’action par laquelle une chose est exposée en vue", la chose en question pouvant être des biens, un tableau, des meubles, le Saint Sacrement, des reliques et aussi "des choses qu’on étale pour vendre" ("il a fait aujourd’hui exposition de ses plus belles étoffes"). Le deuxième sens est "situation" (exemples : "ce palais est dans une belle exposition ; l’exposition de cette maison n’est pas saine"). Le troisième sens est "narration, récit, déduction d’un fait" ("il a fait l’exposition du fait fort nettement") et "interprétation, explication" ("l’exposition du texte de l’Ecriture, l’exposition littérale, les différentes expositions, l’exposition des auteurs"). Le dernier sens exposé est le premier apparu dans l’histoire du mot : "exposition se dit aussi en parlant des enfants qui sont abandonnés par les mères qui s’en veulent défaire". Les exemples cités montrent que l’abandon d’enfant suscitait l’horreur morale dans la société ancienne et que, contrairement à ce qui était répété il y a une trentaine d’années comme vérité d’évangile, l’amour maternel et l’attachement qui liait des parents à leurs enfants ou même aux enfants ont existé bien avant que l’ancien monde ne fût transformé en paradis moderne : "l’exposition des enfants est contraire à l’humanité ; l’exposition des enfants est contraire aux lois". De tous les sens attestés aux XVIe et XVIIe siècles, seul celui que relève Furetière en 1690 ("situation de risque") n’est pas recensé par les Académiciens.

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est illustrée de cet exemple : "on fit, dans cette salle, l’exposition de plusieurs tableaux", qui esquisse le sens moderne, tandis que le sens "narration, récit" est illustré d’exemples précis : "l’exposition d’une pièce de théâtre est la partie du drame où l’auteur expose les faits principaux qui ont précédé et préparé l’action". Les Académiciens complètent l’exemple par cet autre : "on dit aussi l’exposition du sujet dans un poème".

C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), relève l’une des extensions modernes du sens d’exposition (ou "action d’exposer aux regards ; état de la chose exposée, mise en vue"), à savoir "exposition de peinture ou, simplement, exposition, mise sous les regards du public, de tableaux, en un lieu approprié". L’exposition (d’art, d’objets divers, de tableaux, etc.) a été inventée au XIXe siècle. C’est une réalité moderne. Littré précise que le mot "se dit, dans le même sens, des produits de l’art et de l’industrie", l’exposition universelle étant "celle dans laquelle sont reçus les produits de tous les pays" ("la première exposition universelle eut lieu à Londres, en 1851"). Le mot désigne aussi par métonymie le "lieu où se fait l’exposition" : ainsi on va à l’exposition.

Il suffit de comparer les exemples cités dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française à ceux de la sixième (1832-35) pour prendre conscience du succès du mot exposition dans le domaine de l’art. En 1832, c’était "on fit, dans cette salle, l’exposition de plusieurs tableaux" ; un siècle plus tard, c’est "exposition de peinture, d’automobiles, rétrospective, des produits de l’industrie française, des Arts décoratifs, coloniale" et l’inévitable "exposition universelle". La définition de la neuvième édition (en cours de publication) est plus éloquente encore : une exposition est la "présentation publique d’œuvres d’art, de produits commerciaux, etc.". Elle peut être temporaire, permanente, rétrospective, scientifique, commerciale, horticole, coloniale universelle. Ce qui fait l’objet de cette présentation publique, ce peut être de la peinture, mais aussi de la sculpture, des monnaies, des manuscrits, etc. Toute exposition a son catalogue, comme une maison de commerce.

Il n’est rien qui ne puisse pas être exposé : même la foire est exposition. Cet ultime sens, à savoir "opération commerciale consistant à mettre en vente une grande quantité d’articles d’une catégorie donnée, à un moment précis de la saison" ("l’exposition de blanc d’un grand magasin"), révèle le but de toute exposition : vendre. On vend de tout, des tableaux et du linge, et même soi-même ; on vend de la bonne réputation, les succès d’un régime politique, les produits d’une industrie, les activités d’une administration. La marchandise triomphe dans l’art et de l’art, comme l’atteste l’article exposition du Trésor de la Langue française (1972-94), dans lequel aucune distinction n’est faite entre la "présentation publique, pour une durée déterminée en un certain lieu, d’œuvres d’art" et la "présentation publique, pour une durée déterminée en un certain lieu, de produits agricoles, manufacturés" : l’agriculture et l’industrie sont guindées au niveau de l’art. Les Goncourt écrivent en 1889 dans leur Journal : "vendredi 12 juillet. Exposition centennale. Je ne sais si ça tient à ce jour, fait pour des expositions de machines et non pour des expositions de tableaux, mais la peinture, depuis David jusqu’à Delacroix, me paraît la peinture du même peintre, une peinture bilieuse".
Tout ce qui dépasse, tout ce qui est haut, tout ce qui est ambitieux, est émondé, nivelé, arasé. La culture, ce sont de vieilles croyances ou des savoir-faire transmis par les mères à leurs filles depuis la nuit des temps. L’art ne se distingue plus des machines agricoles ou des herbes médicinales. Là où tout (et le contraire de tout) "se vaut", l’herbe ne repousse plus.