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16 octobre 2007

Instrumentalisation

 

Instrumental et ses dérivés

 

 

Le verbe instrumentaliser, par lequel les agitateurs politiques marquent au fer rouge de la honte les innocents qui n’ont pas l’heur de leur plaire, n’est pas enregistré dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1932), même pas dans la neuvième édition (en cours de publication). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’ignorent : ces derniers relèvent le nom instrumentalisation à l’entrée instrumental. Ces mots ne sont pas modernes, ils sont modernissimes. A qui veut comprendre pour quelles raisons instrumentalisation est un mot favori de la propagande, il convient d’établir le sens de l’adjectif instrumental, dont dérivent par adjonction des suffixes – iser et ation le verbe et le nom.

 

L’adjectif est attesté au XIVe siècle chez Nicolas Oresme dans le contexte de la philosophie scolastique : la cause instrumentale est celle "qui sert de moyen, d’instrument". Au XVe siècle, il s’emploie pour qualifier le nom musique et désigner ainsi la musique "qui s’exécute avec des instruments". C’est au XIXe siècle que les linguistes l’emploient comme nom ou comme adjectif, qualifiant le nom cas, pour désigner la forme qui, dans les langues anciennes, "exprime le complément d’instrument".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le premier emploi est exposé : "qui sert d’instrument ; la cause instrumentale. Il n’est guère usité qu’en cette phrase" ; dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), l’emploi musical complète l'article consacré à instrumental : "on appelle musique instrumentale celle qui est faite pour les instruments" (1762, 1798) ; "il signifie, en termes de musique, qui s’exécute, qui doit être exécuté par des instruments ; musique instrumentale ; la partie instrumentale de cet opéra est d’une exécution très difficile ; concert vocal et instrumental"  (1832-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et, plus tard, les Académiciens (huitième et neuvième éditions), relèvent trois emplois : celui de la philosophie scolastique ("cause instrumentale"); celui de la musique; et enfin le "terme de grammaire, cas instrumental : cas qui se trouve dans quelques langues, entre autres le sanscrit, et qui exprime l’instrument, le moyen".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux sens seulement sont distingués : "qui se rapporte à un instrument" et, en musique, "qui est relatif aux instruments". Dans le premier sens, sont regroupés les emplois en philosophie ancienne et en grammaire, mais aussi en phonétique, en psychologie (conditionnement instrumental) et en droit ("qui sert d’instrument"). Grâce aux extraits d’un écrivain moderne ayant employé cause instrumentale, le sens de cet adjectif, employé pour la première fois au XIVe siècle par Oresme ("par opposition à cause finale et à cause efficiente, cause instrumentale, moyen permettant l’action de la cause efficiente"), est à peu près clairement défini : "dans la civilisation médiévale, les choses qui sont à César, tout en étant nettement distinguées des choses qui sont à Dieu, avaient dans une large mesure une fonction ministérielle à leur égard : pour autant, elles étaient cause instrumentale à l’égard du sacré, et leur fin propre avait rang de moyen, de simple moyen à l’égard de la vie éternelle" (Maritain, 1936).

 

Le nom instrumentalisation est défini dans une remarque. Il est employé d'abord par des écrivains chrétiens. C’est le fait de considérer une personne comme un moyen ou un instrument chez Mounier (1946) : "dans les attitudes que nous venons de considérer, autrui n’est encore saisi qu’à titre instrumental. Il existe une instrumentalisation qui, de moyen, en fait un pur objet" ; ou encore dans la revue Réalités : "la force de la technologie pourrait être libératrice par l’instrumentalisation des choses : elle est devenue une entrave à la libération par l’instrumentalisation de l’homme". Dans ces extraits, ce qui est critiqué, à juste titre, c’est la transformation de l’homme ou d’un homme en instrument, c’est-à-dire, quoi qu'en dise Mounier, aussi en chose; et ce, en dépit des injonctions de la morale, qu’elle soit chrétienne ou laïque, telles "ne considère pas autrui comme un moyen, mais comme une fin" et "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Les auteurs de ces extraits ne critiquent que la transformation de l’homme en moyen. Se servir d’une chose, un marteau par exemple, ce n’est pas en détourner la fonction ou en changer la nature : il ne peut pas être reproché à un charpentier d’instrumentaliser son marteau quand il enfonce un clou dans un chevron.

Jamais en France, les immigrés n’ont été des choses : ils jouissent des droits qui, en France, sont reconnus aux hommes ; ils jouissent même de ces droits naturels et imprescriptibles dont ils sont privés ou étaient privés dans leur pays. Personne ne confond la Libération de 1944 avec les libérateurs ni avec les libérés. Il est abusif de confondre immigration et immigrés ; la première est un phénomène, les seconds des êtres humains. Il est juste de refuser que des êtres humaines soient utilisés comme des moyens ou réduits au statut de choses ; il n’y a pas à s’indigner qu’une chose, par exemple un phénomène public, soit instrumentalisée. Il ne peut pas l’être : l'évoquer publiquement, ce n’est pas en faire un instrument, c'est en débattre. En condamner l’instrumentalisation purement imaginaire, c’est interdire aux députés d’en parler et éventuellement de le réguler ; c’est refuser qu’ils exercent leur mission ; c’est leur imposer le silence (comme dans les anciens pays communistes : bouche cousue !) et exiger d’eux qu’ils légifèrent sur les seules fourmis, comme dans les pays islamiques. Dans l'agit-prop, le fantasme de l’instrument s’exprime avec une rage haineuse et vulgaire : il donnerait envie à x ou à y de dégueuler sur les élus du peuple. Admettons qu’un Français établi en Algérie ait traité en public de dégueulasses les élus du peuple algérien. C’est improbable, objectera-t-on ; en envisager la possibilité, ce serait imputer aux Français ce racisme, répandu partout ailleurs, qui ne les contamine pas. Ce Français aurait été, à juste titre, accusé de racisme et, sur le champ, l’Etat algérien l’aurait renvoyé chez lui.

 

 

 

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