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08 octobre 2007

Tendance

 

 

 

Le nom tendance, dérivé du verbe tendre, est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française. "Terme de statique et de dynamique", c’est "l’action, la force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" : exemple, la tendance des corps vers un centre. Le mot est attesté dans ce sens pour la première fois dans l’ouvrage que Fontenelle a consacré en 1727 aux travaux de Newton : "si la lune perdait toute l’impulsion, toute la tendance qu’elle a pour aller d’occident en orient en ligne droite". De toute évidence, il est lié aux lois de la gravitation, comme l’atteste d’Alembert, qui, dans L’Encyclopédie (1751-65), définit le nom gravitation par tendance : "gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité". De même, Mairan, dans un ouvrage consacré à Halley, écrit : "si les étoiles n’étaient balancées de toutes parts et à l’infini par des tendances réciproques, elles se réuniraient toutes incessamment autour d’un centre commun" ; d’Alembert, dans L’Encyclopédie : "(physique) c’est l’effort que fait un corps vers un point quelconque ; ainsi l’on dit la tendance des corps vers le centre de la terre, la tendance d’un corps mu circulairement pour s’échapper par la tangente" ; Voltaire, à propos de Newton : "il y a une attraction évidente entre le soleil et les planètes, une tendance mutuelle de tous les corps les uns vers les autres" ; etc.

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent que "tendance se prend quelquefois pour la simple direction du mouvement". Dans les éditions ultérieures, ces deux sens sont exposés : "terme de statique et de dynamique, action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" et "simple direction du mouvement" (1798, 1832-35) ; chez Littré (1863-77) aussi : "terme didactique, action, force par laquelle un corps est porté à se mouvoir" et "direction du mouvement", mais dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens de "direction du mouvement" n’est plus relevé. Quant au premier sens, "newtonien" en quelque sorte, il est mentionné comme vieux dans Le Trésor de la Langue française (1972-94) : "vieux, impulsion, force qui anime un corps et le dirige vers un sens déterminé" (exemples : "la tendance des corps vers le centre de la terre", Académie, 1935; "les parties intégrantes des liquides (...) se rassemblent dans le fond des vases et n’ont pas de tendance à se répandre dans l’espace qui les entoure", 1918).

 

Au XXe siècle, le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales. Montesquieu (1748, De l’esprit des lois) est le premier à l’employer dans le sens métaphorique "d’inclinaison ou de penchants innés". Des forces gouvernent l’homme, comme celles qui régissent les planètes ou tout autre corps du système solaire. Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré est exposé : " il se dit au moral pour désigner une disposition de l’âme qui la dirige vers un certain objet" (1798). Les lois physiques de la gravitation sont universelles : elles régissent les corps célestes, mais aussi l’esprit et l’âme. L’exemple cité est d’époque : "l’homme a une tendance continuelle au bonheur", le bonheur, réalité fuyante et instable, étant devenu l’horizon indépassable des coupeurs de têtes. Dans les éditions ultérieures, la définition morale est maintenue ("il s’emploie aussi figurément, au sens moral, et signifie une direction sensible, apparente vers un but, vers une fin", 1832-35, et "inclination, fin", 1932-35), mais elle est illustrée d’exemples moins strictement conformes à l’idéologie du temps ou du pouvoir : "l’homme a une tendance naturelle à l’égoïsme" et "il y a dans cet écrit une tendance aux opinions ultramontaines". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), distingue les tendances qui relèvent de la nature humaine ("pente vers quelque chose" ; "cet homme a de fâcheuses tendances" ; Montesquieu : "la règle avec une inclinaison à l’anarchie" et "l’anarchie avec une tendance à l’ordre et à l’harmonie" ; Marmontel : "une tendance vers le bien, que nul obstacle ne dérange" ; Lanfrey, qui énonce, plus d’un siècle avant Alain Besançon, l’essence de la France : "il y a en France une tendance invétérée à exproprier les citoyens au profit de la société") de celles qui affectent les choses ("direction vers, l’intention de produire un effet, d’établir une doctrine" ; "ce livre a des tendances panthéistiques, procès de tendance, procès non pour ce qui est dit expressément dans un écrit, mais pour la direction qui y est sensible").

Le droit aurait été l’horizon indépassable du XXe siècle, bien que ce siècle se soit complu dans la violation des droits naturels. Tendance n’échappe pas à l’hypostase du procès, qui est devenu l’attribut du droit couronné. "Procès de tendance, procès fait à un journal, non pour un délit qualifié, mais pour l’esprit général qu’on y remarque ; faire un procès de tendance à quelqu’un se dit figurément et signifie incriminer ses intentions ; c’est un procès de tendance que vous me faites " (Académie, 1932-35). Le phénomène s’est même amplifié, socialistibus et soixantehuitardibus regnantibus. La France nouvelle n’a rien de multiculturel ; au contraire, elle fait dans la monoculture du pénal. Elle est toute procédurière ou procédurière tous azimuts. Le seul multi dont elle relève est le multipénal.

