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29 septembre 2007

Ecrivain

 

 

 

 

 

Issu du latin populaire scribanem signifiant "greffier, scribe", écrivain est attesté dans la première moitié du XIIe siècle au sens de "copiste" et de "scribe" ; puis, plus d’un siècle plus tard, à la fin du XIIIe siècle, il désigne "celui qui compose des livres". Nicot en 1606 (Thresor de la langue française) le relève dans ces deux sens : "notarius, a manu servus, scriptor" (greffier, serf de la main, scribe) et "qui a composé de beaux livres". Il illustre le premier sens de cet exemple éloquent : "écrivains qui écrivaient les livres anciennement, au lieu desquels ont succédé les imprimeurs". Autrement dit, avant l’invention de l’imprimerie, c’est les écrivains – c’est-à-dire les copistes ou les scribes – qui fabriquaient les livres (manuscrits).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), écrivain est relevé avec un sens différent de celui de copiste : le succès de l’imprimerie a amené les écrivains à se rabattre sur l’enseignement de la belle écriture. "Il montre à écrire", écrivent les Académiciens : c’est-à-dire il enseigne l’art d’écrire (à bien tracer, en ronde ou en bâtarde ou en coulée, de beaux caractères). Les exemples cités sont "maître écrivain"  (l’écrivain a un atelier où il forme des apprentis) et "écrivain juré" (il est membre d’une jurande, celle des écrivains, chargée d’organiser la profession et de défendre les privilèges dont elle jouit : elle seule peut enseigner l’art d’écrire). Ecrivain peut s’employer à propos de tout un chacun, à condition que ce tout un chacun sache écrire : "il se dit aussi de ceux qui écrivent bien ou mal". Dans l’exemple "c’est un bon, un méchant écrivain", écrivain désigne celui ou celle qui trace à la main, bien ou mal, ses lettres. Le second sens relevé est celui du français moderne : "écrivain se dit encore d’un auteur qui compose quelque livre"  (exemples : "c’est un fameux écrivain, tous les écrivains du dernier siècle"). Il est un autre emploi : "dans les vaisseaux, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans un vaisseau".

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de ce Dictionnaire, la définition de 1694 est reproduite, quasiment telle quelle. Seul l’écrivain de marine a droit à une définition plus ample : "sur les vaisseaux et sur les galères, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans le vaisseau, et de tout ce qui s’y consomme, et qui a le titre d’Écrivain du Roi". Dans l’édition de 1798, il est fait allusion aux écrivains publics : "on appelle aussi écrivain celui qui écrit pour le public des lettres, des mémoires, des demandes, etc."

Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) ne relève que "celui qui montre à écrire", "celui qui écrit (trace ses lettres) bien ou mal" et "auteur". Il distingue les emplois d’écrivain et d’auteur : "le premier ne se dit que par rapport au style, le second a plus de rapport au fond de l’ouvrage qu’à la forme". A l’un la forme, à l’autre le fond. Ces deux phrases "Racine est un écrivain pur, élégant, correct ; Corneille est un excellent auteur" laissent entendre que le style ou la forme prime chez Racine, le fond chez Corneille. La remarque suppose, pour que la distinction soit faite, que des jugements littéraires soient portés sur les écrivains ou les auteurs avant qu’ils ne soient désignés par ces noms. Une autre remarque, de type syntaxique, est en revanche plus pertinente : "auteur peut se joindre, par la particule de, aux noms des ouvrages. Descartes et Newton (le fond chez eux prime sur la forme) sont deux auteurs célèbres. L’auteur de la Recherche de la Vérité est un écrivain du premier ordre".

 

C’est à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que les changements qui affectent les emplois d’écrivain sont notés. Les corporations ayant été supprimées lors de la Révolution (loi Le Chapelier), les écrivains ont dû fermer leurs ateliers. "Il y avait autrefois des écrivains jurés", écrivent les Académiciens, ajoutant "on l’emploie rarement en ce sens". De même, les écrivains du Roi ont disparu avec l’Ancien Régime : "il se disait autrefois, sur les vaisseaux de l’État, de l’agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations, et de les porter sur les livres". Les seuls écrivains de marine qui aient survécu sont rémunérés par les armateurs : "il se dit encore du commis embarqué sur les grands bâtiments de commerce par les armateurs pour y remplir des fonctions analogues (à celles des anciens écrivains du Roi)". Ainsi, "l’écrivain a qualité pour recevoir les testaments faits sur mer".

La première moitié du XIXe siècle aurait été, selon Pierre Bénichou, celle du "sacre de l’écrivain". L’article de la sixième édition atteste ce couronnement : "absolument, un écrivain : un auteur distingué par les qualités de son style" (exemples : "il faut de solides études pour former un écrivain, il aspire à devenir un écrivain, c’est un écrivain"). C’en est fini du copiste, du maître en ronde et en coulée, de l’écrivain juré, de la belle écriture : l’écrivain est au firmament. Le changement est confirmé dans la huitième édition (1932-35). Des anciens emplois d’écrivain au sens de copiste ou de scribe, il ne reste que l’écrivain public ; et encore, la profession, selon les Académiciens, appartient au passé : "écrivain public se disait de celui qui faisait métier d’écrire pour le public des lettres, des mémoires, des pétitions, etc."

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) commence par exposer les sens communs d’écrivain ("celui qui écrit pour d’autres ; écrivain public ; expert écrivain, maître d’écriture assermenté près d’un tribunal ; terme de marine, anciennement, agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations et de les porter sur les livres ; aujourd’hui, titre donné à un employé non entretenu qui remplit quelques-unes des fonctions attribuées au commis de la marine ; écrivain apostolique, secrétaire de la chancellerie du pape), avant d’en venir au sens moderne : "homme qui compose des livres". Le mot s’emploie absolument pour désigner "un homme habile dans l’art d’écrire". Littré précise que le mot "se dit aussi des femmes ; Mme de Staël est un très bon écrivain". Il a raison pour ce qui est de la grammaire, mais tort quand il juge Mme de Staël "très bon écrivain". Les critères à partir desquels les emplois respectifs d’auteur et écrivain sont distingués, sont à peu près les mêmes que ceux de Féraud: à l’auteur, le fond ; à l’écrivain, la forme ou le style, comme si les écrivains n’avaient plus rien à dire de vrai ou de profond sur le monde et qu’ils fussent relégués, comme les écrivains d’Ancien Régime qui "montraient à écrire", dans la seule belle écriture : les beaux tracés aux uns, le beau style aux autres. "Auteur est plus général qu’écrivain ; il se dit de toute composition littéraire ou scientifique, en prose ou en vers : un poète en composant une tragédie, et un mathématicien en composant un traité de géométrie sont des auteurs. Mais écrivain ne se dit que de ceux qui ont écrit en prose des ouvrages de belles-lettres ou d’histoire ; ou du moins, si on le dit des autres, c’est qu’alors on a la pensée fixée sur leur style : Descartes est un auteur de livres de philosophie et de mathématiques, mais c’est aussi un écrivain. Racine est un grand écrivain, par la même raison, parce que son style est excellent, car eu égard à la forme du langage employé on dira toujours que c’est un grand poète".

 

Pour ce qui est de l’ordre dans lequel les sens sont exposés, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) suivent Littré (le métier d’abord, l’art ensuite), tandis que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, restent fidèles à leurs prédécesseurs de 1932-35 (l’art d’abord, le métier ensuite). C’est "celui, celle dont le métier est d’écrire pour autrui" (Trésor de la Langue française) : "écrivain public, celui qui écrit des lettres, des pétitions, etc., pour le compte de ceux qui ne savent pas écrire". Balzac, en 1846, pensait que la profession était à l’agonie : "dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois, fleurissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris". L'écrivain est l'agent employé "pour tenir les écritures à bord d’un navire de commerce" ou "autrefois, le maître d’écritures assermenté". C'est enfin "celui, celle qui compose des ouvrages littéraires" et "en particulier, personne habile dans l’art d’écrire". Une citation de Valéry illustre le sacre de l’écrivain : " la France est le seul pays où le souci de la forme en soi (…) ait dominé et persisté jusqu’à notre époque. Un "écrivain", en France, est autre chose qu’un homme qui écrit et publie. Un auteur, même du plus grand talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un "écrivain". Tout l’esprit, toute la culture possible, ne lui font pas un "style""  (Regards sur le monde actuel, 1931). L’écrivain étant sacré, Dieu est à son tour nommé écrivain : "tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l’existence d’un suprême écrivain qui nous parle par ces signes" (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821).

Les auteurs du Trésor précisent :  en règle générale, il n’y a pas de féminin à écrivain" : Colette ne se qualifiait pas d’écrivaine, mais d’écrivain. Il est vrai qu’elle savait écrire. "D’elle, de moi, qui donc est le meilleur écrivain ?" (Naissance du jour, 1928). Ecrivaine est pure idéologie. Renard, dans son Journal (1905), s’en moque : "les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux écrivaine". L’écrivain est distingué des autres auteurs : écrivard, "celui qui aime écrire, des lettres en particulier" ; écriveron, "celui qui compose des ouvrages littéraires" ("c’est en écrivant qu’on devient écriveron", Queneau, 1947) ; écriveur, euse, et écriveux, synonymes d’écrivard.

Les Académiciens (neuvième édition), qui ont sans doute, plus que les lexicographes du Trésor de la Langue française, la religion de l’écrivain, s’en tiennent aux emplois canoniques. C’est une "personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature" ("en apposition, une femme écrivain ; employé seul : celui ou celle dont on estime les qualités d’écriture, dont l’œuvre paraît digne de considération ; ce n’est pas seulement un habile conteur, c’est un écrivain") et une "personne dont le métier est d’écrire pour le compte d’autrui" : "écrivain public, qui rédige des lettres, des requêtes, pour ceux qui ne savent pas écrire ou qui maîtrisent mal l'expression écrite ; écrivain apostolique, secrétaire à la chancellerie du pape ; officier ou marin chargé des écritures du bord".

 

 

18 septembre 2007

Mythologies intellotes 23

 

17 septembre 2007

Préservatif


Préservatif



    Dérivé du verbe préserver, l’adjectif et nom préservatif a une longue histoire qui se termine, dans la seconde moitié du XXe siècle, par une importante réduction de ses emplois. L’adjectif est attesté en 1314 dans un texte du chirurgien Mondeville. L’emploi de substantif date de 1539 et le sens figuré (« ce qui préserve d’un mal moral ») de 1561. Ces trois sens sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (« adjectif, qui a la vertu, la faculté de préserver » ; « il est aussi substantif, et alors il signifie remède qui a la vertu de préserver » (« user de préservatif, c’est un souverain préservatif, un puissant préservatif contre toutes sortes de maux ») ; « il s’emploie figurément dans les choses morales » - « le jeûne, la tempérance est un grand préservatif contre toutes les tentations ») à 1932-35 (« adjectif, qui a la vertu, la faculté de préserver » ; « il s’emploie plus ordinairement comme nom masculin, et alors il signifie remède, moyen qui sert à préserver » (« c’est un souverain préservatif, un puissant préservatif contre plusieurs maladies, un excellent préservatif contre la contagion ») ; « il s’emploie au figuré : le travail est le meilleur préservatif contre l’ennui »).
    En quatre siècles, le sens et les emplois de préservatif, qu’il soit adjectif ou nom, qu’il ait un sens propre ou figuré, sont restés stables, au point qu’en 1932-35, les Académiciens se sont contentés de reproduire, presque mot à mot, la définition de 1694. Même les remarques sur l’usage sont restées identiques : en 1694, l’adjectif « ne se dit guère qu’en parlant de remèdes et de médecine » (« remède préservatif, médecine préservative » : on dirait aujourd’hui préventive) ; en 1932-35, « il se ne dit guère que des remèdes » (« remède préservatif »). Seuls quelques exemples nouveaux ont illustré dans les cinquième et sixième éditions l’emploi de préservatif comme nom : « excellent préservatif contre la peste, contre les venins, contre le mauvais air », mais ces exemples ont disparu dans la huitième édition (1932-35), sans doute parce qu’ils détonnaient sur le plan scientifique, dans la mesure où étaient mis sur le même plan la peste, les venins, le mauvais air.
    Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, 1863-77, se contente de reprendre les trois sens du Dictionnaire de l’Académie française : « qui a la vertu de préserver », « un préservatif, ce qui préserve », et « figuré », ce sens figuré étant illustré de cet extrait de Bossuet : « il ne faut pas mépriser le péril des âmes, ni leur refuser les préservatifs nécessaires contre des livres qui corrompent en tant de manières la simplicité de la foi ».
   
    Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ces trois sens sont jugés vieillis, que ce soit l’adjectif (« qui a la propriété de préserver d’une maladie, d’une nuisance physique, etc. ») ou le nom (« synonymes antidote, remède ») et que ce nom ait un sens propre (« moyen de préserver contre un danger physique, une maladie ») ou figuré (« moyen de préserver contre un mal moral »). Ce qui a exclu préservatif de l’usage, du moins dans ces trois sens, c’est l’emploi de ce nom par Flaubert (en 1860) au sens de « capote anglaise ». C’est aujourd’hui le seul sens usuel de préservatif. Par pudeur, pruderie ou prudence, les auteurs du Trésor en font un terme « de médecine », qu’ils définissent de la façon la plus froide qui soit : « étui de latex qui s’adapte sur la verge avant le rapport sexuel afin d’empêcher la fécondation ou éviter les maladies vénériennes ». Le synonyme en est capote (anglaise), jugé, on ne sait pourquoi, populaire. Pour prouver qu’ils sont modernes et que, modernes, ils ne sont pas bégueules, les auteurs de ce Trésor distinguent le préservatif masculin du préservatif féminin (la première attestation de ce mot est de 1970), dont ils empruntent la définition à un dictionnaire médical (« dispositif en caoutchouc, de diverses formes (...) dont le but est d’isoler l’orifice cervical de l’utérus de façon à empêcher la pénétration des spermatozoïdes lors du coït »), ajoutant même la remarque suivante : « les préservatifs féminins (...) ont une efficacité moindre que celle du préservatif masculin », qu’ils justifient par une référence au Petit Larousse médical de 1976.
    Ce que les bien pensants nomment révolution sexuelle (des années 1960), comme si, antérieurement, les hommes et les femmes avaient ignoré le sexe et le plaisir sexuel, a eu pour effet de rendre caducs les emplois reçus, médical ou moral, de préservatif, au profit du seul emploi sexuel. Comme toutes les révolutions, celle-ci n’a rien eu de révolutionnaire, sauf le totalitarisme (baiser ou ne pas être) auquel elle s’est résumée.


16 septembre 2007

Illettrisme

Illettré (e, s, es) et illettrisme

 

 

 

Le nom illettrisme, qui est d’un usage fréquent dans la langue des media, de l’opinion ou des sciences sociales, n’est enregistré ni dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, illettré, dérivé de lettré et attesté en 1560 chez Pasquier ("ils conféraient le plus de temps à gens illettrés") au sens d’ignorant, conformément au sens de l’adjectif latin illiteratus, est relevé à compter de la sixième édition (1832-35) et dans le sens latin de cet adjectif (c’est l’antonyme de lettré) : "qui n’a point de connaissances en littérature, ignorant", sens que reprend Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "adjectif, qui n’est pas lettré, qui n’a point de connaissances en littérature" (exemples : "c’est un homme illettré" ; "il est tout à fait illettré" ; "les gens illettrés haïssent moins violemment, mais les lettrés savent mieux aimer"  (Saint-Pierre). Littré note aussi que cet adjectif est employé dans le sens de "qui ne sait ni lire ni écrire", comme un équivalent d’analphabète.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’ordre dans lequel Littré expose les deux sens est renversé. Le premier sens est "qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire" (un conscrit illettré). Les Académiciens précisent que, "dans cette acception, illettré s’emploie comme nom" : c’est l’emploi moderne. Dans le second sens, c’est le contraire de lettré : "il signifie aussi qui n’a point de connaissances en littérature". Ce sens est jugé vieilli par les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94), indice de la baisse du prestige de la culture littéraire, laquelle, naguère, recouvrait toute la culture : "personne qui n’a pas de lettres, de culture littéraire ; antonymes cultivé, lettré". Quant au sens moderne, c’est "personne qui n’a reçu aucune formation intellectuelle, et en particulier, qui sait à peine lire ou écrire" : un illettré n’est pas tout à fait analphabète, bien que ce nom ait été employé comme synonyme d’analphabète, comme chez Larbaud : "C. venait de terminer une période de service militaire à Montluçon et avait été stupéfait de l’ignorance des recrues, beaucoup originaires du Midi qui touche à l'Auvergne : il y avait un pourcentage énorme d’illettrés, ne sachant même pas signer" (1934).

Le mot a été fabriqué par le Père Wresinski, fondateur d’ATD (aide à toute détresse) quart monde, le quart monde étant le tiers monde de l’Occident, prétendument riche. Ce saint d’origine polonaise a constaté que beaucoup d’exclus vivaient en marge de la société, pauvres et méprisés, parce que, bien qu’ils aient appris à lire, ils ne comprenaient pas les formulaires administratifs, lesquels, s’ils avaient été remplis, auraient pu leur éviter de sombrer dans la misère. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLI) a été établie en l’an deux mil. Cette dénomination bien dans l’air du temps, avec les mots fétiches de lutte, agence, illettrisme, a pour effet de dissiper les voiles : ce n’est rien d’autre qu’un fromage pour dévoreurs de crédits publics. On y enquête tout azimut sur l’illettrisme. L’illettrisme prospère, mais il est mieux connu des lettrés Bac + 8. Les illettrés financent la lutte des lettrés. Ainsi, les lettrés s’accommodent du paradoxe qui consiste à désigner un manque, une lacune, une absence, ce qu’est l’illettrisme, par un mot formé avec le suffixe isme qui signifie "doctrine". La doctrine n’est pas celle des illettrés, qui n’en ont aucune, sinon le système D, mais celle des lettrés en sociologie qui sont intarissables sur ceux qui ont oublié les rudiments. Le cocasse est que le nom illettrisme est au lettrisme ce que les illettrés sont aux lettrés, le lettrisme étant une "école littéraire d’avant-garde, fondée par Isodore Isou en 1946, qui préconisait la proscription du mot au profit du son" (Trésor de la langue française). L’illettrisme réalise les buts du lettrisme qui est de réduire le langage à des borborygmes. Jamais une école littéraire d’avant-garde n’aura préparé avec autant de lucidité le futur de l’humanité en France.

 

A la différence des lexicographes du Trésor de la Langue française, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne mentionnent pas le premier sens d’illettré comme vieilli : "qui manque de culture, spécialement de culture littéraire" ("un public illettré ou, substantivement, un public d’illettrés"), et ils continuent à définir illettré comme un synonyme d’analphabète ("qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire ; un conscrit illettré ; une population illettrée"). Pourtant, ils notent en quoi ces deux mots se distinguent : un analphabète ne sait ni lire, ni écrire, parce qu’il n’a pas appris à le faire ; un illettré a appris à lire et à écrire, mais "il est incapable de lire un texte simple en le comprenant" ("un collégien illettré"). Il a fallu près de deux siècles pour que les auteurs de dictionnaires exposent un phénomène inouï, à savoir l’incapacité de milliers d’élèves à comprendre ce qu’ils lisent ou ânonnent, en dépit de l’allongement, presque à l’infini, de la durée de l’obligation scolaire. Du point de vue de la relation de la langue au réel, le nom illettrisme est juste. L’illettrisme massif (qui touche, suivant les statistiques, de 10 à 40% de la population de la France) est l’acte d’accusation le plus implacable qui ait jamais été dressé contre le " système éducatif " français. On comprend que le phénomène soit systématiquement sous-évalué ou nié par les hiérarques et tous ceux qui ont mis en place ce système : disons, pour ne pas stigmatiser un groupe politique singulier (pour parler clairement, les socialos et les gauchistes), depuis 1973 ou 1974. Si Hugo revenait parmi nous et qu’il apprît ces faits, il perdrait ses illusions sur l’amendement du genre humain par l’école (ouvrez une école, vous fermerez une prison) et, pour libérer l’école, il rouvrirait les asiles d’aliénés et y enfermerait les concepteurs du "système éducatif français , le meilleur qui soit au monde, bien sûr, dans la fabrication à la chaîne d’illettrés. Il est peut-être contestable que le système éducatif français soit une "fabrique des crétins", mais il est sûr que sa raison d'être est de fabriquer des illettrés, et dans les deux sens, ancien et moderne, du mot.

 

 

 

 

15 septembre 2007

Préséance

 

 

 

 

 

Formé du préfixe pré – et du nom séance, ce nom est attesté au XVIe siècle aux sens de "droit de prendre place, de siéger", de "place où l’on s’assied" et "d’ordre dans lequel on est assis".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35, il est relevé avec le même sens : "droit de prendre place au dessus de quelqu’un, ou de le précéder" et les mêmes exemples : "l’ancienneté règle la préséance entre les officiers d’un tribunal" (de 1694 à 1798) les "officiers d’un tribunal" devenant "les membres d'un tribunal" dans les éditions ultérieures ; "les juges supérieurs ont la préséance sur les subalternes" ou "les cours royales ont la préséance sur les tribunaux de première instance" (1832-35), qui devient un siècle plus tard : "les cours d’appel ont la préséance sur les tribunaux de première instance". Le mot ne devait pas être d’un emploi fréquent et ou il devait être prononcé fautivement, puisque les Académiciens précisent en 1798 et en 1832-35 que "l’on prononce l’S fortement, comme dans séance".

Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) reproduisent ces définitions : "droit de prendre place au-dessus de quelqu’un, ou de le précéder dans une assemblée, dans une cérémonie" (Féraud) ; "droit de précéder, de prendre place au-dessus" (Littré). Les écrivains du XVIIIe siècle se sont amusés de ces questions de droit ; Fontenelle : "la préséance de deux planètes ne fera jamais une si grande affaire que celle de deux ambassadeurs" ; Voltaire : "tous les détails des querelles excitées par la préséance sont les archives de la petitesse plutôt que celles de la grandeur".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent une définition quasiment encyclopédique de ce mot, comme si la chose qu’il désigne était devenue étrangère aux modernes. C’est le "droit issu d’un privilège, créé par l’usage ou institué par une règle, de prendre place au-dessus de quelqu’un, de le précéder dans une hiérarchie protocolaire". Les exemples cités par les Académiciens sont reproduits et complétés d’extraits d’écrivains modernes qui, comme Fontenelle et Voltaire, expriment leur défiance vis-à-vis de ces questions de siège, de place, de hiérarchie ; Stendhal : "les nonces ont encore la préséance sur tous les ambassadeurs ; mais cette vieille prérogative n’est plus qu’une simple politesse", Gracq : "la rumination minutieuse et tatillonne des préséances et des mérites passés avait fait jusque-là chez nous le fonds commun des méditations politiques" (1951).

Terme de droit, préséance s’étend, comme beaucoup de termes de droit, au social, ce qu’attestent les auteurs du Trésor de la Langue française : "par analogie, souvent au pluriel, prérogative(s) liée(s) à la condition sociale, à l’âge, au rang, etc." et surtout "par extension, supériorité reconnue à quelque chose, par institution ou par habitude, dans une hiérarchie de réalités ou de valeurs". L’un des premiers à transférer vers le social le sens juridique de préséance est le positiviste Comte : "il faut éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux éléments sociaux, l’ordre spirituel et l’ordre temporel". De la même manière, Ricoeur, le moins idéologisant des furieux de la philosophie, socialise la préséance : "l’aptitude de la conscience au projet nous contraint à renverser la préséance du réel sur le possible" (1949). Longtemps, préséance a signifié "droit de siéger". Ainsi, selon nos philosophes, le réel aurait un droit de siéger sur le possible et le droit de siéger entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel serait vain ! Comme ces pensées-là sont belles !

 

14 septembre 2007

Européens

 

 

 

 

 

Il existe en latin deux adjectifs dérivés d’Europa, nom propre de la fille d’Agénor enlevée par Jupiter et d’une partie du monde, dont la ville principale était Byzance : europaeus et europensis, relevés dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934). En bonne logique, l’un de ces deux adjectifs aurait dû apparaître sous une forme empruntée ou sous une forme modifiée, sinon au tout début de la langue française, du moins aux XIIIe et XIVe siècles, quand le français a emprunté une partie de son vocabulaire au latin. Rien de cela ne s’est produit. L’adjectif et le nom européen, dérivés du nom propre Europe, qui sont d’un usage massif dans la langue moderne, sont relativement récents ; l’adjectif est attesté en 1563 sous la forme europien et même, plus tard, sous la forme anglaise european ; le nom en 1721 dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux.

