Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

01 septembre 2007

Bienséance

 

 

 

 

Formé à partir de l’adjectif bienséant, bienséance est attesté en 1534 comme terme de droit ou de prétendu droit, sans fondement juridique (droit de bien séance : "droit fondé sur la commodité, la convenance", Rabelais). Cet emploi est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française : 1694, 1762, 1798, 1832-35, "on dit qu’une chose est à la bienséance de quelqu’un pour dire qu’il lui conviendrait de l’avoir à cause de quelque convenance particulière". Les exemples sont : "cette charge, cette terre est à votre bienséance à cause du voisinage" et "telle province est fort à la bienséance de ce prince-là". Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens jugent que cet emploi de bienséance est désuet. Ils l’évoquent au passé : "être à la bienséance de quelqu’un se disait de ce qu’il conviendrait à quelqu’un d’avoir" (exemples : "cet emploi, ce poste est à votre bienséance, cette terre est à votre bienséance, à cause du voisinage") et ils précisent "qu’on dit plutôt aujourd’hui être à la convenance de...". Dans la neuvième édition (en cours de publication), il n’est plus fait référence à cet emploi.

Ce pseudo droit ayant fait l’objet d’innombrables abus, le mot a été employé ironiquement pour désigner l’usage illicite qu’en ont fait les puissants : "on dit, en raillant, qu’un prince, qu’un seigneur s’est approprié un pays, une terre, un héritage par droit de bienséance, pour dire qu’il n’a eu d’autre droit de les prendre que parce que ce pays, cette terre, cet héritage l’accommodaient" (1694) et "on dit par droit de bienséance pour dire sans avoir aucun autre droit que celui de sa propre convenance, de sa propre commodité" (1762, 1798). Dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35), l’expression "par droit de bienséance" est jugée "familière". Elle n’est plus relevée dans la neuvième édition.

Outre ce sens, bienséance prend, dans la seconde moitié du XVIe siècle, un sens moral. Chez Montaigne, c’est "ce qui convient" ("la grâce et bienséance des vêtements") et "le respect de certaines formes" : "je veux que la bienséance extérieure et l’entregent et la disposition de la personne se façonnent quand et quand l’âme". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : "convenance de ce qui se dit, de ce qui se fait par rapport aux personnes, à l’âge, au sexe, aux temps, aux lieux, etc." (exemples : "cela choque la bienséance, n’est pas dans la bienséance, est contre la bienséance ; il sait ce qui est de la bienséance ; observer la bienséance, les bienséances ; les règles, les lois de la bienséance"). D’une édition à l’autre, la définition est affinée ou amplifiée : "convenance, rapport de ce qui se dit, de ce qui se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, et avec ce qui convient aux usages reçus et aux mœurs publiques, etc." (1798) ; "convenance, rapport de ce qui se dit ou se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, à la condition, et avec les usages reçus, les mœurs publiques, le temps, le lieu, etc." (1832-35 ; 1932-35 ; neuvième édition en cours). De même, les exemples se multiplient, en particulier ceux qui se rapportent à l’inobservation des bienséances, comme si cette inobservation était aussi grave que la violation des lois : "négliger les bienséances, pécher contre la bienséance" (1762 : l’inobservation est un péché), auxquels est ajouté dans les éditions suivantes "se mettre au-dessus des bienséances".

Alors que les Académiciens se sont efforcés moins de définir le nom que de cerner la notion qu’il désigne et qui fait de la bienséance une vertu de l’homme vivant dans une société policée, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) en expédie la définition en quatre mots "ce qui sied bien", se contentant de paraphraser la formation du mot bienséant (adverbe bien et verbe seoir, "convenir") et tablant sur les citations, brèves à dire vrai et allusives, d’écrivains classiques pour en illustrer le sens. Or, les extraits cités ("on peut rire des erreurs sans blesser la bienséance", "nous sommes prêts d’offenser la bienséance", "il n’y a rien qui choque tant la bienséance que ces sortes de conduites", "il était de la bienséance qu’il liât société avec ses semblables", "les belles choses le sont moins hors de leur place ; les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances", "Ulysse préférait l’intérêt commun de la Grèce et la victoire à toutes les raisons d’amitié et de bienséance particulière", "un homme qui remplisse toutes les bienséances", "il y a des règles de bienséance et d’honneur qui doivent être gardées inviolablement, même à l’égard des ennemis", "vous êtes d'un sexe et d’un rang qui vous met dans les bienséances du monde", etc.) illustrent le sens ("ce qui sied bien") de bienséance, mais ils n’analysent pas la notion.

