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03 octobre 2007

Agence

 

 

 

 

Les étymologistes ne tranchent pas pour ce qui est de la formation du nom agence : ou il est emprunté de l’italien agenzia, ou il est dérivé d’agent. Il est relativement récent, étant employé par Colbert en 1653, comme terme de commerce, au sens de "comptoir établi à l’étranger". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), y donne un sens différent : c’est "l’emploi de celui qui fait les affaires d’autrui". Le mot "ne se dit que des gens qui sont chargés des affaires des princes, ou de quelque corps illustre, comme du clergé, d’une province, etc." Les exemples sont : "chez les princes de l’Empire, on brigue les agences" et "en la Cour de France, l’Agence générale du Clergé est fort recherchée". Ainsi on apprend que, pour recouvrer les dîmes et administrer les revenus du clergé, en tant que premier état du royaume, il était établi dans les diocèses une "agence du clergé" et, à Paris, une "agence générale du clergé", que presque tous les auteurs de dictionnaires du XVIIIe et XIXe siècles vont citer pour illustrer l’emploi limité du nom agence dans la langue de leur temps. Ainsi les Académiciens, dans les première, quatrième, cinquième, sixième éditions de leur Dictionnaire (1694, 1762, 1798, 1832-35), après avoir glosé agence par "charge, emploi d’agent", l’illustrent par les exemples suivants : "un tel prétend à l’agence du clergé" (1694) ; "il a été nommé à l’agence du clergé", "durant le temps de son agence", "durant son agence" (1762, 1798) ; "il avait été nommé à l’agence du clergé" (1832-35). Dans ce dernier exemple, le plus-que-parfait a remplacé le passé composé ; c’est que les Révolutionnaires ont supprimé l’agence du clergé, comme l’indiquent les Académiciens ("il existait en France avant la Révolution une agence du clergé", septième édition, 1878) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "ancienne fonction d’agent du clergé", illustrant cet emploi ancien par des extraits de Saint-Simon ("l’abbé d’Aquin aurait plu au roi dans l’exercice de son agence du clergé" ; "l’abbé de Maulevrier avait eu deux agences du clergé de suite") et de Massillon ("appelé à l’agence dans ces temps périlleux, où l’autorité du gouvernement mal affermie ne laissait espérer aux droits de l’Église qu’une faible protection, il ne fit paraître ni moins de zèle, ni moins de fermeté").

La suppression de l’agence générale du clergé n’a pas supprimé les agences : au contraire. C’est au moment où la seule agence existante a été supprimée que les agences se sont multipliées. Il n’y a rien d’étonnant : la bureaucratisation croissante de la France a commencé justement à la Révolution. Les têtes coupées, partout ont été établis des bureaux et des agences.

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-25), outre "emploi ou charge d’agent", agence prend le sens "d’administration dirigée par un ou plusieurs agents", comme dans l’exemple "bureau de l’agence du trésor public". Celui-ci réunit trois mots qui réfèrent au grand phénomène de bureaucratisation : bureau, agence, public, comme si la Révolution, en renforçant les pouvoirs de l’Etat central, s’était ramenée à accentuer les tares de la monarchie administrative d’Ancien régime. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré se contente de reproduire la définition des diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "emploi, charge d’agent", l’illustrant de l’exemple "il a obtenu l’agence de cette compagnie" qui atteste que le mot agence s’étend hors de l’administration.

En 1832-35, la définition "administration dirigée par un ou plusieurs agents" était suivie d’un exemple ; un siècle plus tard, les Académiciens l’illustrent par sept types différents d’agence : "agence générale, d’affaires, de travaux, de location, de renseignements, de transports, de navigation", tout en notant que le mot désigne aussi (par métonymie) le lieu où est installée l’administration nommée agence : "il se dit aussi de l’endroit où se trouvent les bâtiments affectés à cette administration" ("se rendre à l’agence, il a son agence rue de Richelieu").

S’il est un phénomène, social bien entendu, qui définit ce qu’a été le XXe siècle dans son essence, outre les camps, la déportation de peuples, l’extermination des insectes nuisibles, l’épuration ethnique ou religieuse, la bureaucratisation, etc., c’est la multiplication des agences. De fait, alors que Littré consacre quelques courtes lignes à agence, un siècle plus tard, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont besoin de près de trois colonnes pour en épuiser les emplois modernes : "organisme gérant certaines affaires pour le compte ou au nom d’autrui". les agences peuvent être privées (agence de voyages, de courses, de location, de placement, de théâtre, de tourisme, immobilière, matrimoniale, théâtrale, etc., agence d’affaires, de presse, de publicité, Havas, d’informations télégraphiques, agence de textes ou d’articles, d’architecte, photographique, de publicité, etc.) ou publiques : agence consulaire, bancaire, de transports, etc. Le mot apparaît dans les raisons sociales d’organismes publics : Agence internationale de l’énergie atomique, agences nationales de productivité, agence européenne de productivité, Agence nationale de l’emploi.

La multiplication des agences élargit les sens du mot. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), font l’effort de les distinguer : c’est un "organisme commercial servant d’intermédiaire" entre des personnes privées ; un "organisme officiel" chargé de missions diverses ; la "succursale d’un établissement commercial dans une circonscription territoriale". La bureaucratisation qui paralyse l’Etat et le secteur public touche aussi les activités privées, comme si la France avait remplacé "liberté, égalité, fraternité" par la devise "hors des agences et des bureaux, point de salut".

 

 

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