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08 septembre 2007

Ecrouir

 

 

 

 

Sans doute dérivé de l’adjectif crou, forme wallonne de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation", le verbe écrouir est attesté dans le Dictionnaire (paru en 1676) de Félibien, le grand spécialiste de l’art, et en 1704 dans le Dictionnaire dit de Trévoux. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne relève pas ce verbe, mais le nom écrouissement qui en dérive et dont il dit que c’est un terme de "monnayeur" : "endurcissement qui arrive aux pièces monnayées par la forte compression qu’elles ont soufferte quand on les a marquées". Furetière ajoute que ce nom "se dit aussi chez les artisans de tous les métaux qui ont été fortement battus à froid".

Le verbe est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), et toujours avec le même sens : "terme d’art (comprendre technique), battre un métal à froid pour le rendre plus dense et pour lui donner du ressort" ; 1762, 1798, 1832-35 (dans cette édition, arts, de terme d’arts, est employé au pluriel, ce qui est plus conforme à la réalité), 1932-35 (à "battre un métal à froid" est ajouté "ou le faire passer à la filière"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne classe pas écrouir parmi les termes d’arts (arts, au XVIIIe siècle, prenant le sens de Beaux-arts) ; il le tient, à juste titre, pour un "terme de métallurgie". La définition qu’il en propose est à peu de choses près identique à celle des Académiciens. C’est "rendre un métal plus dense et lui donner du ressort, en le battant à froid ou en le faisant passer à travers les trous successifs de la filière". Il ajoute dans une remarque qui paraît fort arbitraire (il est le seul lexicographe à faire une telle que remarque) ceci : "comme l’écrouissage, en durcissant le métal, le rend aussi plus cassant, écrouir se prend le plus souvent en mauvaise part". Une autre remarque, d’ordre encyclopédique, dont il conviendrait de vérifier la justesse, et relative aux techniques de la métallurgie, complète la première remarque : "lorsqu’un métal a été écroui par une des opérations indiquées, on a soin de le chauffer pour faire disparaître l’écrouissage". Arouet le Jeune a vu et voit encore de nombreux paysans écrouir leur faux (en battre le fer à froid), mais aucun d’eux, ensuite, n’a jamais tenté de faire disparaître l’écrouissage en chauffant la lame. Laissons à Littré la responsabilité du savoir qu’il expose.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) font d’écrouir, comme Littré, un terme de métallurgie, qu’ils définissent à peu près de la même manière : "battre un métal à froid ou à une température inférieure à sa température de recuit, et éventuellement l’étirer ou le laminer, afin de le rendre plus dense, plus élastique et plus résistant". Pour illustrer ce sens, ils citent un extrait d’Anatole France (1908), relatif au travail des armuriers : "et sans égaler les armuriers de Milan, ils (les armuriers de Lorraine) étaient habiles à forger et à écrouir l’acier". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens abandonnent l’ancienne définition d’écrouir ("battre un métal à froid" - définition proprement linguistique : le sens est celui de la formation de ce verbe à partir de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation") et ils optent, comme les auteurs du Trésor de la Langue française, pour un exposé qui tient, non plus d’un dictionnaire de mots, mais d’un dictionnaire de choses, c’est-à-dire d’une encyclopédie : "faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc."

Pendant des siècles, les paysans français (et européens) ont battu à froid, à petits coups de marteau, la lame de leur faux, après l’avoir posée sur une enclumette, pour en raviver le fil émoussé : ils l’ont donc écrouie. Or, aucun lexicographe n’illustre le sens du verbe écrouir par l’action de marteler la faux. Cette action, pourtant, est ou était commune, répandue, accessible à l’expérience de tous. Elle aurait pu faire comprendre immédiatement le sens d’écrouir et montrer que les paysans savaient maîtriser la métallurgie. Au bas du village d’Arouet, il y avait jadis, au bord d’un torrent, un atelier où une famille, ayant appris à travailler le fer, fabriquait des clous et des outils : ces paysans étaient aussi taillandiers. Il est vrai que les paysans, quand ils parlent de leur travail, n’emploient pas le verbe écrouir ; ils se contentent de dire battre (ou marteler) la faux. Il est vrai aussi, et on peut le regretter, qu'il n'est quasiment jamais fait référence aux paysans ou à leur travail dans les dictionnaires. Ils ne sont pas dignes d’illustrer l'emploi de tel ou tel mot. Ils ont contribué pourtant à faire, pendant des millénaires, la France.

 

 

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