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11 septembre 2007

Egalité

 

 

 

Il existait dans l’ancienne langue française deux formes populaires, qui continuent le nom latin aequalitatem (accusatif de aequalitas), oelté et egauté ou igauté, attestées au XIIe et au XIIIe siècles et une forme savante, equalité, calquée sur aequalitas (début du XIIIe siècle) : "(Nature) les met tous en equalité quant à l’état d’humanité" ; "le droit est art de bien et de igauté" ; "sans monnaie, le monde ne pourrait bonnement être gouverné, ne faire droite egauté à chacun de ce qui est sien" ; "souveraine egauté" ; et, chez Montaigne, "l’équalité est la première pièce de l’équité" ; "nous verrions reluire en sa vie une equalité de mœurs". Ces formes ont été refaites : égalité, dérivé de égal sur les modèles féodal, féodalité, quel, qualité, réel, réalité, frugal, frugalité, est attesté dans la première moitié du XVe siècle, à propos de choses ("relation entre deux choses ne présentant aucune différence de grandeur, de qualité") ; puis au XVIIe siècle, à propos de personnes ("de conditions égales") et dans le sens de "stabilité, constance dans les dispositions du caractère".

 

L’amour de l’égalité est attesté dans les dictionnaires. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens d’égalité ("conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles ; distribuer avec égalité ; l’égalité des personnes et des conditions" et il "il signifie aussi uniformité : égalité d’esprit, d’humeur, de style, de conduite") sont expédiés en deux courtes phrases. Dans la neuvième édition (en cours de publication), il faut aux Académiciens une longue page pour décrire les deux acceptions ("qualité de ce qui est égal, en nombre, en quantité en dimension, en qualité, en valeur" et "qualité de ce qui ne varie pas, de ce qui est constant, de ce qui est uniforme") et les emplois d’égalité en mathématiques, en géométrie, logique, grammaire, au tennis, dans différents jeux ou sports, en droit (dans le droit) et en droits (les citoyens ont les mêmes droits), aux courses de chevaux ou dans diverses locutions : à égalité, à égalité de mérite, de chances, être, se retrouver, jouer à égalité. Deux phrases suffisent en 1694 pour gloser égalité et en décrire les emplois : trois siècles plus tard, il faut près de trois colonnes et une page et demie grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en épuiser les sens et les emplois.

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (publiée en 1798, en pleine Révolution) que le sens juridique est enregistré : "égalité de droits : elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse" (citation partielle de article 4 de la Constitution de 1793). Ce sens n’est qu’une glose de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune". Ce sens politique est admirable. Il fonde d’ailleurs les lois, les constitutions, le droit depuis deux siècles. L’égalité a longtemps été un droit ; elle est un fait depuis un siècle et demi environ. Elle façonne les réalités de la France ; elle est entrée dans les mœurs, les mentalités, la sensibilité des Français.

L'égalité est le saint sacrement que les Modernes qui modernisent en tout exhibent ou brandissent dans toutes les processions publiques. Lorsque, dans les discours ou dans les actes, il est revendiqué de l’égalité, plus d’égalité, les mêmes droits pour tous, de l’égalité dans les hasards de la vie ou dans les aléas de la condition humaine (ce que sont les chances), ou bien ces mots d’ordre sont du psittacisme religieux (c'est le fétiche nommé égalité qui est invoqué), ou bien le paradis de l’égalité espérée ou rêvée n’a rien en commun avec l’égalité en droits et dans le droit qui est la réalité de la France.

Ce qui caractérise l’égalité, c’est qu’elle renferme deux sens, sinon opposés ou contraire, du moins situés loin l’un de l’autre sur la palette sémantique : de même valeur, qualité ou quantité et uniforme, plan, uni. La présence de ces deux sens distincts et difficilement conciliables favorise le transfert de l’égalité vers l’uniformité et l’emploi d’égalité au sens d’uniformité : de "les hommes sont égaux devant la loi" à "tout se vaut" ; de la suppression des privilèges à la société arasée, nivelée, sans une tête qui dépasse.

Dans l’esprit de ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune"), l’égalité en droits n’abolit pas les distinctions : les hommes sont égaux devant la loi, mais ils ne sont pas tous pareils ou tous identiques. Même si beaucoup d’hommes, dont la tête dépassait du rang, ont été guillotinés en 1793 et en 1794, l’égalité ne signifie pas, ni n’a jamais signifié, "table rase", "uniforme obligatoire, comme à l'armée", "identité de valeur ou de mérites", "tout se vaut" ou "tout est égal", sens que, pourtant, prend le mot égalité dans les processions publiques et qu’invoquent les nantis qui exigent de conserver leurs privilèges et autres avantages acquis. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est enregistré : "l’égalité d’un terrain, d’une surface, se dit en parlant d’un terrain, d’une surface plane et unie, sans aspérités". La société rêvée des Modernes est à l’image d’un terrain arasé : tout y est plan, uni, de même niveau, sans aspérités, uniformément triste et égal comme la plaine du Nord, où rien ne dépasse et où les éminences de quelques mètres, quand il y en a, sont perçues comme des montagnes escarpées. Le paradoxe (apparent) est que les Modernes qui rêvent d’une société arasée sont aussi ceux qui magnifient les différences. Les tartuffes procèdent toujours ainsi. Ils interdisent aux femmes de montrer leurs seins parce qu’ils réservent ces seins pour leur propre plaisir : de même, ils exaltent les différences pour cacher qu’ils rêvent de les gommer toutes.

Commentaires

A lire, un article passionnant : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1- href="mailto:0@2">0@2-3232,36-953362,0.html

Écrit par : Jean de Lyon | 11 septembre 2007

L'adresse indiquée est inexacte.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 11 septembre 2007

Désolé, la voici de nouveau : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1- href="mailto:0@2">0@2-3232,36-953362,0.html.
On trouvera l'article en question dans la rubrique 'les plus envoyés" du site du Monde, ce qui, je vous l'accorde, n'est pas un gage de qualité. Le titre est le suivant : "Non, la France n'est pas en déclin".

Écrit par : Jean de Lyon | 11 septembre 2007

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