Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09 octobre 2007

Edifier

 

 

 

 

Emprunté au latin aedificare, le verbe édifier est d’abord attesté au sens de "construire" dans la première moitié du XIIe siècle : "(que) soient édifiés les murs de Jérusalem" ; "tu es pierre, et sur cette pierre (je) ferai mon église, et ma maison y édifierai". Le sens figuré chrétien, édifier quelqu’un, "le porter à la vertu", est de la fin du XIIe siècle, à peine postérieur d’un demi siècle (XIIIe siècle, Joinville : "vous conterai-je ce que je vis et ouis de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, pour ce qu’ils soient trouvés l’un après l’autre pour édifier ceux qui les ouïront"). Amyot, au XVIe siècle, emploie édifier dans ces deux sens, "ils édifièrent un temple à Minerve" et "le jeune homme a besoin d’être bien guidé en la lecture des poètes, afin que la poésie ne l’envoie point mal édifié, mais plutôt préparé et rendu ami et familier à l’étude de philosophie".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens sont enregistrés concomitamment ; en 1694 (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), "bâtir" (précision : "on ne s’en sert guère qu’en parlant des temples et autres grands bâtiments publics") et "figurément, porter à la piété, à la vertu, par l’exemple ou par le discours" ("édifier le prochain, ses domestiques, tout prêche et tout édifie en lui, la lecture de ce livre édifie beaucoup") ; dans la neuvième édition (en cours de publication), c’est "construire un édifice" (cathédrale, palais, hôtel de ville, remparts" et "pousser (quelqu’un) sur la voie de la piété, de la vertu, par l’exemple ou le discours".

Ces définitions sont suivies de remarques. Entendu dans le sens de "bâtir", édifier s’oppose à détruire : "ainsi l’on dit d’un homme qui, au lieu de mettre la paix et l’ordre dans un lieu où il a autorité, y apporte du désordre et de la confusion par sa mauvaise conduite, qu’il détruit au lieu d’édifier" (1762). Autre exemple : "vous êtes envoyé pour édifier, et non pas pour détruire". Quant au sens "porter (quelqu’un) à la vertu", il est ainsi complété : "édifier signifie encore satisfaire par son procédé, donner bonne opinion de soi". Les exemples sont "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement ; il est bien édifié de la réception qu’on lui a faite ; il n’est pas trop bien édifié de ce qu’un tel a fait" (1762, 1798). Dans l’édition de 1832-35, les Académiciens précisent que le sens "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" "vieillit". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne le relève plus. Plus exactement, il glose cet emploi d’édifier par "instruire" : "instruire, je veux vous édifier là-dessus". Quelle est la définition juste, "satisfaire" ou "instruire" ? Il semble que, dans les exemples cités en 1762 et 1798, édifier signifie "instruire" et non pas "donner une bonne opinion de soi" ou "satisfaire par un bon procédé". Dans "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement", édifier a pour sens "instruire" et non "satisfaire" ; de même, "il n’est pas trop bien édifié (instruit, et non pas satisfait ou ayant une bonne opinion de lui-même) de ce qu’un tel a fait".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens semblent avoir pris conscience de cette incohérence, mais au lieu de trancher ou pour ne pas faire apparaître l’erreur de leurs prédécesseurs, ils se contentent de citer les deux sens : "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" (exemple : "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement") et "mettre quelqu’un à même d’apprécier une personne ou une chose" (exemples : "je veux vous édifier sur le compte de cet individu ; je suis suffisamment édifié par votre écrit ; n’êtes-vous pas édifié de cette conduite ? ; il sortit peu édifié des propos qu’il avait entendus ; il est assez mal édifié par ce qu’il a vu").

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de répartir les deux sens, propre et figuré d’édifier, dans deux entrées distinctes, indexées 1 et 2 ; et, en conséquence, de distinguer deux homonymes.

Le verbe édifier, au sens "d’élever" (un édifice), a pour synonyme construire : ce processus peut s’appliquer à une théorie ou à une science (édifier une théorie, c’est l’élaborer), et même à une société, comme chez Durkheim : "c’est une œuvre laborieuse que d’édifier cette société où chaque individu aura la place qu’il mérite, sera récompensé comme il le mérite, où tout le monde, par suite, concourra spontanément au bien de tous et de chacun" (1893). Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les églises que l’on édifie ; chez les modernes, le verbe s’applique à de tout autres objets, non plus matériels, mais spirituels, sociaux et moraux, tels que la société, la réforme du monde, l’amendement des hommes, etc. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que ce verbe, qui a eu longtemps détruire pour antonyme, ait pris le sens de "faire œuvre utile, constructive". On "ferait œuvre utile" en condamnant des millions d’hommes aux travaux forcés, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’homonyme édifier 2 est défini ainsi : "porter à la vertu, à la piété, par l’exemple ou la parole" ; "donner une bonne opinion de soi, impressionner favorablement" ("M. de Liancourt édifiait les gens par son extrême politesse", Sainte-Beuve, 1859) ; "fournir des éléments d’appréciation sur quelqu’un ou quelque chose" (synonymes : éclairer, instruire, renseigner).

Pourtant, ces deux prétendus homonymes, empruntés au même verbe aedificare qui signifie en latin classique "construire" et, dans le latin parlé ou écrit par les premiers chrétiens, "faire grandir dans la foi", ont en réalité le même sens. Rien ne justifie qu’édifier soit ainsi partagé en deux homonymes ; d’ailleurs, les lexicographes, à l’exception de ceux du Trésor, ont tous décrit les sens d’édifier dans un même article. Quand le sociologue Durkheim prévoit d'édifier ou croit édifier la société parfaite, il est dans la religion : c’est un acte religieux qu’il accomplit. Il édifie une société meilleure et les hommes; il amende l'une et les autres. Les sociologues se croient subversifs, anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants; ils ne sont que religieux. Ils sont les théologiens modernes, rien d'autre.

 

 

Les commentaires sont fermés.