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30 octobre 2007

Institut

 

 

 

Ce mot, emprunté au latin institutum, ayant le sens de "plan établi", de "décision", résume en partie l’évolution de la langue française et celle du pays où cette langue est en usage. Extrait de la religion catholique où il trouvait son sens, il ne désigne plus que des réalités sociales ou à destination sociale.

Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "manière de vivre selon une certaine règle dans une communauté religieuse" et "les constitutions données à un ordre religieux au temps de son établissement" (1694 et 1762, exemples : "un louable, un pieux, un saint institut, il ne faut pas toucher à cet institut, cela est de leur institut"). Dans les éditions de 1798, 1832-35, 1932-35, la définition est légèrement modifiée : "constitution d’un ordre religieux, règle de vie qui lui est prescrite au temps de son établissement", mais les exemples l’illustrant restent identiques. Au XXe siècle, cet emploi religieux s’affaiblit. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent cet affaiblissement en mentionnant comme vieux le sens "la règle d’un ordre religieux prescrite au moment de sa fondation" et "par métonymie, l’ordre religieux institué par cette règle" (exemples : "les querelles publiques et directes entre l’institut de la Visitation et Port-Royal", Sainte-Beuve, 1840 ; "l’institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé (...) d’en exposer les principes et l’esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral", Renan, 1883). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens n’accréditent pas la désuétude de ce sens, mais ils se contentent, pour le définir, d’un fragment de phrase laconique : "société religieuse établie selon les règles canoniques", qu’ils illustrent d’exemples nouveaux : "le chef d’un institut religieux, un institut de vie consacrée, un institut séculier".

 

A la fin du XVIIIe siècle, le fleuve institut va peu à peu sortir de son lit religieux pour inonder les rives sociales. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) est le premier à noter ce phénomène dans l’article institut certes, mais au sujet d’un autre nom, de la même famille qu’institut, comme on disait naguère dans les dictionnaires, à savoir instituteur : "institut est une certaine manière de vivre selon une certaine règle" ; est dit "instituteur, institutrice, celui, celle, qui institue"  ("l’instituteur d’un ordre religieux ; la reine Jeanne est l’institutrice des Annonciades"). Féraud ajoute : "instituteur se dit aussi de celui qui donne les premières instructions à un prince" et surtout "depuis quelque temps, on le dit pour précepteur, éducateur, en parlant des particuliers" (exemple : "c’est la vertu ou la folie des parents qui fait les bons ou les mauvais instituteurs"). C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française que commence l’extension d’institut à des réalités autres que les ordres religieux : "on appelle Institut de Bologne l’académie des sciences établie à Bologne" ; dans la sixième édition (1832-35), elle se poursuit et s’amplifie : "institut est aussi le titre de certaines sociétés savantes ; l’Institut de Bologne ; l’Institut royal de France, ou simplement l’Institut, nom de la première société savante de France, établie à Paris, et composée de cinq Académies, à savoir : l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques" (exemples : "les membres de l’Institut ; être reçu, entrer à l’Institut ; on le dit aussi du lieu où se tiennent les séances de l’Institut, aller à l’Institut"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue cinq emplois : deux sont religieux, dont un, "chose instituée", est "usité aujourd’hui" ; et trois sont laïques et sociaux : "nom donné quelquefois à une fondation quelconque", "corps de gens de lettres, de savants, d’artistes choisis" (l’Institut de Bologne) et "Institut polytechnique, nom donné à des établissements d’instruction en Allemagne qui, étant à la fois des écoles théoriques et des écoles d’application, ont une grande analogie avec notre École centrale des arts et manufactures". 

La révolution, qui a dérapé en 1790, a été aussi une guerre de mots, dont ont pâti les anciennes dénominations : le nom académie a été proscrit un temps et remplacé par institut. Académie que les révolutionnaires ont interdit et tenté de faire disparaître est un mot grec étranger au catholicisme et chargé de philosophie ; institut, au contraire, est un de ces mots catholiques chargés d’une longue histoire. Voilà une substitution qui ne manque pas d’étonner de la part de révolutionnaires qui ont fait la guerre à l’Eglise et aux croyants. En réalité, la substitution verbale est la partie émergée d’une substitution plus ample : celle d’une nouvelle religion sociale à la vieille religion catholique, dont la nouvelle religion pille le vocabulaire. Littré a enregistré ces changements de dénominations au gré des coups d’Etat ou autres fuites à l’étranger. "L’Institut national des sciences et des arts" est, écrit Littré, le "titre d’une grande compagnie des principaux savants, littérateurs ou artistes établie par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), en remplacement des anciennes académies qui avaient été détruites". Bonaparte se faisant appeler Napoléon, "l’Institut national des sciences et des arts" est devenu "sous le premier empire, l’Institut impérial", puis "l’Institut royal (…) au retour des Bourbons". Littré ajoute : "rien ne fut changé à la constitution du corps, sinon que les Académies furent placées dans l’ordre de leur fondation : 1° l’Académie française, 2e l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; 3° l’Académie des sciences ; 4° l’Académie des beaux-arts. Sous le règne de Louis Philippe, la classe des sciences morales fut rétablie, et forma la cinquième classe de l’Institut". Institut impérial a été ressuscité par Napoléon III : c’est "le nom que l’Institut des sciences et des arts a repris depuis l’établissement du second empire".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, institut est étendu à "des établissements d’enseignement supérieur indépendants ou annexés à une Faculté" et les instituts se multiplient, qui n’ont plus rien en commun avec la règle d’un ordre religieux : "l’Institut catholique de Paris, l’Institut agronomique, l’Institut d’archéologie de la Faculté des Lettres de Paris, l’Institut de Chimie appliquée, l’Institut d’Optique, l’Institut Pasteur".

 

L’assomption sociale de ce terme religieux s’achève dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "institut est le nom de certains établissements à vocation de service public (Institut géographique national, Institut national de la langue française, Institut national d’études démographiques, Institut national d’hygiène, Institut océanographique ; Institut de recherche des huiles et oléagineux) ; "d’établissements d’enseignement supérieur" (Institut catholique, Institut d’études politiques; Institut français d’Athènes, instituts universitaires de technologie) ; "d’organismes économiques" (Institut d’émission ou Banque de France, Institut de développement industriel, Institut national de la consommation, Institut national de la propriété industrielle, Institut national de la statistique et des études économiques) ; de "centre médicaux" (Institut médico-légal, médico-pédagogique, médico-professionnel). L’extension d’institut continue. Le nom désigne même des réalités commerciales : "établissement commercial où l’on dispense des soins spéciaux" (institut de prolongation de la vie, institut de beauté, institut dentaire) ou des établissements scolaires privés (un institut d’aveugles, un institut charitable, un institut privé). C’est le sens que relèvent aussi les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "dénomination choisie par certains établissements professionnels ou commerciaux" : institut de beauté.

De la règle d’un ordre religieux à une boutique : voilà résumée la lente déchéance que la nouvelle religion sociale, solidaire et très intéressée, a fait subir à institut.

 

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