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29 septembre 2007
Ecrivain
Issu du latin populaire scribanem signifiant "greffier, scribe", écrivain est attesté dans la première moitié du XIIe siècle au sens de "copiste" et de "scribe" ; puis, plus d’un siècle plus tard, à la fin du XIIIe siècle, il désigne "celui qui compose des livres". Nicot en 1606 (Thresor de la langue française) le relève dans ces deux sens : "notarius, a manu servus, scriptor" (greffier, serf de la main, scribe) et "qui a composé de beaux livres". Il illustre le premier sens de cet exemple éloquent : "écrivains qui écrivaient les livres anciennement, au lieu desquels ont succédé les imprimeurs". Autrement dit, avant l’invention de l’imprimerie, c’est les écrivains – c’est-à-dire les copistes ou les scribes – qui fabriquaient les livres (manuscrits).
Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), écrivain est relevé avec un sens différent de celui de copiste : le succès de l’imprimerie a amené les écrivains à se rabattre sur l’enseignement de la belle écriture. "Il montre à écrire", écrivent les Académiciens : c’est-à-dire il enseigne l’art d’écrire (à bien tracer, en ronde ou en bâtarde ou en coulée, de beaux caractères). Les exemples cités sont "maître écrivain" (l’écrivain a un atelier où il forme des apprentis) et "écrivain juré" (il est membre d’une jurande, celle des écrivains, chargée d’organiser la profession et de défendre les privilèges dont elle jouit : elle seule peut enseigner l’art d’écrire). Ecrivain peut s’employer à propos de tout un chacun, à condition que ce tout un chacun sache écrire : "il se dit aussi de ceux qui écrivent bien ou mal". Dans l’exemple "c’est un bon, un méchant écrivain", écrivain désigne celui ou celle qui trace à la main, bien ou mal, ses lettres. Le second sens relevé est celui du français moderne : "écrivain se dit encore d’un auteur qui compose quelque livre" (exemples : "c’est un fameux écrivain, tous les écrivains du dernier siècle"). Il est un autre emploi : "dans les vaisseaux, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans un vaisseau".
Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de ce Dictionnaire, la définition de 1694 est reproduite, quasiment telle quelle. Seul l’écrivain de marine a droit à une définition plus ample : "sur les vaisseaux et sur les galères, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans le vaisseau, et de tout ce qui s’y consomme, et qui a le titre d’Écrivain du Roi". Dans l’édition de 1798, il est fait allusion aux écrivains publics : "on appelle aussi écrivain celui qui écrit pour le public des lettres, des mémoires, des demandes, etc."
Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) ne relève que "celui qui montre à écrire", "celui qui écrit (trace ses lettres) bien ou mal" et "auteur". Il distingue les emplois d’écrivain et d’auteur : "le premier ne se dit que par rapport au style, le second a plus de rapport au fond de l’ouvrage qu’à la forme". A l’un la forme, à l’autre le fond. Ces deux phrases "Racine est un écrivain pur, élégant, correct ; Corneille est un excellent auteur" laissent entendre que le style ou la forme prime chez Racine, le fond chez Corneille. La remarque suppose, pour que la distinction soit faite, que des jugements littéraires soient portés sur les écrivains ou les auteurs avant qu’ils ne soient désignés par ces noms. Une autre remarque, de type syntaxique, est en revanche plus pertinente : "auteur peut se joindre, par la particule de, aux noms des ouvrages. Descartes et Newton (le fond chez eux prime sur la forme) sont deux auteurs célèbres. L’auteur de la Recherche de la Vérité est un écrivain du premier ordre".
C’est à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que les changements qui affectent les emplois d’écrivain sont notés. Les corporations ayant été supprimées lors de la Révolution (loi Le Chapelier), les écrivains ont dû fermer leurs ateliers. "Il y avait autrefois des écrivains jurés", écrivent les Académiciens, ajoutant "on l’emploie rarement en ce sens". De même, les écrivains du Roi ont disparu avec l’Ancien Régime : "il se disait autrefois, sur les vaisseaux de l’État, de l’agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations, et de les porter sur les livres". Les seuls écrivains de marine qui aient survécu sont rémunérés par les armateurs : "il se dit encore du commis embarqué sur les grands bâtiments de commerce par les armateurs pour y remplir des fonctions analogues (à celles des anciens écrivains du Roi)". Ainsi, "l’écrivain a qualité pour recevoir les testaments faits sur mer".
La première moitié du XIXe siècle aurait été, selon Pierre Bénichou, celle du "sacre de l’écrivain". L’article de la sixième édition atteste ce couronnement : "absolument, un écrivain : un auteur distingué par les qualités de son style" (exemples : "il faut de solides études pour former un écrivain, il aspire à devenir un écrivain, c’est un écrivain"). C’en est fini du copiste, du maître en ronde et en coulée, de l’écrivain juré, de la belle écriture : l’écrivain est au firmament. Le changement est confirmé dans la huitième édition (1932-35). Des anciens emplois d’écrivain au sens de copiste ou de scribe, il ne reste que l’écrivain public ; et encore, la profession, selon les Académiciens, appartient au passé : "écrivain public se disait de celui qui faisait métier d’écrire pour le public des lettres, des mémoires, des pétitions, etc."
Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) commence par exposer les sens communs d’écrivain ("celui qui écrit pour d’autres ; écrivain public ; expert écrivain, maître d’écriture assermenté près d’un tribunal ; terme de marine, anciennement, agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations et de les porter sur les livres ; aujourd’hui, titre donné à un employé non entretenu qui remplit quelques-unes des fonctions attribuées au commis de la marine ; écrivain apostolique, secrétaire de la chancellerie du pape), avant d’en venir au sens moderne : "homme qui compose des livres". Le mot s’emploie absolument pour désigner "un homme habile dans l’art d’écrire". Littré précise que le mot "se dit aussi des femmes ; Mme de Staël est un très bon écrivain". Il a raison pour ce qui est de la grammaire, mais tort quand il juge Mme de Staël "très bon écrivain". Les critères à partir desquels les emplois respectifs d’auteur et écrivain sont distingués, sont à peu près les mêmes que ceux de Féraud: à l’auteur, le fond ; à l’écrivain, la forme ou le style, comme si les écrivains n’avaient plus rien à dire de vrai ou de profond sur le monde et qu’ils fussent relégués, comme les écrivains d’Ancien Régime qui "montraient à écrire", dans la seule belle écriture : les beaux tracés aux uns, le beau style aux autres. "Auteur est plus général qu’écrivain ; il se dit de toute composition littéraire ou scientifique, en prose ou en vers : un poète en composant une tragédie, et un mathématicien en composant un traité de géométrie sont des auteurs. Mais écrivain ne se dit que de ceux qui ont écrit en prose des ouvrages de belles-lettres ou d’histoire ; ou du moins, si on le dit des autres, c’est qu’alors on a la pensée fixée sur leur style : Descartes est un auteur de livres de philosophie et de mathématiques, mais c’est aussi un écrivain. Racine est un grand écrivain, par la même raison, parce que son style est excellent, car eu égard à la forme du langage employé on dira toujours que c’est un grand poète".
