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28 octobre 2007

Organisme

 

 

 

Dérivé du nom organe, organisme est attesté en 1729 au sens de "être vivant doté ou non d’organes" et en 1802 au sens de "ensemble des organes qui constituent un être vivant". C’est en 1842 que, pour la première fois, il est extrait de la science pour s’établir dans le royaume social, où il trône, et signifier "ensemble organisé dans le domaine économique, politique, social".

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré, le sens moderne, social et solidaire, n’est ni noté, ni défini. Est relevé l’emploi en physiologie : "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain est un assemblage de merveilles" (1832-35, les académiciens semblent donner à organisme le sens d’organisation !) ; en biologie : "disposition en substance organisée" (Littré, citant Bonnet : "l’organisme s’étend bien loin dans les machines animales, et il est arrivé bien des fois qu’on a pris pour inorganisé ce qui était très organisé") ; "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain" (Littré commet-il la même erreur que les académiciens ?) ; "corps organisé ayant ou pouvant avoir une existence séparée" (Littré : "une fibre musculaire est un corps organisé, mais non un organisme" ; "suivant l’hétérogénie, il se forme de toutes pièces des organismes nouveaux").

Il suffit de comparer ces définitions maladroites, imprécises ou balbutiantes à celles, précises, claires, fermes, du Trésor de la Langue française (1972-94 : "assemblage, combinaison, ensemble des éléments constituant un être vivant ; organisme adulte, complexe, humain, inférieur, larvaire, microscopique, supérieur", illustré d’extraits de biologistes connus : "l’organisme s’adapte aux bactéries et aux virus par la production de substances capables de détruire, directement ou indirectement, les envahisseurs", Carrel, 1935 ; "l’organisme humain (comme tous les organismes complexes), est un assemblage, avons-nous dit, d’une foule innombrable d'organismes élémentaires, qui vivent dans un milieu intérieur dans lequel se trouvent les conditions de leur existence", Claude Bernard, 1878) et à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française ("le mot est utilisé plus spécialement en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire") pour se persuader que les lexicographes et les linguistes, qui sont des littéraires, parfois de mauvais littéraires, écrivant comme des pieds, ont appris, en un siècle, un peu de biologie, grâce à quoi ils ont une idée à peu près cohérente des principaux termes et notions de cette science. Un peu plus de trente ans sépare la rédaction du Trésor de la Langue française de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : en apparence, c’est peu. En réalité, pour ce qui est des emplois d’organisme en biologie, c’est beaucoup. L’exposé que les académiciens, jadis peu portés sur les sciences, font de ce terme biologique est plus ample, plus précis, plus complet que celui du Trésor de la Langue française, dont les auteurs pourtant se piquent de science. Ainsi : "micro-organisme : organisme microscopique, généralement unicellulaire"  ("microorganismes végétaux, animaux, les bactéries, les virus, certains protozoaires sont des microorganismes") ; "organisme est utilisé en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire, organisme animal, végétal, procaryote, eucaryote, autotrophe, hétérotrophe, microscopique, ou microorganisme, marin, organisme génétiquement modifié (on dit aussi trans-génique) ou, par abréviation, O.G.M., animal, plante ou bactérie chez lesquels on provoque, en ajoutant à leur patrimoine génétique un ou plusieurs gènes d’une autre espèce, l’apparition de caractères qu’ils ne possèdent pas à l’état naturel". Le succès de ce mot est tel qu’il désigne par métonymie "l’ensemble des organes qui assurent les principales fonctions d’un être vivant, de l’homme en particulier". Les exemples sont innombrables : "les substances nécessaires à l’organisme ; un organisme robuste, affaibli ; les besoins énergétiques d’un organisme ; les défenses de l’organisme, ses moyens de résistance à l’invasion microbienne, virale, parasitaire, etc. ; élimination par l’organisme des toxines, d’un poison ; un climat éprouvant pour l’organisme".

Au XXe siècle, la biologie acquiert une force explicative si convaincante que d’autres sciences y empruntent une partie de leur vocabulaire : ainsi, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, organisme, terme de biologie, est passé dans les sciences de la terre et en géologie et jusqu’en philosophie ou en psychologie. Mais c’est le déplacement ou, au sens grec de ce terme, la métastase au social qui atteste le prestige triomphal de la biologie.

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens social et moderne est défini : "organisme se dit au figuré d’un ensemble organisé dans la vie sociale ou politique". Exemples : "ce corps, cette société constituent un organisme particulier, indépendant" ; "les différents organismes qui assurent la vie de l’État". Ce dernier exemple est malheureux. Les académiciens auraient dû se demander ce que pouvait bien signifier "assurer la vie de l’Etat" : le financer ? le faire fonctionner ? Les auteurs du Trésor de la Langue française ne sont pas modernes pour rien ; ils s’étendent sur l’assomption sociale d’organisme, laquelle se fait en deux étapes. La première étape consiste à utiliser ce nom savant pour désigner un "ensemble composé d’éléments bien structurés". C’est l’incontournable Comte, le maître ès scientismes et le zélé propagandiste de la religion sociale, qui est l’un des premiers à déplacer organisme hors de la biologie : "les idées théoriques sont aujourd’hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que, dans l’état normal de l’organisme social, elles devancent habituellement" (Philosophie positiviste, 1839-42). Dans la seconde étape, organisme désigne une institution, laquelle est "formée d’un ensemble d’éléments coordonnés entre eux et remplissant des fonctions déterminées" et "par métonymie, chacun des services ainsi coordonnés ou des associations de personnes les constituant". C’est Proudhon, autre messie, avec Comte, de la nouvelle religion sociale qui emploie organisme dans ce sens social : "comment les officiers de police judiciaire forment-ils un tout, un organisme, un institut ?" (1843).

L’assomption sociale d’organisme se mesure aux très nombreux syntagmes dans lesquels il est en usage : "organisme central, interministériel, international, national, officiel, régional, administratif, bancaire, commercial, économique, politique, professionnel, syndical, assureur, payeur, de Sécurité Sociale" (Trésor de la Langue française) ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "organismes d’État, relevant de l’État ou auxquels l’État délègue en certains domaines le pouvoir d’exercer ses prérogatives ; organisme professionnel, public, privé, de crédit".

Aux XIXe et XXe siècles, le social est biologique : dans les faits, ce qui a causé les catastrophes que l'on sait, et dans les mots.

 

 

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