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31 octobre 2007

Acter

 

 

 

 

 

Ce verbe, dérivé du nom acte, est attesté une seule fois en ancien français, au XIIIe siècle, au sens de "dater convenablement les actes". Dans le Larousse du XIXe siècle est cité un extrait de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel acter aurait, comme le latin médiéval actare, le sens de "faire un acte" : "c’eût été condamner les hommes qui se trouvent éloignés de leur patrie à ne pas acter, que de les soumettre à des formalités dont ils n’auraient rencontré ni les éléments ni les agents nécessaires sur la terre étrangère ". Arouet n’a pas retrouvé cet extrait dans L’Encyclopédie.

Ce verbe n’est pas enregistré dans les éditions publiées (de 1694 à 1935) du Dictionnaire de l’Académie française. Littré, en revanche, le relève en 1877 dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française, mais dans un sens nouveau, non pas "faire un acte", mais "prendre acte, en parlant de procédure, de protocole", sens qu’il illustre d’extraits du Journal officiel : "M. le baron Jomini propose de ne consigner dans les protocoles que les points sur lesquels la conférence sera d’accord et de ne pas acter les divergences" (Conférence de Bruxelles, 1874, Protocole n° 1 : en fait, acter signifie "noter") et "M. le général de Voigts-Rhetz demande qu’il soit acté au protocole que le bombardement étant un des moyens les plus efficaces…" (1874 : acter a pour sens "ajouté en note"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), c'est un "terme de droit, en parlant de procédure ou de protocole, noter quelque chose dans un protocole, en prendre acte". Quant au sens attesté au XIIIe siècle, "faire un acte juridique, diplomatique", il est mentionné comme vieilli, Bescherelle le relevant dans son Dictionnaire général (1845).

Un grammairien écrivant dans les années 1930 dans le Temps, l’ancêtre du Monde, et célèbre en son temps pour cela, Lancelot, écrit en 1938 à propos d’acter : "les néologismes en série que je signalais l’autre jour sont plus pernicieux que des bévues comme vox soli au lieu de vae soli. On m’avait indiqué acter pour prendre acte et j’en avais fait justice", l’illustrant de cet emploi : "au début de l'après-midi, M. de Monzie a fait aux journalistes accrédités au ministère de travaux publics la communication suivante : (...) Toutes les questions de détail étant mises au point, un compromis définitif, au sujet du conflit du port de Marseille, sera acté ce soir, sous la signature du ministre" (dans cet extrait, acter a pour sens "rédiger)".

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent les définitions du Trésor de la Langue française : "terme de droit, en emploi absolu, vieilli, faire un acte juridique, diplomatique, et noter, consigner, exprimer dans un acte juridique, un protocole, etc. ; acter une clause, une décision".

L’emploi de ce verbe par des ministres ou des hommes politiques au sens de "prendre acte de" (et non pas de "noter, consigner, exprimer dans un acte juridique") n’étonne pas ceux qui constatent que les élus du peuple parlent aux citoyens, comme à leurs proches ou à leurs collègues de l’Assemblée nationale ou comme à des oreilles à remplir de bruits. Cet emploi abusif tient aux illusions des hommes politiques qui croient qu’il suffit de "prendre acte" pour "agir" ou qu'il suffit d’ajouter de longues phrases en appendice d’un texte de loi ou de multiplier les textes de loi pour que les choses adviennent ou que les mots deviennent des réalités. Dans ces emplois, acter, dérivé d’acte, est de la magie. On psalmodie ce sésame ouvre-toi dans l’espoir que s’ouvriront toutes grandes les portes de la grotte aux trésors.

 

 

30 octobre 2007

Institut

 

 

 

Ce mot, emprunté au latin institutum, ayant le sens de "plan établi", de "décision", résume en partie l’évolution de la langue française et celle du pays où cette langue est en usage. Extrait de la religion catholique où il trouvait son sens, il ne désigne plus que des réalités sociales ou à destination sociale.

Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "manière de vivre selon une certaine règle dans une communauté religieuse" et "les constitutions données à un ordre religieux au temps de son établissement" (1694 et 1762, exemples : "un louable, un pieux, un saint institut, il ne faut pas toucher à cet institut, cela est de leur institut"). Dans les éditions de 1798, 1832-35, 1932-35, la définition est légèrement modifiée : "constitution d’un ordre religieux, règle de vie qui lui est prescrite au temps de son établissement", mais les exemples l’illustrant restent identiques. Au XXe siècle, cet emploi religieux s’affaiblit. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent cet affaiblissement en mentionnant comme vieux le sens "la règle d’un ordre religieux prescrite au moment de sa fondation" et "par métonymie, l’ordre religieux institué par cette règle" (exemples : "les querelles publiques et directes entre l’institut de la Visitation et Port-Royal", Sainte-Beuve, 1840 ; "l’institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé (...) d’en exposer les principes et l’esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral", Renan, 1883). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens n’accréditent pas la désuétude de ce sens, mais ils se contentent, pour le définir, d’un fragment de phrase laconique : "société religieuse établie selon les règles canoniques", qu’ils illustrent d’exemples nouveaux : "le chef d’un institut religieux, un institut de vie consacrée, un institut séculier".

 

A la fin du XVIIIe siècle, le fleuve institut va peu à peu sortir de son lit religieux pour inonder les rives sociales. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) est le premier à noter ce phénomène dans l’article institut certes, mais au sujet d’un autre nom, de la même famille qu’institut, comme on disait naguère dans les dictionnaires, à savoir instituteur : "institut est une certaine manière de vivre selon une certaine règle" ; est dit "instituteur, institutrice, celui, celle, qui institue"  ("l’instituteur d’un ordre religieux ; la reine Jeanne est l’institutrice des Annonciades"). Féraud ajoute : "instituteur se dit aussi de celui qui donne les premières instructions à un prince" et surtout "depuis quelque temps, on le dit pour précepteur, éducateur, en parlant des particuliers" (exemple : "c’est la vertu ou la folie des parents qui fait les bons ou les mauvais instituteurs"). C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française que commence l’extension d’institut à des réalités autres que les ordres religieux : "on appelle Institut de Bologne l’académie des sciences établie à Bologne" ; dans la sixième édition (1832-35), elle se poursuit et s’amplifie : "institut est aussi le titre de certaines sociétés savantes ; l’Institut de Bologne ; l’Institut royal de France, ou simplement l’Institut, nom de la première société savante de France, établie à Paris, et composée de cinq Académies, à savoir : l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques" (exemples : "les membres de l’Institut ; être reçu, entrer à l’Institut ; on le dit aussi du lieu où se tiennent les séances de l’Institut, aller à l’Institut"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue cinq emplois : deux sont religieux, dont un, "chose instituée", est "usité aujourd’hui" ; et trois sont laïques et sociaux : "nom donné quelquefois à une fondation quelconque", "corps de gens de lettres, de savants, d’artistes choisis" (l’Institut de Bologne) et "Institut polytechnique, nom donné à des établissements d’instruction en Allemagne qui, étant à la fois des écoles théoriques et des écoles d’application, ont une grande analogie avec notre École centrale des arts et manufactures". 

