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14 octobre 2007

Francophobe

 

Francophobe et francophobie

 

 

 

Que la modernité est belle, pourrait-on bêler à la manière d’un chanteur (que la montagne est belle) ou d’un poète (que la guerre est jolie). Ce qui en fait la beauté, ce sont les mots monstrueux qu’elle fabrique. Francophobe est de ceux-là. Dans les siècles classiques, il était attribué une nature ou une essence aux habitants de tel ou tel pays : l’Allemand était lourd, l’Anglais perfide, le Français léger ou volage, l’Arabe fourbe, le Russe brutal, etc. Ces caractérisations sont sans doute fausses, mais elles n’étaient pas inspirées par la haine. Il est de bon ton dans le Modernistan de s’en gausser : voilà, dit-on en substance, les horreurs dont nos ancêtres accablaient leurs voisins et de cela, on en infère qu’ils étaient intolérants, à œillères, fermés à l’Autre. Ces adjectifs étaient peut-être des âneries, au sens où ils déformaient la réalité, mais ils n’étaient inspirés ni par la haine, ni par la volonté de nuire, ni par l’envie d’exterminer.

L’adjectif francophobe, qui est employé comme un nom, n’a rien en commun avec léger, volage, spirituel. Il est vrai qu’il est moderne et inouï, de ce point de vue. C’est un mot du sinistre XXe siècle. Littré, dans son dictionnaire (1863-77), l’ignore. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "adjectif des deux genres, qui hait la France et les choses de France". La haine de la France est avérée : par ces mots, il faut entendre, non pas la haine que la France et ses habitants ressentiraient à l’encontre de quoi ou de qui que de soit, mais la haine qui est vouée à la France, à ses choses et à ses habitants. Pourtant, le Trésor de la Langue française (1972-1994) ne consacre pas d’entrée à francophobe, ni à francophobie, sans doute, parce que le credo moderne impose que soient cachées les réalités sinistres) : ces mots sont intégrés à l’entrée franco, élément servant à former des mots composés, tels franco-belge, franco-russe, franco-français, etc., dont francophobe et francophobie, que les auteurs de ce Trésor ne jugent même pas utile de définir, sinon en renvoyant les lecteurs à d’autres mots : "synonyme plus rare de gallophobe ; synonyme plus rare de gallophobie", se contentant d’illustrer leur emploi par deux exemples : "je crois avec vous, écrit Mme de Staël au Français francophobe Charles de Villers, que l’esprit humain qui semble voyager d’un pays à l’autre est à présent en Allemagne" (L’Europe française au siècle des lumières, 1938) et "un accès de francophobie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). Les lexicographes sont éclairés ; pourtant ils accomplissent l’exploit de citer, comme modèle de francophobie, un écrivain peu connu, Charles de Villers (1765-1815), qui a émigré en Allemagne de peur d’être coupé, en 1793 ou 1794, en deux morceaux inégaux et qui, de l’Université de Göttingen où il a enseigné, a exposé dans ses ouvrages la pensée de Kant. Les exemples de francophobie militante et maladive ne manquent pas : au XXe siècle, on a eu Hitler, les Algériens, les deux Bou, Medienne et Teflicka, Nasser, etc. Il a suffi qu'un écrivain tchèque, réfugié en France, Milan Kundera, se fasse naturaliser et obtienne en 1989 la nationalité française pour qu'il prenne consciience, dans sa chair, de la francophobie, dont il témoigne dans un bel article publié en 1994 dans la Revue des Deux-Mondes, texte que les biens pensants ont décide de passer sous silence. Dans un dictionnaire de référence (CNRS et tout le tintouin), le lampiste de service est un Français dont le crime est de s’être réfugié à l’étranger.

Les auteurs du Trésor de la Langue française assurent que francophobe et francophobie seraient des "synonymes plus rares" de gallophobe et de gallophobie : "qui est hostile à la France, aux Français, en parlant des personnes ; il signifie, en parlant des choses, qui exprime des sentiments hostiles à la France" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et "celui ou celle qui n’aime pas la France, les Français, ce qui s’y rapporte (synonyme plus courant de francophobe)" et il se dit "en parlant d’une collectivité ou d’une forme d’expression". Or, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, à la définition de gallophobe ("qui est hostile à la France, aux Français ; propagande gallophobe ; un, une gallophobe"), les Académiciens ajoutent : "on dit plutôt francophobe". Le qualificatif rare attribué à francophobe et le qualificatif courant attribué à gallophobe sont inexacts ou faux. Ce qui est commun, c’est la francophobie, non pas la gallophobie. Ce n’est pas à la Gaule disparue ou aux lointains Gaulois ou aux descendants de ces Gaulois qu’une haine sans borne est vouée, mais à la France et ses habitants. Dans les siècles classiques, ce sont des étrangers paisibles vivant dans leur propre pays qui méprisaient la France et les Français : libre à eux de le faire. Dans le Modernistan, les haineux de la France et des Français sont ceux qui ont traversé la Mer du Milieu des Terres pour s’établir dans ce qui fut il y a quinze siècles la Gaule. "On vit une époque formidable".

Les auteurs du Trésor de la Langue française partagent avec les Modernes la propension à nier les réalités désagréables qui pourraient ébrécher la belle statue érigée en l’honneur de leur temps. Ces aveugles ne voient pas ou ils ne veulent pas voir que la francophobie, cette haine vouée aux autochtones et aux générations laborieuses qui ont fait la France, est la forme exacerbée de cette haine d’autrui, morbide, sans raison et sans borne, haine qui a été le moteur des tueries qui ont transformé le siècle des ténèbres en océans de sang.

 

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