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), et seulement comme adjectif. Le sens est glosé en une courte phrase : "qui appartient à l’Europe". C’est donc un adjectif, dit de relation, et non un adjectif qui attribue une qualité à la chose désignée par le nom. L’Europe étant une réalité géographique, l’adjectif européen s’applique aux choses, non aux personnes. La définition, sommaire à dire vrai, est complétée par ces deux remarques : "on ne dit point européan" (cet adjectif emprunté à l’anglais est écrit en majuscules : EUROPÉAN) et "c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le Dictionnaire". Cette seule raison réfère à l’emploi de l’anglicisme european. Autrement dit, les Académiciens n’ont jugé utile de relever européen que pour condamner l’usage fautif d’européan. C’est ramener à peu de chose européen. Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud reprend la définition de l’Académie ("adjectif, qui appartient à l’Europe") et commente european. "L’Abbé du Bos, M. du Pan, et autres disent européan. L’usage et l’Académie les condamnent". Féraud ne partage pas cet avis. Il est favorable à la licence poétique : "on doit, écrit-il, le passer aux poètes", c’est-à-dire le tolérer dans la langue de la poésie. Il cite deux vers extraits de La Liberté des Mers, poème de M. Cuoeilhe (totalement inconnu) : "Quel frein arrêterait l’avidé Européan ? / Mais puisqu’il a bravé les flots de l’Océan,...". Ces deux alexandrins, si tant est qu’ils soient correctement reproduits (pourquoi avidé et non avide ?), sont si mauvais qu’ils invalident la justesse de la licence poétique.

La définition ("adjectif, qui appartient à l’Europe") du Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est suivie de deux exemples, dans lesquels l’adjectif, précédé d’une majuscule (impropre suivant les règles de ponctuation actuelles), se rapporte à des choses : nations et mœurs ; et de la remarque "plusieurs disent aussi Européan, ane", sans que cet emprunt à l’anglais soit condamné. Dans la sixième édition, la définition, identique à celle de 1798, n’est complétée d’aucune remarque sur européan. La huitième édition (1932-35), la dernière qui ait été publiée, ne comprend plus d’article consacré à européen. C’est dire le peu de cas que les Académiciens font ou ont fait dans un passé récent de cet adjectif et des réalités auxquelles il pouvait référer.

 

C’est dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré que, pour la première fois, est relevé l’emploi d’Européen comme un nom désignant une personne : "qui appartient à l’Europe" (la république européenne de l'exemple est purement fictive, imaginaire ou conceptuelle) et "substantif masculin et féminin, habitant de l’Europe". Deux extraits illustrent ce sens. Le premier, messianique en quelque sorte, annonce une situation qui pourrait devenir la réalité future de l’Europe ou dont certains europhiles aimeraient qu’elle devienne la réalité. Il est signé du citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau : "il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens" (Considérations sur le gouvernement de la Pologne, 1770-71). Qu’un philosophe, qui a jeté les bases des systèmes totalitaires modernes, nie que les Français, les Allemands, les Espagnols, les Anglais aient chacun un être spécifique et qu’il efface d’un trait de plume des identités historiques variées, est dans l’ordre de la table rase à laquelle il aspire. Le second extrait est signé de Chateaubriand (in Génie du christianisme) : "le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille (...) ; il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs". Dans ce passage, la dénomination Européen est en rapport avec la religion et n’existe qu’en négatif, au sens photographique de ce terme, aux yeux d’un tyran musulman. L’Européen est l’Autre, comme on dit de nos jours ; il vient d’un autre continent ; il est différent ; parce que l’esclavage lui fait horreur, il est le barbare. Européen réfère de fait à un ensemble de valeurs, ce qui suppose qu’existent dans le monde d’autres ensembles ou civilisations fondés sur des paradigmes divers et souvent opposés.

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la définition du mot européen est expédiée en une courte demi phrase. Deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, une page et deux colonnes grand format sont nécessaires pour en décrire les emplois. C’est dire à quel point, en deux siècles, le mot européen, adjectif ou nom, s’est enrichi de sens divers ; ou, pour dire les choses autrement, à quel point la réalité de l’Europe a changé. Ce qui est nouveau, c’est la distinction de deux sens ; le premier étant "relatif à l’Europe en tant que continent" (c’est le sens ancien de "qui appartient à l’Europe") ; le second, "relatif à l’Europe, entité supranationale", est le sens nouveau et inédit.

Le sens ancien "qui appartient à l’Europe" change en s’étendant à de nouvelles réalités : l’Europe certes, mais aussi "certains de ses pays, ses habitants". Sont qualifiés d’européen le continent, l’Est, l’Occident, le conflit, l’équilibre, les puissances, les vaches, le pavillon, la prairie, etc. Européen s’emploie comme nom au sens de "manière" : habillé ou meublé "à l’européenne", surtout dans un pays qui n’est pas européen, comme dans cet extrait du Voyage en Orient de Lamartine : "beau divan percé de vingt-quatre fenêtres et meublé à l’européenne" (1835). L’adjectif, par extension, prend le sens de "qui se situe à l’échelle de l’Europe, qui a de l’influence, de la renommée en Europe, dont la valeur est reconnue en Europe", comme si l’Europe était le nouvel horizon indépassable : une renommée européenne, le rôle européen de la Monarchie. Il se rapporte à des valeurs, des qualités, une identité qui seraient spécifiques de l’Europe : "qui présente des caractéristiques propres à l’Europe, à ses habitants", comme dans cet extrait de Fromentin (Un Eté au Sahara, 1857) : "la maison du commandant tranche au milieu des autres constructions arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa façade".

Pourtant, ce qui a rendu massif l’usage d’européen, nom ou adjectif, c’est l’établissement d’une entité politique, qui englobe les réalités du continent et, éventuellement, les fait disparaître. L’adjectif a le sens de "propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux, économique, juridique, politique, technique", comme dans cet extrait : "je parle naturellement du fédéralisme européen de l’Europe occidentale" (1952). Hugo est adulé, parce qu’il ambitionnait de voir les pays d’Europe se regrouper dans une entité nommée Etats-Unis d’Europe. Or, la réalité de cette entité, telle que la concevait Hugo, n’est, bien entendu, jamais évoquée : "il faut faire (...) le groupe français le plus fort possible, afin qu’il résiste, dans le parlement des États-Unis d’Europe, au groupe allemand, et qu’il impose la langue française à la fédération européenne" (1870). Cet extrait atteste que la construction d’une fédération européenne est nourrie d’une vulgaire volonté de puissance et d'une sinistre méfiance vis-à-vis des autres pays, deux moteurs que les bien pensants en Europe vilipendent comme des égoïsmes nationaux et des germes de conflits sans fin. Quand le Trésor de la Langue française (1972-94) a commencé à être publié, l’Europe était encore celle des Six, mais il était déjà question d’intégration européenne.

Cette entité supranationale rejaillit sur européen, qui se dit d’une personne, collectivité, état d’esprit avec le sens de "qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l’Europe des Six". Autrement dit, européen prend un sens axiologique, il renferme le bien en soi, il énonce le futur souhaitable, il dessine l’avenir qui se prépare, il prédit les lendemains qui chantent. Il n'y a pas d'autre échelle que l'Europe; elle est le seul horizon toléré de la nouvelle morale : la norme est être bon Européen. Il ne suffit pas d’être européen ; il faut montrer patte blanche, obéir aux oukases, se plier au nouvel ordre. De cet adjectif, sont dérivés les noms européanisme au sens de "tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l’Europe" et, bien sûr, de "doctrine correspondant" à cette tendance ; européisme, de même sens, et l’adverbe européennement, au sens de "manière de l’Europe, des Européens" et "à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants". L’Europe est la norme universelle de toutes choses. En bref, européen aux XVIIIe et XIXe siècles, n’était rien ; deux siècles plus tard, c’est n’être rien que de ne pas être européen. Le monde a été bouleversé, culbuté, mis sens dessus dessous.

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent dans européen les deux mêmes sens : "qui se rapporte à l’Europe en tant qu’entité historique et géographique" et "qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique". Rendons-leur hommage : à la différence des auteurs du Trésor de la Langue française, ils ne versent pas dans l’européisme militant.

 

 

Très souvent, européen réfère à l’Europe, définie non pas comme un continent, mais comme une civilisation. Or, le paradigme qui y donne un sens, ses valeurs ou ses principes, ne sont jamais énoncés, ni définis dans les exemples de dictionnaires. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), réputée progressiste et véritable concentré des Lumières. L’Europe a trois qualités qui la définissent : blanche, supérieure, chrétienne. Blanche : "le mot Europe dérive du phénicien urappa, qui dans cette langue signifie visage blanc; épithète qu’on pourrait avoir donné à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains". Supérieure : "elle est parvenue à un si haut degré de puissance que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus (…) ; il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers". Chrétienne : "et ce qui est le plus important, (elle est la plus considérable de toutes les parties du monde) par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci". Les auteurs du Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux (1721 ; édition utilisée, 1771), ces jésuites qui sont réputés aimer la sombre obscurité des ténèbres, bien que leur Dictionnaire en huit volumes (des milliers de pages) soit plus rigoureux, plus complet, plus précis que celui d’Alembert et Diderot, sont de toute évidence fiers d’être Européens, mais ils évitent de faire du christianisme un des fondements de l’Europe, sans doute, parce que, pour ces jésuites, le catholicisme est, dans son essence, universel : "les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du monde dans les sciences et les arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains".

Il suffit de comparer ces deux extraits aux manifestes, traités, chartes, etc. pondus par les fonctionnaires de l’Union européenne pour prendre conscience à quel point l’Europe a changé, dans sa réalité physique et humaine, même dans ses limites, mais surtout dans l’idée que, depuis trois siècles, les Européens, ou soi-disant tels, se font d’elle.

 

 

 

13 septembre 2007

Grouper

 

 

 

 

 

Dérivé du nom groupe, le verbe grouper est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la deuxième édition (1718). Dans la quatrième édition (1762), ce "terme de peinture et de sculpture" est défini ainsi : "mettre en groupe". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "ce peintre sait bien grouper les figures ; ce peintre a manqué l’unité dans son tableau, parce qu’il n’a point groupé ses figures". Le verbe connaît un emploi sans complément, avec comme sujet un nom de choses : "ces figures groupent bien ensemble". Dans la cinquième édition (1798), est ajouté cet emploi : "en architecture, grouper des colonnes, les disposer deux à deux".

C’est dans la sixième édition (1832-35) que le sens moderne, en usage hors de la peinture et sculpture, est exposé pour la première fois : "grouper se dit également, dans le langage ordinaire, pour réunir, rassembler, surtout en parlant des choses" ("grouper les mots par familles, grouper les faits, les exemples analogues, pour en déduire un principe, une règle générale"). Est signalé l'emploi pronominal du verbe : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel ; et alors il se dit surtout des personnes" ("les passants se groupèrent autour de lui, ces danseurs se groupent bien").

Au XIXe siècle, ce terme de peinture et de sculpture devient un terme social. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) avalise le changement. L’ordre dans lequel il classe les sens est éloquent : le premier sens défini, le sens social, est le dernier sens apparu dans l'histoire de la langue, et le plus récent. C’est "réunir, en parlant de choses ou d’êtres vivants" ("grouper des faits, des mots"). Suivent les sens anciens : "terme d’arts, disposer en groupe" (Montesquieu : "on met toujours de l’ordre dans la confusion même ; ainsi les peintres groupent leurs figures" ; Voltaire : "Watteau a réussi dans les petites figures qu’il a dessinées et qu’il a très bien groupées, mais il n’a jamais rien fait de grand, il en était incapable") ; "en architecture, grouper des colonnes, les réunir deux à deux" ; "en termes d’art, être groupé" ("ces figures groupent bien"). Quant à la forme pronominale "se grouper", elle reçoit les deux sens, artistique et social : "former un groupe" ("ces danseuses se groupent bien" et "être en groupe" ("les nuages se groupent à l’horizon, la foule se groupa autour de lui"). Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent l’article grouper du siècle précédent. Ce verbe est d’abord défini comme un "terme de peinture et de sculpture" ; puis comme un terme d’architecture ("grouper les colonnes") ; enfin est exposé le sens "dans le langage ordinaire".

 

Alors que les Académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire restent fidèles à l’ordre dans lequel les sens sont exposés dans les éditions antérieures ("1. disposer des éléments de manière qu’ils forment un groupe ; grouper des figures, des personnages sur un tableau" ; "2. réunir, rassembler des êtres ou des objets en un ensemble, en fonction d’un caractère commun, ou d’une fin déterminée ; grouper des écoliers selon leur âge, grouper des colis pour un envoi, grouper des mots par familles", etc.), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent, comme Littré, la prééminence au sens social, le sens en peinture n’étant qu’un appendice. Deux sens sont distingués : "mettre ensemble des choses ou des êtres animés (des chaises, des violettes, un troupeau, des hommes, des colonnes, des figures, etc.) en un même lieu, pour former un groupe" et "réunir des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes dans un but déterminé". Ce qui distingue ces deux sens, c’est la nature des choses ou des personnes groupées et l’intention qui préside à l’action de grouper : dans le premier cas, le but est de former un groupe ; dans le second cas, les choses ou les personnes ont des "caractéristiques communes" et les raisons pour lesquelles elles sont réunies sont autres que de "former un groupe". Autrement dit, dans le second cas, grouper des choses ou des personnes, c’est les réunir en fonction de critères homogènes, les classer, les mettre en ordre. Ce qui est en œuvre, c’est la grosse machinerie sociale qu’alimente, non pas la libre volonté des sujets, mais la bureaucratie, qui ordonne, range, classe, étiquette, dispose, trie, sélectionne, aiguille, etc.

