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22 octobre 2007

Puriste

Puriste, purisme

 

 

Le premier de ces deux mots est apparu en 1586 pour désigner celui qui estime posséder la croyance la plus pure. Les guerres de religion faisaient rage : on s’entretuait pour un rien, un mot mal compris ou un geste interdit, on tuait les impurs. Les puristes étaient partout. Chacun se targuait de la pureté de sa foi. En 1625, puriste s’est employé hors de la religion pour désigner celui qui affecte de parler une langue pure : "on appelle ainsi un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement", est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1932-35). Dans la sixième édition de ce dictionnaire (1832-35), la définition est complétée par la remarque qui suit : "le puriste est voisin du pédant" (exemple : "c’est une puriste sévère").

Jaucourt, auteur de l’article puriste de l’Encyclopédie (1751-65), reprend la définition de l’Académie : "on nomme puriste une personne qui affecte sans cesse une grande pureté de langage" et il illustre l’hostilité des écrivains classiques aux puristes d’un extrait de La Bruyère : "ces sortes de gens ont une fade attention à ce qu’ils disent, et l’on souffre avec eux dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases, et de petits tours d’expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d’heureux ne leur échappe ; rien chez eux ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement ; ils sont puristes".

Comme Jaucourt et La Bruyère, les Académiciens n’aiment pas les puristes, chez qui tout est calcul ou surveillance ou vigilance : affecter, trop scrupuleusement, pédant – ce que confirme la définition qu’ils donnent en 1762, 1798, 1832-35) du purisme : "défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage". D’une édition à l’autre, les exemples sont de plus en plus critiques : "cet auteur donne un peu dans le purisme" (1762, 1798) ; "cet homme est d’un purisme si rigoureux qu’il en est fatigant" et "cette femme donne dans le purisme" (1832-35). Dans la huitième édition, le premier des deux exemples de la sixième édition illustre une définition encore plus négative que celles des éditions précédentes : "souci scrupuleux jusqu’à l’excès de la pureté du langage". La répulsion s’accroît.

Aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, les puristes étaient les pédants, les professeurs, les pétris de science, les (mal) instruits, les idéologues, pas les écrivains, encore moins les Académiciens. Au XXe siècle, ceux qui étaient hostiles au purisme sont dits puristes. Depuis un demi siècle ou plus, les Académiciens sont accusés d’un crime dont ils sont indemnes au moins depuis 1694. Certes, leur critique du purisme était parfois verbale. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788), après avoir indiqué que les deux mots, puriste et purisme, "se prennent en mauvaise part", rappelle que "l’Académie appela autrefois Vaugelas ce fameux puriste" (la qualification semble positive et flatteuse), alors que le puriste est, selon elle, "un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement". Féraud semble partager sur cette question la position de La Bruyère qui "met puriste en italique, preuve que c’était alors un mot nouveau et hasardé" (en fait, il sort des guerres de religion).

 

A la différence des Académiciens, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose à l’entrée puriste les deux sens, religieux et propre à la langue, de ce mot. Un extrait de Bossuet ("les calvinistes, qui se piquent d’être les plus purs de tous les puristes, traitent de superstition ce respect tel quel que les luthériens de la confession d’Augsbourg ont pour les restes de l’eucharistie") illustre le sens religieux. Pour ce qui est du second sens, Littré estime que ce n’est pas la langue dont le puriste recherche la pureté, mais le style : "celui qui affecte une pureté de style exagérée". Il y a entre la langue et le style un abîme, que Littré ne franchit d’ailleurs pas, puisque, dans les exemples qu’il cite, c’est surtout de langue (et non de style) qu’il est question : "se défier de ces flatteurs et de ces puristes qui corrigent un bon usage pour en introduire un mauvais" ; (d’Olivet) "j’aime à voir que Vaugelas mettait une différence infinie entre un puriste et un homme qui sait sa langue" ; (Rousseau) "je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être lumineux ; c’est en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire".

 

Les puristes et le purisme font horreur aux linguistes qui sont les Modernes par excellence. Ce qui est nouveau dans les dictionnaires, c’est la redéfinition du purisme – ou plutôt son élargissement. Pendant trois siècles, les Académiciens ont déclaré leur hostilité à l’affectation forcée (c’est-à-dire à l’absence de naturel), au pédantisme, à l’abus de scrupule. Pour eux, la langue n’est pas une religion, les utilisateurs de la langue ne sont pas des théologiens ou, dit en d’autres termes, la langue n’a pas à être régie par des dogmes imposés : elle est affaire d’usage, donc d’usure, de faiblesse, de bricolage, non pas de conformité à des oukases. Le sens de purisme, ce que ce nom désigne, et l’efficacité des puristes étaient, selon eux, restreints et de peu d’importance. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) abolissent d’un coup les limites qui restreignaient puriste, en distinguant un emploi courant d’un emploi péjoratif. Quand il est employé sans nuance péjorative, puriste désigne celui ou celle qui manifeste un "grand souci de la pureté de la langue, de la correction du langage, du style". "Langue, langage, style", le champ d’action du purisme est immense. Respecter quelques règles en parlant ou en écrivant, c’est être puriste. Vouloir bien écrire, c’est faire preuve de purisme. Examiner quelques faits de langue, c’est établir la "pureté de la langue". Quant au sens péjoratif de puriste, c’est celui des Académiciens, mais en apparence seulement : "celui, celle qui affecte un souci excessif", car le mépris que les auteurs du Trésor de la Langue française vouent aux puristes est si fort qu’ils se croient obligés de charger la barque des puristes d’un crime purement imaginaire : "celui qui rejette tout néologisme". Rejeter tout néologisme n’a jamais été l’ambition de qui que ce soit, puriste ou non ; ce serait se condamner au silence ou ne parler que latin, puisque, dans la langue française, tout est néologisme.

 

L’élargissement, presque à l’infini, du sens de puriste apparaît nettement dans la définition de purisme, lequel est toujours glosé par pureté du langage, sans que jamais le sens de pureté soit clairement exposé : "attachement scrupuleux à la pureté du langage, tendant à être péjoratif lorsqu’il est excessif". Le nom pureté référait aux croyances religieuses ; on évoquait la pureté de la foi. Aujourd’hui, il désigne le facteur de crimes racistes : pureté de la race, pureté du sang, purification ethnique. En user pour désigner ceux qui s’attachent, comme les Académiciens ou les écrivains, à écrire une belle langue, c’est les disqualifier comme racistes ou quasi racistes. Les auteurs du Trésor de la Langue française vont jusqu’à employer le nom religieux observance pour définir purisme : "observance rigoureuse d’un usage linguistique valorisé", ou jusqu’à suspecter les puristes d’être des réactionnaires : "rejet de tout ce qui va contre le bon usage linguistique".

La boucle est bouclée : au XVIIe siècle, les partisans du purisme étaient les pédants, les doctes et les savants ; les écrivains, eux, se défiaient des puristes. Au XXe siècle, c’est l’inverse. Ceux qui vomissent le purisme sont les successeurs de ceux qui, jadis, l’encensaient. Aujourd’hui, ils stigmatisent comme puristes (c’est une autre façon de dire racistes, fascistes, nazis) les quelques écrivains ou Académiciens qui ne tiennent pas la langue pour un simple outil, comme le sont le marteau et la faucille, et qui s’imposent une ascèse en écrivant ou en parlant, pour que, justement, ce qu’ils écrivent ne puisse pas être broyé, mouliné, avalé par les idéologues, tous attachés à la pureté de leur doctrine sociale et qui sont les pires puristes qui aient jamais été.

 

 

 

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