La révolution, qui a dérapé en 1790, a été aussi une guerre de mots, dont ont pâti les anciennes dénominations : le nom académie a été proscrit un temps et remplacé par institut. Académie que les révolutionnaires ont interdit et tenté de faire disparaître est un mot grec étranger au catholicisme et chargé de philosophie ; institut, au contraire, est un de ces mots catholiques chargés d’une longue histoire. Voilà une substitution qui ne manque pas d’étonner de la part de révolutionnaires qui ont fait la guerre à l’Eglise et aux croyants. En réalité, la substitution verbale est la partie émergée d’une substitution plus ample : celle d’une nouvelle religion sociale à la vieille religion catholique, dont la nouvelle religion pille le vocabulaire. Littré a enregistré ces changements de dénominations au gré des coups d’Etat ou autres fuites à l’étranger. "L’Institut national des sciences et des arts" est, écrit Littré, le "titre d’une grande compagnie des principaux savants, littérateurs ou artistes établie par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), en remplacement des anciennes académies qui avaient été détruites". Bonaparte se faisant appeler Napoléon, "l’Institut national des sciences et des arts" est devenu "sous le premier empire, l’Institut impérial", puis "l’Institut royal (…) au retour des Bourbons". Littré ajoute : "rien ne fut changé à la constitution du corps, sinon que les Académies furent placées dans l’ordre de leur fondation : 1° l’Académie française, 2e l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; 3° l’Académie des sciences ; 4° l’Académie des beaux-arts. Sous le règne de Louis Philippe, la classe des sciences morales fut rétablie, et forma la cinquième classe de l’Institut". Institut impérial a été ressuscité par Napoléon III : c’est "le nom que l’Institut des sciences et des arts a repris depuis l’établissement du second empire".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, institut est étendu à "des établissements d’enseignement supérieur indépendants ou annexés à une Faculté" et les instituts se multiplient, qui n’ont plus rien en commun avec la règle d’un ordre religieux : "l’Institut catholique de Paris, l’Institut agronomique, l’Institut d’archéologie de la Faculté des Lettres de Paris, l’Institut de Chimie appliquée, l’Institut d’Optique, l’Institut Pasteur".

 

L’assomption sociale de ce terme religieux s’achève dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "institut est le nom de certains établissements à vocation de service public (Institut géographique national, Institut national de la langue française, Institut national d’études démographiques, Institut national d’hygiène, Institut océanographique ; Institut de recherche des huiles et oléagineux) ; "d’établissements d’enseignement supérieur" (Institut catholique, Institut d’études politiques; Institut français d’Athènes, instituts universitaires de technologie) ; "d’organismes économiques" (Institut d’émission ou Banque de France, Institut de développement industriel, Institut national de la consommation, Institut national de la propriété industrielle, Institut national de la statistique et des études économiques) ; de "centre médicaux" (Institut médico-légal, médico-pédagogique, médico-professionnel). L’extension d’institut continue. Le nom désigne même des réalités commerciales : "établissement commercial où l’on dispense des soins spéciaux" (institut de prolongation de la vie, institut de beauté, institut dentaire) ou des établissements scolaires privés (un institut d’aveugles, un institut charitable, un institut privé). C’est le sens que relèvent aussi les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "dénomination choisie par certains établissements professionnels ou commerciaux" : institut de beauté.

De la règle d’un ordre religieux à une boutique : voilà résumée la lente déchéance que la nouvelle religion sociale, solidaire et très intéressée, a fait subir à institut.

 

29 octobre 2007

Dialogue d'Arouet le Jeune et de son éditeur

Les éditions Muychkine ont publié d'Arouet le Jeune De la nouvelle langue française. L'ouvrage est disponible auprès des éditions Muychkine. Consulter le blog de cet éditeur : http://www.muychkine.hautetfort.com

 

   

Editeur : Qui êtes vous ? Quel est votre métier ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?

Arouet le Jeune. Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.

Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.

De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications "intellectuelles" destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…

 

Editeur :Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?

Arouet le Jeune. Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.

Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site "Jeune France") et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit "non" à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : De Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie, que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.

Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire ("communauté", "équipe", "esprit d’équipe", etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.

 

Editeur : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?

Arouet le Jeune : Tout dépend du sens qui est donné à "atteindre le réel". La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.

L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan "changer la vie" n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné "la gauche résistante" pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots "stalinisme", "stalinien", "régime stalinien", etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.

 

Editeur : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?

Arouet le Jeune. La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.

 

Editeur : Quelle est votre définition de l'idéologie ? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?

Arouet le Jeune : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le "prêt à parler" moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce prêt à parler, à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens "de droite", etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.

Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.

Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : "l’époque des conceptions du monde" (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part, Tel, Gallimard). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donné une "conception du monde". Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.

La "fin des idéologies" est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.

 

Editeur : A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique ? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?

Arouet le Jeune : L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite "marxiste léniniste" - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.

Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une nouvelle langue française : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.

 

 

Editeur :Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point ?

 

Arouet le Jeune : La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.

La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel… Elle perd toute dimension symbolique.

 

Editeur : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?

Arouet le Jeune : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.  