Quelques extraits illustrent la déferlante sociale dans laquelle est pris grouper, terme de peinture ; de Maritain : "l’organisation corporative de la production devrait naturellement comporter pour les travailleurs associés dans les entreprises groupées par elle la possession d’un patrimoine corporatif commun" (1936, l’ère de tous les fascismes, rouge, noir et vert) ; de Beauvoir : "il avait rallié à son programme quelques camarades qui l’aidèrent à organiser (...) un premier centre culturel. (...) le mouvement s’amplifia : il groupait à présent, à travers toute la France, environ dix mille adhérents" (1958) ; de Goldschmidt : "une lourde administration centrale qui groupe quelque cinq cents agents" (1962) ; de Zola : "cette fameuse Internationale (...) venait de se créer (...). Plus de frontières, les travailleurs (...) s’unissant, pour assurer à l’ouvrier le pain qu’il gagne. Et quelle organisation (...) : en bas, la section, qui représente la commune ; puis, la fédération, qui groupe les sections d’une même province" (1885).

Le classement ordonné des choses et des personnes devenant l’horizon indépassable de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, celle-ci invente, pour réaliser ce but, les sciences humaines et sociales. Grouper connaît donc un vif succès dans ces "sciences" : c’est "réunir dans une même catégorie, ou sous une même dénomination, des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes". La boucle est bouclée : le but ultime de la machinerie sociale nouvelle est de grouper les choses et les hommes ; une fois le principe établi, il faut donner une réalité aux groupes. C’est ce à quoi servent les sciences sociales. Les extraits cités dans le Trésor de la Langue française illustrent ce point ; de Mounier : "Janet a groupé sous le nom de psychasthénie les états dépressifs qui portent le désordre jusque dans les facultés de réflexion et dans la constitution même de l’assentiment" (1946) ; de Durkheim : "ce type social repose sur les principes tellement différents du précédent qu’il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s’est effacé. En effet, les individus y sont groupés, non plus d’après leurs rapports de descendance, mais d’après la nature particulière de l’activité sociale à laquelle ils se consacrent" (1893) ; de Jaurès : "le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal" (1901). S'il est un lieu où se loge la nouvelle religion sociale et scientiste, c'est dans le verbe grouper.

 

 

12 septembre 2007

Utopie

 

 

 

 

 

Le mot utopie est du latin de la Renaissance : utopia n’est pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Il est formé de l’élément grec ou, de sens négatif, et du nom topos, entendu au sens de "lieu, endroit, région". C’est, à l’origine, le nom propre donné par l’humaniste et homme d’État anglais Thomas More ou Morus (1478-1535) à une île de fiction soumise à un ordre social et politique idéal. Ce nom propre a servi de titre, Utopia, à son ouvrage paru en latin en 1516 et traduit en français en 1550. Le mot est employé par Rabelais, dans Pantagruel, en 1532 : "finalement arrivèrent au port de Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois lieues", Rabelais ayant lu ou ayant eu connaissance de l’œuvre de More en latin. Il n’est enregistré ni dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), ni dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65).

Le nom est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Dans les éditions des XVIIIe et XIXe siècles (quatrième, cinquième, sixième), la définition est neutre : les Académiciens ne portent pas de jugement sur la chose nommée utopie. C’est en 1762 : "titre d’un ouvrage ; on le dit figurément du plan d’un gouvernement imaginaire, à l’exemple de la République de Platon" (exemple : l’Utopie de Thomas Morus) ; en 1798 : "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre" (exemple éloquent : "chaque rêveur imagine son Utopie") ; en 1832-35 : "il signifie ce qui n’est en aucun lieu, nulle part, et se dit en général d’un plan de gouvernement imaginaire", etc. (même définition qu’en 1798) ; deux exemples illustrent ce sens, l’un positif : "chaque rêveur imagine son utopie", l’autre négatif : "de vaines utopies".

Avec Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), positiviste et qui n’aimait pas les rêveurs, tout change : utopie a deux sens ou, plus exactement, deux emplois. C’est un nom propre : "pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ; chaque rêveur imagine son Utopie - avec majuscule, précise Littré; et c'est un nom commun : au "figuré", écrit Littré (en fait, par antonomase), "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait". Le mot, qui s’écrit "avec une minuscule", comme dans les exemples "se créer une utopie, de vaines utopies", est un synonyme de projet imaginaire. L’étymologie confirme ou confirmerait, selon Littré, le sens défavorable qu’il donne à utopie, "nom forgé par Thomas Morus, du grec "non" et "lieu", c’est-à-dire chose qui ne se rencontre en aucun lieu", alors que, par sa formation, il signifie "non lieu" ou "lieu qui n’existe pas", et non "chose qui ne se rencontre dans aucun lieu".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens distinguent, comme Littré, deux sens, mais la distinction est fondée sur d’autres critères que l’emploi comme nom propre ou nom commun. C’est, dans un premier sens "objectif", la "conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale" et, par extension, dans un second sens, "négatif" ou "hostile", "une chimère, la conception d’un idéal irréalisable", illustré par l’exemple éloquent : "beaucoup de gens estiment que l’organisation de la paix universelle n’est qu’une utopie".

 

Il est dans la langue quelques mots, peu nombreux, qui démêlent le monde, comme dirait Diderot, et qui sont de vrais discriminants idéologiques ou moraux. Il suffit de consulter les articles utopie des différents dictionnaires pour constater que la modernité se distingue, non pas de son contraire, mais de ce qui n’est pas elle ou de son négatif ou des siècles qui l’ont précédée, par l’usage quasiment religieux qu’elle fait du nom utopie et surtout par le sens affectueux et plein de bienveillance qu’elle y donne. A l’opposé de Littré, les Modernes s’éprennent de l’utopie : c’est en cela, souvent, qu’ils se reconnaissent. En 1821, l’inénarrable Saint-Simon écrit dans Du système industriel : "les hommes seront aussi heureux que leur nature puisse le comporter et la science politique aura réalisé ce que, jusqu'à ce jour, on n’avait considéré que comme une utopie" ; en 1846, Proudhon évoque l’utopie socialiste et l’utopie communiste.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’allusion de Littré au plan qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait, a disparu. En revanche, les divers sens d’utopie sont exposés avec une bienveillance de bon aloi. C’est en "socio-politique" (voilà le socio de mauvais augure) un "plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun". Hugo est cité (1842), qui envisage positivement l’utopie : "dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger l’avenir (...), c’est la liberté de l’Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle, l’Allemand a la liberté morale". Par extension, c’est un "système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification". Proudhon, qui rêvait d’utopie socialiste ou communiste, distingue deux utopies : la bonne utopie est la régénération sociale ; la mauvaise, celle qui trompe les prolétaires, est la démocratie : "le peuple remplira tout à la fois le rôle de prince et celui de souverain. Voilà en deux mots l’utopie des démocrates, l’éternelle mystification dont ils abusent le prolétariat" (1846). Le chrétien Maritain trouve utiles les utopies : "en opposant ainsi idéal historique concret et utopie, nous ne méconnaissons pas, du reste, le rôle historique des utopies" (1936). Outre le sens de "plan" et de "système de conceptions", utopie prend, ou prendrait aussi, selon les auteurs du Trésor, par métonymie et au pluriel, le sens "d’idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités". Ces idées ne sont pas chimériques, elles sont jugées chimériques : par qui ? Les réactionnaires, les conservateurs, les réalistes, tous ceux qui ne veulent pas que le monde change ? Les utopies, qualifiées de sociales et d’humanitaires, sont nécessairement bonnes. Il en va de même du socialisme dans cet extrait de Renan (1890) : "le socialisme ne finira pas. Mais sûrement le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848". En effet, c’est ce qui s’est produit en Russie et ailleurs. Enfin, au figuré, mais seulement "au figuré", non dans la réalité des choses, utopie prend le sens de "ce qui appartient au domaine du rêve, de l’irréalisable" et a pour synonymes chimère, fiction, illusion, rêve.

Le mot est moderne, non pas par sa forme (il est attesté en 1516), ni même par son sens (pays imaginaire où tout est parfait), mais par les jugements qui sont portés sur la chose qu’il désigne : un autre monde, meilleur, parfait, sans faute ni péché, une sorte d’Eden. Le mot connaît un tel succès qu’il est la base dont dérivent des adjectifs ou d’autres noms : utopique, utopien, utopienne, synonyme d’utopique, employé par les révolutionnaires de 1793-94 : "toutes ces pensées n’ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution utopienne" ; utopisme et cette citation de Jaurès, l’incontournable : "la gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste". Gloire à Marx donc, qui mérite en effet d’être glorifié, non pas pour les raisons assez minables que Jaurès expose, mais pour de bonnes raisons. L'humanité (pas son journal, l'autre, la vraie, la réunion des hommes) devrait lui être reconnaissante d’avoir montré la nature de l’utopie : non le paradis, mais l’enfer sur la terre, et d’avoir discrédité à jamais le mouvement ouvrier, qui ne méritait pas cette infamie.

 

 

11 septembre 2007

Egalité

 

 

 

Il existait dans l’ancienne langue française deux formes populaires, qui continuent le nom latin aequalitatem (accusatif de aequalitas), oelté et egauté ou igauté, attestées au XIIe et au XIIIe siècles et une forme savante, equalité, calquée sur aequalitas (début du XIIIe siècle) : "(Nature) les met tous en equalité quant à l’état d’humanité" ; "le droit est art de bien et de igauté" ; "sans monnaie, le monde ne pourrait bonnement être gouverné, ne faire droite egauté à chacun de ce qui est sien" ; "souveraine egauté" ; et, chez Montaigne, "l’équalité est la première pièce de l’équité" ; "nous verrions reluire en sa vie une equalité de mœurs". Ces formes ont été refaites : égalité, dérivé de égal sur les modèles féodal, féodalité, quel, qualité, réel, réalité, frugal, frugalité, est attesté dans la première moitié du XVe siècle, à propos de choses ("relation entre deux choses ne présentant aucune différence de grandeur, de qualité") ; puis au XVIIe siècle, à propos de personnes ("de conditions égales") et dans le sens de "stabilité, constance dans les dispositions du caractère".

 

L’amour de l’égalité est attesté dans les dictionnaires. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens d’égalité ("conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles ; distribuer avec égalité ; l’égalité des personnes et des conditions" et il "il signifie aussi uniformité : égalité d’esprit, d’humeur, de style, de conduite") sont expédiés en deux courtes phrases. Dans la neuvième édition (en cours de publication), il faut aux Académiciens une longue page pour décrire les deux acceptions ("qualité de ce qui est égal, en nombre, en quantité en dimension, en qualité, en valeur" et "qualité de ce qui ne varie pas, de ce qui est constant, de ce qui est uniforme") et les emplois d’égalité en mathématiques, en géométrie, logique, grammaire, au tennis, dans différents jeux ou sports, en droit (dans le droit) et en droits (les citoyens ont les mêmes droits), aux courses de chevaux ou dans diverses locutions : à égalité, à égalité de mérite, de chances, être, se retrouver, jouer à égalité. Deux phrases suffisent en 1694 pour gloser égalité et en décrire les emplois : trois siècles plus tard, il faut près de trois colonnes et une page et demie grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en épuiser les sens et les emplois.

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (publiée en 1798, en pleine Révolution) que le sens juridique est enregistré : "égalité de droits : elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse" (citation partielle de article 4 de la Constitution de 1793). Ce sens n’est qu’une glose de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune". Ce sens politique est admirable. Il fonde d’ailleurs les lois, les constitutions, le droit depuis deux siècles. L’égalité a longtemps été un droit ; elle est un fait depuis un siècle et demi environ. Elle façonne les réalités de la France ; elle est entrée dans les mœurs, les mentalités, la sensibilité des Français.

L'égalité est le saint sacrement que les Modernes qui modernisent en tout exhibent ou brandissent dans toutes les processions publiques. Lorsque, dans les discours ou dans les actes, il est revendiqué de l’égalité, plus d’égalité, les mêmes droits pour tous, de l’égalité dans les hasards de la vie ou dans les aléas de la condition humaine (ce que sont les chances), ou bien ces mots d’ordre sont du psittacisme religieux (c'est le fétiche nommé égalité qui est invoqué), ou bien le paradis de l’égalité espérée ou rêvée n’a rien en commun avec l’égalité en droits et dans le droit qui est la réalité de la France.