Pour ce qui est de l’ordre dans lequel les sens sont exposés, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) suivent Littré (le métier d’abord, l’art ensuite), tandis que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, restent fidèles à leurs prédécesseurs de 1932-35 (l’art d’abord, le métier ensuite). C’est "celui, celle dont le métier est d’écrire pour autrui" (Trésor de la Langue française) : "écrivain public, celui qui écrit des lettres, des pétitions, etc., pour le compte de ceux qui ne savent pas écrire". Balzac, en 1846, pensait que la profession était à l’agonie : "dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois, fleurissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris". L'écrivain est l'agent employé "pour tenir les écritures à bord d’un navire de commerce" ou "autrefois, le maître d’écritures assermenté". C'est enfin "celui, celle qui compose des ouvrages littéraires" et "en particulier, personne habile dans l’art d’écrire". Une citation de Valéry illustre le sacre de l’écrivain : " la France est le seul pays où le souci de la forme en soi (…) ait dominé et persisté jusqu’à notre époque. Un "écrivain", en France, est autre chose qu’un homme qui écrit et publie. Un auteur, même du plus grand talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un "écrivain". Tout l’esprit, toute la culture possible, ne lui font pas un "style"" (Regards sur le monde actuel, 1931). L’écrivain étant sacré, Dieu est à son tour nommé écrivain : "tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l’existence d’un suprême écrivain qui nous parle par ces signes" (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821).
Les auteurs du Trésor précisent : en règle générale, il n’y a pas de féminin à écrivain" : Colette ne se qualifiait pas d’écrivaine, mais d’écrivain. Il est vrai qu’elle savait écrire. "D’elle, de moi, qui donc est le meilleur écrivain ?" (Naissance du jour, 1928). Ecrivaine est pure idéologie. Renard, dans son Journal (1905), s’en moque : "les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux écrivaine". L’écrivain est distingué des autres auteurs : écrivard, "celui qui aime écrire, des lettres en particulier" ; écriveron, "celui qui compose des ouvrages littéraires" ("c’est en écrivant qu’on devient écriveron", Queneau, 1947) ; écriveur, euse, et écriveux, synonymes d’écrivard.
Les Académiciens (neuvième édition), qui ont sans doute, plus que les lexicographes du Trésor de la Langue française, la religion de l’écrivain, s’en tiennent aux emplois canoniques. C’est une "personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature" ("en apposition, une femme écrivain ; employé seul : celui ou celle dont on estime les qualités d’écriture, dont l’œuvre paraît digne de considération ; ce n’est pas seulement un habile conteur, c’est un écrivain") et une "personne dont le métier est d’écrire pour le compte d’autrui" : "écrivain public, qui rédige des lettres, des requêtes, pour ceux qui ne savent pas écrire ou qui maîtrisent mal l'expression écrite ; écrivain apostolique, secrétaire à la chancellerie du pape ; officier ou marin chargé des écritures du bord".
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18 septembre 2007
Mythologies intellotes 23
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17 septembre 2007
Préservatif
Préservatif
Dérivé du verbe préserver, l’adjectif et nom préservatif a une longue histoire qui se termine, dans la seconde moitié du XXe siècle, par une importante réduction de ses emplois. L’adjectif est attesté en 1314 dans un texte du chirurgien Mondeville. L’emploi de substantif date de 1539 et le sens figuré (« ce qui préserve d’un mal moral ») de 1561. Ces trois sens sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (« adjectif, qui a la vertu, la faculté de préserver » ; « il est aussi substantif, et alors il signifie remède qui a la vertu de préserver » (« user de préservatif, c’est un souverain préservatif, un puissant préservatif contre toutes sortes de maux ») ; « il s’emploie figurément dans les choses morales » - « le jeûne, la tempérance est un grand préservatif contre toutes les tentations ») à 1932-35 (« adjectif, qui a la vertu, la faculté de préserver » ; « il s’emploie plus ordinairement comme nom masculin, et alors il signifie remède, moyen qui sert à préserver » (« c’est un souverain préservatif, un puissant préservatif contre plusieurs maladies, un excellent préservatif contre la contagion ») ; « il s’emploie au figuré : le travail est le meilleur préservatif contre l’ennui »).
En quatre siècles, le sens et les emplois de préservatif, qu’il soit adjectif ou nom, qu’il ait un sens propre ou figuré, sont restés stables, au point qu’en 1932-35, les Académiciens se sont contentés de reproduire, presque mot à mot, la définition de 1694. Même les remarques sur l’usage sont restées identiques : en 1694, l’adjectif « ne se dit guère qu’en parlant de remèdes et de médecine » (« remède préservatif, médecine préservative » : on dirait aujourd’hui préventive) ; en 1932-35, « il se ne dit guère que des remèdes » (« remède préservatif »). Seuls quelques exemples nouveaux ont illustré dans les cinquième et sixième éditions l’emploi de préservatif comme nom : « excellent préservatif contre la peste, contre les venins, contre le mauvais air », mais ces exemples ont disparu dans la huitième édition (1932-35), sans doute parce qu’ils détonnaient sur le plan scientifique, dans la mesure où étaient mis sur le même plan la peste, les venins, le mauvais air.
Ce que les bien pensants nomment révolution sexuelle (des années 1960), comme si, antérieurement, les hommes et les femmes avaient ignoré le sexe et le plaisir sexuel, a eu pour effet de rendre caducs les emplois reçus, médical ou moral, de préservatif, au profit du seul emploi sexuel. Comme toutes les révolutions, celle-ci n’a rien eu de révolutionnaire, sauf le totalitarisme (baiser ou ne pas être) auquel elle s’est résumée.
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16 septembre 2007
Illettrisme
Illettré (e, s, es) et illettrisme
Le nom illettrisme, qui est d’un usage fréquent dans la langue des media, de l’opinion ou des sciences sociales, n’est enregistré ni dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, illettré, dérivé de lettré et attesté en 1560 chez Pasquier ("ils conféraient le plus de temps à gens illettrés") au sens d’ignorant, conformément au sens de l’adjectif latin illiteratus, est relevé à compter de la sixième édition (1832-35) et dans le sens latin de cet adjectif (c’est l’antonyme de lettré) : "qui n’a point de connaissances en littérature, ignorant", sens que reprend Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "adjectif, qui n’est pas lettré, qui n’a point de connaissances en littérature" (exemples : "c’est un homme illettré" ; "il est tout à fait illettré" ; "les gens illettrés haïssent moins violemment, mais les lettrés savent mieux aimer" (Saint-Pierre). Littré note aussi que cet adjectif est employé dans le sens de "qui ne sait ni lire ni écrire", comme un équivalent d’analphabète.