 

 

28 octobre 2007

Organisme

 

 

 

Dérivé du nom organe, organisme est attesté en 1729 au sens de "être vivant doté ou non d’organes" et en 1802 au sens de "ensemble des organes qui constituent un être vivant". C’est en 1842 que, pour la première fois, il est extrait de la science pour s’établir dans le royaume social, où il trône, et signifier "ensemble organisé dans le domaine économique, politique, social".

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré, le sens moderne, social et solidaire, n’est ni noté, ni défini. Est relevé l’emploi en physiologie : "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain est un assemblage de merveilles" (1832-35, les académiciens semblent donner à organisme le sens d’organisation !) ; en biologie : "disposition en substance organisée" (Littré, citant Bonnet : "l’organisme s’étend bien loin dans les machines animales, et il est arrivé bien des fois qu’on a pris pour inorganisé ce qui était très organisé") ; "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain" (Littré commet-il la même erreur que les académiciens ?) ; "corps organisé ayant ou pouvant avoir une existence séparée" (Littré : "une fibre musculaire est un corps organisé, mais non un organisme" ; "suivant l’hétérogénie, il se forme de toutes pièces des organismes nouveaux").

Il suffit de comparer ces définitions maladroites, imprécises ou balbutiantes à celles, précises, claires, fermes, du Trésor de la Langue française (1972-94 : "assemblage, combinaison, ensemble des éléments constituant un être vivant ; organisme adulte, complexe, humain, inférieur, larvaire, microscopique, supérieur", illustré d’extraits de biologistes connus : "l’organisme s’adapte aux bactéries et aux virus par la production de substances capables de détruire, directement ou indirectement, les envahisseurs", Carrel, 1935 ; "l’organisme humain (comme tous les organismes complexes), est un assemblage, avons-nous dit, d’une foule innombrable d'organismes élémentaires, qui vivent dans un milieu intérieur dans lequel se trouvent les conditions de leur existence", Claude Bernard, 1878) et à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française ("le mot est utilisé plus spécialement en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire") pour se persuader que les lexicographes et les linguistes, qui sont des littéraires, parfois de mauvais littéraires, écrivant comme des pieds, ont appris, en un siècle, un peu de biologie, grâce à quoi ils ont une idée à peu près cohérente des principaux termes et notions de cette science. Un peu plus de trente ans sépare la rédaction du Trésor de la Langue française de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : en apparence, c’est peu. En réalité, pour ce qui est des emplois d’organisme en biologie, c’est beaucoup. L’exposé que les académiciens, jadis peu portés sur les sciences, font de ce terme biologique est plus ample, plus précis, plus complet que celui du Trésor de la Langue française, dont les auteurs pourtant se piquent de science. Ainsi : "micro-organisme : organisme microscopique, généralement unicellulaire"  ("microorganismes végétaux, animaux, les bactéries, les virus, certains protozoaires sont des microorganismes") ; "organisme est utilisé en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire, organisme animal, végétal, procaryote, eucaryote, autotrophe, hétérotrophe, microscopique, ou microorganisme, marin, organisme génétiquement modifié (on dit aussi trans-génique) ou, par abréviation, O.G.M., animal, plante ou bactérie chez lesquels on provoque, en ajoutant à leur patrimoine génétique un ou plusieurs gènes d’une autre espèce, l’apparition de caractères qu’ils ne possèdent pas à l’état naturel". Le succès de ce mot est tel qu’il désigne par métonymie "l’ensemble des organes qui assurent les principales fonctions d’un être vivant, de l’homme en particulier". Les exemples sont innombrables : "les substances nécessaires à l’organisme ; un organisme robuste, affaibli ; les besoins énergétiques d’un organisme ; les défenses de l’organisme, ses moyens de résistance à l’invasion microbienne, virale, parasitaire, etc. ; élimination par l’organisme des toxines, d’un poison ; un climat éprouvant pour l’organisme".

Au XXe siècle, la biologie acquiert une force explicative si convaincante que d’autres sciences y empruntent une partie de leur vocabulaire : ainsi, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, organisme, terme de biologie, est passé dans les sciences de la terre et en géologie et jusqu’en philosophie ou en psychologie. Mais c’est le déplacement ou, au sens grec de ce terme, la métastase au social qui atteste le prestige triomphal de la biologie.

