Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

29 septembre 2007

Ecrivain

 

 

 

 

 

Issu du latin populaire scribanem signifiant "greffier, scribe", écrivain est attesté dans la première moitié du XIIe siècle au sens de "copiste" et de "scribe" ; puis, plus d’un siècle plus tard, à la fin du XIIIe siècle, il désigne "celui qui compose des livres". Nicot en 1606 (Thresor de la langue française) le relève dans ces deux sens : "notarius, a manu servus, scriptor" (greffier, serf de la main, scribe) et "qui a composé de beaux livres". Il illustre le premier sens de cet exemple éloquent : "écrivains qui écrivaient les livres anciennement, au lieu desquels ont succédé les imprimeurs". Autrement dit, avant l’invention de l’imprimerie, c’est les écrivains – c’est-à-dire les copistes ou les scribes – qui fabriquaient les livres (manuscrits).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), écrivain est relevé avec un sens différent de celui de copiste : le succès de l’imprimerie a amené les écrivains à se rabattre sur l’enseignement de la belle écriture. "Il montre à écrire", écrivent les Académiciens : c’est-à-dire il enseigne l’art d’écrire (à bien tracer, en ronde ou en bâtarde ou en coulée, de beaux caractères). Les exemples cités sont "maître écrivain"  (l’écrivain a un atelier où il forme des apprentis) et "écrivain juré" (il est membre d’une jurande, celle des écrivains, chargée d’organiser la profession et de défendre les privilèges dont elle jouit : elle seule peut enseigner l’art d’écrire). Ecrivain peut s’employer à propos de tout un chacun, à condition que ce tout un chacun sache écrire : "il se dit aussi de ceux qui écrivent bien ou mal". Dans l’exemple "c’est un bon, un méchant écrivain", écrivain désigne celui ou celle qui trace à la main, bien ou mal, ses lettres. Le second sens relevé est celui du français moderne : "écrivain se dit encore d’un auteur qui compose quelque livre"  (exemples : "c’est un fameux écrivain, tous les écrivains du dernier siècle"). Il est un autre emploi : "dans les vaisseaux, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans un vaisseau".

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de ce Dictionnaire, la définition de 1694 est reproduite, quasiment telle quelle. Seul l’écrivain de marine a droit à une définition plus ample : "sur les vaisseaux et sur les galères, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans le vaisseau, et de tout ce qui s’y consomme, et qui a le titre d’Écrivain du Roi". Dans l’édition de 1798, il est fait allusion aux écrivains publics : "on appelle aussi écrivain celui qui écrit pour le public des lettres, des mémoires, des demandes, etc."

Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) ne relève que "celui qui montre à écrire", "celui qui écrit (trace ses lettres) bien ou mal" et "auteur". Il distingue les emplois d’écrivain et d’auteur : "le premier ne se dit que par rapport au style, le second a plus de rapport au fond de l’ouvrage qu’à la forme". A l’un la forme, à l’autre le fond. Ces deux phrases "Racine est un écrivain pur, élégant, correct ; Corneille est un excellent auteur" laissent entendre que le style ou la forme prime chez Racine, le fond chez Corneille. La remarque suppose, pour que la distinction soit faite, que des jugements littéraires soient portés sur les écrivains ou les auteurs avant qu’ils ne soient désignés par ces noms. Une autre remarque, de type syntaxique, est en revanche plus pertinente : "auteur peut se joindre, par la particule de, aux noms des ouvrages. Descartes et Newton (le fond chez eux prime sur la forme) sont deux auteurs célèbres. L’auteur de la Recherche de la Vérité est un écrivain du premier ordre".

 

C’est à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que les changements qui affectent les emplois d’écrivain sont notés. Les corporations ayant été supprimées lors de la Révolution (loi Le Chapelier), les écrivains ont dû fermer leurs ateliers. "Il y avait autrefois des écrivains jurés", écrivent les Académiciens, ajoutant "on l’emploie rarement en ce sens". De même, les écrivains du Roi ont disparu avec l’Ancien Régime : "il se disait autrefois, sur les vaisseaux de l’État, de l’agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations, et de les porter sur les livres". Les seuls écrivains de marine qui aient survécu sont rémunérés par les armateurs : "il se dit encore du commis embarqué sur les grands bâtiments de commerce par les armateurs pour y remplir des fonctions analogues (à celles des anciens écrivains du Roi)". Ainsi, "l’écrivain a qualité pour recevoir les testaments faits sur mer".

La première moitié du XIXe siècle aurait été, selon Pierre Bénichou, celle du "sacre de l’écrivain". L’article de la sixième édition atteste ce couronnement : "absolument, un écrivain : un auteur distingué par les qualités de son style" (exemples : "il faut de solides études pour former un écrivain, il aspire à devenir un écrivain, c’est un écrivain"). C’en est fini du copiste, du maître en ronde et en coulée, de l’écrivain juré, de la belle écriture : l’écrivain est au firmament. Le changement est confirmé dans la huitième édition (1932-35). Des anciens emplois d’écrivain au sens de copiste ou de scribe, il ne reste que l’écrivain public ; et encore, la profession, selon les Académiciens, appartient au passé : "écrivain public se disait de celui qui faisait métier d’écrire pour le public des lettres, des mémoires, des pétitions, etc."