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’ordre dans lequel Littré expose les deux sens est renversé. Le premier sens est "qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire" (un conscrit illettré). Les Académiciens précisent que, "dans cette acception, illettré s’emploie comme nom" : c’est l’emploi moderne. Dans le second sens, c’est le contraire de lettré : "il signifie aussi qui n’a point de connaissances en littérature". Ce sens est jugé vieilli par les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94), indice de la baisse du prestige de la culture littéraire, laquelle, naguère, recouvrait toute la culture : "personne qui n’a pas de lettres, de culture littéraire ; antonymes cultivé, lettré". Quant au sens moderne, c’est "personne qui n’a reçu aucune formation intellectuelle, et en particulier, qui sait à peine lire ou écrire" : un illettré n’est pas tout à fait analphabète, bien que ce nom ait été employé comme synonyme d’analphabète, comme chez Larbaud : "C. venait de terminer une période de service militaire à Montluçon et avait été stupéfait de l’ignorance des recrues, beaucoup originaires du Midi qui touche à l'Auvergne : il y avait un pourcentage énorme d’illettrés, ne sachant même pas signer" (1934).
Le mot a été fabriqué par le Père Wresinski, fondateur d’ATD (aide à toute détresse) quart monde, le quart monde étant le tiers monde de l’Occident, prétendument riche. Ce saint d’origine polonaise a constaté que beaucoup d’exclus vivaient en marge de la société, pauvres et méprisés, parce que, bien qu’ils aient appris à lire, ils ne comprenaient pas les formulaires administratifs, lesquels, s’ils avaient été remplis, auraient pu leur éviter de sombrer dans la misère. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLI) a été établie en l’an deux mil. Cette dénomination bien dans l’air du temps, avec les mots fétiches de lutte, agence, illettrisme, a pour effet de dissiper les voiles : ce n’est rien d’autre qu’un fromage pour dévoreurs de crédits publics. On y enquête tout azimut sur l’illettrisme. L’illettrisme prospère, mais il est mieux connu des lettrés Bac + 8. Les illettrés financent la lutte des lettrés. Ainsi, les lettrés s’accommodent du paradoxe qui consiste à désigner un manque, une lacune, une absence, ce qu’est l’illettrisme, par un mot formé avec le suffixe isme qui signifie "doctrine". La doctrine n’est pas celle des illettrés, qui n’en ont aucune, sinon le système D, mais celle des lettrés en sociologie qui sont intarissables sur ceux qui ont oublié les rudiments. Le cocasse est que le nom illettrisme est au lettrisme ce que les illettrés sont aux lettrés, le lettrisme étant une "école littéraire d’avant-garde, fondée par Isodore Isou en 1946, qui préconisait la proscription du mot au profit du son" (Trésor de la langue française). L’illettrisme réalise les buts du lettrisme qui est de réduire le langage à des borborygmes. Jamais une école littéraire d’avant-garde n’aura préparé avec autant de lucidité le futur de l’humanité en France.
A la différence des lexicographes du Trésor de la Langue française, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne mentionnent pas le premier sens d’illettré comme vieilli : "qui manque de culture, spécialement de culture littéraire" ("un public illettré ou, substantivement, un public d’illettrés"), et ils continuent à définir illettré comme un synonyme d’analphabète ("qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire ; un conscrit illettré ; une population illettrée"). Pourtant, ils notent en quoi ces deux mots se distinguent : un analphabète ne sait ni lire, ni écrire, parce qu’il n’a pas appris à le faire ; un illettré a appris à lire et à écrire, mais "il est incapable de lire un texte simple en le comprenant" ("un collégien illettré"). Il a fallu près de deux siècles pour que les auteurs de dictionnaires exposent un phénomène inouï, à savoir l’incapacité de milliers d’élèves à comprendre ce qu’ils lisent ou ânonnent, en dépit de l’allongement, presque à l’infini, de la durée de l’obligation scolaire. Du point de vue de la relation de la langue au réel, le nom illettrisme est juste. L’illettrisme massif (qui touche, suivant les statistiques, de 10 à 40% de la population de la France) est l’acte d’accusation le plus implacable qui ait jamais été dressé contre le " système éducatif " français. On comprend que le phénomène soit systématiquement sous-évalué ou nié par les hiérarques et tous ceux qui ont mis en place ce système : disons, pour ne pas stigmatiser un groupe politique singulier (pour parler clairement, les socialos et les gauchistes), depuis 1973 ou 1974. Si Hugo revenait parmi nous et qu’il apprît ces faits, il perdrait ses illusions sur l’amendement du genre humain par l’école (ouvrez une école, vous fermerez une prison) et, pour libérer l’école, il rouvrirait les asiles d’aliénés et y enfermerait les concepteurs du "système éducatif français , le meilleur qui soit au monde, bien sûr, dans la fabrication à la chaîne d’illettrés. Il est peut-être contestable que le système éducatif français soit une "fabrique des crétins", mais il est sûr que sa raison d'être est de fabriquer des illettrés, et dans les deux sens, ancien et moderne, du mot.
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15 septembre 2007
Préséance
Formé du préfixe pré – et du nom séance, ce nom est attesté au XVIe siècle aux sens de "droit de prendre place, de siéger", de "place où l’on s’assied" et "d’ordre dans lequel on est assis".
Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35, il est relevé avec le même sens : "droit de prendre place au dessus de quelqu’un, ou de le précéder" et les mêmes exemples : "l’ancienneté règle la préséance entre les officiers d’un tribunal" (de 1694 à 1798) les "officiers d’un tribunal" devenant "les membres d'un tribunal" dans les éditions ultérieures ; "les juges supérieurs ont la préséance sur les subalternes" ou "les cours royales ont la préséance sur les tribunaux de première instance" (1832-35), qui devient un siècle plus tard : "les cours d’appel ont la préséance sur les tribunaux de première instance". Le mot ne devait pas être d’un emploi fréquent et ou il devait être prononcé fautivement, puisque les Académiciens précisent en 1798 et en 1832-35 que "l’on prononce l’S fortement, comme dans séance".
Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) reproduisent ces définitions : "droit de prendre place au-dessus de quelqu’un, ou de le précéder dans une assemblée, dans une cérémonie" (Féraud) ; "droit de précéder, de prendre place au-dessus" (Littré). Les écrivains du XVIIIe siècle se sont amusés de ces questions de droit ; Fontenelle : "la préséance de deux planètes ne fera jamais une si grande affaire que celle de deux ambassadeurs" ; Voltaire : "tous les détails des querelles excitées par la préséance sont les archives de la petitesse plutôt que celles de la grandeur".
Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent une définition quasiment encyclopédique de ce mot, comme si la chose qu’il désigne était devenue étrangère aux modernes. C’est le "droit issu d’un privilège, créé par l’usage ou institué par une règle, de prendre place au-dessus de quelqu’un, de le précéder dans une hiérarchie protocolaire". Les exemples cités par les Académiciens sont reproduits et complétés d’extraits d’écrivains modernes qui, comme Fontenelle et Voltaire, expriment leur défiance vis-à-vis de ces questions de siège, de place, de hiérarchie ; Stendhal : "les nonces ont encore la préséance sur tous les ambassadeurs ; mais cette vieille prérogative n’est plus qu’une simple politesse", Gracq : "la rumination minutieuse et tatillonne des préséances et des mérites passés avait fait jusque-là chez nous le fonds commun des méditations politiques" (1951).
Terme de droit, préséance s’étend, comme beaucoup de termes de droit, au social, ce qu’attestent les auteurs du Trésor de la Langue française : "par analogie, souvent au pluriel, prérogative(s) liée(s) à la condition sociale, à l’âge, au rang, etc." et surtout "par extension, supériorité reconnue à quelque chose, par institution ou par habitude, dans une hiérarchie de réalités ou de valeurs". L’un des premiers à transférer vers le social le sens juridique de préséance est le positiviste Comte : "il faut éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux éléments sociaux, l’ordre spirituel et l’ordre temporel". De la même manière, Ricoeur, le moins idéologisant des furieux de la philosophie, socialise la préséance : "l’aptitude de la conscience au projet nous contraint à renverser la préséance du réel sur le possible" (1949). Longtemps, préséance a signifié "droit de siéger". Ainsi, selon nos philosophes, le réel aurait un droit de siéger sur le possible et le droit de siéger entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel serait vain ! Comme ces pensées-là sont belles !
09:22 Publié dans Dictionnaire critique de la NLF | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Langue française, culture, société
14 septembre 2007
Européens
Il existe en latin deux adjectifs dérivés d’Europa, nom propre de la fille d’Agénor enlevée par Jupiter et d’une partie du monde, dont la ville principale était Byzance : europaeus et europensis, relevés dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934). En bonne logique, l’un de ces deux adjectifs aurait dû apparaître sous une forme empruntée ou sous une forme modifiée, sinon au tout début de la langue française, du moins aux XIIIe et XIVe siècles, quand le français a emprunté une partie de son vocabulaire au latin. Rien de cela ne s’est produit. L’adjectif et le nom européen, dérivés du nom propre Europe, qui sont d’un usage massif dans la langue moderne, sont relativement récents ; l’adjectif est attesté en 1563 sous la forme europien et même, plus tard, sous la forme anglaise european ; le nom en 1721 dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux.
Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), et seulement comme adjectif. Le sens est glosé en une courte phrase : "qui appartient à l’Europe". C’est donc un adjectif, dit de relation, et non un adjectif qui attribue une qualité à la chose désignée par le nom. L’Europe étant une réalité géographique, l’adjectif européen s’applique aux choses, non aux personnes. La définition, sommaire à dire vrai, est complétée par ces deux remarques : "on ne dit point européan" (cet adjectif emprunté à l’anglais est écrit en majuscules : EUROPÉAN) et "c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le Dictionnaire". Cette seule raison réfère à l’emploi de l’anglicisme european. Autrement dit, les Académiciens n’ont jugé utile de relever européen que pour condamner l’usage fautif d’européan. C’est ramener à peu de chose européen. Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud reprend la définition de l’Académie ("adjectif, qui appartient à l’Europe") et commente european. "L’Abbé du Bos, M. du Pan, et autres disent européan. L’usage et l’Académie les condamnent". Féraud ne partage pas cet avis. Il est favorable à la licence poétique : "on doit, écrit-il, le passer aux poètes", c’est-à-dire le tolérer dans la langue de la poésie. Il cite deux vers extraits de La Liberté des Mers, poème de M. Cuoeilhe (totalement inconnu) : "Quel frein arrêterait l’avidé Européan ? / Mais puisqu’il a bravé les flots de l’Océan,...". Ces deux alexandrins, si tant est qu’ils soient correctement reproduits (pourquoi avidé et non avide ?), sont si mauvais qu’ils invalident la justesse de la licence poétique.
La définition ("adjectif, qui appartient à l’Europe") du Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est suivie de deux exemples, dans lesquels l’adjectif, précédé d’une majuscule (impropre suivant les règles de ponctuation actuelles), se rapporte à des choses : nations et mœurs ; et de la remarque "plusieurs disent aussi Européan, ane", sans que cet emprunt à l’anglais soit condamné. Dans la sixième édition, la définition, identique à celle de 1798, n’est complétée d’aucune remarque sur européan. La huitième édition (1932-35), la dernière qui ait été publiée, ne comprend plus d’article consacré à européen. C’est dire le peu de cas que les Académiciens font ou ont fait dans un passé récent de cet adjectif et des réalités auxquelles il pouvait référer.
C’est dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré que, pour la première fois, est relevé l’emploi d’Européen comme un nom désignant une personne : "qui appartient à l’Europe" (la république européenne de l'exemple est purement fictive, imaginaire ou conceptuelle) et "substantif masculin et féminin, habitant de l’Europe". Deux extraits illustrent ce sens. Le premier, messianique en quelque sorte, annonce une situation qui pourrait devenir la réalité future de l’Europe ou dont certains europhiles aimeraient qu’elle devienne la réalité. Il est signé du citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau : "il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens" (Considérations sur le gouvernement de la Pologne, 1770-71). Qu’un philosophe, qui a jeté les bases des systèmes totalitaires modernes, nie que les Français, les Allemands, les Espagnols, les Anglais aient chacun un être spécifique et qu’il efface d’un trait de plume des identités historiques variées, est dans l’ordre de la table rase à laquelle il aspire. Le second extrait est signé de Chateaubriand (in Génie du christianisme) : "le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille (...) ; il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs". Dans ce passage, la dénomination Européen est en rapport avec la religion et n’existe qu’en négatif, au sens photographique de ce terme, aux yeux d’un tyran musulman. L’Européen est l’Autre, comme on dit de nos jours ; il vient d’un autre continent ; il est différent ; parce que l’esclavage lui fait horreur, il est le barbare. Européen réfère de fait à un ensemble de valeurs, ce qui suppose qu’existent dans le monde d’autres ensembles ou civilisations fondés sur des paradigmes divers et souvent opposés.
Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la définition du mot européen est expédiée en une courte demi phrase. Deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, une page et deux colonnes grand format sont nécessaires pour en décrire les emplois. C’est dire à quel point, en deux siècles, le mot européen, adjectif ou nom, s’est enrichi de sens divers ; ou, pour dire les choses autrement, à quel point la réalité de l’Europe a changé. Ce qui est nouveau, c’est la distinction de deux sens ; le premier étant "relatif à l’Europe en tant que continent" (c’est le sens ancien de "qui appartient à l’Europe") ; le second, "relatif à l’Europe, entité supranationale", est le sens nouveau et inédit.