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens social et moderne est défini : "organisme se dit au figuré d’un ensemble organisé dans la vie sociale ou politique". Exemples : "ce corps, cette société constituent un organisme particulier, indépendant" ; "les différents organismes qui assurent la vie de l’État". Ce dernier exemple est malheureux. Les académiciens auraient dû se demander ce que pouvait bien signifier "assurer la vie de l’Etat" : le financer ? le faire fonctionner ? Les auteurs du Trésor de la Langue française ne sont pas modernes pour rien ; ils s’étendent sur l’assomption sociale d’organisme, laquelle se fait en deux étapes. La première étape consiste à utiliser ce nom savant pour désigner un "ensemble composé d’éléments bien structurés". C’est l’incontournable Comte, le maître ès scientismes et le zélé propagandiste de la religion sociale, qui est l’un des premiers à déplacer organisme hors de la biologie : "les idées théoriques sont aujourd’hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que, dans l’état normal de l’organisme social, elles devancent habituellement" (Philosophie positiviste, 1839-42). Dans la seconde étape, organisme désigne une institution, laquelle est "formée d’un ensemble d’éléments coordonnés entre eux et remplissant des fonctions déterminées" et "par métonymie, chacun des services ainsi coordonnés ou des associations de personnes les constituant". C’est Proudhon, autre messie, avec Comte, de la nouvelle religion sociale qui emploie organisme dans ce sens social : "comment les officiers de police judiciaire forment-ils un tout, un organisme, un institut ?" (1843).

L’assomption sociale d’organisme se mesure aux très nombreux syntagmes dans lesquels il est en usage : "organisme central, interministériel, international, national, officiel, régional, administratif, bancaire, commercial, économique, politique, professionnel, syndical, assureur, payeur, de Sécurité Sociale" (Trésor de la Langue française) ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "organismes d’État, relevant de l’État ou auxquels l’État délègue en certains domaines le pouvoir d’exercer ses prérogatives ; organisme professionnel, public, privé, de crédit".

Aux XIXe et XXe siècles, le social est biologique : dans les faits, ce qui a causé les catastrophes que l'on sait, et dans les mots.

 

 

27 octobre 2007

Fluidifier

 

 

 

Dérivé de l’adjectif fluide, le verbe fluidifier est attesté en 1830. C’est Littré qui, le premier, l’enregistre dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "terme de physique, réduire à l’état de fluide", sans l’illustrer d’un exemple, ni sans préciser les corps (solides ? gazeux ? liquides ?) qui peuvent être réduits à l’état de fluide et comment se fait cette réduction. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), sont encore plus brefs que Littré : "rendre fluide", se contentant de gloser la formation de ce verbe, puisque le suffixe – ifier signifie "rendre une chose conforme à la qualité exprimée par l’adjectif".

Il apparaît, à la lecture de l’article qui est consacré à ce verbe dans le Trésor de la Langue française (1972-94), que les emplois scientifiques de fluidifier, "terme de physique" selon Littré, sont rares. Deux sont relevés. Le sens "rendre fluide" est illustré d’un texte de publicité publié en 1941 dans L’Oeuvre, journal de la collaboration : "Vichyflore régularise l’intestin, décongestionne le foie, fluidifie le sang" ; et dans un emploi intransitif, le sens "passer à l’état fluide" est illustré de cette phrase qui tient plus d’une technique industrielle peut-être ancienne que de la science : "le mazout provenant des soutes passe d’abord dans un réchauffeur afin de fluidifier suffisamment pour se bien pulvériser"  (1931).

