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10 octobre 2007

Mythologies intellotes 24 : infibulation

Mots interdits

 

 

 

Le nom détail est un vieux mot français attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans le beau poème Floire et Blancheflor : "vos draps (vos tissus) vendoiz a detail", c’est-à-dire "en (les) découpant par petites pièces", et au début du XIIIe siècle, dans un fabliau : "a detail vendent et en gros". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "terme de commerce, en parlant de marchandises ; on ne s’en sert guère qu’en ces phrases : vendre en détail, débiter en détail, pour dire vendre par le menu". Montaigne (Essais, 1580) emploie au figuré en détail ; Pascal (Les Provinciales, 1656) entrer dans le détail de la pratique ("exposé détaillé") ; Boileau (Art poétique, 1674 ) détail au sens de "particularité" ou "d’élément d’un ensemble" dans "Ne vous chargez jamais d’un détail inutile" - emplois que les Académiciens, en 1694, glosent ainsi : "en parlant d’affaires, et dans le récit qu’on fait de quelque chose, détail signifie tout ce qu’il y a de circonstances et de particularités dans l’affaire dont il est question" et qu’ils illustrent de ces exemples : "il nous a fait un long détail, un grand détail, un détail bien exact de cette affaire, du siège de cette ville ; il nous a raconté cette histoire fort en détail ; il a donné au public une relation de cette bataille avec un détail exact de toutes choses ; je vous raconterai l’affaire en gros sans entrer dans le détail, etc."

Le mot détail ne désigne rien de répréhensible ni de honteux ; il ne connote rien d’autre que ce qu’il signifie ; il n’a rien d’infâme qui pourrait appeler sur lui la vindicte, l’opprobre, la mise au pilori ; son sens est banal et insignifiant ; le mot est utile. Or, c’est justement ce pauvre mot français qui est tabou. Un oukase interdirait de le dire : il est même exigé une bonne repentance et une belle confession publique (mea culpa, mea maxima culpa) de la part de ceux qui osent en faire usage. Le voilà prohibé, le voilà proscrit, le voilà banni, le voilà exclu. Les bien pensants veulent sa mort, aussi bien les journalistes que les donneurs de leçon, aussi bien les politiciens un peu lâches et veules qui hurlent avec les loups que les cultureux, aussi bien les haineux que les seigneurs de la Bêtise au front bas et à la mâchoire carrée, aussi bien les Bouvard et les Pécuchet que les Prud’homme et les Perrichon, aussi bien les Pignon et les Glandu que les Dupont-Lajoie et les Bidochon. Il est même des connards de linguistes qui exigent qu’il soit mis à mort, immédiatement, sur le champ, en public. La peine de mort est appliquée sans jugement, ni scrupule, ni retenue, et par ceux-là qui s’y déclarent hostiles et qui inventent le flagrant crime que Mitterrand, garde des sceaux en 1957, voulait introduire dans le droit français pour condamner à mort des suspects sans que leur cas soit instruit à charge ou à décharge par un juge.

 

Ce qui vaut à détail le pilori, c’est Le Pen. C’est lui faire beaucoup d’honneur – à Le Pen, pas au pilori ni à détail. Oui, un jour, Le Pen aurait dit détail, et même point de détail. Le Pen a dit et continue à dire "le, la, les, un, une, des, mon, ton, son, ma, ta, sa, ce, cette, ceux, celles, le mien, le tien, le sien", etc. : va-t-on interdire ces mots ? Va-t-on les exclure de la langue française, en dépit de la grande et progressiste loi de lutte contre l’exclusion ? Il arrive aussi que Le Pen dise français : va-t-on pour autant condamner à mort les Français ? Leur couper la tête ? Il dit démocratie : va-t-on interdire la démocratie ? Faut-il exterminer tous les mots qu’il prononce et même toutes les choses ou les personnes que ces mots désignent ? Va-t-on interdire le français ?

Au premier semestre de l’an 2007, RTL a évoqué avec nostalgie le "Face à la presse" tendu, brouillon, agressif, sans intérêt, au cours duquel détail a été prononcé. Les journalistes luttent contre l’ennemi intérieur, comme entre 1940 et 1944. C’est le seul courage dont ils soient capables. A Le Pen, ils ont posé des questions sur la deuxième guerre mondiale, pour l’amener à délirer, sachant qu’il est quelque peu monomaniaque. L’interrogé a cru bon de répondre que le dénombrement des victimes était, dans l’histoire de cette guerre, un point de détail. La réponse est peut-être aventurée ou imprudente ou sotte, elle n’a rien de criminel. Comme le confirment les journalistes de RTL, Le Pen n’a pas prétendu que le génocide dont les Juifs ont été victimes était un point de détail. Entre dénombrer des victimes et exterminer six millions de malheureux, il y a un abîme. En un instant, cet abîme a été franchi. Les nouveaux maîtres du monde sautent haut et loin. Un journaliste s’est indigné : "vous pensez donc, a-t-il hurlé à Le Pen, que six millions de juifs exterminés, c’est un point de détail !" Le Pen le pensait peut-être, il ne l’a pas dit. C’est le journaliste qui lui a prêté ces mots. Le gauchisme, le communisme, le trotskisme, le socialisme, comme le nazisme, ont l’habitude de fabriquer des monstres semblables. En 1968, Marchais, futur premier secrétaire du PCF, a qualifié Cohn-Bendit "d’anarchiste allemand", ce qui n’est ni une injure, ni une contrevérité. Aussitôt, les gauchistes, qui occupaient les rues, ont hurlé, pour singer une solidarité post-historique fantasmatique : "nous sommes tous des juifs allemands", laissant accroire que Marchais était raciste, ce qu’il était peut-être dans son for intérieur, mais de cet "anarchiste allemand", il n’était pas possible d’inférer qu’il le fût.

