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09 septembre 2007

Manifeste


Manifeste, nom commun



Le nom manifesto est attesté en italien dès le XVe siècle, au sens de "dénonciation publique", lequel exhale un fumet nauséabond qui empeste son Savonarole. Le nom manifeste qui y est emprunté est employé en 1574 dans une lettre d’un ambassadeur de France à Venise, qui y donne le sens de «écrit public par lequel un ou des responsables politiques font connaître leurs vues ou expliquent leur conduite». En 1623, par extension, il prend le sens de "écrit public destiné à faire connaître des idées nouvelles dans un domaine quelconque".
C’est dans le sens politique qu’il est relevé dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : "écrit public par lequel un prince, un État, un parti, ou une personne de grande considération rend raison de sa conduite en quelque affaire d’importance". Les exemples sont "publier un manifeste ; un tel prince, avant que de déclarer la guerre, fit publier un manifeste ; le manifeste du Roi d’Espagne ; le manifeste des États de Hollande, vous en verrez les raisons dans son manifeste".
Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reproduit cette définition, mais il distingue deux types de manifeste, suivant qu’ils émanent d’un prince (ou d’un Etat) ou d’un parti. Dans le premier emploi, un manifeste est une "déclaration publique par laquelle un prince, un État explique les raisons de sa conduite à l’égard d’un autre prince ou État, surtout lorsqu’il s’agit de guerre". Massillon, prononçant dans l’oraison funèbre de Louis XIV, déclare : "la Flandre est d’abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse (l’épouse de Louis XIV), et, tandis que les manifestes éclaircissent notre droit, nos victoires le décident". Voltaire, qui était parfois insolent, tient les manifestes des princes pour des libelles : "rien ne ressemble plus à des libelles que certains manifestes des souverains ; les secrétaires du cabinet de Moustapha, empereur des Osmanlis, ont fait un libelle de leur déclaration de guerre". Dans le second emploi, manifeste "se dit aussi des déclarations publiques d’un parti", comme dans ces extraits de Naudé ("l’an 1615, Jean Bringern imprima à Francfort un livre contenant deux opuscules intitulés : Manifeste et Confession de foi des frères de la rose-croix") et du cardinal de Retz ("vous savez que je crains les apologies, mais vous allez voir que je ne crains pas les manifestes"). Le nom s’étend à d’autres réalités, par exemple aux "écrits, publications qui annoncent de nouvelles manières de voir dans la littérature, dans les arts", comme chez Sainte-Beuve : "L’Illustration de la langue française par Joachim du Bellay est comme le manifeste de cette insurrection soudaine". Peu à peu, avec "manifeste" et "insurrection", la littérature est contaminée par la sous-langue de la politique.

La distinction de Littré entre le manifeste d’un Etat et celui d’un parti est reprise dans le Trésor de la Langue française (1972-94), mais formulée différemment : "déclaration écrite, publique et solennelle, dans laquelle un homme, un gouvernement, un parti politique expose une décision, une position ou un programme". Les synonymes sont adresse, proclamation, profession de foi et les exemples "afficher, lancer, rédiger un manifeste ; manifeste de Brunswick, du parti communiste". Cet emploi est illustré par "il fut tout à fait inquiet quand La Croix publia le manifeste des candidats nationalistes" (France, 1901) et "un certain esprit de gauche reprend conscience de lui-même ; mais cet esprit se manifeste... par des manifestes, précisément par des signatures au bas de textes" (Mauriac, 1961). Le sens "déclaration écrite, publique et solennelle transmise par la voie diplomatique d’un État à un autre État" n’est qu’un emploi particulier de ce sens général, comme dans "la Turquie, c’est-à-dire la Russie, n’est-elle pas d’accord avec l’Angleterre, puisque dans son manifeste elle reproche au Pacha d’avoir refusé aux Anglais Aden et Suez ?" (Michelet, 1839), le Pacha en question semblant être Mohammed Ali, pacha d’Egypte.


Le sens, considéré par Littré comme une extension du sens premier, est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, dû à l'analogie. C'est une "déclarations écrites dans lesquelles un artiste ou un groupe d’artistes expose une conception ou un programme artistique" : "manifeste littéraire", "manifeste(s) du surréalisme", "aux premières années de la révolution russe, il existait une quantité surprenante d’écoles littéraires publiant des manifestes et des déclarations" (1936. La reprise en main par Lénine, puis Jdanov, a tari toute velléité de manifeste), "ce manifeste futuriste, qui est contenu dans une lettre adressée par le peintre Russolo au musicien Balilla Pratella (...) fut édité sous le titre d’Art des Bruits" (1962). Des artistes ont choisi en toute connaissance de cause le terme politique manifeste pour désigner un texte dans lequel ils expriment leurs intentions : l'art se politise, la politique le pervertit, il devient politique. le progrès est une régression. C'est un concentré de modernité que cette volonté de tout politiser, même le dessin et la couleur. Manifeste a connu un succès si vif dans les arts qu’il a pris, par extension, le sens de "œuvre exemplaire d’un courant artistique". Les Pestiférés de Jaffa n’est pas seulement un tableau de Delacroix, c’est aussi "le premier manifeste de l’orientalisme" (1930).

C’est ainsi que des œuvres, mêmes quelconques, des prospectus anodins, des discours banals, etc. deviennent des manifestes. Un rien se mue en manifeste. Les manifestes sont les refuges des idéologues, qui se disent l’avant-garde de l’humanité ou du seul prolétariat et qui nomment manifeste un texte dans lequel ils croient bon ou urgent de révéler les fondements premiers et les fins dernières de leur art ou de leur pensée, se tenant pour Marx écrivant Le manifeste du PC ou Mahomet Le Coran.

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