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20 octobre 2007

Occulter

 

 

 

 

Emprunté du latin occultare, traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934) par "cacher, dérober aux regards, faire disparaître", le verbe occulter est attesté au début du XIVe siècle au sens de "cacher". Nicot (Thresor de la langue française, 1606) le relève dans ce sens, mais les Académiciens l’ignorent, puisque, dans les éditions publiées de 1694 à 1935, ils ne consacrent pas d’entrée à occulter et ils ne définissent pas non plus ce verbe dans l’entrée occulte. En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre comme un "terme de physique" et le définit ainsi : "cacher à la vue un rayon, une étoile, etc.", citant un extrait d’un Précis d’histoire astronomique et planétaire : "au point focal du télescope, on ajuste à demeure un réseau de fils d’araignée, tendus rectangulairement ; et le rayon central venu de l’étoile, dans l’axe du cylindre, se définit presque mathématiquement par la condition que l’image focale s’occulte devant le point de croisement des fils".

C’est dans la langue moderne que les emplois d’occulter se multiplient. Le verbe qui signifie cacher ne se cache plus : il est partout désormais. Est-ce là le signe que nous avons changé d’époque ? Que tout est ou doit être transparent ? Que les Modernes vident leur sac ? Que tous les placards à secret sont ouverts ? Ou bien, est-ce là le signe, comme dans les sciences occultes, évidemment, que l’occulte est roi ?

Quoi qu’il en soit, l’article occulter du Trésor de la Langue française (1972-94), même s’il n’occupe que les trois quarts d’une colonne de grand format, est trois ou quatre fois plus long que celui du Dictionnaire de la Langue française de Littré. Le premier sens est exposé : c’est celui qui est en usage en astronomie et en cosmographie : "(le sujet et l’objet du verbe désignent un astre), intercepter la lumière de, cacher à la vue (d’un observateur terrestre) en s’interposant". les synonymes sont éclipser, offusquer, voiler et les exemples : "étoile occultée par le soleil, par la lune" et "Cassini a fréquemment observé que Saturne, Jupiter et les étoiles fixes, au moment d’être occultées par la lune, changeaient leur forme circulaire en une forme ovale" (1856). Quand le verbe n’est pas employé dans un contexte astronomique, il a pour sens "rendre obscur, rendre peu visible, dérober à la vue" (synonymes : cacher, dissimuler, masquer), comme dans cet extrait : "voici le nuage obscur dont la masse architecturale roule dans le ciel occultant la lumière" (René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955). Dans un sens technique, c’est "munir (une source lumineuse : un phare, un signal ferroviaire, une lanterne de véhicule, etc.) d’un dispositif qui en canalise les rayons en un étroit faisceau" ou "(en temps de guerre) masquer (les ouvertures d’une maison éclairée) de façon qu’aucune lumière ne soit visible de l’extérieur pendant la nuit".

 

Pourtant, ce qui fait la modernité d’occulter, ce n’est pas qu’il ait été étendu à des réalités (phares, fenêtres, etc.) qui ne sont pas des astres, mais la métaphore, laquelle, à force d’être répétée, a fini par se lexicaliser et devenir un des sens figurés du verbe : "cacher à l’esprit, rendre obscur, dissimuler". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont éloquents : "occulter certains aspects d’une question, d’un problème". Les problèmes, quels qu’ils soient, sociaux, internationaux, européens ou intellectuels, même s’ils sont évidents ou qu’ils n’aient aucune existence, sont occultés : par qui ? L’auteur de l’occultation n’est jamais nommé, c’est on et cet on désigne en vérité toujours les mêmes : les dominants, les oppresseurs, les nantis, le Pouvoir avec un P majuscule – en bref, le démon moderne. Il faut que des réalités soient occultées pour qu’elles soient dévoilées, révélées, mises à la lumière et que celui qui les dévoile (ou feint de le faire : la posture est gratifiante) passe pour un héros prométhéen. Il devient alors le dispensateur de lumière à ceux qui vivent dans l’ignorance. Cet extrait de Proudhon, un des fondateurs de la nouvelle religion sociale, est encore plus éloquent : "toujours occultée en partie, soit par le mysticisme de la foi, soit par les sophismes de la raison, la loi sérielle est aujourd’hui à la veille d’une émersion totale" ; ou celui-ci, d’un journaliste de La Croix (1982) qui semble s’être tardivement converti à la grande religion sociale et occultiste du XXe siècle : "comme le faisait Daumier, on fait parfois éclater aux yeux des gens une vérité occultée par le fait qu’ils la vivent quotidiennement". Jusqu’en 1935, les Académiciens ignoraient occulter ou ils jugeaient que son emploi était si minuscule qu’il ne méritait pas d’être défini dans leur Dictionnaire : dans la neuvième édition, en cours de publication, ils en définissent les sens ainsi : "astronomie, cacher un astre" ; "par analogie, masquer une source lumineuse" ; "figuré, dissimuler, rendre obscur, faire oublier : occulter des faits, des souvenirs".

La grande religion, toute immanente et sans transcendance, des XIXe et XXe siècles est la religion sociale (et même socialiste). Elle est solidaire et occulte. Il suffit de prononcer quelques formules magiques sur un ton allumé (changer la vie, socialisation des moyens de production et d’échange, plus de moyens, un emploi pour tous, à chacun selon ses besoins, problèmes occultés, etc.) pour exaucer les vœux de millions de pauvres gens et établir le paradis social sur la terre. Le succès du verbe occulter est lié à l’assomption de cette religion, dont le credo est double : social et occulte. Il faut donc que les dominants occultent tout ce qui pourrait montrer leur propre domination, pour que la religion ait une raison d’être et que des Prométhée d’un nouveau type passent pour anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants, subversifs et tout ce qu’on voudra d’autre.

 

 

 

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