En réalité, dans la langue moderne, fluidifier a surtout des sens figurés, bien que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne relèvent qu’un sens propre "rendre fluide ou plus fluide", qu’ils illustrent de cet exemple technique : "un métal qui fond se fluidifie". Ces sens figurés sont relevés, en revanche, dans le Trésor de la Langue française. C’est "donner à quelque chose la limpidité et l’écoulement qui sont ceux d’un liquide" : "fluidifier la strophe", "fluidifier l’intelligence et l’amitié", "fluidifier la circulation", "le service de l’équipement vient de mettre en place le toboggan qui doit fluidifier la sortie de l’autoroute". Dans une construction pronominale, le verbe, au figuré, prend le sens de "se fondre, cesser d’être palpable", comme dans cet extrait de Balzac : "enfin cette haute alchimie où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des aïeux et l’honneur des grands noms ; tout cela procédait d’un génie particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le Moyen Âge" (1833) ; ou le sens de "devenir pur et limpide", comme dans cet extrait de Rivière : "déjà l’harmonie s’est affinée et fluidifiée, déjà la récitation a pris cet étrange et délicieux balbutiement, que produit l’égalisation rythmique des syllabes".

 

Les citoyens ont appris récemment que de prospères organisations patronales versaient régulièrement, et cela, depuis plus d’un demi siècle, aux syndicats, dits ouvriers, des milliards en € liquides, sonnants et trébuchants (en réalité, ils versent du fluide) pour "fluidifier les relations sociales". Ainsi, à la grâce du dieu patron et capitaliste (el hamdou li Allah, comme il faut dire désormais), ces dirigeants de syndicats sans adhérents roulent dans de grosses berlines, dînent dans de grands restaurants, font brandir de belles oriflammes bariolées par ceux qu’ils stipendient, pavanent dans de luxueux sièges sociaux, emploient d’innombrables permanents, etc. Les commentateurs ont cru mettre en relation ce fluidifier avec les milliards perçus en "liquide", qui ne laissent pas de trace. En fait, dans cet emploi, fluidifier n’a pas pour sens "rendre plus fluides" les relations sociales, ce qu’aurait signifié huiler, comme on huile les mécanismes ou les engrenages, de peur qu’ils ne grippent, mais "rendre les syndicats plus purs et plus limpides", comme chez Rivière : sens qui est ajusté, ironiquement parlant, à ce que sont, en France, les toutes puissantes bureaucraties de fonctionnaires ou assimilés, dites improprement ou par abus, ouvrières ou du travail.

 

 

24 octobre 2007

Insertion

 

 

 

 

 

Emprunté au bas latin insertio, au sens de "action d’insérer un mot ou un paragraphe dans un écrit" et de "greffe (d'un arbre), action de greffer", le nom insertion est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "greffe", puis au XVIe siècle dans le sens anatomique (origine et insertion des muscles), enfin, toujours au XVIe siècle, dans le sens "action d’insérer un article, une clause, etc.". Le sens moderne "intégration dans un groupe" - l'insertion sociale dont les bien pensants rebattent les oreilles des citoyens - est récent ; il date de 1932.

Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens exposé est celui de l’anatomie : "terme fort usité parmi les anatomistes pour désigner la manière dont une partie est engagée dans une autre (l’insertion d’un muscle)", et de l’agriculture : "on se sert aussi de ce mot pour exprimer ce que nous appelons autrement enter". En médecine, l’insertion de la petite vérole consiste à l’inoculer : "c’est la plus belle découverte qui ait été faite en médecine pour la conservation de la vie des hommes ; et c’est aux expériences des Anglais qu’on doit cette méthode admirable du triomphe de l’art sur la nature".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ces divers sens sont relevés : "action par laquelle on insère ; ce mot est particulièrement usité par les anatomistes et les botanistes" ("l’insertion des muscles, des nerfs, des ligaments, l’insertion des fibres ligneuses") ; "on dit aussi en grammaire l’insertion d’une lettre dans un mot"  ("l’insertion d’un mot dans un discours, d’une note marginale dans le texte") ; "l’insertion de la petite vérole, voyez inoculation". D’une édition à l’autre (1798, 1832-35, 1932-35), la définition reste identique ; seuls les exemples se multiplient et s’étendent à la presse et au droit de la presse, l’un et l’autre se développant au XIXe siècle : "l’insertion d’une annonce, d’un article dans un journal ; on demanda l’insertion au procès-verbal ; l’insertion d’une ordonnance au Bulletin des lois ; l’insertion d’un article dans un traité" (1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne se démarque pas des Académiciens : "action par laquelle on insère ; résultat de cette action" ("l’insertion d’un feuillet dans un livre ; l’insertion, sous l’épiderme, du liquide de la vaccine") et "terme d’histoire naturelle, attache d’une partie sur une autre"  ("insertion d’un ligament, d’un muscle, d’un tendon, sur un os ; insertion des étamines, de la corolle").

