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27 octobre 2007

Fluidifier

 

 

 

Dérivé de l’adjectif fluide, le verbe fluidifier est attesté en 1830. C’est Littré qui, le premier, l’enregistre dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "terme de physique, réduire à l’état de fluide", sans l’illustrer d’un exemple, ni sans préciser les corps (solides ? gazeux ? liquides ?) qui peuvent être réduits à l’état de fluide et comment se fait cette réduction. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), sont encore plus brefs que Littré : "rendre fluide", se contentant de gloser la formation de ce verbe, puisque le suffixe – ifier signifie "rendre une chose conforme à la qualité exprimée par l’adjectif".

Il apparaît, à la lecture de l’article qui est consacré à ce verbe dans le Trésor de la Langue française (1972-94), que les emplois scientifiques de fluidifier, "terme de physique" selon Littré, sont rares. Deux sont relevés. Le sens "rendre fluide" est illustré d’un texte de publicité publié en 1941 dans L’Oeuvre, journal de la collaboration : "Vichyflore régularise l’intestin, décongestionne le foie, fluidifie le sang" ; et dans un emploi intransitif, le sens "passer à l’état fluide" est illustré de cette phrase qui tient plus d’une technique industrielle peut-être ancienne que de la science : "le mazout provenant des soutes passe d’abord dans un réchauffeur afin de fluidifier suffisamment pour se bien pulvériser"  (1931).

En réalité, dans la langue moderne, fluidifier a surtout des sens figurés, bien que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne relèvent qu’un sens propre "rendre fluide ou plus fluide", qu’ils illustrent de cet exemple technique : "un métal qui fond se fluidifie". Ces sens figurés sont relevés, en revanche, dans le Trésor de la Langue française. C’est "donner à quelque chose la limpidité et l’écoulement qui sont ceux d’un liquide" : "fluidifier la strophe", "fluidifier l’intelligence et l’amitié", "fluidifier la circulation", "le service de l’équipement vient de mettre en place le toboggan qui doit fluidifier la sortie de l’autoroute". Dans une construction pronominale, le verbe, au figuré, prend le sens de "se fondre, cesser d’être palpable", comme dans cet extrait de Balzac : "enfin cette haute alchimie où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des aïeux et l’honneur des grands noms ; tout cela procédait d’un génie particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le Moyen Âge" (1833) ; ou le sens de "devenir pur et limpide", comme dans cet extrait de Rivière : "déjà l’harmonie s’est affinée et fluidifiée, déjà la récitation a pris cet étrange et délicieux balbutiement, que produit l’égalisation rythmique des syllabes".

 

Les citoyens ont appris récemment que de prospères organisations patronales versaient régulièrement, et cela, depuis plus d’un demi siècle, aux syndicats, dits ouvriers, des milliards en € liquides, sonnants et trébuchants (en réalité, ils versent du fluide) pour "fluidifier les relations sociales". Ainsi, à la grâce du dieu patron et capitaliste (el hamdou li Allah, comme il faut dire désormais), ces dirigeants de syndicats sans adhérents roulent dans de grosses berlines, dînent dans de grands restaurants, font brandir de belles oriflammes bariolées par ceux qu’ils stipendient, pavanent dans de luxueux sièges sociaux, emploient d’innombrables permanents, etc. Les commentateurs ont cru mettre en relation ce fluidifier avec les milliards perçus en "liquide", qui ne laissent pas de trace. En fait, dans cet emploi, fluidifier n’a pas pour sens "rendre plus fluides" les relations sociales, ce qu’aurait signifié huiler, comme on huile les mécanismes ou les engrenages, de peur qu’ils ne grippent, mais "rendre les syndicats plus purs et plus limpides", comme chez Rivière : sens qui est ajusté, ironiquement parlant, à ce que sont, en France, les toutes puissantes bureaucraties de fonctionnaires ou assimilés, dites improprement ou par abus, ouvrières ou du travail.

 

 

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