Ce qui caractérise l’égalité, c’est qu’elle renferme deux sens, sinon opposés ou contraire, du moins situés loin l’un de l’autre sur la palette sémantique : de même valeur, qualité ou quantité et uniforme, plan, uni. La présence de ces deux sens distincts et difficilement conciliables favorise le transfert de l’égalité vers l’uniformité et l’emploi d’égalité au sens d’uniformité : de "les hommes sont égaux devant la loi" à "tout se vaut" ; de la suppression des privilèges à la société arasée, nivelée, sans une tête qui dépasse.

Dans l’esprit de ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune"), l’égalité en droits n’abolit pas les distinctions : les hommes sont égaux devant la loi, mais ils ne sont pas tous pareils ou tous identiques. Même si beaucoup d’hommes, dont la tête dépassait du rang, ont été guillotinés en 1793 et en 1794, l’égalité ne signifie pas, ni n’a jamais signifié, "table rase", "uniforme obligatoire, comme à l'armée", "identité de valeur ou de mérites", "tout se vaut" ou "tout est égal", sens que, pourtant, prend le mot égalité dans les processions publiques et qu’invoquent les nantis qui exigent de conserver leurs privilèges et autres avantages acquis. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est enregistré : "l’égalité d’un terrain, d’une surface, se dit en parlant d’un terrain, d’une surface plane et unie, sans aspérités". La société rêvée des Modernes est à l’image d’un terrain arasé : tout y est plan, uni, de même niveau, sans aspérités, uniformément triste et égal comme la plaine du Nord, où rien ne dépasse et où les éminences de quelques mètres, quand il y en a, sont perçues comme des montagnes escarpées. Le paradoxe (apparent) est que les Modernes qui rêvent d’une société arasée sont aussi ceux qui magnifient les différences. Les tartuffes procèdent toujours ainsi. Ils interdisent aux femmes de montrer leurs seins parce qu’ils réservent ces seins pour leur propre plaisir : de même, ils exaltent les différences pour cacher qu’ils rêvent de les gommer toutes.

10 septembre 2007

Gymnase

 

 

 

 

Emprunté au latin classique gymnasium, au sens de "lieu public chez les Grecs destiné aux exercices du corps", lui-même emprunté au grec, le mot gymnase est attesté au XIIIe siècle comme terme spécifique de la civilisation grecque de l’Antiquité et, à la toute fin du XVIe siècle, pour désigner un établissement d’enseignement ou collège, mais en Allemagne et en Suisse seulement. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740) et jusqu’à la sixième édition, 1832-35, il est relevé comme un terme spécifique de l’ancienne civilisation grecque : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et à d’autres jeux propres à dénouer le corps, et à le fortifier" (1762, exemple : "il allait tous les jours au gymnase"). Dans la France de jadis, les lieux où les jeunes gens s’adonnaient aux exercices physiques étaient la salle d’armes et le tripot ou jeu de paume.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens complètent la définition de gymnase d’un court exposé encyclopédique : "les portiques extérieurs des gymnases étaient particulièrement destinés aux conférences philosophiques et aux exercices littéraires", mais ils ne cherchent pas à démêler l’incongruité apparente du mélange d’exercices du corps et de conférences philosophiques ou d’exercices littéraires. Ils notent aussi que gymnase n’est plus propre à la civilisation de la Grèce antique et que, en France, ont été construits des lieux où les jeunes gens s’adonnent aux exercices physiques : "il se dit également, chez les modernes, de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps". Les salles d’armes et les tripots ou jeux de paume (qui peu à peu ferment ou se transforment en salles de jeu) passent de mode. Ils ne sont plus les seuls lieux où la jeunesse se forme aux exercices du corps. Les exemples cités sont "le gymnase d’un collège"  (c’est effectivement un gymnase) et "les gymnases d’Allemagne" : ce ne sont pas des gymnases, mais des lycées. L’erreur des Académiciens tient sans doute à la nouveauté du lieu nommé gymnase et à leur ignorance de ce qui se faisait en Allemagne. Ils la corrigent dans la huitième édition (1932-35) : "gymnase se dit également aujourd’hui de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ("il y a plusieurs gymnases dans cette ville") ; "il se dit aussi, dans un collège, une école, d’une grande salle aménagée pour les exercices du corps"  ("les gymnases militaires") et "on donne, dans certains pays étrangers, le nom de gymnase (en réalité, le nom latin gymnasium) à des établissements d’enseignement secondaire".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne confond pas gymnase et gymnasium et ne commet pas l’erreur des Académiciens : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et autres jeux de force" ; "par analogie, établissement où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ; "gymnase ou gymnasium, nom que l’on donne en Allemagne aux collèges ou écoles latines". Littré relève même l’emploi de gymnase comme nom propre : Gymnase dramatique, où n’étaient jouées que des comédies et qui a créé un genre, dit "genre du Gymnase". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux emplois sont distingués : l’un, propre à l’antiquité ; l’autre, moderne. Chez les modernes, le gymnase est un "bâtiment comprenant une vaste salle pourvue des installations et des appareils permettant la pratique des exercices du corps" et "dans certains pays, notamment en Allemagne et en Suisse", c’est une "école d’enseignement secondaire". Chez les Grecs, c’était un "édifice public comprenant bâtiments et portiques où l’on se rencontrait pour parler et pour pratiquer les exercices du corps". Alors, la philosophie et la gymnastique n’étaient pas incompatibles. Ou, pour dire les choses plus précisément, c’est dans (ou près des) les gymnases que Socrate rencontrait les jeunes gens qu’il initiait à la maïeutique. L’horreur que Sartre et autres "philosophes" vouent aux exercices du corps et aux sports atteste qu’ils sont à des années-lumière de leurs prétendus modèles grecs, qui, eux, ne versaient ni dans l’idéologie sociale, ni dans la théologie laïque de bas étage.

 

09 septembre 2007

Manifeste


Manifeste, nom commun



Le nom manifesto est attesté en italien dès le XVe siècle, au sens de "dénonciation publique", lequel exhale un fumet nauséabond qui empeste son Savonarole. Le nom manifeste qui y est emprunté est employé en 1574 dans une lettre d’un ambassadeur de France à Venise, qui y donne le sens de «écrit public par lequel un ou des responsables politiques font connaître leurs vues ou expliquent leur conduite». En 1623, par extension, il prend le sens de "écrit public destiné à faire connaître des idées nouvelles dans un domaine quelconque".
C’est dans le sens politique qu’il est relevé dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : "écrit public par lequel un prince, un État, un parti, ou une personne de grande considération rend raison de sa conduite en quelque affaire d’importance". Les exemples sont "publier un manifeste ; un tel prince, avant que de déclarer la guerre, fit publier un manifeste ; le manifeste du Roi d’Espagne ; le manifeste des États de Hollande, vous en verrez les raisons dans son manifeste".
Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reproduit cette définition, mais il distingue deux types de manifeste, suivant qu’ils émanent d’un prince (ou d’un Etat) ou d’un parti. Dans le premier emploi, un manifeste est une "déclaration publique par laquelle un prince, un État explique les raisons de sa conduite à l’égard d’un autre prince ou État, surtout lorsqu’il s’agit de guerre". Massillon, prononçant dans l’oraison funèbre de Louis XIV, déclare : "la Flandre est d’abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse (l’épouse de Louis XIV), et, tandis que les manifestes éclaircissent notre droit, nos victoires le décident". Voltaire, qui était parfois insolent, tient les manifestes des princes pour des libelles : "rien ne ressemble plus à des libelles que certains manifestes des souverains ; les secrétaires du cabinet de Moustapha, empereur des Osmanlis, ont fait un libelle de leur déclaration de guerre". Dans le second emploi, manifeste "se dit aussi des déclarations publiques d’un parti", comme dans ces extraits de Naudé ("l’an 1615, Jean Bringern imprima à Francfort un livre contenant deux opuscules intitulés : Manifeste et Confession de foi des frères de la rose-croix") et du cardinal de Retz ("vous savez que je crains les apologies, mais vous allez voir que je ne crains pas les manifestes"). Le nom s’étend à d’autres réalités, par exemple aux "écrits, publications qui annoncent de nouvelles manières de voir dans la littérature, dans les arts", comme chez Sainte-Beuve : "L’Illustration de la langue française par Joachim du Bellay est comme le manifeste de cette insurrection soudaine". Peu à peu, avec "manifeste" et "insurrection", la littérature est contaminée par la sous-langue de la politique.

La distinction de Littré entre le manifeste d’un Etat et celui d’un parti est reprise dans le Trésor de la Langue française (1972-94), mais formulée différemment : "déclaration écrite, publique et solennelle, dans laquelle un homme, un gouvernement, un parti politique expose une décision, une position ou un programme". Les synonymes sont adresse, proclamation, profession de foi et les exemples "afficher, lancer, rédiger un manifeste ; manifeste de Brunswick, du parti communiste". Cet emploi est illustré par "il fut tout à fait inquiet quand La Croix publia le manifeste des candidats nationalistes" (France, 1901) et "un certain esprit de gauche reprend conscience de lui-même ; mais cet esprit se manifeste... par des manifestes, précisément par des signatures au bas de textes" (Mauriac, 1961). Le sens "déclaration écrite, publique et solennelle transmise par la voie diplomatique d’un État à un autre État" n’est qu’un emploi particulier de ce sens général, comme dans "la Turquie, c’est-à-dire la Russie, n’est-elle pas d’accord avec l’Angleterre, puisque dans son manifeste elle reproche au Pacha d’avoir refusé aux Anglais Aden et Suez ?" (Michelet, 1839), le Pacha en question semblant être Mohammed Ali, pacha d’Egypte.


Le sens, considéré par Littré comme une extension du sens premier, est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, dû à l'analogie. C'est une "déclarations écrites dans lesquelles un artiste ou un groupe d’artistes expose une conception ou un programme artistique" : "manifeste littéraire", "manifeste(s) du surréalisme", "aux premières années de la révolution russe, il existait une quantité surprenante d’écoles littéraires publiant des manifestes et des déclarations" (1936. La reprise en main par Lénine, puis Jdanov, a tari toute velléité de manifeste), "ce manifeste futuriste, qui est contenu dans une lettre adressée par le peintre Russolo au musicien Balilla Pratella (...) fut édité sous le titre d’Art des Bruits" (1962). Des artistes ont choisi en toute connaissance de cause le terme politique manifeste pour désigner un texte dans lequel ils expriment leurs intentions : l'art se politise, la politique le pervertit, il devient politique. le progrès est une régression. C'est un concentré de modernité que cette volonté de tout politiser, même le dessin et la couleur. Manifeste a connu un succès si vif dans les arts qu’il a pris, par extension, le sens de "œuvre exemplaire d’un courant artistique". Les Pestiférés de Jaffa n’est pas seulement un tableau de Delacroix, c’est aussi "le premier manifeste de l’orientalisme" (1930).

C’est ainsi que des œuvres, mêmes quelconques, des prospectus anodins, des discours banals, etc. deviennent des manifestes. Un rien se mue en manifeste. Les manifestes sont les refuges des idéologues, qui se disent l’avant-garde de l’humanité ou du seul prolétariat et qui nomment manifeste un texte dans lequel ils croient bon ou urgent de révéler les fondements premiers et les fins dernières de leur art ou de leur pensée, se tenant pour Marx écrivant Le manifeste du PC ou Mahomet Le Coran.

08 septembre 2007

Ecrouir

 

 

 

 

Sans doute dérivé de l’adjectif crou, forme wallonne de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation", le verbe écrouir est attesté dans le Dictionnaire (paru en 1676) de Félibien, le grand spécialiste de l’art, et en 1704 dans le Dictionnaire dit de Trévoux. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne relève pas ce verbe, mais le nom écrouissement qui en dérive et dont il dit que c’est un terme de "monnayeur" : "endurcissement qui arrive aux pièces monnayées par la forte compression qu’elles ont soufferte quand on les a marquées". Furetière ajoute que ce nom "se dit aussi chez les artisans de tous les métaux qui ont été fortement battus à froid".