Le sens ancien "qui appartient à l’Europe" change en s’étendant à de nouvelles réalités : l’Europe certes, mais aussi "certains de ses pays, ses habitants". Sont qualifiés d’européen le continent, l’Est, l’Occident, le conflit, l’équilibre, les puissances, les vaches, le pavillon, la prairie, etc. Européen s’emploie comme nom au sens de "manière" : habillé ou meublé "à l’européenne", surtout dans un pays qui n’est pas européen, comme dans cet extrait du Voyage en Orient de Lamartine : "beau divan percé de vingt-quatre fenêtres et meublé à l’européenne" (1835). L’adjectif, par extension, prend le sens de "qui se situe à l’échelle de l’Europe, qui a de l’influence, de la renommée en Europe, dont la valeur est reconnue en Europe", comme si l’Europe était le nouvel horizon indépassable : une renommée européenne, le rôle européen de la Monarchie. Il se rapporte à des valeurs, des qualités, une identité qui seraient spécifiques de l’Europe : "qui présente des caractéristiques propres à l’Europe, à ses habitants", comme dans cet extrait de Fromentin (Un Eté au Sahara, 1857) : "la maison du commandant tranche au milieu des autres constructions arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa façade".
Pourtant, ce qui a rendu massif l’usage d’européen, nom ou adjectif, c’est l’établissement d’une entité politique, qui englobe les réalités du continent et, éventuellement, les fait disparaître. L’adjectif a le sens de "propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux, économique, juridique, politique, technique", comme dans cet extrait : "je parle naturellement du fédéralisme européen de l’Europe occidentale" (1952). Hugo est adulé, parce qu’il ambitionnait de voir les pays d’Europe se regrouper dans une entité nommée Etats-Unis d’Europe. Or, la réalité de cette entité, telle que la concevait Hugo, n’est, bien entendu, jamais évoquée : "il faut faire (...) le groupe français le plus fort possible, afin qu’il résiste, dans le parlement des États-Unis d’Europe, au groupe allemand, et qu’il impose la langue française à la fédération européenne" (1870). Cet extrait atteste que la construction d’une fédération européenne est nourrie d’une vulgaire volonté de puissance et d'une sinistre méfiance vis-à-vis des autres pays, deux moteurs que les bien pensants en Europe vilipendent comme des égoïsmes nationaux et des germes de conflits sans fin. Quand le Trésor de la Langue française (1972-94) a commencé à être publié, l’Europe était encore celle des Six, mais il était déjà question d’intégration européenne.
Cette entité supranationale rejaillit sur européen, qui se dit d’une personne, collectivité, état d’esprit avec le sens de "qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l’Europe des Six". Autrement dit, européen prend un sens axiologique, il renferme le bien en soi, il énonce le futur souhaitable, il dessine l’avenir qui se prépare, il prédit les lendemains qui chantent. Il n'y a pas d'autre échelle que l'Europe; elle est le seul horizon toléré de la nouvelle morale : la norme est être bon Européen. Il ne suffit pas d’être européen ; il faut montrer patte blanche, obéir aux oukases, se plier au nouvel ordre. De cet adjectif, sont dérivés les noms européanisme au sens de "tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l’Europe" et, bien sûr, de "doctrine correspondant" à cette tendance ; européisme, de même sens, et l’adverbe européennement, au sens de "manière de l’Europe, des Européens" et "à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants". L’Europe est la norme universelle de toutes choses. En bref, européen aux XVIIIe et XIXe siècles, n’était rien ; deux siècles plus tard, c’est n’être rien que de ne pas être européen. Le monde a été bouleversé, culbuté, mis sens dessus dessous.
Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent dans européen les deux mêmes sens : "qui se rapporte à l’Europe en tant qu’entité historique et géographique" et "qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique". Rendons-leur hommage : à la différence des auteurs du Trésor de la Langue française, ils ne versent pas dans l’européisme militant.
Très souvent, européen réfère à l’Europe, définie non pas comme un continent, mais comme une civilisation. Or, le paradigme qui y donne un sens, ses valeurs ou ses principes, ne sont jamais énoncés, ni définis dans les exemples de dictionnaires. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), réputée progressiste et véritable concentré des Lumières. L’Europe a trois qualités qui la définissent : blanche, supérieure, chrétienne. Blanche : "le mot Europe dérive du phénicien urappa, qui dans cette langue signifie visage blanc; épithète qu’on pourrait avoir donné à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains". Supérieure : "elle est parvenue à un si haut degré de puissance que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus (…) ; il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers". Chrétienne : "et ce qui est le plus important, (elle est la plus considérable de toutes les parties du monde) par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci". Les auteurs du Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux (1721 ; édition utilisée, 1771), ces jésuites qui sont réputés aimer la sombre obscurité des ténèbres, bien que leur Dictionnaire en huit volumes (des milliers de pages) soit plus rigoureux, plus complet, plus précis que celui d’Alembert et Diderot, sont de toute évidence fiers d’être Européens, mais ils évitent de faire du christianisme un des fondements de l’Europe, sans doute, parce que, pour ces jésuites, le catholicisme est, dans son essence, universel : "les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du monde dans les sciences et les arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains".
Il suffit de comparer ces deux extraits aux manifestes, traités, chartes, etc. pondus par les fonctionnaires de l’Union européenne pour prendre conscience à quel point l’Europe a changé, dans sa réalité physique et humaine, même dans ses limites, mais surtout dans l’idée que, depuis trois siècles, les Européens, ou soi-disant tels, se font d’elle.
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13 septembre 2007
Grouper
Dérivé du nom groupe, le verbe grouper est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la deuxième édition (1718). Dans la quatrième édition (1762), ce "terme de peinture et de sculpture" est défini ainsi : "mettre en groupe". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "ce peintre sait bien grouper les figures ; ce peintre a manqué l’unité dans son tableau, parce qu’il n’a point groupé ses figures". Le verbe connaît un emploi sans complément, avec comme sujet un nom de choses : "ces figures groupent bien ensemble". Dans la cinquième édition (1798), est ajouté cet emploi : "en architecture, grouper des colonnes, les disposer deux à deux".
C’est dans la sixième édition (1832-35) que le sens moderne, en usage hors de la peinture et sculpture, est exposé pour la première fois : "grouper se dit également, dans le langage ordinaire, pour réunir, rassembler, surtout en parlant des choses" ("grouper les mots par familles, grouper les faits, les exemples analogues, pour en déduire un principe, une règle générale"). Est signalé l'emploi pronominal du verbe : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel ; et alors il se dit surtout des personnes" ("les passants se groupèrent autour de lui, ces danseurs se groupent bien").
