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13 septembre 2007

Grouper

 

 

 

 

 

Dérivé du nom groupe, le verbe grouper est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la deuxième édition (1718). Dans la quatrième édition (1762), ce "terme de peinture et de sculpture" est défini ainsi : "mettre en groupe". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "ce peintre sait bien grouper les figures ; ce peintre a manqué l’unité dans son tableau, parce qu’il n’a point groupé ses figures". Le verbe connaît un emploi sans complément, avec comme sujet un nom de choses : "ces figures groupent bien ensemble". Dans la cinquième édition (1798), est ajouté cet emploi : "en architecture, grouper des colonnes, les disposer deux à deux".

C’est dans la sixième édition (1832-35) que le sens moderne, en usage hors de la peinture et sculpture, est exposé pour la première fois : "grouper se dit également, dans le langage ordinaire, pour réunir, rassembler, surtout en parlant des choses" ("grouper les mots par familles, grouper les faits, les exemples analogues, pour en déduire un principe, une règle générale"). Est signalé l'emploi pronominal du verbe : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel ; et alors il se dit surtout des personnes" ("les passants se groupèrent autour de lui, ces danseurs se groupent bien").

Au XIXe siècle, ce terme de peinture et de sculpture devient un terme social. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) avalise le changement. L’ordre dans lequel il classe les sens est éloquent : le premier sens défini, le sens social, est le dernier sens apparu dans l'histoire de la langue, et le plus récent. C’est "réunir, en parlant de choses ou d’êtres vivants" ("grouper des faits, des mots"). Suivent les sens anciens : "terme d’arts, disposer en groupe" (Montesquieu : "on met toujours de l’ordre dans la confusion même ; ainsi les peintres groupent leurs figures" ; Voltaire : "Watteau a réussi dans les petites figures qu’il a dessinées et qu’il a très bien groupées, mais il n’a jamais rien fait de grand, il en était incapable") ; "en architecture, grouper des colonnes, les réunir deux à deux" ; "en termes d’art, être groupé" ("ces figures groupent bien"). Quant à la forme pronominale "se grouper", elle reçoit les deux sens, artistique et social : "former un groupe" ("ces danseuses se groupent bien" et "être en groupe" ("les nuages se groupent à l’horizon, la foule se groupa autour de lui"). Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent l’article grouper du siècle précédent. Ce verbe est d’abord défini comme un "terme de peinture et de sculpture" ; puis comme un terme d’architecture ("grouper les colonnes") ; enfin est exposé le sens "dans le langage ordinaire".

 

Alors que les Académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire restent fidèles à l’ordre dans lequel les sens sont exposés dans les éditions antérieures ("1. disposer des éléments de manière qu’ils forment un groupe ; grouper des figures, des personnages sur un tableau" ; "2. réunir, rassembler des êtres ou des objets en un ensemble, en fonction d’un caractère commun, ou d’une fin déterminée ; grouper des écoliers selon leur âge, grouper des colis pour un envoi, grouper des mots par familles", etc.), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent, comme Littré, la prééminence au sens social, le sens en peinture n’étant qu’un appendice. Deux sens sont distingués : "mettre ensemble des choses ou des êtres animés (des chaises, des violettes, un troupeau, des hommes, des colonnes, des figures, etc.) en un même lieu, pour former un groupe" et "réunir des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes dans un but déterminé". Ce qui distingue ces deux sens, c’est la nature des choses ou des personnes groupées et l’intention qui préside à l’action de grouper : dans le premier cas, le but est de former un groupe ; dans le second cas, les choses ou les personnes ont des "caractéristiques communes" et les raisons pour lesquelles elles sont réunies sont autres que de "former un groupe". Autrement dit, dans le second cas, grouper des choses ou des personnes, c’est les réunir en fonction de critères homogènes, les classer, les mettre en ordre. Ce qui est en œuvre, c’est la grosse machinerie sociale qu’alimente, non pas la libre volonté des sujets, mais la bureaucratie, qui ordonne, range, classe, étiquette, dispose, trie, sélectionne, aiguille, etc.

Quelques extraits illustrent la déferlante sociale dans laquelle est pris grouper, terme de peinture ; de Maritain : "l’organisation corporative de la production devrait naturellement comporter pour les travailleurs associés dans les entreprises groupées par elle la possession d’un patrimoine corporatif commun" (1936, l’ère de tous les fascismes, rouge, noir et vert) ; de Beauvoir : "il avait rallié à son programme quelques camarades qui l’aidèrent à organiser (...) un premier centre culturel. (...) le mouvement s’amplifia : il groupait à présent, à travers toute la France, environ dix mille adhérents" (1958) ; de Goldschmidt : "une lourde administration centrale qui groupe quelque cinq cents agents" (1962) ; de Zola : "cette fameuse Internationale (...) venait de se créer (...). Plus de frontières, les travailleurs (...) s’unissant, pour assurer à l’ouvrier le pain qu’il gagne. Et quelle organisation (...) : en bas, la section, qui représente la commune ; puis, la fédération, qui groupe les sections d’une même province" (1885).

Le classement ordonné des choses et des personnes devenant l’horizon indépassable de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, celle-ci invente, pour réaliser ce but, les sciences humaines et sociales. Grouper connaît donc un vif succès dans ces "sciences" : c’est "réunir dans une même catégorie, ou sous une même dénomination, des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes". La boucle est bouclée : le but ultime de la machinerie sociale nouvelle est de grouper les choses et les hommes ; une fois le principe établi, il faut donner une réalité aux groupes. C’est ce à quoi servent les sciences sociales. Les extraits cités dans le Trésor de la Langue française illustrent ce point ; de Mounier : "Janet a groupé sous le nom de psychasthénie les états dépressifs qui portent le désordre jusque dans les facultés de réflexion et dans la constitution même de l’assentiment" (1946) ; de Durkheim : "ce type social repose sur les principes tellement différents du précédent qu’il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s’est effacé. En effet, les individus y sont groupés, non plus d’après leurs rapports de descendance, mais d’après la nature particulière de l’activité sociale à laquelle ils se consacrent" (1893) ; de Jaurès : "le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal" (1901). S'il est un lieu où se loge la nouvelle religion sociale et scientiste, c'est dans le verbe grouper.

 

 

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