 

L’article bienséance du Trésor de la Langue française (1972-94) exhale les parfums capiteux de la modernité relativiste, sociologique et très bien pensante. Ce qui était une vertu, définissant l’homme ou la nature humaine chez Montaigne et chez les meilleurs auteurs classiques devient, dans ce dictionnaire, une norme propre à une société donnée, bourgeoise ou aristocratique : "qualité de ce qui répond aux normes morales d’une société donnée". Autrement dit, la morale est quelque chose de fluctuant – une sorte d’épiphénomène qui évolue en même temps que la société. On reconnaît là les vieilles croyances rabougries du léninisme et du trotskisme : "notre morale", à nous, les nouveaux puissants du monde, n’a rien en commun "avec la leur" - celle des hommes ordinaires. Pauvres lexicographes, faut-il qu’ils soient aliénés pour faire de ce credo débile leur horizon indépassable ! Le "phare" du rien qu’était Sainte-Beuve est cité pour illustrer cette conception relativiste de la bienséance, mais à contretemps ou de façon incongrue. En effet, Sainte-Beuve traite de la bienséance dans les lettres ou dans l’expression poétique, et non d’une norme sociale, encore moins d’une vertu de l’homme vivant dans une société policée : "avec le XVIIe siècle commencent des mœurs sociales, sinon meilleures au fond, du moins plus sévères en apparence ; le mot de pudeur, inventé par Desportes, représente désormais quelque chose, et le sentiment de la bienséance va naître et se développer. Il n’est plus permis de tout nommer avec une sorte d’effronterie naïve, et l’obscénité, qui a conscience d’elle-même, devient clandestine en même temps que coupable" (Poésies, 1829).

Même bienséances au pluriel est défini d’un point de vue relativiste : "ensemble de règles correspondant à l’éthique d’une époque". Las Cases parle "d’infraction aux bienséances publiques" (Le Mémorial de Sainte-Hélène, 1823) et Guéhenno de "la tyrannie des bienséances" au sujet de Rousseau (Jean-Jacques, Roman et vérité, 1950). Pourtant, les synonymes et les antonymes cités dans le Trésor de la Langue française, à savoir convenance, correction, décence, honnêteté, cynisme, immodestie, impudeur, inconvenance, indécence, messéance, attestent que la notion de bienséance se rapporte à une morale qui est valable en tout lieu et à tout moment, du moins dans une civilisation digne de ce nom. Le même relativisme imprègne la seconde définition de bienséance : "qualité de ce qui est conforme aux usages de la politesse" (sous-entendu, la politesse est une réalité variable et fluctuante) : "le même moi qui m’avait fait la saluer avant que je l’eusse identifiée, (...), me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en allait, mille propos aimables et insignifiants" (Proust, Du côté de chez Swann, 1913). Les Académiciens se gardent bien dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire de verser dans ce relativisme d’époque. Ils reproduisent la définition des éditions antérieures et ils continuent à en faire, nonobstant les sociologues, une vertu de l’homme vivant dans une société policée.

 

 

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il n’est pas fait allusion aux bienséances dans l’art classique, à l’exception de l’exemple bienséances oratoires cité dans la seule édition de 1832-35. Le premier à traiter de la question est Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). La bienséance est étendue au style : elle "consiste à employer des termes et des expressions qui conviennent aux genres des sujets qu’on traite ou des ouvrages qu’on écrit ; à éviter, par exemple, les expressions pompeuses dans la comédie et les expressions basses dans la tragédie". Cette règle est ignorée, selon Féraud, des "prédicateurs, qui ne cherchent qu’à enluminer leurs sermons des mots du jour, mots souvent de ruelle, et à employer des expressions pleines d’affèterie, et ridiculement figurées". Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré en fait un "terme de littérature", mais il n’en définit pas le sens, ni ne cherche à cerner la notion : c’est "ce qui convient". Il cite les "bienséances oratoires" et illustre ce sens d’extraits d’écrivains : Boileau ("La scène demande une exacte raison ; L’étroite bienséance y veut être gardée") ; Corneille ("Il semble que la bienséance y soit un peu forcée") ; Bouhours ("Le Tasse ne garde pas aussi exactement que Virgile les bienséances des moeurs, mais il ne s’égare pas comme l’Arioste"). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) relèvent cet emploi, qu’ils jugent rare : c’est la "qualité de ce qui répond à certains critères d’appréciation esthétique", mais ces critères ne sont pas exposés, ni ne sont explicites dans cet extrait de Marmontel : "il était du bel air, et presque de la bienséance, pour un homme aimable, ou qui prétendait l'être, d'avoir ce qu'on appelait une petite maison" (Essai sur les romans, 1799). Le sens qui serait spécifique à la littérature classique est défini, toujours dans une perspective relativiste : "qualité d’une œuvre qui répond aux lois du genre, aux exigences du sujet, des personnages, au goût dominant d’une époque", comme si cette règle était désuète et qu’aucun écrivain moderne ne la respectât. Les bienséances oratoires, qui seraient propre à la rhétorique, sont mentionnées, sans être définies, et illustrées de cet extrait de Chateaubriand : "je le peindrais à la tête d’un des premiers corps de l’État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d’œuvre de bienséance, de mesure et de noblesse"  (Mémoires d’outre-tombe, 1848). Les Académiciens, eux, signalent, à juste titre, que bienséance est un terme d’histoire littéraire : "pour la critique classique", c’est "la conformité aux normes du genre littéraire ou artistique, ainsi qu’à la sensibilité et au goût du public". Ils font l’effort de définir la notion en la replaçant dans l’époque où elle a vu le jour.

 

 

Les commentaires sont fermés.