Le verbe est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), et toujours avec le même sens : "terme d’art (comprendre technique), battre un métal à froid pour le rendre plus dense et pour lui donner du ressort" ; 1762, 1798, 1832-35 (dans cette édition, arts, de terme d’arts, est employé au pluriel, ce qui est plus conforme à la réalité), 1932-35 (à "battre un métal à froid" est ajouté "ou le faire passer à la filière"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne classe pas écrouir parmi les termes d’arts (arts, au XVIIIe siècle, prenant le sens de Beaux-arts) ; il le tient, à juste titre, pour un "terme de métallurgie". La définition qu’il en propose est à peu de choses près identique à celle des Académiciens. C’est "rendre un métal plus dense et lui donner du ressort, en le battant à froid ou en le faisant passer à travers les trous successifs de la filière". Il ajoute dans une remarque qui paraît fort arbitraire (il est le seul lexicographe à faire une telle que remarque) ceci : "comme l’écrouissage, en durcissant le métal, le rend aussi plus cassant, écrouir se prend le plus souvent en mauvaise part". Une autre remarque, d’ordre encyclopédique, dont il conviendrait de vérifier la justesse, et relative aux techniques de la métallurgie, complète la première remarque : "lorsqu’un métal a été écroui par une des opérations indiquées, on a soin de le chauffer pour faire disparaître l’écrouissage". Arouet le Jeune a vu et voit encore de nombreux paysans écrouir leur faux (en battre le fer à froid), mais aucun d’eux, ensuite, n’a jamais tenté de faire disparaître l’écrouissage en chauffant la lame. Laissons à Littré la responsabilité du savoir qu’il expose.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) font d’écrouir, comme Littré, un terme de métallurgie, qu’ils définissent à peu près de la même manière : "battre un métal à froid ou à une température inférieure à sa température de recuit, et éventuellement l’étirer ou le laminer, afin de le rendre plus dense, plus élastique et plus résistant". Pour illustrer ce sens, ils citent un extrait d’Anatole France (1908), relatif au travail des armuriers : "et sans égaler les armuriers de Milan, ils (les armuriers de Lorraine) étaient habiles à forger et à écrouir l’acier". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens abandonnent l’ancienne définition d’écrouir ("battre un métal à froid" - définition proprement linguistique : le sens est celui de la formation de ce verbe à partir de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation") et ils optent, comme les auteurs du Trésor de la Langue française, pour un exposé qui tient, non plus d’un dictionnaire de mots, mais d’un dictionnaire de choses, c’est-à-dire d’une encyclopédie : "faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc."

Pendant des siècles, les paysans français (et européens) ont battu à froid, à petits coups de marteau, la lame de leur faux, après l’avoir posée sur une enclumette, pour en raviver le fil émoussé : ils l’ont donc écrouie. Or, aucun lexicographe n’illustre le sens du verbe écrouir par l’action de marteler la faux. Cette action, pourtant, est ou était commune, répandue, accessible à l’expérience de tous. Elle aurait pu faire comprendre immédiatement le sens d’écrouir et montrer que les paysans savaient maîtriser la métallurgie. Au bas du village d’Arouet, il y avait jadis, au bord d’un torrent, un atelier où une famille, ayant appris à travailler le fer, fabriquait des clous et des outils : ces paysans étaient aussi taillandiers. Il est vrai que les paysans, quand ils parlent de leur travail, n’emploient pas le verbe écrouir ; ils se contentent de dire battre (ou marteler) la faux. Il est vrai aussi, et on peut le regretter, qu'il n'est quasiment jamais fait référence aux paysans ou à leur travail dans les dictionnaires. Ils ne sont pas dignes d’illustrer l'emploi de tel ou tel mot. Ils ont contribué pourtant à faire, pendant des millénaires, la France.

 

 

07 septembre 2007

Génocide

 

 

 

 

 

Ce mot récent est un mot factice, au sens où il a été fabriqué en 1944 par un juriste américain d’origine polonaise (Raphaël Lemkin) et où il n’est d’aucune langue en propre, mais de toutes les langues. "Par génocide, écrit Lemkin, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique". A l’élément grec genos au sens de "race" ou "d’espèce", a été ajouté l’élément d’origine latine cide, du verbe caedere, "tuer". Les racines grecques et latines sont en usage en anglais, en français et dans de nombreuses autres langues. A un Italien, comme à un Américain ou à un Français ou à un Espagnol, génocide semble familier. Ce mot, international en quelque sorte et presque universel, a désigné les crimes contre l’humanité, du type de ceux qui ont été perpétrés contre les peuples juif et tzigane entre 1942 et 1945. Dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’ONU, le 9 décembre 1948, ce terme juridique est clairement défini : "le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ce n’est pas le crime, mais le mot qui est défini : "extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie". Un exemple illustre ce sens : "le génocide des Juifs par les nazis". Les deux mots holocauste et génocide sont coordonnés dans la phrase nominale qui suit, "holocauste et génocide", sans doute pour signifier qu’ils s’emploient l’un pour l’autre. La définition est moins ample et surtout moins précise que celle de la convention de 1948. Ainsi le sens de même dans "groupe humain de même race" n’est pas clair : ce groupe est-il de la même race que ses bourreaux ? Ou est-il uniforme d’un point de vue racial ? De même, les causes supposées des génocides ont pour effet de restreindre les réalités ainsi désignées : "par racisme", sans conteste pour ce qui est des génocides juif et tzigane; mais le racisme n'est pas invoqué comme une cause de génocide ni par Lemkin, ni dans la Convention de 1948, l’essentiel étant de définir un crime, non de disserter sur ses causes, et surtout de ne pas réduire à un seul exemple historique le crime de génocide. Dans la même définition du Trésor de la Langue française, la mention de la "folie" comme une cause de génocide est d’autant plus incongrue que dans les codes modernes, quand la folie est avérée, le criminel n’est pas jugé responsable et un non lieu est prononcé. Il est fou sans doute de vouloir exterminer un groupe humain ; mais la cause des génocides n’est pas la folie des bourreaux : un projet politique, un rêve de pureté, une volonté de domination, oui, et toutes ces causes, parfaitement rationnelles, excluent la folie. En 1972, quand le Trésor de la Langue française a été rédigé, les causes du génocide dont les juifs et les tziganes ont été les victimes étaient connues : parmi elles, il n’y avait pas la folie. Au contraire. Le génocide projeté était raisonné et il a été rationnellement mis en œuvre.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), genocide (prononcé djénesaid) est suivi d’une définition plus resserrée, moins idéologique, plus proche que la définition du Trésor de la langue française de la définition juridique de 1948 : "extermination of a race or community by mass murder, or by imposing conditions that make survival impossible". Racisme et folie ne sont pas invoqués et by imposing conditions that make survival impossible (soit : "en imposant des conditions qui rendent la survie (du groupe) impossible") fait référence à un des actes qui, dans le texte de 1948, relèvent du crime de génocide : la "soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle". De fait, les famines organisées et systématiques (Ukraine, 1933, sept millions de morts; Ethiopie, 1975, près de deux millions de morts; Chine, années 1950-60, des dizaines de millions de morts; Corée du Nord récemment) sont, suivant les termes mêmes de la Convention de 1948, des génocides. La définition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication, neuvième édition) est plus courte et moins sujette à contestation que celle du Trésor de la langue française : "entreprise d’extermination systématique d’un groupe humain". Les exemples cités sont ceux de génocides reconnus du XXe siècle : "le génocide des Arméniens par les Turcs, le génocide perpétré par le régime nazi sur les populations juive et tzigane".

 

Le nom génocide a connu un succès si vif qu’il a été étendu à d’autres réalités que l’extermination d’un groupe humain. Ainsi, il est employé à propos de la destruction de populations entières par les armes nucléaires ou même pour désigner "la mort violente et rapide d’un grand nombre de personnes" (synonyme hécatombe) : ainsi les victimes des accidents de la route (plus 16000 par an en France dans les années 1970) ; ou bien il est suivi d’adjectifs, tels que (génocide) politique, scientifique, culturel. Les Académiciens jugent abusive cette extension, ce en quoi ils ont objectivement raison : "le génocide est un crime défini en droit international. Il est abusif d’employer le terme de génocide en dehors de son acception la plus rigoureuse". Mais alors pourquoi les Académiciens ne se sont-ils pas contentés de reproduire tel quel le texte de la Convention de 1948, cité plus haut ? Ils condamnent avec véhémence l’extension de génocide hors de la langue du droit et pour désigner autre chose qu’un crime contre l’humanité : "des expressions comme génocide culturel, génocide des campagnes, etc., écrivent-ils en caractères gras, sont à proscrire". Ces condamnations ne servent à rien : les Académiciens savent ou devraient savoir qu’il n’est pas de sujet parlant qui désigne les choses du mot qui y est propre et que l’histoire de la langue et ce qui fait qu’elle évolue ne sont qu’une répétition d’extensions de ce type.

 

 

 

 

06 septembre 2007

Traite

 

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de distinguer trois traites : le premier au sens de "commerce" (1690, traite des nègres) ; le second au sens de "parcours effectué en une seule fois" ; le troisième au sens "d’action de traire les vaches". On en comprend la raison : ces traites semblent si éloignées les unes des autres que l’on ne perçoit plus de lien entre elles. Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même "étymon" le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire ("tirer"). Pendant quatre siècles, la polysémie de traite (une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de "commerce" (attesté au milieu du XIVe siècle), de "parcours effectué" (attesté à la fin du XIVe siècle) et "d’action de traire vaches, brebis, chèvres" (attesté dans la première moitié du XVIe siècle).

Attardons-nous sur traite des Noirs (des nègres, comme on a dit longtemps) au sens de "commerce". Ce mot est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre" et "certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent" ("traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites"). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est discrètement citée dans les exemples la traite des nègres : "transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre" ; exemples : "il s’est fait de grandes traites de blés, de grandes traites de vins ; la traite des nègres" (1762, 1798).

 

Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et devient le sens "ordinaire" de traite : "traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves". Les exemples sont : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie". C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique". Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite". Le mot "se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages". Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : "la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs". Exemple : "la traite est abolie".

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le "commerce des esclaves noirs", dont il est précisé ceci : "la traite des noirs est interdite". Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : "il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts". Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards, à la différence du philanthrope (1802, Voyage en Louisiane), dont voici une perle : "la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué". Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : c'est réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des déviations inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule "histoire coloniale" : "trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales". C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace : or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure après le XIXe siècle ; et elle n’est pas propre à la colonisation occidentale. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus spécialisées dans les razzias humaines : on vendait les hommes, femmes, enfants que l’on avait capturés et réduits à l’état d’esclaves. Il n’y a pas de raison pour que ces traites-là soient dissimulées, fût-ce dans un dictionnaire.

La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été un commerce  légal ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle n’a été interdite qu’à une date récente.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite des nègres : "c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves". Ce texte serait parfait, s’il n'était pas borgne ou hémiphlégique : prolixe sur la traite transatlantique, il est silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les clercs et instruits de France de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire du tiers monde pur et du très parfait univers arabo-islamique.

 

 

 

 

05 septembre 2007

Esclavage

 

 

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que ce nom, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert habituellement à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’était oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : "il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis", écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que "le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage". Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est "état, condition d’un esclave". Les adjectifs qui qualifient esclavage sont "rude, dur, cruel, perpétuel" (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de "généraliser". L’esclavage n’est plus la "condition d’un esclave", mais la "condition de l’esclave". Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : "condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves", avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage" ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : "il était en esclavage à Tunis", mais le second exemple est maintenu : "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage". Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

 

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu, est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie : "la loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde". Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : "dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles". Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de "état d’esclave dans l’antiquité" ou "état d’esclave chez les modernes" : ce sont "l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants" et "l’esclavage des nègres", qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens "état, condition d’un esclave" n’est plus illustré par "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage", mais par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage" et, dans la neuvième édition, par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage". Ces exemples, en particulier "l’abolition de l’esclavage", laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur la voie du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions (deux cents millions, disent certains : soit plus de trois fois la population de la France) les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, sans que leur esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une "institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves". Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens "état d’esclave", les formes d’esclavage moderne ("l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage") et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique : est cité "l’esclavage aux Etats-Unis" ou "la transformation de l’esclavage antique en servage", comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : "quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle" (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage ("esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage"), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits. Quand on est progressiste en diable, on rejette l’esclavage dans les périodes sombres et closes de l’humanité.

