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05 septembre 2007

Esclavage

 

 

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que ce nom, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert habituellement à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’était oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : "il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis", écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que "le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage". Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est "état, condition d’un esclave". Les adjectifs qui qualifient esclavage sont "rude, dur, cruel, perpétuel" (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de "généraliser". L’esclavage n’est plus la "condition d’un esclave", mais la "condition de l’esclave". Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : "condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves", avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage" ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : "il était en esclavage à Tunis", mais le second exemple est maintenu : "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage". Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

 

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu, est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie : "la loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde". Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : "dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles". Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de "état d’esclave dans l’antiquité" ou "état d’esclave chez les modernes" : ce sont "l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants" et "l’esclavage des nègres", qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens "état, condition d’un esclave" n’est plus illustré par "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage", mais par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage" et, dans la neuvième édition, par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage". Ces exemples, en particulier "l’abolition de l’esclavage", laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur la voie du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions (deux cents millions, disent certains : soit plus de trois fois la population de la France) les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, sans que leur esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une "institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves". Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens "état d’esclave", les formes d’esclavage moderne ("l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage") et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique : est cité "l’esclavage aux Etats-Unis" ou "la transformation de l’esclavage antique en servage", comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : "quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle" (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage ("esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage"), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits. Quand on est progressiste en diable, on rejette l’esclavage dans les périodes sombres et closes de l’humanité.

 

L’esclavage est en France, pays des hommes francs, c’est-à-dire libres de toute sujétion, une réalité si étrange et tellement incongrue que le nom esclavage a été transporté à d’autres réalités que l’état d’un esclave et qu’il a désigné, par analogie ou par extension, des états ou des conditions, peut-être malheureux, mais qui n’ont rien à voir avec l’esclavage, comme l’attestent les définitions de tous les dictionnaires, aussi bien le Dictionnaire l’Académie française (première édition, 1694 : "il se dit figurément de la trop grande dépendance et soumission que l’on a pour un maître ; sa sujétion auprès d’un tel est un esclavage" et "aussi à l’égard des emplois, des passions, etc. ; cet emploi est lucratif, mais c’est un véritable esclavage ; l’amour est un esclavage"), que le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788 : "il s’emploie élégamment au figuré ; l’esclavage des passions ; l’amour est un esclavage ; la Royauté n’est rien qu’un brillant esclavage"), que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "par extension, assujettissement, dépendance ; être en esclavage sous un despote ; figuré, ce qui assujettit, subjugue, l’esclavage des passions ; l’esclavage de la rime, la gêne, la contrainte qu’elle impose ; ce qui laisse peu de liberté, de loisir, cet emploi est lucratif, mais c’est un esclavage"), que le Trésor de la Langue française (1972-94 : "par extension, état de dépendance totale d’une personne à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose" et "état d’une personne ou d’une collectivité soumise au pouvoir tyrannique d’une autre personne ou d’un groupe de personnes dans l’ordre politique et social : esclavage politique, nazi, d’une nation, du peuple, des femmes, réduire les citoyens en esclavage" ; "état de celui dont la volonté, la liberté personnelle sont dominées par des forces contraignantes intérieures ou extérieures à lui-même, l’esclavage de l’âme, de l’esprit, du péché, de l’habitude, des passions, du monde, de la rime"), que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : "par analogie, état, condition de ceux qui sont soumis à une tyrannie, à une autorité arbitraire ; asservissement, servitude" et "figuré, se dit de tout ce qui tient dans un état d’assujettissement, de dépendance ; l’esclavage du tabac, de la mode, des passions").

Il est un emploi qui résume cette dérive sémantique. Il est relevé dans les dictionnaires à compter de 1832-35 : c’est une "sorte de chaîne, ordinairement ornée de diamants ou de pierres précieuses, qui descend sur la poitrine en demi-cercle, dite ainsi parce qu’on la compare à la chaîne portée par l’esclave" (Littré) ; "il se dit aussi d’une parure de diamants ou d’autres pierres précieuses, qui descend sur la poitrine" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-1932) ; "par référence à la chaîne portée par l’esclave, l’objet de parure féminine, chaîne ou collier orné de diamants ou de pierres précieuses, descendant en demi-cercle sur la poitrine" (Trésor de la Langue française). Il faut vraiment que l’esclavage ait été une réalité étrangère à la France pour que le nom qui désigne cet état infamant ait fini par désigner une parure de pierres précieuses.

 

 

 

 

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