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14 septembre 2007

Européens

 

 

 

 

 

Il existe en latin deux adjectifs dérivés d’Europa, nom propre de la fille d’Agénor enlevée par Jupiter et d’une partie du monde, dont la ville principale était Byzance : europaeus et europensis, relevés dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934). En bonne logique, l’un de ces deux adjectifs aurait dû apparaître sous une forme empruntée ou sous une forme modifiée, sinon au tout début de la langue française, du moins aux XIIIe et XIVe siècles, quand le français a emprunté une partie de son vocabulaire au latin. Rien de cela ne s’est produit. L’adjectif et le nom européen, dérivés du nom propre Europe, qui sont d’un usage massif dans la langue moderne, sont relativement récents ; l’adjectif est attesté en 1563 sous la forme europien et même, plus tard, sous la forme anglaise european ; le nom en 1721 dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux.

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), et seulement comme adjectif. Le sens est glosé en une courte phrase : "qui appartient à l’Europe". C’est donc un adjectif, dit de relation, et non un adjectif qui attribue une qualité à la chose désignée par le nom. L’Europe étant une réalité géographique, l’adjectif européen s’applique aux choses, non aux personnes. La définition, sommaire à dire vrai, est complétée par ces deux remarques : "on ne dit point européan" (cet adjectif emprunté à l’anglais est écrit en majuscules : EUROPÉAN) et "c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le Dictionnaire". Cette seule raison réfère à l’emploi de l’anglicisme european. Autrement dit, les Académiciens n’ont jugé utile de relever européen que pour condamner l’usage fautif d’européan. C’est ramener à peu de chose européen. Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud reprend la définition de l’Académie ("adjectif, qui appartient à l’Europe") et commente european. "L’Abbé du Bos, M. du Pan, et autres disent européan. L’usage et l’Académie les condamnent". Féraud ne partage pas cet avis. Il est favorable à la licence poétique : "on doit, écrit-il, le passer aux poètes", c’est-à-dire le tolérer dans la langue de la poésie. Il cite deux vers extraits de La Liberté des Mers, poème de M. Cuoeilhe (totalement inconnu) : "Quel frein arrêterait l’avidé Européan ? / Mais puisqu’il a bravé les flots de l’Océan,...". Ces deux alexandrins, si tant est qu’ils soient correctement reproduits (pourquoi avidé et non avide ?), sont si mauvais qu’ils invalident la justesse de la licence poétique.

La définition ("adjectif, qui appartient à l’Europe") du Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est suivie de deux exemples, dans lesquels l’adjectif, précédé d’une majuscule (impropre suivant les règles de ponctuation actuelles), se rapporte à des choses : nations et mœurs ; et de la remarque "plusieurs disent aussi Européan, ane", sans que cet emprunt à l’anglais soit condamné. Dans la sixième édition, la définition, identique à celle de 1798, n’est complétée d’aucune remarque sur européan. La huitième édition (1932-35), la dernière qui ait été publiée, ne comprend plus d’article consacré à européen. C’est dire le peu de cas que les Académiciens font ou ont fait dans un passé récent de cet adjectif et des réalités auxquelles il pouvait référer.

 

C’est dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré que, pour la première fois, est relevé l’emploi d’Européen comme un nom désignant une personne : "qui appartient à l’Europe" (la république européenne de l'exemple est purement fictive, imaginaire ou conceptuelle) et "substantif masculin et féminin, habitant de l’Europe". Deux extraits illustrent ce sens. Le premier, messianique en quelque sorte, annonce une situation qui pourrait devenir la réalité future de l’Europe ou dont certains europhiles aimeraient qu’elle devienne la réalité. Il est signé du citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau : "il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens" (Considérations sur le gouvernement de la Pologne, 1770-71). Qu’un philosophe, qui a jeté les bases des systèmes totalitaires modernes, nie que les Français, les Allemands, les Espagnols, les Anglais aient chacun un être spécifique et qu’il efface d’un trait de plume des identités historiques variées, est dans l’ordre de la table rase à laquelle il aspire. Le second extrait est signé de Chateaubriand (in Génie du christianisme) : "le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille (...) ; il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs". Dans ce passage, la dénomination Européen est en rapport avec la religion et n’existe qu’en négatif, au sens photographique de ce terme, aux yeux d’un tyran musulman. L’Européen est l’Autre, comme on dit de nos jours ; il vient d’un autre continent ; il est différent ; parce que l’esclavage lui fait horreur, il est le barbare. Européen réfère de fait à un ensemble de valeurs, ce qui suppose qu’existent dans le monde d’autres ensembles ou civilisations fondés sur des paradigmes divers et souvent opposés.

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la définition du mot européen est expédiée en une courte demi phrase. Deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, une page et deux colonnes grand format sont nécessaires pour en décrire les emplois. C’est dire à quel point, en deux siècles, le mot européen, adjectif ou nom, s’est enrichi de sens divers ; ou, pour dire les choses autrement, à quel point la réalité de l’Europe a changé. Ce qui est nouveau, c’est la distinction de deux sens ; le premier étant "relatif à l’Europe en tant que continent" (c’est le sens ancien de "qui appartient à l’Europe") ; le second, "relatif à l’Europe, entité supranationale", est le sens nouveau et inédit.