Au XIXe siècle, ce terme de peinture et de sculpture devient un terme social. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) avalise le changement. L’ordre dans lequel il classe les sens est éloquent : le premier sens défini, le sens social, est le dernier sens apparu dans l'histoire de la langue, et le plus récent. C’est "réunir, en parlant de choses ou d’êtres vivants" ("grouper des faits, des mots"). Suivent les sens anciens : "terme d’arts, disposer en groupe" (Montesquieu : "on met toujours de l’ordre dans la confusion même ; ainsi les peintres groupent leurs figures" ; Voltaire : "Watteau a réussi dans les petites figures qu’il a dessinées et qu’il a très bien groupées, mais il n’a jamais rien fait de grand, il en était incapable") ; "en architecture, grouper des colonnes, les réunir deux à deux" ; "en termes d’art, être groupé" ("ces figures groupent bien"). Quant à la forme pronominale "se grouper", elle reçoit les deux sens, artistique et social : "former un groupe" ("ces danseuses se groupent bien" et "être en groupe" ("les nuages se groupent à l’horizon, la foule se groupa autour de lui"). Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent l’article grouper du siècle précédent. Ce verbe est d’abord défini comme un "terme de peinture et de sculpture" ; puis comme un terme d’architecture ("grouper les colonnes") ; enfin est exposé le sens "dans le langage ordinaire".
Alors que les Académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire restent fidèles à l’ordre dans lequel les sens sont exposés dans les éditions antérieures ("1. disposer des éléments de manière qu’ils forment un groupe ; grouper des figures, des personnages sur un tableau" ; "2. réunir, rassembler des êtres ou des objets en un ensemble, en fonction d’un caractère commun, ou d’une fin déterminée ; grouper des écoliers selon leur âge, grouper des colis pour un envoi, grouper des mots par familles", etc.), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent, comme Littré, la prééminence au sens social, le sens en peinture n’étant qu’un appendice. Deux sens sont distingués : "mettre ensemble des choses ou des êtres animés (des chaises, des violettes, un troupeau, des hommes, des colonnes, des figures, etc.) en un même lieu, pour former un groupe" et "réunir des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes dans un but déterminé". Ce qui distingue ces deux sens, c’est la nature des choses ou des personnes groupées et l’intention qui préside à l’action de grouper : dans le premier cas, le but est de former un groupe ; dans le second cas, les choses ou les personnes ont des "caractéristiques communes" et les raisons pour lesquelles elles sont réunies sont autres que de "former un groupe". Autrement dit, dans le second cas, grouper des choses ou des personnes, c’est les réunir en fonction de critères homogènes, les classer, les mettre en ordre. Ce qui est en œuvre, c’est la grosse machinerie sociale qu’alimente, non pas la libre volonté des sujets, mais la bureaucratie, qui ordonne, range, classe, étiquette, dispose, trie, sélectionne, aiguille, etc.
Quelques extraits illustrent la déferlante sociale dans laquelle est pris grouper, terme de peinture ; de Maritain : "l’organisation corporative de la production devrait naturellement comporter pour les travailleurs associés dans les entreprises groupées par elle la possession d’un patrimoine corporatif commun" (1936, l’ère de tous les fascismes, rouge, noir et vert) ; de Beauvoir : "il avait rallié à son programme quelques camarades qui l’aidèrent à organiser (...) un premier centre culturel. (...) le mouvement s’amplifia : il groupait à présent, à travers toute la France, environ dix mille adhérents" (1958) ; de Goldschmidt : "une lourde administration centrale qui groupe quelque cinq cents agents" (1962) ; de Zola : "cette fameuse Internationale (...) venait de se créer (...). Plus de frontières, les travailleurs (...) s’unissant, pour assurer à l’ouvrier le pain qu’il gagne. Et quelle organisation (...) : en bas, la section, qui représente la commune ; puis, la fédération, qui groupe les sections d’une même province" (1885).
Le classement ordonné des choses et des personnes devenant l’horizon indépassable de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, celle-ci invente, pour réaliser ce but, les sciences humaines et sociales. Grouper connaît donc un vif succès dans ces "sciences" : c’est "réunir dans une même catégorie, ou sous une même dénomination, des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes". La boucle est bouclée : le but ultime de la machinerie sociale nouvelle est de grouper les choses et les hommes ; une fois le principe établi, il faut donner une réalité aux groupes. C’est ce à quoi servent les sciences sociales. Les extraits cités dans le Trésor de la Langue française illustrent ce point ; de Mounier : "Janet a groupé sous le nom de psychasthénie les états dépressifs qui portent le désordre jusque dans les facultés de réflexion et dans la constitution même de l’assentiment" (1946) ; de Durkheim : "ce type social repose sur les principes tellement différents du précédent qu’il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s’est effacé. En effet, les individus y sont groupés, non plus d’après leurs rapports de descendance, mais d’après la nature particulière de l’activité sociale à laquelle ils se consacrent" (1893) ; de Jaurès : "le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal" (1901). S'il est un lieu où se loge la nouvelle religion sociale et scientiste, c'est dans le verbe grouper.
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12 septembre 2007
Utopie
Le mot utopie est du latin de la Renaissance : utopia n’est pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Il est formé de l’élément grec ou, de sens négatif, et du nom topos, entendu au sens de "lieu, endroit, région". C’est, à l’origine, le nom propre donné par l’humaniste et homme d’État anglais Thomas More ou Morus (1478-1535) à une île de fiction soumise à un ordre social et politique idéal. Ce nom propre a servi de titre, Utopia, à son ouvrage paru en latin en 1516 et traduit en français en 1550. Le mot est employé par Rabelais, dans Pantagruel, en 1532 : "finalement arrivèrent au port de Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois lieues", Rabelais ayant lu ou ayant eu connaissance de l’œuvre de More en latin. Il n’est enregistré ni dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), ni dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65).
Le nom est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Dans les éditions des XVIIIe et XIXe siècles (quatrième, cinquième, sixième), la définition est neutre : les Académiciens ne portent pas de jugement sur la chose nommée utopie. C’est en 1762 : "titre d’un ouvrage ; on le dit figurément du plan d’un gouvernement imaginaire, à l’exemple de la République de Platon" (exemple : l’Utopie de Thomas Morus) ; en 1798 : "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre" (exemple éloquent : "chaque rêveur imagine son Utopie") ; en 1832-35 : "il signifie ce qui n’est en aucun lieu, nulle part, et se dit en général d’un plan de gouvernement imaginaire", etc. (même définition qu’en 1798) ; deux exemples illustrent ce sens, l’un positif : "chaque rêveur imagine son utopie", l’autre négatif : "de vaines utopies".
Avec Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), positiviste et qui n’aimait pas les rêveurs, tout change : utopie a deux sens ou, plus exactement, deux emplois. C’est un nom propre : "pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ; chaque rêveur imagine son Utopie - avec majuscule, précise Littré; et c'est un nom commun : au "figuré", écrit Littré (en fait, par antonomase), "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait". Le mot, qui s’écrit "avec une minuscule", comme dans les exemples "se créer une utopie, de vaines utopies", est un synonyme de projet imaginaire. L’étymologie confirme ou confirmerait, selon Littré, le sens défavorable qu’il donne à utopie, "nom forgé par Thomas Morus, du grec "non" et "lieu", c’est-à-dire chose qui ne se rencontre en aucun lieu", alors que, par sa formation, il signifie "non lieu" ou "lieu qui n’existe pas", et non "chose qui ne se rencontre dans aucun lieu".
Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens distinguent, comme Littré, deux sens, mais la distinction est fondée sur d’autres critères que l’emploi comme nom propre ou nom commun. C’est, dans un premier sens "objectif", la "conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale" et, par extension, dans un second sens, "négatif" ou "hostile", "une chimère, la conception d’un idéal irréalisable", illustré par l’exemple éloquent : "beaucoup de gens estiment que l’organisation de la paix universelle n’est qu’une utopie".
Il est dans la langue quelques mots, peu nombreux, qui démêlent le monde, comme dirait Diderot, et qui sont de vrais discriminants idéologiques ou moraux. Il suffit de consulter les articles utopie des différents dictionnaires pour constater que la modernité se distingue, non pas de son contraire, mais de ce qui n’est pas elle ou de son négatif ou des siècles qui l’ont précédée, par l’usage quasiment religieux qu’elle fait du nom utopie et surtout par le sens affectueux et plein de bienveillance qu’elle y donne. A l’opposé de Littré, les Modernes s’éprennent de l’utopie : c’est en cela, souvent, qu’ils se reconnaissent. En 1821, l’inénarrable Saint-Simon écrit dans Du système industriel : "les hommes seront aussi heureux que leur nature puisse le comporter et la science politique aura réalisé ce que, jusqu'à ce jour, on n’avait considéré que comme une utopie" ; en 1846, Proudhon évoque l’utopie socialiste et l’utopie communiste.
Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’allusion de Littré au plan qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait, a disparu. En revanche, les divers sens d’utopie sont exposés avec une bienveillance de bon aloi. C’est en "socio-politique" (voilà le socio de mauvais augure) un "plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun". Hugo est cité (1842), qui envisage positivement l’utopie : "dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger l’avenir (...), c’est la liberté de l’Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle, l’Allemand a la liberté morale". Par extension, c’est un "système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification". Proudhon, qui rêvait d’utopie socialiste ou communiste, distingue deux utopies : la bonne utopie est la régénération sociale ; la mauvaise, celle qui trompe les prolétaires, est la démocratie : "le peuple remplira tout à la fois le rôle de prince et celui de souverain. Voilà en deux mots l’utopie des démocrates, l’éternelle mystification dont ils abusent le prolétariat" (1846). Le chrétien Maritain trouve utiles les utopies : "en opposant ainsi idéal historique concret et utopie, nous ne méconnaissons pas, du reste, le rôle historique des utopies" (1936). Outre le sens de "plan" et de "système de conceptions", utopie prend, ou prendrait aussi, selon les auteurs du Trésor, par métonymie et au pluriel, le sens "d’idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités". Ces idées ne sont pas chimériques, elles sont jugées chimériques : par qui ? Les réactionnaires, les conservateurs, les réalistes, tous ceux qui ne veulent pas que le monde change ? Les utopies, qualifiées de sociales et d’humanitaires, sont nécessairement bonnes. Il en va de même du socialisme dans cet extrait de Renan (1890) : "le socialisme ne finira pas. Mais sûrement le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848". En effet, c’est ce qui s’est produit en Russie et ailleurs. Enfin, au figuré, mais seulement "au figuré", non dans la réalité des choses, utopie prend le sens de "ce qui appartient au domaine du rêve, de l’irréalisable" et a pour synonymes chimère, fiction, illusion, rêve.
Le mot est moderne, non pas par sa forme (il est attesté en 1516), ni même par son sens (pays imaginaire où tout est parfait), mais par les jugements qui sont portés sur la chose qu’il désigne : un autre monde, meilleur, parfait, sans faute ni péché, une sorte d’Eden. Le mot connaît un tel succès qu’il est la base dont dérivent des adjectifs ou d’autres noms : utopique, utopien, utopienne, synonyme d’utopique, employé par les révolutionnaires de 1793-94 : "toutes ces pensées n’ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution utopienne" ; utopisme et cette citation de Jaurès, l’incontournable : "la gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste". Gloire à Marx donc, qui mérite en effet d’être glorifié, non pas pour les raisons assez minables que Jaurès expose, mais pour de bonnes raisons. L'humanité (pas son journal, l'autre, la vraie, la réunion des hommes) devrait lui être reconnaissante d’avoir montré la nature de l’utopie : non le paradis, mais l’enfer sur la terre, et d’avoir discrédité à jamais le mouvement ouvrier, qui ne méritait pas cette infamie.
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11 septembre 2007
Egalité
Il existait dans l’ancienne langue française deux formes populaires, qui continuent le nom latin aequalitatem (accusatif de aequalitas), oelté et egauté ou igauté, attestées au XIIe et au XIIIe siècles et une forme savante, equalité, calquée sur aequalitas (début du XIIIe siècle) : "(Nature) les met tous en equalité quant à l’état d’humanité" ; "le droit est art de bien et de igauté" ; "sans monnaie, le monde ne pourrait bonnement être gouverné, ne faire droite egauté à chacun de ce qui est sien" ; "souveraine egauté" ; et, chez Montaigne, "l’équalité est la première pièce de l’équité" ; "nous verrions reluire en sa vie une equalité de mœurs". Ces formes ont été refaites : égalité, dérivé de égal sur les modèles féodal, féodalité, quel, qualité, réel, réalité, frugal, frugalité, est attesté dans la première moitié du XVe siècle, à propos de choses ("relation entre deux choses ne présentant aucune différence de grandeur, de qualité") ; puis au XVIIe siècle, à propos de personnes ("de conditions égales") et dans le sens de "stabilité, constance dans les dispositions du caractère".
L’amour de l’égalité est attesté dans les dictionnaires. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens d’égalité ("conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles ; distribuer avec égalité ; l’égalité des personnes et des conditions" et il "il signifie aussi uniformité : égalité d’esprit, d’humeur, de style, de conduite") sont expédiés en deux courtes phrases. Dans la neuvième édition (en cours de publication), il faut aux Académiciens une longue page pour décrire les deux acceptions ("qualité de ce qui est égal, en nombre, en quantité en dimension, en qualité, en valeur" et "qualité de ce qui ne varie pas, de ce qui est constant, de ce qui est uniforme") et les emplois d’égalité en mathématiques, en géométrie, logique, grammaire, au tennis, dans différents jeux ou sports, en droit (dans le droit) et en droits (les citoyens ont les mêmes droits), aux courses de chevaux ou dans diverses locutions : à égalité, à égalité de mérite, de chances, être, se retrouver, jouer à égalité. Deux phrases suffisent en 1694 pour gloser égalité et en décrire les emplois : trois siècles plus tard, il faut près de trois colonnes et une page et demie grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en épuiser les sens et les emplois.
