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12 septembre 2007

Utopie

 

 

 

 

 

Le mot utopie est du latin de la Renaissance : utopia n’est pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Il est formé de l’élément grec ou, de sens négatif, et du nom topos, entendu au sens de "lieu, endroit, région". C’est, à l’origine, le nom propre donné par l’humaniste et homme d’État anglais Thomas More ou Morus (1478-1535) à une île de fiction soumise à un ordre social et politique idéal. Ce nom propre a servi de titre, Utopia, à son ouvrage paru en latin en 1516 et traduit en français en 1550. Le mot est employé par Rabelais, dans Pantagruel, en 1532 : "finalement arrivèrent au port de Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois lieues", Rabelais ayant lu ou ayant eu connaissance de l’œuvre de More en latin. Il n’est enregistré ni dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), ni dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65).

Le nom est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Dans les éditions des XVIIIe et XIXe siècles (quatrième, cinquième, sixième), la définition est neutre : les Académiciens ne portent pas de jugement sur la chose nommée utopie. C’est en 1762 : "titre d’un ouvrage ; on le dit figurément du plan d’un gouvernement imaginaire, à l’exemple de la République de Platon" (exemple : l’Utopie de Thomas Morus) ; en 1798 : "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre" (exemple éloquent : "chaque rêveur imagine son Utopie") ; en 1832-35 : "il signifie ce qui n’est en aucun lieu, nulle part, et se dit en général d’un plan de gouvernement imaginaire", etc. (même définition qu’en 1798) ; deux exemples illustrent ce sens, l’un positif : "chaque rêveur imagine son utopie", l’autre négatif : "de vaines utopies".

Avec Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), positiviste et qui n’aimait pas les rêveurs, tout change : utopie a deux sens ou, plus exactement, deux emplois. C’est un nom propre : "pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ; chaque rêveur imagine son Utopie - avec majuscule, précise Littré; et c'est un nom commun : au "figuré", écrit Littré (en fait, par antonomase), "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait". Le mot, qui s’écrit "avec une minuscule", comme dans les exemples "se créer une utopie, de vaines utopies", est un synonyme de projet imaginaire. L’étymologie confirme ou confirmerait, selon Littré, le sens défavorable qu’il donne à utopie, "nom forgé par Thomas Morus, du grec "non" et "lieu", c’est-à-dire chose qui ne se rencontre en aucun lieu", alors que, par sa formation, il signifie "non lieu" ou "lieu qui n’existe pas", et non "chose qui ne se rencontre dans aucun lieu".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens distinguent, comme Littré, deux sens, mais la distinction est fondée sur d’autres critères que l’emploi comme nom propre ou nom commun. C’est, dans un premier sens "objectif", la "conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale" et, par extension, dans un second sens, "négatif" ou "hostile", "une chimère, la conception d’un idéal irréalisable", illustré par l’exemple éloquent : "beaucoup de gens estiment que l’organisation de la paix universelle n’est qu’une utopie".

 

Il est dans la langue quelques mots, peu nombreux, qui démêlent le monde, comme dirait Diderot, et qui sont de vrais discriminants idéologiques ou moraux. Il suffit de consulter les articles utopie des différents dictionnaires pour constater que la modernité se distingue, non pas de son contraire, mais de ce qui n’est pas elle ou de son négatif ou des siècles qui l’ont précédée, par l’usage quasiment religieux qu’elle fait du nom utopie et surtout par le sens affectueux et plein de bienveillance qu’elle y donne. A l’opposé de Littré, les Modernes s’éprennent de l’utopie : c’est en cela, souvent, qu’ils se reconnaissent. En 1821, l’inénarrable Saint-Simon écrit dans Du système industriel : "les hommes seront aussi heureux que leur nature puisse le comporter et la science politique aura réalisé ce que, jusqu'à ce jour, on n’avait considéré que comme une utopie" ; en 1846, Proudhon évoque l’utopie socialiste et l’utopie communiste.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’allusion de Littré au plan qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait, a disparu. En revanche, les divers sens d’utopie sont exposés avec une bienveillance de bon aloi. C’est en "socio-politique" (voilà le socio de mauvais augure) un "plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun". Hugo est cité (1842), qui envisage positivement l’utopie : "dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger l’avenir (...), c’est la liberté de l’Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle, l’Allemand a la liberté morale". Par extension, c’est un "système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification". Proudhon, qui rêvait d’utopie socialiste ou communiste, distingue deux utopies : la bonne utopie est la régénération sociale ; la mauvaise, celle qui trompe les prolétaires, est la démocratie : "le peuple remplira tout à la fois le rôle de prince et celui de souverain. Voilà en deux mots l’utopie des démocrates, l’éternelle mystification dont ils abusent le prolétariat" (1846). Le chrétien Maritain trouve utiles les utopies : "en opposant ainsi idéal historique concret et utopie, nous ne méconnaissons pas, du reste, le rôle historique des utopies" (1936). Outre le sens de "plan" et de "système de conceptions", utopie prend, ou prendrait aussi, selon les auteurs du Trésor, par métonymie et au pluriel, le sens "d’idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités". Ces idées ne sont pas chimériques, elles sont jugées chimériques : par qui ? Les réactionnaires, les conservateurs, les réalistes, tous ceux qui ne veulent pas que le monde change ? Les utopies, qualifiées de sociales et d’humanitaires, sont nécessairement bonnes. Il en va de même du socialisme dans cet extrait de Renan (1890) : "le socialisme ne finira pas. Mais sûrement le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848". En effet, c’est ce qui s’est produit en Russie et ailleurs. Enfin, au figuré, mais seulement "au figuré", non dans la réalité des choses, utopie prend le sens de "ce qui appartient au domaine du rêve, de l’irréalisable" et a pour synonymes chimère, fiction, illusion, rêve.

Le mot est moderne, non pas par sa forme (il est attesté en 1516), ni même par son sens (pays imaginaire où tout est parfait), mais par les jugements qui sont portés sur la chose qu’il désigne : un autre monde, meilleur, parfait, sans faute ni péché, une sorte d’Eden. Le mot connaît un tel succès qu’il est la base dont dérivent des adjectifs ou d’autres noms : utopique, utopien, utopienne, synonyme d’utopique, employé par les révolutionnaires de 1793-94 : "toutes ces pensées n’ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution utopienne" ; utopisme et cette citation de Jaurès, l’incontournable : "la gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste". Gloire à Marx donc, qui mérite en effet d’être glorifié, non pas pour les raisons assez minables que Jaurès expose, mais pour de bonnes raisons. L'humanité (pas son journal, l'autre, la vraie, la réunion des hommes) devrait lui être reconnaissante d’avoir montré la nature de l’utopie : non le paradis, mais l’enfer sur la terre, et d’avoir discrédité à jamais le mouvement ouvrier, qui ne méritait pas cette infamie.

 

 

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