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06 septembre 2007

Traite

 

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de distinguer trois traites : le premier au sens de "commerce" (1690, traite des nègres) ; le second au sens de "parcours effectué en une seule fois" ; le troisième au sens "d’action de traire les vaches". On en comprend la raison : ces traites semblent si éloignées les unes des autres que l’on ne perçoit plus de lien entre elles. Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même "étymon" le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire ("tirer"). Pendant quatre siècles, la polysémie de traite (une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de "commerce" (attesté au milieu du XIVe siècle), de "parcours effectué" (attesté à la fin du XIVe siècle) et "d’action de traire vaches, brebis, chèvres" (attesté dans la première moitié du XVIe siècle).

Attardons-nous sur traite des Noirs (des nègres, comme on a dit longtemps) au sens de "commerce". Ce mot est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre" et "certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent" ("traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites"). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est discrètement citée dans les exemples la traite des nègres : "transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre" ; exemples : "il s’est fait de grandes traites de blés, de grandes traites de vins ; la traite des nègres" (1762, 1798).

 

Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et devient le sens "ordinaire" de traite : "traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves". Les exemples sont : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie". C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique". Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite". Le mot "se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages". Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : "la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs". Exemple : "la traite est abolie".

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le "commerce des esclaves noirs", dont il est précisé ceci : "la traite des noirs est interdite". Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : "il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts". Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards, à la différence du philanthrope (1802, Voyage en Louisiane), dont voici une perle : "la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué". Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : c'est réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des déviations inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule "histoire coloniale" : "trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales". C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace : or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure après le XIXe siècle ; et elle n’est pas propre à la colonisation occidentale. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus spécialisées dans les razzias humaines : on vendait les hommes, femmes, enfants que l’on avait capturés et réduits à l’état d’esclaves. Il n’y a pas de raison pour que ces traites-là soient dissimulées, fût-ce dans un dictionnaire.

La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été un commerce  légal ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle n’a été interdite qu’à une date récente.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite des nègres : "c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves". Ce texte serait parfait, s’il n'était pas borgne ou hémiphlégique : prolixe sur la traite transatlantique, il est silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les clercs et instruits de France de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire du tiers monde pur et du très parfait univers arabo-islamique.

 

 

 

 

Commentaires

Amusant. Mais le propre du jugement moral est de ne s'appliquer qu'à soi-même : on ne peut être juge de la moralité des autres. On tombe alors dans le jugement politique, ce qui est différent.
Je ne m'étonne donc pas qu'un moraliste européen ne s'insurge que contre les crimes européens.

Écrit par : edgar | 06 septembre 2007

A Edgar. Tout ceci n'est que subtilité. Ce que je retiens c'est qu'Arouet le Jeune a le grand mérite de dire une vérité de la chappe de plomb de l'idéologie nous masquait et que pas un historien n'avait su énoncer jusqu'à maintenant.

Écrit par : papi24 | 06 septembre 2007

papi24 c'est la même personne que Paratext ?

Écrit par : edgar | 06 septembre 2007

-
129 émeutes autour de Pigalle
http://decadence-europa.over-blog.com/article-7073737.html

j'entendais hier sur France-Inter ce superbe terme " politiquement correct et imprécis "
émeutes par des gangs """ d'origine
SUB-SAHARIENNE "
- évite de dire Noir ou Africain
- permet d' exclure les " maghrébins"
- ne dit pas à partir de quelle latitude viennent ces "GANGS"
- Quid des " sahariens"
- sont -ils inclus ???


- SUB-Saharien jusqu'ou
- est-ce les Boers hollando-huguenots ?
- LES ALLEMANDS DE NAMIBIE

- Les émeutes sont-elles créées par des français expulsés de Côte-d'Ivoire ???

- permet de ne pas dire la RACE ( qui n'existe pas pour les PC Politically corrects de FI )
-Mais laisse " subodorer"

- il y a eu NEGRE ( terme LATIN Correct plusieurs siècles ou millénaires ) : simplement quelqu'un de peau nègre Nigra Negro en espagnol

- devenu NOIR
- devenu " incorerect"
- devenu BLACK ( valorisation USA Basketteur etc...)

- devenu aussi Afro-American
- Afro ( années 60 70 Hippies baba-xcools etc - coiffure " Afro " black Panthers ...)

-- des SUB-SAHARIENS ( viant autour de la " ville-lumière ) Donc en NORD-LOIRE

- Donc des " Sub-sahariens" de " Nord-Loire " ????
AFRO
AFRO AMERICAN
BLACK
NEGRE
NOIR
NEGRO
SUB-SAHARIEN ( mais quand même NORD-ANTARCTIQUE ) j'espère pour eux !

- toujours la plus grande INSULTE ne pas oser appeler un homme par ce qu'il est !

- le pire : ne pas le nommer en tant que tel !

Écrit par : amédée | 06 septembre 2007

Arouet le Jeune pourrait-il nous éclairer sur le sens et les implications de l'expression "sécurité sociale". Au-delà des bons sentiments redistributeurs, j'y vois une monstruosité stalinoforme qui devrait bientôt faire de la France un Cuba sous climat tempéré.

Écrit par : papi24 | 06 septembre 2007

Cf. note "sécurité" du 6 janvier 2007.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 07 septembre 2007

Merci.

Écrit par : papi24 | 07 septembre 2007

Je me permets une autre demande. S'il y a un mot totalement détourné aujourd'hui, c'est bien celui de justice, maintenant que la magistrature est dans les mains des syndicats de gôôôche.

Écrit par : papi24 | 07 septembre 2007

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