C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (publiée en 1798, en pleine Révolution) que le sens juridique est enregistré : "égalité de droits : elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse" (citation partielle de article 4 de la Constitution de 1793). Ce sens n’est qu’une glose de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune". Ce sens politique est admirable. Il fonde d’ailleurs les lois, les constitutions, le droit depuis deux siècles. L’égalité a longtemps été un droit ; elle est un fait depuis un siècle et demi environ. Elle façonne les réalités de la France ; elle est entrée dans les mœurs, les mentalités, la sensibilité des Français.
L'égalité est le saint sacrement que les Modernes qui modernisent en tout exhibent ou brandissent dans toutes les processions publiques. Lorsque, dans les discours ou dans les actes, il est revendiqué de l’égalité, plus d’égalité, les mêmes droits pour tous, de l’égalité dans les hasards de la vie ou dans les aléas de la condition humaine (ce que sont les chances), ou bien ces mots d’ordre sont du psittacisme religieux (c'est le fétiche nommé égalité qui est invoqué), ou bien le paradis de l’égalité espérée ou rêvée n’a rien en commun avec l’égalité en droits et dans le droit qui est la réalité de la France.
Ce qui caractérise l’égalité, c’est qu’elle renferme deux sens, sinon opposés ou contraire, du moins situés loin l’un de l’autre sur la palette sémantique : de même valeur, qualité ou quantité et uniforme, plan, uni. La présence de ces deux sens distincts et difficilement conciliables favorise le transfert de l’égalité vers l’uniformité et l’emploi d’égalité au sens d’uniformité : de "les hommes sont égaux devant la loi" à "tout se vaut" ; de la suppression des privilèges à la société arasée, nivelée, sans une tête qui dépasse.
Dans l’esprit de ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune"), l’égalité en droits n’abolit pas les distinctions : les hommes sont égaux devant la loi, mais ils ne sont pas tous pareils ou tous identiques. Même si beaucoup d’hommes, dont la tête dépassait du rang, ont été guillotinés en 1793 et en 1794, l’égalité ne signifie pas, ni n’a jamais signifié, "table rase", "uniforme obligatoire, comme à l'armée", "identité de valeur ou de mérites", "tout se vaut" ou "tout est égal", sens que, pourtant, prend le mot égalité dans les processions publiques et qu’invoquent les nantis qui exigent de conserver leurs privilèges et autres avantages acquis. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est enregistré : "l’égalité d’un terrain, d’une surface, se dit en parlant d’un terrain, d’une surface plane et unie, sans aspérités". La société rêvée des Modernes est à l’image d’un terrain arasé : tout y est plan, uni, de même niveau, sans aspérités, uniformément triste et égal comme la plaine du Nord, où rien ne dépasse et où les éminences de quelques mètres, quand il y en a, sont perçues comme des montagnes escarpées. Le paradoxe (apparent) est que les Modernes qui rêvent d’une société arasée sont aussi ceux qui magnifient les différences. Les tartuffes procèdent toujours ainsi. Ils interdisent aux femmes de montrer leurs seins parce qu’ils réservent ces seins pour leur propre plaisir : de même, ils exaltent les différences pour cacher qu’ils rêvent de les gommer toutes.
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10 septembre 2007
Gymnase
Emprunté au latin classique gymnasium, au sens de "lieu public chez les Grecs destiné aux exercices du corps", lui-même emprunté au grec, le mot gymnase est attesté au XIIIe siècle comme terme spécifique de la civilisation grecque de l’Antiquité et, à la toute fin du XVIe siècle, pour désigner un établissement d’enseignement ou collège, mais en Allemagne et en Suisse seulement. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740) et jusqu’à la sixième édition, 1832-35, il est relevé comme un terme spécifique de l’ancienne civilisation grecque : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et à d’autres jeux propres à dénouer le corps, et à le fortifier" (1762, exemple : "il allait tous les jours au gymnase"). Dans la France de jadis, les lieux où les jeunes gens s’adonnaient aux exercices physiques étaient la salle d’armes et le tripot ou jeu de paume.
Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens complètent la définition de gymnase d’un court exposé encyclopédique : "les portiques extérieurs des gymnases étaient particulièrement destinés aux conférences philosophiques et aux exercices littéraires", mais ils ne cherchent pas à démêler l’incongruité apparente du mélange d’exercices du corps et de conférences philosophiques ou d’exercices littéraires. Ils notent aussi que gymnase n’est plus propre à la civilisation de la Grèce antique et que, en France, ont été construits des lieux où les jeunes gens s’adonnent aux exercices physiques : "il se dit également, chez les modernes, de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps". Les salles d’armes et les tripots ou jeux de paume (qui peu à peu ferment ou se transforment en salles de jeu) passent de mode. Ils ne sont plus les seuls lieux où la jeunesse se forme aux exercices du corps. Les exemples cités sont "le gymnase d’un collège" (c’est effectivement un gymnase) et "les gymnases d’Allemagne" : ce ne sont pas des gymnases, mais des lycées. L’erreur des Académiciens tient sans doute à la nouveauté du lieu nommé gymnase et à leur ignorance de ce qui se faisait en Allemagne. Ils la corrigent dans la huitième édition (1932-35) : "gymnase se dit également aujourd’hui de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ("il y a plusieurs gymnases dans cette ville") ; "il se dit aussi, dans un collège, une école, d’une grande salle aménagée pour les exercices du corps" ("les gymnases militaires") et "on donne, dans certains pays étrangers, le nom de gymnase (en réalité, le nom latin gymnasium) à des établissements d’enseignement secondaire".
Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne confond pas gymnase et gymnasium et ne commet pas l’erreur des Académiciens : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et autres jeux de force" ; "par analogie, établissement où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ; "gymnase ou gymnasium, nom que l’on donne en Allemagne aux collèges ou écoles latines". Littré relève même l’emploi de gymnase comme nom propre : Gymnase dramatique, où n’étaient jouées que des comédies et qui a créé un genre, dit "genre du Gymnase". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux emplois sont distingués : l’un, propre à l’antiquité ; l’autre, moderne. Chez les modernes, le gymnase est un "bâtiment comprenant une vaste salle pourvue des installations et des appareils permettant la pratique des exercices du corps" et "dans certains pays, notamment en Allemagne et en Suisse", c’est une "école d’enseignement secondaire". Chez les Grecs, c’était un "édifice public comprenant bâtiments et portiques où l’on se rencontrait pour parler et pour pratiquer les exercices du corps". Alors, la philosophie et la gymnastique n’étaient pas incompatibles. Ou, pour dire les choses plus précisément, c’est dans (ou près des) les gymnases que Socrate rencontrait les jeunes gens qu’il initiait à la maïeutique. L’horreur que Sartre et autres "philosophes" vouent aux exercices du corps et aux sports atteste qu’ils sont à des années-lumière de leurs prétendus modèles grecs, qui, eux, ne versaient ni dans l’idéologie sociale, ni dans la théologie laïque de bas étage.
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