Le sens ancien "qui appartient à l’Europe" change en s’étendant à de nouvelles réalités : l’Europe certes, mais aussi "certains de ses pays, ses habitants". Sont qualifiés d’européen le continent, l’Est, l’Occident, le conflit, l’équilibre, les puissances, les vaches, le pavillon, la prairie, etc. Européen s’emploie comme nom au sens de "manière" : habillé ou meublé "à l’européenne", surtout dans un pays qui n’est pas européen, comme dans cet extrait du Voyage en Orient de Lamartine : "beau divan percé de vingt-quatre fenêtres et meublé à l’européenne" (1835). L’adjectif, par extension, prend le sens de "qui se situe à l’échelle de l’Europe, qui a de l’influence, de la renommée en Europe, dont la valeur est reconnue en Europe", comme si l’Europe était le nouvel horizon indépassable : une renommée européenne, le rôle européen de la Monarchie. Il se rapporte à des valeurs, des qualités, une identité qui seraient spécifiques de l’Europe : "qui présente des caractéristiques propres à l’Europe, à ses habitants", comme dans cet extrait de Fromentin (Un Eté au Sahara, 1857) : "la maison du commandant tranche au milieu des autres constructions arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa façade".

Pourtant, ce qui a rendu massif l’usage d’européen, nom ou adjectif, c’est l’établissement d’une entité politique, qui englobe les réalités du continent et, éventuellement, les fait disparaître. L’adjectif a le sens de "propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux, économique, juridique, politique, technique", comme dans cet extrait : "je parle naturellement du fédéralisme européen de l’Europe occidentale" (1952). Hugo est adulé, parce qu’il ambitionnait de voir les pays d’Europe se regrouper dans une entité nommée Etats-Unis d’Europe. Or, la réalité de cette entité, telle que la concevait Hugo, n’est, bien entendu, jamais évoquée : "il faut faire (...) le groupe français le plus fort possible, afin qu’il résiste, dans le parlement des États-Unis d’Europe, au groupe allemand, et qu’il impose la langue française à la fédération européenne" (1870). Cet extrait atteste que la construction d’une fédération européenne est nourrie d’une vulgaire volonté de puissance et d'une sinistre méfiance vis-à-vis des autres pays, deux moteurs que les bien pensants en Europe vilipendent comme des égoïsmes nationaux et des germes de conflits sans fin. Quand le Trésor de la Langue française (1972-94) a commencé à être publié, l’Europe était encore celle des Six, mais il était déjà question d’intégration européenne.

Cette entité supranationale rejaillit sur européen, qui se dit d’une personne, collectivité, état d’esprit avec le sens de "qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l’Europe des Six". Autrement dit, européen prend un sens axiologique, il renferme le bien en soi, il énonce le futur souhaitable, il dessine l’avenir qui se prépare, il prédit les lendemains qui chantent. Il n'y a pas d'autre échelle que l'Europe; elle est le seul horizon toléré de la nouvelle morale : la norme est être bon Européen. Il ne suffit pas d’être européen ; il faut montrer patte blanche, obéir aux oukases, se plier au nouvel ordre. De cet adjectif, sont dérivés les noms européanisme au sens de "tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l’Europe" et, bien sûr, de "doctrine correspondant" à cette tendance ; européisme, de même sens, et l’adverbe européennement, au sens de "manière de l’Europe, des Européens" et "à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants". L’Europe est la norme universelle de toutes choses. En bref, européen aux XVIIIe et XIXe siècles, n’était rien ; deux siècles plus tard, c’est n’être rien que de ne pas être européen. Le monde a été bouleversé, culbuté, mis sens dessus dessous.

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent dans européen les deux mêmes sens : "qui se rapporte à l’Europe en tant qu’entité historique et géographique" et "qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique". Rendons-leur hommage : à la différence des auteurs du Trésor de la Langue française, ils ne versent pas dans l’européisme militant.

 

 

Très souvent, européen réfère à l’Europe, définie non pas comme un continent, mais comme une civilisation. Or, le paradigme qui y donne un sens, ses valeurs ou ses principes, ne sont jamais énoncés, ni définis dans les exemples de dictionnaires. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), réputée progressiste et véritable concentré des Lumières. L’Europe a trois qualités qui la définissent : blanche, supérieure, chrétienne. Blanche : "le mot Europe dérive du phénicien urappa, qui dans cette langue signifie visage blanc; épithète qu’on pourrait avoir donné à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains". Supérieure : "elle est parvenue à un si haut degré de puissance que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus (…) ; il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers". Chrétienne : "et ce qui est le plus important, (elle est la plus considérable de toutes les parties du monde) par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci". Les auteurs du Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux (1721 ; édition utilisée, 1771), ces jésuites qui sont réputés aimer la sombre obscurité des ténèbres, bien que leur Dictionnaire en huit volumes (des milliers de pages) soit plus rigoureux, plus complet, plus précis que celui d’Alembert et Diderot, sont de toute évidence fiers d’être Européens, mais ils évitent de faire du christianisme un des fondements de l’Europe, sans doute, parce que, pour ces jésuites, le catholicisme est, dans son essence, universel : "les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du monde dans les sciences et les arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains".

Il suffit de comparer ces deux extraits aux manifestes, traités, chartes, etc. pondus par les fonctionnaires de l’Union européenne pour prendre conscience à quel point l’Europe a changé, dans sa réalité physique et humaine, même dans ses limites, mais surtout dans l’idée que, depuis trois siècles, les Européens, ou soi-disant tels, se font d’elle.

 

 

 

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