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) commence par exposer les sens communs d’écrivain ("celui qui écrit pour d’autres ; écrivain public ; expert écrivain, maître d’écriture assermenté près d’un tribunal ; terme de marine, anciennement, agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations et de les porter sur les livres ; aujourd’hui, titre donné à un employé non entretenu qui remplit quelques-unes des fonctions attribuées au commis de la marine ; écrivain apostolique, secrétaire de la chancellerie du pape), avant d’en venir au sens moderne : "homme qui compose des livres". Le mot s’emploie absolument pour désigner "un homme habile dans l’art d’écrire". Littré précise que le mot "se dit aussi des femmes ; Mme de Staël est un très bon écrivain". Il a raison pour ce qui est de la grammaire, mais tort quand il juge Mme de Staël "très bon écrivain". Les critères à partir desquels les emplois respectifs d’auteur et écrivain sont distingués, sont à peu près les mêmes que ceux de Féraud: à l’auteur, le fond ; à l’écrivain, la forme ou le style, comme si les écrivains n’avaient plus rien à dire de vrai ou de profond sur le monde et qu’ils fussent relégués, comme les écrivains d’Ancien Régime qui "montraient à écrire", dans la seule belle écriture : les beaux tracés aux uns, le beau style aux autres. "Auteur est plus général qu’écrivain ; il se dit de toute composition littéraire ou scientifique, en prose ou en vers : un poète en composant une tragédie, et un mathématicien en composant un traité de géométrie sont des auteurs. Mais écrivain ne se dit que de ceux qui ont écrit en prose des ouvrages de belles-lettres ou d’histoire ; ou du moins, si on le dit des autres, c’est qu’alors on a la pensée fixée sur leur style : Descartes est un auteur de livres de philosophie et de mathématiques, mais c’est aussi un écrivain. Racine est un grand écrivain, par la même raison, parce que son style est excellent, car eu égard à la forme du langage employé on dira toujours que c’est un grand poète".

 

Pour ce qui est de l’ordre dans lequel les sens sont exposés, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) suivent Littré (le métier d’abord, l’art ensuite), tandis que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, restent fidèles à leurs prédécesseurs de 1932-35 (l’art d’abord, le métier ensuite). C’est "celui, celle dont le métier est d’écrire pour autrui" (Trésor de la Langue française) : "écrivain public, celui qui écrit des lettres, des pétitions, etc., pour le compte de ceux qui ne savent pas écrire". Balzac, en 1846, pensait que la profession était à l’agonie : "dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois, fleurissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris". L'écrivain est l'agent employé "pour tenir les écritures à bord d’un navire de commerce" ou "autrefois, le maître d’écritures assermenté". C'est enfin "celui, celle qui compose des ouvrages littéraires" et "en particulier, personne habile dans l’art d’écrire". Une citation de Valéry illustre le sacre de l’écrivain : " la France est le seul pays où le souci de la forme en soi (…) ait dominé et persisté jusqu’à notre époque. Un "écrivain", en France, est autre chose qu’un homme qui écrit et publie. Un auteur, même du plus grand talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un "écrivain". Tout l’esprit, toute la culture possible, ne lui font pas un "style""  (Regards sur le monde actuel, 1931). L’écrivain étant sacré, Dieu est à son tour nommé écrivain : "tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l’existence d’un suprême écrivain qui nous parle par ces signes" (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821).

Les auteurs du Trésor précisent :  en règle générale, il n’y a pas de féminin à écrivain" : Colette ne se qualifiait pas d’écrivaine, mais d’écrivain. Il est vrai qu’elle savait écrire. "D’elle, de moi, qui donc est le meilleur écrivain ?" (Naissance du jour, 1928). Ecrivaine est pure idéologie. Renard, dans son Journal (1905), s’en moque : "les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux écrivaine". L’écrivain est distingué des autres auteurs : écrivard, "celui qui aime écrire, des lettres en particulier" ; écriveron, "celui qui compose des ouvrages littéraires" ("c’est en écrivant qu’on devient écriveron", Queneau, 1947) ; écriveur, euse, et écriveux, synonymes d’écrivard.

Les Académiciens (neuvième édition), qui ont sans doute, plus que les lexicographes du Trésor de la Langue française, la religion de l’écrivain, s’en tiennent aux emplois canoniques. C’est une "personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature" ("en apposition, une femme écrivain ; employé seul : celui ou celle dont on estime les qualités d’écriture, dont l’œuvre paraît digne de considération ; ce n’est pas seulement un habile conteur, c’est un écrivain") et une "personne dont le métier est d’écrire pour le compte d’autrui" : "écrivain public, qui rédige des lettres, des requêtes, pour ceux qui ne savent pas écrire ou qui maîtrisent mal l'expression écrite ; écrivain apostolique, secrétaire à la chancellerie du pape ; officier ou marin chargé des écritures du bord".

 

 

Les commentaires sont fermés.