 

Les socialistes, communistes, gauchistes, maoïstes, trotskistes, etc. disent avec ferveur socialisme, communisme, gauchisme, maoïsme, trotskisme, etc. en dépit de 85 millions (ou plus) de morts, de quatre (au moins) génocides (en Ukraine, au Tibet, au Cambodge, en Ethiopie), de milliers de massacres de masse, de la réduction à l’esclavage de près de la moitié de l’humanité. Leur vocabulaire est un Himalaya de cadavres ou des océans de sang ; et pourtant, ils s’arrogent le droit d’interdire un détail innocent, qui n’a jamais fait de mal à quiconque. C’est comme si, en juin 1945, les nazis avaient donné aux quelques Juifs rescapés des leçons de démocratie ou de respect d’autrui.

 

On avait l’intuition depuis longtemps qu’une nouvelle inquisition était établie en France et qu’elle avait décidé de bannir les mots, que les puissants du monde ne veulent pas entendre – peut-être parce que ces mots remuent leur propre boue, gardent des traces de leur complicité passée avec la Bête immonde, pourraient révéler qui ils sont. La culture commence, dit Lévi-Strauss, par la prohibition de l’inceste ; la modernité commence par la prohibition de mots banals ou insignifiants. C’est une autre censure qui est en place, non pas celle des ciseaux, mais celle de la fibule. Les lèvres sont infibulées pour empêcher que tel ou tel mot soit dit.

La fibule est une agrafe, le plus souvent en métal, qui sert à fixer les extrémités d’un vêtement. Elle était en usage dans l’Antiquité et jusqu’à la fin de l’époque mérovingienne. Plus personne n’utilise de fibule pour fermer une veste, une chemise ou un manteau : les boutons, la fermeture éclair, le zip remplissent cette fonction. En revanche, l’infibulation et l’acte d’infibuler sont des pratiques banales au Soudan et en Somalie. Ils consistent à "fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d’empêcher les rapports sexuels". Quand les mâles exigent que les filles de leur tribu ou de leur clan ou de leur famille soient excisées, puis infibulées, c’est avec fierté qu’ils expriment la supériorité de leur culture sur la barbarie de ceux qui n’excisent ni n’infibulent les fillettes.

L’infibulation est sans frontières. Ce serait une illusion proprement ethnocentrique que de croire qu’elle ne touche que la Somalie ou le Soudan. Désormais tous les citoyens de France, femmes, enfants ou vieillards, y sont soumis. En un sens, c’est un progrès. En Somalie, l’infibulation est discriminatoire. En France, elle ne l’est pas, ce qui confirme que la France est bien la patrie des droits de l’homme – de l’homme silencieux certes, mais tous les hommes sont égaux en silence. En traversant la Méditerranée, l’infibulation change : elle n’est plus génitale, elle est verbale. Elle porte sur les lèvres, celles de la bouche, pas celles du sexe féminin. Elle fait taire les audacieux et impose le silence aux imprudents. Elle équivaut à bouche cousue, expression qui se dit pour "recommander de ne pas divulguer un secret, comme si la bouche était cousue par une couture". Ce n’est pas un secret qui justifie l’infibulation des lèvres, mais le danger qu’il y aurait à dire les réalités du monde, telles qu’elles sont.

 

 

 

 

 

Commentaires

"des connards de linguistes "
on sent pointer l'agacement, cher lettré.
il n'y a pas-il ne doit pas y avoir- de répit dans la lutte contre les menées criminelles de l'hydre "progressiste".
bonne continuation.
hoplite

Écrit par : hoplite | 10 octobre 2007

Magnifique.

Écrit par : Pascal A. | 12 octobre 2007

Cher Arouet Le Jeune,

Puis-je savoir pourquoi le trackback que j'avais fait sur votre billet a disparu ?

Cordialement.

Écrit par : Fulmin | 16 octobre 2007

Désolé, je n'en sais rien. Je n'ai pas été informé qu'un trackback (je ne sais ce que c'est) m'ait été adressé.

Écrit par : Arouet Le Jeune | 16 octobre 2007

Un trackback est un lien réalisé sur le post d'un blog (le vôtre) vers le post d'un autre blog (le mien) traitant du même sujet. En l'occurrence, j'ai écrit il y a peu un billet sur l'usage récent du mot "détail" par François Fillon, dans lequel je reviens sur l'affaire du "point de détail" de Le Pen. L'objectif n'étant pas tant de défendre Le Pen que le libre examen en histoire et plus largement la liberté de pensée, à l'opposé de la propension toute actuelle à donner dans le "délit d'opinion".

Je fais une nouvelle tentative, vous devriez en principe recevoir une demande sur votre console d'administration. Néanmoins, si vous ne désirez pas de trackback vers mon article, il vous suffit de le dire, c'est votre blog, après tout. Ca ne m'empêchera de continuer à vous lire et à apprécier votre plume.

Cordialement.

Écrit par : Fulmin | 16 octobre 2007

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