 

L’esclavage est en France, pays des hommes francs, c’est-à-dire libres de toute sujétion, une réalité si étrange et tellement incongrue que le nom esclavage a été transporté à d’autres réalités que l’état d’un esclave et qu’il a désigné, par analogie ou par extension, des états ou des conditions, peut-être malheureux, mais qui n’ont rien à voir avec l’esclavage, comme l’attestent les définitions de tous les dictionnaires, aussi bien le Dictionnaire l’Académie française (première édition, 1694 : "il se dit figurément de la trop grande dépendance et soumission que l’on a pour un maître ; sa sujétion auprès d’un tel est un esclavage" et "aussi à l’égard des emplois, des passions, etc. ; cet emploi est lucratif, mais c’est un véritable esclavage ; l’amour est un esclavage"), que le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788 : "il s’emploie élégamment au figuré ; l’esclavage des passions ; l’amour est un esclavage ; la Royauté n’est rien qu’un brillant esclavage"), que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "par extension, assujettissement, dépendance ; être en esclavage sous un despote ; figuré, ce qui assujettit, subjugue, l’esclavage des passions ; l’esclavage de la rime, la gêne, la contrainte qu’elle impose ; ce qui laisse peu de liberté, de loisir, cet emploi est lucratif, mais c’est un esclavage"), que le Trésor de la Langue française (1972-94 : "par extension, état de dépendance totale d’une personne à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose" et "état d’une personne ou d’une collectivité soumise au pouvoir tyrannique d’une autre personne ou d’un groupe de personnes dans l’ordre politique et social : esclavage politique, nazi, d’une nation, du peuple, des femmes, réduire les citoyens en esclavage" ; "état de celui dont la volonté, la liberté personnelle sont dominées par des forces contraignantes intérieures ou extérieures à lui-même, l’esclavage de l’âme, de l’esprit, du péché, de l’habitude, des passions, du monde, de la rime"), que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : "par analogie, état, condition de ceux qui sont soumis à une tyrannie, à une autorité arbitraire ; asservissement, servitude" et "figuré, se dit de tout ce qui tient dans un état d’assujettissement, de dépendance ; l’esclavage du tabac, de la mode, des passions").

Il est un emploi qui résume cette dérive sémantique. Il est relevé dans les dictionnaires à compter de 1832-35 : c’est une "sorte de chaîne, ordinairement ornée de diamants ou de pierres précieuses, qui descend sur la poitrine en demi-cercle, dite ainsi parce qu’on la compare à la chaîne portée par l’esclave" (Littré) ; "il se dit aussi d’une parure de diamants ou d’autres pierres précieuses, qui descend sur la poitrine" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-1932) ; "par référence à la chaîne portée par l’esclave, l’objet de parure féminine, chaîne ou collier orné de diamants ou de pierres précieuses, descendant en demi-cercle sur la poitrine" (Trésor de la Langue française). Il faut vraiment que l’esclavage ait été une réalité étrangère à la France pour que le nom qui désigne cet état infamant ait fini par désigner une parure de pierres précieuses.

 

 

 

 

04 septembre 2007

Prolifération

 

 

 

 

Dérivé du verbe proliférer, prolifération est attesté pour la première fois en 1842 comme terme de botanique, puis en 1869 comme terme de biologie. Littré, qui est le premier lexicographe à l’enregistrer (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), précise "terme de physiologie", tout en le définissant de façon vague : "production par une sorte d’engendrement". Les deux exemples qu’il cite se rapportent l’un à la biologie ("la prolifération des cellules épithéliales"), l’autre à la botanique ("la prolifération tuberculeuse"). Il est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). La définition est plus claire que celle de Littré, le phénomène désigné par le mot étant mieux connu : "terme de physiologie, multiplication par division des cellules". Il est illustré d’un des deux exemples cités par Littré ("la prolifération tuberculeuse"), dont on est en droit de se demander ce qu’il désigne précisément dans la réalité : la prolifération des pommes de terre ou des topinambours ?

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) y donnent une définition plus précise, qui tient compte des connaissances nouvelles en matière de science. Le terme n’est plus spécifique de la physiologie, mais de la biologie : "multiplication, normale ou pathologique, d’éléments biologiques, d’une cellule, d’une bactérie, d’un tissu, d’un organisme ; la masse tissulaire qui en résulte". Les divers adjectifs qui qualifient prolifération, à savoir bactérienne, cellulaire, microbienne, osseuse, montrent que le phénomène affecte tout élément vivant et qu’il est général, de même que cet extrait du biologiste Jean Rostand : "dans tout organisme adulte, et même vieillissant, il subsiste une quantité d’éléments immortels, et qu’il suffirait d’isoler pour les amener à manifester leur pouvoir de prolifération indéfinie" (La Vie et ses problèmes, 1939). Les connaissances médicales progressant, surtout en matière de cancer, le terme prolifération est employé au milieu du XXe siècle par les écrivains pour désigner la progression de la maladie : Martin du Gard ("Mauvaise radio. La prolifération du tissu fibreux s’est considérablement accélérée depuis le dernier examen. Surtout poumon droit", Les Thibault, 1940) et Bernanos ("les hideuses proliférations du cancer", Mauvais rêve, 1948). Alors, le nom métastase, plus précis, n’est pas sorti du domaine de la médecine.

Dans ce dictionnaire, le sens technique de prolifération en biologie est nettement distingué de celui qu’il conserve en botanique : "apparition d’une production surnuméraire sur un organe prolifère ; multiplication cellulaire rapide, qui ne s’accompagne d’aucune différenciation", ce qui semble être le sens de la "prolifération tuberculeuse".

 

Comme d’autres termes de science, prolifération s’étend au XXe siècle, "par analogie", disent les lexicographes, à des réalités qui ne sont pas celles de la science. Valéry (1926) l’emploie, au sens de "multiplication rapide et anarchique", en parlant "d'objets de pensée") et Cendrars (1949), en parlant "d’êtres vivants" ("vie, totems, bêtes, serpents, végétaux, etc."). De là, le nom s’étend à des réalités sociales : les prix littéraires que Mauriac rend "responsables de la prolifération cancéreuse dont souffre la librairie" (Nouveaux Bloc Notes, 1961) ; les "armes atomiques" (1971), dont la prolifération massive est si lourde de périls qu’est fabriqué le quasi antonyme non-prolifération ; les entreprises ("le prolifération de ses entreprises indochinoises avait engagé tout entier le groupe Ferral dans la pénétration commerciale du bassin du Yang-Tsé", Malraux, La Condition humaine, 1933) ; les petites organisations ("il convient d’éviter la prolifération de multiples petites organisations qui risqueraient de se gêner mutuellement, de susciter des rivalités et de créer la confusion", De Gaulle, Mémoires de guerre, 1956) ; les commerces, les pavillons, les résidences de tourisme, etc. ; et les poils au menton : "Hubert Baudoin aurait bientôt achevé sa toilette et (…) allait paraître au grand jour, le menton pur de toute prolifération superflue", Duhamel, Suzanne, 1941.

 

 

 

 

03 septembre 2007

Voile

 

Voile, nom masculin 

 

 

 

En latin, velum a pour sens "voile, toile, tenture, rideau". Il s’emploie aussi au figuré. Le mot français voile qui en est issu est employé au XIIe siècle pour désigner, dans un contexte religieux, une "pièce d’étoffe qui couvre la tête des religieuses" ("un voile et une blanche gone comme recluse et comme nonne"). D’où en 1571 prendre le voile et en 1667 quitter le voile. Les lexicographes du XVIIe siècle relèvent le sens religieux de ce mot, aussi bien Nicot (Trésor de la Langue française, 1606 : "voile, c’est un habillement de tête à religieuse ou veuve") que les Académiciens (première édition, 1694) : "pièce de toile ou autre étoffe déliée dont les femmes se couvrent la tête et les épaules, particulièrement les religieuses et les veuves". Dans les exemples cités en 1694, la "pièce de toile" est liée à la religion : "cette fille s’est consacrée à Dieu et a pris le voile dans un tel monastère ; on lui a donné le voile ; bénir le voile ; la bénédiction du voile ; elle est encore novice et n’a que le voile blanc". Les autres emplois, à propos de choses, tiennent aussi à la religion : "on appelle voile de calice cette pièce de taffetas, de satin, d’ouvrage dont on couvre le calice à la messe" et "voile signifie quelquefois un grand rideau, comme en ces phrases : le voile du temple à la mort de Jésus-Christ se déchira en deux parts de haut en bas, on met dans les cathédrales un grand voile qui sépare l’autel du chœur".

C’est en 1721, dans les Lettres persanes, que Montesquieu applique le mot voile à l’islam ("vivre sous le voile"), afin de traduire les mots arabes ou persans qui désignent la "pièce d’étoffe avec laquelle les femmes musulmanes se masquent le visage", emploi auquel les Académiciens font référence (1762, quatrième édition) dans les exemples qui illustrent le sens de voile : "les femmes en Orient ne sortent point qu’elles ne soient couvertes d’un voile", sans préciser la religion que professent ces femmes et les pays dans lesquels cette règle est appliquée.

 

Le nom voile a pris aussi des sens figurés qui sont relevés par les Académiciens, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "voile signifie au figuré apparence, couleur spécieuse, prétexte" ("un scélérat qui se couvre du voile de la piété, de la dévotion ; il faut lui arracher le voile dont il se couvre, et faire connaître sa méchanceté"). Le deuxième sens figuré est "aveuglement" : "on dit qu’un homme a un voile devant les yeux, quand l’amour, la haine ou quelque autre passion l’empêche de voir les choses comme elles sont" ; et le troisième : "voile se dit figurément des fables, des figures, des allégories, et de tous autres discours inventés pour faire entendre autre chose que ce qu’ils signifient naturellement" ("Esope couvrait sa morale sous le voile de ses fables ; plusieurs vérités du christianisme ont été cachées sous le voile des cérémonies de la Loi de Moïse"). Ces emplois sont éloquents. Le voile ne sert pas seulement à cacher quelque chose de sacré ou de tabou ou, comme il faut dire aujourd’hui en français islamisé, de haram, mais c’est un prétexte spécieux destiné à tromper autrui, une marque d’aveuglement ou une fiction trompeuse. Voilà qui devrait inciter les puissants du jour et les commentateurs d’office à réfléchir (mis en sont-ils capables ?) sur le sens politique ou idéologique du voile islamique, dont les mâles, eux, ne se couvrent pas le visage.

 

A partir de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), deux sens sont distingués : un usage social et un usage religieux. C’est une "pièce de toile ou d’étoffe destinée à cacher quelque chose" ("voile de mousseline, de gaze, de tulle, de dentelle") et la "couverture de tête que portent les religieuses". Les Académiciens, dans les sixième et huitième éditions de leur Dictionnaire, illustrent l’usage social du voile par l’exemple des veuves, mais aussi par celui des femmes en Orient ou en Turquie : "les femmes, en Turquie, ne sortaient pas qu’elles ne fussent couvertes d’un voile".

 

La modernité se voue à la transparence. Rien n’est caché, rien ne doit rester secret, tout doit être dévoilé. Or, jamais les emplois de voile, au sens de "pièce d’étoffe" qui recouvre ou masque ou dissimule, n’ont été aussi nombreux que dans la langue moderne. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) en relèvent neuf, dont sept se rapportent à des personnes, alors que, trois siècles plus tôt, Nicot et les Académiciens en relevaient un ou deux. Une femme peut porter un voile lors de cérémonies, mariage ou communion. Ce peut être l’ornement d’un chapeau : en ce cas, le synonyme en est voilette. Ce peut être la pièce d’un vêtement religieux, dans la religion islamique ("pièce d’étoffe légère mais opaque que portent en public les femmes musulmanes" et "pièce d’étoffe qui recouvre la chevelure des femmes musulmanes"), dans la religion catholique ("pièce d’étoffe que les religieuses et les novices portent sur la tête et dont elles se couvrent parfois le visage"), la pièce d’un vêtement professionnel ("coiffure de tissu sous laquelle, dans certaines professions, les femmes enferment leurs cheveux par mesure d’hygiène"), par extension un "tissu très léger fait de laine, de coton, de soie, de fibres synthétiques, utilisé dans la confection de vêtements ou dans la fabrication de rideaux" et enfin, souvent au pluriel et d’un usage littéraire, le "vêtement léger qui recouvre le corps de la femme" (la "danse des sept voiles").

Qu’ils soient modernes ou ringards, les lexicographes s’accordent à faire du voile une pièce du seul vêtement féminin. Le voile, nom msculin, est propre aux femmes. Seules les femmes doivent cacher une partie de ce qu’elles sont et se dissimuler. Il n’est pas exigé des hommes de porter un voile. Ce serait les humilier que de le faire, sauf si ce sont des truands ou des voyous en opération. Auquel cas, ils ne portent pas un voile, mais une cagoule ou un passe-montagne ou un masque.

 

 

 

02 septembre 2007

Polémique

 

 

 

 

Emprunté à un adjectif grec qui a pour sens "relatif à la guerre" (en parlant de choses) ou "disposé à la guerre" (en parlant de personnes) et, par extension, "batailleur, querelleur", l’adjectif polémique est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que se déchaînent les passions religieuses : en 1578 chanson polémique, au sens de "guerrière" et en 1584, au sens de "relatif à la dispute par écrit". Le premier à l’employer comme un nom, au sens de "controverse par écrit", est Agrippa d’Aubigné, poète qui, plus que tout autre, a jeté de l'huile sur le feu des passions religieuses (préface des Tragiques, 1619). Il est enregistré à partir de la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française, uniquement comme adjectif, du moins jusqu’à la sixième édition (1832-35). Il signifie "qui appartient à la dispute" et "il se dit des disputes par écrit, soit en matière de religion, soit en d’autres matières", comme dans "ouvrage polémique, traité polémique, style polémique" (1762, 1798). De même, Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne relève que l’emploi d’adjectif : "qui appartient à la dispute, à une guerre, à un combat littéraire". Il juge aussi, se fondant sur l’origine grecque de ce mot, que "guerre polémique est un pléonasme, une répétition d’idées" et que l’on doit dire ouvrages polémiques et guerres littéraires.