Le prestige de tendance comme tous les termes de sciences exactes (de statique et de dynamique, écrivent les Académiciens) n’a pas échappé aux experts en sciences sociales et en sciences humaines, qui, après s’être approprié tendance, l’ont mis à toutes les sauces. Un terme qui désigne la grande loi du monde physique ouvre les portes du sens. C’est la clé de l’interprétation – pardon : de l’ijtihad, comme disent les bien pétants. En 1762 (Dictionnaire de l’Académie française), la définition de tendance est expédiée en une phrase et demie ; deux siècles plus tard, il faut trois colonnes de grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en exposer le très grand nombre de sens modernes – tous, ou quasiment tous, en rapport avec les "réalités" nommées sciences, sociales et humaines évidemment. Outre la "disposition particulière ou l’impulsion qui porte quelqu’un à agir, à se comporter ou à se développer d’une certaine façon" (synonymes : propension, inclination, penchant), et "l’orientation commune à un groupe de personnes, à une collectivité" (la tendance est actuelle, antagoniste, contradictoire, hostile, opposée, caractéristique, matérialiste, politique, syndicale, bourgeoise, pro-communiste, CFDT, de l'art, de la mode, de la psychanalyse, avancée, ennemie, super classique , aux formes géométriques, aux lignes droites, aux courbes pures, etc. au point que tout est ou peut devenir tendance), le mot s’emploie en psychologie ("puissance d’action, innée ou acquise, qui dirige l’homme vers une fin, un acte ou un comportement, dont l’obtention procure généralement du plaisir" : tendance acquise, ancestrale, héréditaire, innée, instinctive, affective, intellectuelle, altruiste, égoïste, dépressive, ludique, morbide, névrotique, vitale, homosexuelle, masochiste, perverse, subversive, naturelle, dominante, invincible, à l'autodestruction, à la dépression, à l’émancipation, à la neurasthénie, au suicide, au moindre effort, à la délation, au rêve, etc.), en psychanalyse (au sens de pulsion), en métaphysique (le conatus de Spinoza, l’effort de l’être pour persévérer dans son être, le vouloir-vivre de Schopenhauer, la volonté de puissance de Nietzsche, etc.). Pour les Modernes, l’homme est comme Hernani : c’est une force qui va. Où ? Personne ne le sait, pas plus Hugo, bien qu’il fût prophète et voyant, qu’un autre : au désastre sans doute, l’essentiel étant la force (ou tendance) qui le pousse vers le néant. Bien entendu, l’économie, science moderne (autrefois, on disait le ménage ou le ménagement), n’est pas en reste : elle veut des lois, elle voit donc des tendances de tout type partout : "mouvement d’ensemble, orientation qui se dégage de l’examen, de la comparaison d’un certain nombre de faits et de leur évolution, sur une période donnée", démographique, inflationniste, courbe de tendance, tendance à baisser les prix, tendances d'évolution, etc. Voici un joyau de 1969 : "le renversement des tendances est particulièrement apparent en ce qui concerne les transports : le chemin de fer était générateur de déterminisme collectif, l’automobile et le vélomoteur ouvrent la voie à un individualisme effréné" (Fourastié). Le vélomoteur, sésame du monde nouveau, il fallait y penser ! C’est aussi "l’orientation générale que prend la Bourse, soit en hausse, soit en baisse, pour des motifs divers tels que : expansion économique, crise ou récession, événements extérieurs favorables ou non". La météo n’est plus une prédiction, mais une science; elle se convertit à la tendance : barométrique, c’est la variation de la pression atmosphérique en l'espace de trois heures " ; climatique, c’est le "changement caractérisé par une diminution ou un accroissement régulier, monotone, des valeurs moyennes durant la période du relevé". Les linguistes n’ont pas voulu rester à l’écart de cette tendance générale à emprunter à la science son vocabulaire. Ils voulaient leur tendance, ils l’ont eue. C’est "l’orientation commune de certains changements, comme par exemple la disparition progressive du passé simple constatée dans plusieurs langues" ou la tendance "à supprimer le pronom réfléchi dans certaines phrases" (surtout, ne plus réfléchir) ou "les tendances profondes qui régissent l’ordre des mots" ou "la tendance de la langue à l’économie", laquelle "consiste à tirer du minimum d’effort le maximum d’information". En tout cas, ce n’est pas cette tendance-là (au moindre effort ou à l’économie) qui régit les emplois modernes de tendance, mais la tendance opposée - comme si la modernité était condensée dans ce mot.

 

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