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13 octobre 2007

Holocauste

 

 

 

Emprunté du latin chrétien holocaustum, lui-même emprunté du grec holokaustos, au sens de "sacrifice au cours duquel la victime est toute brûlée", le nom holocauste, attesté au tout début du XIIIe siècle, est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "sorte de sacrifice parmi les Juifs, où la victime était entièrement consumée" (exemples : "offrir en holocauste, l’autel des holocaustes"). Par métonymie, holocauste "se prend aussi pour la victime ainsi sacrifiée" ("mettre l’holocauste sur l’autel"). A partir de cet emploi, le nom s’est étendu au christianisme, où il prend le sens figuré de "sacrifice en général" : ainsi, on dit que "Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés". L’article est reproduit à l’identique dans les éditions de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788) le reprend ("sorte de sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu" et "la victime même qui était ainsi offerte et détruite"), mais il ignore le sens symbolique "Jésus-Christ s’est offert en holocauste à nos péchés". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose les trois sens définis par les Académiciens en 1694 : "chez les Juifs, sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu", "la victime ainsi sacrifiée", "sacrifice en général : Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), l’holocauste serait propre aux seuls peuples païens de l’Antiquité : "sacrifice dans lequel la victime était entièrement consumée par le feu, sans qu’il en restât rien, pour témoigner à la divinité qu’on se dévouait totalement à elle (…) Les anciens qui, selon Hygin et Hésiode, faisaient de grandes cérémonies aux sacrifices, consumaient les victimes entières dans le feu ; mais les pauvres n’étant pas en état de subvenir à cette dépense, Prométhée, dit-on, obtint de Jupiter qu’il fût permis de ne jeter qu’une partie de la victime dans le feu, et de se nourrir de l’autre. Pour donner lui-même l’exemple et établir une coutume pour les sacrifices, il immola deux taureaux et jeta leur foie dans le feu : ensuite séparant les chairs des os, il en fit deux monceaux, mais si artistement disposés et si bien couverts des peaux qu’on les aurait pris pour deux taureaux. Jupiter invité par Prométhée à choisir l’une des deux parts, s’y trompa, prit celle qui n’était composée que d’os, et depuis ce temps-là la chair des victimes fut toujours mise à part pour ceux qui sacrifiaient, et les os brûlés en l’honneur des dieux. Malgré cette fiction, qui faisait plus d’honneur à la pénétration de Prométhée qu’à celle de Jupiter, il est certain qu’il y a eu des temps et des lieux où l’on brûlait la victime toute entière, et que l’holocauste a pris de là son nom".

A l’opposé des Académiciens, pour qui l’holocauste est un sacrifice en usage chez les juifs et, dans un sens figuré, chez les chrétiens, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) le tiennent pour un sacrifice en usage chez les seuls païens : il ne font aucune allusion à l’holocauste chez les juifs. Entre les juifs, inventeurs du monothéisme, et les païens, qui étaient polythéistes, il y a tout un abîme. De plus, les auteurs de cet ouvrage sont de toute évidence matérialistes et agnostiques. Ils ne croient pas à la vertu des sacrifices. La viande n’est pas destinée à être brûlée, mais à servir de nourriture aux hommes, surtout aux nécessiteux. Prométhée n’est pas pour rien le mythe progressiste par excellence.

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, il semble que l’ignorance en matière de cultes anciens et de culte moderne, de religion, de rituel soit devenue la règle en France. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) croient bon de préciser, ce qui était évident pour tout le monde dans les âges classiques, que la victime sacrifiée lors d’un holocauste chez les juifs était un animal, non un être humain : "sacrifice religieux, pratiqué notamment par les Hébreux aux temps bibliques, et au cours duquel la victime (uniquement animale chez les Hébreux) était entièrement consumée par le feu". L’holocauste est expiatoire ou propitiatoire. C’est aussi un "sacrifice". Chateaubriand écrit, du "roi martyr" (Louis XVI), que son holocauste "ne fut suivi ni d’une pompe funéraire, ni d’un sacre" ; De Gaulle, des villes et villages détruits lors de la libération de la France : "si tant de villes et de villages se sont offerts en holocauste pour le salut commun, il ne serait pas tolérable, il ne serait même pas possible, qu’il ne sortît point, de tant de deuils, de sacrifices et de ruines, un grand et large progrès humain"  (Mémoires de guerre, 1956).

L’histoire, les guerres, les révolutions des XIXe et XXe siècles et la bombe atomique ("holocauste nucléaire") ont fait sortir holocauste des cultes archaïques et y ont donné une nouvelle jeunesse au sens de "destruction totale" et "d’anéantissement" (Trésor de la Langue française) : "il s’agit de savoir maintenant (...) si l’Europe chrétienne toujours même dans les pays où elle se croit à jamais détachée du Christ survivra à l’holocauste indéfiniment renouvelé de son héroïque jeunesse" (Mauriac, Journal, 1944) ; "cette guerre, qui, durant quatre années, réclame des holocaustes monstrueux" (La Varende, 1953). Après la deuxième guerre mondiale, le nom a servi à désigner les "massacres systématiques effectués dans les camps de concentration allemands au cours de la dernière guerre mondiale". Les exemples sont : "l’holocauste énorme, indéfiniment ravitaillé, et auquel tous les peuples d’Europe pourvoient ; huit millions d’innocents torturés et brûlés, sans compter ce que dévore la bataille" (Mauriac, 1958). Avec une H majuscule, il désigne le génocide dont les juifs ont été les victimes. Le XXe siècle devait être le siècle du progrès infini et et de la modernité illimitée : au lieu de cela, le "progrès" a fait retomber l'humanité dans la plus archaïque barbarie qui ait jamais été, au point qu'il a été jugé nécessaire de ressusciter un vieux terme que l'on croyait réservé aux temps obscurs pour nommer ce qui fait l'essence de ce grand XXe siècle.      

 

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, à la différence de leurs prédécesseurs des siècles antérieurs, les Académiciens ne limitent pas l’emploi d’holocauste au seul monde juif ("chez les Hébreux des temps bibliques, les animaux offerts en holocauste devaient être des mâles sans défaut") ; ils l’étendent aux païens de l’antiquité grecque ("chez les Grecs, les dieux chthoniens exigeaient des holocaustes") et au sacrifice du Christ ("Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour les péchés des hommes"). De même, dans ses emplois modernes, le nom holocauste n’est pas réservé au génocide dont les juifs ont été les victimes : "il se dit de ce qui cause la mort d’un grand nombre de personnes" ("l’holocauste de la Grande Guerre") et, avec une majuscule, devenu un nom propre ("l’Holocauste"), il nomme  "le génocide des populations juives perpétré par le régime nazi (équivalent du terme hébreu Shoah)". Les sens de cet holocauste ressuscité étant divers et génocide désignant un grand nombre de massacres, les survivants du génocide juif et ceux qui tiennent à en préserver l’exemplarité (ce génocide est unique et sans pareil) ont choisi de le désigner par le mot hébreu Shoah, dans l'espoir que jamais ce mot ne serait étendu à une autre réalité que ce génocide. La langue étant un tourniquet de désignations, il n'est pas sûr que leur vœu soit exaucé.

 

 

 

 

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