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’emploi de polémique comme nom est relevé : "il est aussi substantif féminin et signifie dispute, querelle de plume" (exemples : "il excelle dans la polémique, la polémique littéraire"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les Académiciens (huitième édition) reprennent les définitions de 1832-35 : "1, adjectif, qui appartient à la dispute par écrit" et "2, substantif féminin, la polémique, dispute par écrit".

Voltaire, qui a été un écrivain polémique (talentueux certes) et qui n’appréciait guère les ouvrages polémiques, non pas les siens, mais ceux des autres ou ceux qui le prenait pour cible, définit ainsi, avec beaucoup de mauvaise foi sans doute, les livres polémiques : ce sont "ceux dans lesquels on dit des injures à son prochain pour gagner de l’argent". La polémique est belle, sauf quand on en est la cible.

 

Dans la langue moderne, de profonds changements affectent l’emploi de polémique, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1792-94). Les auteurs de ce Trésor exposent d’abord l’emploi comme nom, contrairement aux lexicographes antérieurs, ensuite l’emploi adjectif. Alors que, dans les dictionnaires antérieurs, polémique, nom ou adjectif, était borné à la seule littérature, dans la langue moderne, il s’est étendu à toutes sortes de réalités, dont la plupart sont étrangères à la littérature. C’est "une discussion ou un débat ou une controverse qui traduit de façon violente ou passionnée, et le plus souvent par écrit, des opinions contraires sur toutes espèces de sujets : politique, scientifique, littéraire, religieux, etc.". C’est même "un genre dont relèvent ces discussions". Les exemples sont "engager, poursuivre une polémique avec quelqu’un, aimer la polémique, faire de la polémique". Albert Camus (Actuelles I, 1948) a compris que la polémique était sortie du domaine borné et policé des lettres et que son extension à toute société était la marque de l’expression d’une haine sans limite qui déteint sur le monde : "il n’y a pas de vie sans dialogue, écrit-il. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique". Il poursuit ainsi : "le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte (...) Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations". La modernité n’est pas seulement l’ère de l’obscurantisme épais et des crimes de masse et sans nom, de sorte qu’il a fallu fabriquer des mots nouveaux, génocide, purification, nettoyage ethnique, ou d'employer dans un sens nouveau de vieux termes de religion, holocauste, shoah, pour les nommer ; elle a cru aussi qu’elle devait réaliser son essence ou son être par la polémique généralisée et l’insulte obligatoire.

 

 

01 septembre 2007

Bienséance

 

 

 

 

Formé à partir de l’adjectif bienséant, bienséance est attesté en 1534 comme terme de droit ou de prétendu droit, sans fondement juridique (droit de bien séance : "droit fondé sur la commodité, la convenance", Rabelais). Cet emploi est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française : 1694, 1762, 1798, 1832-35, "on dit qu’une chose est à la bienséance de quelqu’un pour dire qu’il lui conviendrait de l’avoir à cause de quelque convenance particulière". Les exemples sont : "cette charge, cette terre est à votre bienséance à cause du voisinage" et "telle province est fort à la bienséance de ce prince-là". Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens jugent que cet emploi de bienséance est désuet. Ils l’évoquent au passé : "être à la bienséance de quelqu’un se disait de ce qu’il conviendrait à quelqu’un d’avoir" (exemples : "cet emploi, ce poste est à votre bienséance, cette terre est à votre bienséance, à cause du voisinage") et ils précisent "qu’on dit plutôt aujourd’hui être à la convenance de...". Dans la neuvième édition (en cours de publication), il n’est plus fait référence à cet emploi.

Ce pseudo droit ayant fait l’objet d’innombrables abus, le mot a été employé ironiquement pour désigner l’usage illicite qu’en ont fait les puissants : "on dit, en raillant, qu’un prince, qu’un seigneur s’est approprié un pays, une terre, un héritage par droit de bienséance, pour dire qu’il n’a eu d’autre droit de les prendre que parce que ce pays, cette terre, cet héritage l’accommodaient" (1694) et "on dit par droit de bienséance pour dire sans avoir aucun autre droit que celui de sa propre convenance, de sa propre commodité" (1762, 1798). Dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35), l’expression "par droit de bienséance" est jugée "familière". Elle n’est plus relevée dans la neuvième édition.

Outre ce sens, bienséance prend, dans la seconde moitié du XVIe siècle, un sens moral. Chez Montaigne, c’est "ce qui convient" ("la grâce et bienséance des vêtements") et "le respect de certaines formes" : "je veux que la bienséance extérieure et l’entregent et la disposition de la personne se façonnent quand et quand l’âme". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : "convenance de ce qui se dit, de ce qui se fait par rapport aux personnes, à l’âge, au sexe, aux temps, aux lieux, etc." (exemples : "cela choque la bienséance, n’est pas dans la bienséance, est contre la bienséance ; il sait ce qui est de la bienséance ; observer la bienséance, les bienséances ; les règles, les lois de la bienséance"). D’une édition à l’autre, la définition est affinée ou amplifiée : "convenance, rapport de ce qui se dit, de ce qui se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, et avec ce qui convient aux usages reçus et aux mœurs publiques, etc." (1798) ; "convenance, rapport de ce qui se dit ou se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, à la condition, et avec les usages reçus, les mœurs publiques, le temps, le lieu, etc." (1832-35 ; 1932-35 ; neuvième édition en cours). De même, les exemples se multiplient, en particulier ceux qui se rapportent à l’inobservation des bienséances, comme si cette inobservation était aussi grave que la violation des lois : "négliger les bienséances, pécher contre la bienséance" (1762 : l’inobservation est un péché), auxquels est ajouté dans les éditions suivantes "se mettre au-dessus des bienséances".

Alors que les Académiciens se sont efforcés moins de définir le nom que de cerner la notion qu’il désigne et qui fait de la bienséance une vertu de l’homme vivant dans une société policée, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) en expédie la définition en quatre mots "ce qui sied bien", se contentant de paraphraser la formation du mot bienséant (adverbe bien et verbe seoir, "convenir") et tablant sur les citations, brèves à dire vrai et allusives, d’écrivains classiques pour en illustrer le sens. Or, les extraits cités ("on peut rire des erreurs sans blesser la bienséance", "nous sommes prêts d’offenser la bienséance", "il n’y a rien qui choque tant la bienséance que ces sortes de conduites", "il était de la bienséance qu’il liât société avec ses semblables", "les belles choses le sont moins hors de leur place ; les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances", "Ulysse préférait l’intérêt commun de la Grèce et la victoire à toutes les raisons d’amitié et de bienséance particulière", "un homme qui remplisse toutes les bienséances", "il y a des règles de bienséance et d’honneur qui doivent être gardées inviolablement, même à l’égard des ennemis", "vous êtes d'un sexe et d’un rang qui vous met dans les bienséances du monde", etc.) illustrent le sens ("ce qui sied bien") de bienséance, mais ils n’analysent pas la notion.

 

L’article bienséance du Trésor de la Langue française (1972-94) exhale les parfums capiteux de la modernité relativiste, sociologique et très bien pensante. Ce qui était une vertu, définissant l’homme ou la nature humaine chez Montaigne et chez les meilleurs auteurs classiques devient, dans ce dictionnaire, une norme propre à une société donnée, bourgeoise ou aristocratique : "qualité de ce qui répond aux normes morales d’une société donnée". Autrement dit, la morale est quelque chose de fluctuant – une sorte d’épiphénomène qui évolue en même temps que la société. On reconnaît là les vieilles croyances rabougries du léninisme et du trotskisme : "notre morale", à nous, les nouveaux puissants du monde, n’a rien en commun "avec la leur" - celle des hommes ordinaires. Pauvres lexicographes, faut-il qu’ils soient aliénés pour faire de ce credo débile leur horizon indépassable ! Le "phare" du rien qu’était Sainte-Beuve est cité pour illustrer cette conception relativiste de la bienséance, mais à contretemps ou de façon incongrue. En effet, Sainte-Beuve traite de la bienséance dans les lettres ou dans l’expression poétique, et non d’une norme sociale, encore moins d’une vertu de l’homme vivant dans une société policée : "avec le XVIIe siècle commencent des mœurs sociales, sinon meilleures au fond, du moins plus sévères en apparence ; le mot de pudeur, inventé par Desportes, représente désormais quelque chose, et le sentiment de la bienséance va naître et se développer. Il n’est plus permis de tout nommer avec une sorte d’effronterie naïve, et l’obscénité, qui a conscience d’elle-même, devient clandestine en même temps que coupable" (Poésies, 1829).

Même bienséances au pluriel est défini d’un point de vue relativiste : "ensemble de règles correspondant à l’éthique d’une époque". Las Cases parle "d’infraction aux bienséances publiques" (Le Mémorial de Sainte-Hélène, 1823) et Guéhenno de "la tyrannie des bienséances" au sujet de Rousseau (Jean-Jacques, Roman et vérité, 1950). Pourtant, les synonymes et les antonymes cités dans le Trésor de la Langue française, à savoir convenance, correction, décence, honnêteté, cynisme, immodestie, impudeur, inconvenance, indécence, messéance, attestent que la notion de bienséance se rapporte à une morale qui est valable en tout lieu et à tout moment, du moins dans une civilisation digne de ce nom. Le même relativisme imprègne la seconde définition de bienséance : "qualité de ce qui est conforme aux usages de la politesse" (sous-entendu, la politesse est une réalité variable et fluctuante) : "le même moi qui m’avait fait la saluer avant que je l’eusse identifiée, (...), me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en allait, mille propos aimables et insignifiants" (Proust, Du côté de chez Swann, 1913). Les Académiciens se gardent bien dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire de verser dans ce relativisme d’époque. Ils reproduisent la définition des éditions antérieures et ils continuent à en faire, nonobstant les sociologues, une vertu de l’homme vivant dans une société policée.

 

 

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il n’est pas fait allusion aux bienséances dans l’art classique, à l’exception de l’exemple bienséances oratoires cité dans la seule édition de 1832-35. Le premier à traiter de la question est Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). La bienséance est étendue au style : elle "consiste à employer des termes et des expressions qui conviennent aux genres des sujets qu’on traite ou des ouvrages qu’on écrit ; à éviter, par exemple, les expressions pompeuses dans la comédie et les expressions basses dans la tragédie". Cette règle est ignorée, selon Féraud, des "prédicateurs, qui ne cherchent qu’à enluminer leurs sermons des mots du jour, mots souvent de ruelle, et à employer des expressions pleines d’affèterie, et ridiculement figurées". Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré en fait un "terme de littérature", mais il n’en définit pas le sens, ni ne cherche à cerner la notion : c’est "ce qui convient". Il cite les "bienséances oratoires" et illustre ce sens d’extraits d’écrivains : Boileau ("La scène demande une exacte raison ; L’étroite bienséance y veut être gardée") ; Corneille ("Il semble que la bienséance y soit un peu forcée") ; Bouhours ("Le Tasse ne garde pas aussi exactement que Virgile les bienséances des moeurs, mais il ne s’égare pas comme l’Arioste"). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) relèvent cet emploi, qu’ils jugent rare : c’est la "qualité de ce qui répond à certains critères d’appréciation esthétique", mais ces critères ne sont pas exposés, ni ne sont explicites dans cet extrait de Marmontel : "il était du bel air, et presque de la bienséance, pour un homme aimable, ou qui prétendait l'être, d'avoir ce qu'on appelait une petite maison" (Essai sur les romans, 1799). Le sens qui serait spécifique à la littérature classique est défini, toujours dans une perspective relativiste : "qualité d’une œuvre qui répond aux lois du genre, aux exigences du sujet, des personnages, au goût dominant d’une époque", comme si cette règle était désuète et qu’aucun écrivain moderne ne la respectât. Les bienséances oratoires, qui seraient propre à la rhétorique, sont mentionnées, sans être définies, et illustrées de cet extrait de Chateaubriand : "je le peindrais à la tête d’un des premiers corps de l’État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d’œuvre de bienséance, de mesure et de noblesse"  (Mémoires d’outre-tombe, 1848). Les Académiciens, eux, signalent, à juste titre, que bienséance est un terme d’histoire littéraire : "pour la critique classique", c’est "la conformité aux normes du genre littéraire ou artistique, ainsi qu’à la sensibilité et au goût du public". Ils font l’effort de définir la notion en la replaçant dans l’époque où elle a vu le jour.