 

Littré expédie insertion en deux phrases ; un siècle plus tard, il faut aux auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) deux pages grand format et quatre colonnes denses pour en épuiser les emplois. En s’étendant de nouvelles réalités, sociales évidemment, ce terme, scientifique à l’origine, puisqu’il était employé par les biologistes, anatomistes et botanistes, devenu une des oriflammes de la modernité, trahit l’influence croissante de la religion sociale, occultiste et solidaire, dans la nouvelle langue française, comme l’atteste cette définition : "action de s’insérer dans un cadre ou dans un ensemble, d’y trouver sa place en tant que partie intégrante". Le synonyme est intégration. Les exemples sont : "là où l’insertion du groupe dans la société est parfaite, il nous suffit, à la rigueur, de remplir nos obligations vis-à-vis du groupe pour être quittes envers la société" (Bergson, 1932) et "la grande déception messianique et ses séquelles tenaces contribuent (...) à incliner la bourgeoisie juive (...) à s’ouvrir aux idées du siècle des lumières, en recherchant, avec l’émancipation politique, l’insertion harmonieuse des Juifs dans la société chrétienne" (1957). En 1957, la société française et les sociétés d’Europe pouvaient encore être qualifiées de chrétiennes : aujourd’hui, ce qualificatif serait souligné d’un grand éclat de rire. Les syntagmes les plus courants sont : "insertion de l’homme dans le monde ; insertion sociale ou dans la société ; insertion dans un entourage ; mode, moyen(s), zones d’insertion ; insertion dans le réel, dans la vie (universelle, cosmique) ; insertion (de l’homme) dans l’univers ou dans la vie universelle, dans la réalité, dans l’histoire". L’insertion touche aussi les choses. Dans une réalité pensée comme un tout organisé ou un système, l’insertion est la règle qui explique la croissance régulière de ce tout : "insertion du possible dans le réel, du structurel dans le concret, de l’éternel dans le temporel, d’un bâtiment nouveau dans l’ensemble de la ville", comme si l’insertion était devenue l’horizon indépassable de la société façonnée suivant les principes de la religion sociale et solidaire.

Les auteurs du Trésor de la Langue française sont linguistes, donc de modernes et fervents partisans de la NLF ou nouvelle langue française modelée par la religion sociale ; dans tous les articles transpire cette foi. Heureusement, les Académiciens n’en sont pas dupes. Ils restent sur leur quant à soi et évitent de prendre leurs illusions pour la réalité. L’article insertion de la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire est dépourvu de la chaleur enthousiaste qui anime le Trésor ; il est relativement bref, et surtout le sens social est expédié en un exemple : "figuré, prendre des mesures destinées à permettre l’insertion d’une minorité" (permettre, dans cet extrait, relève hélas d’un français approximatif : les Académiciens écriraient-ils comme des pieds ?), lequel illustre le sens général "action d’insérer ou fait de s’insérer". La nouvelle langue française ne suscite jamais de réserves chez les Modernes : saluons ici les Académiciens que l’emploi social d’un terme scientifique laisse froids et qui ne comptent pas parmi les grenouilles de bénitier et les fidèles piliers de sacristie de la religion sociale et solidaire.

 

 

23 octobre 2007

Métastase

 

 

 

 

En grec ancien, métastase est un terme de rhétorique que l’on traduit par "déplacement" ou par "changement". En français, c'est aussi, outre l’emploi en médecine, une figure de rhétorique "qui consiste à rejeter sur le compte d’autrui les choses que l’orateur est forcé d’avouer" : en gros, elle correspond à des phrases aussi banales que "ce n’est pas moi qui ai commis tel ou tel acte délictueux, c’est lui". En français, métastase est d’abord attesté en 1586, comme terme de médecine, dans un traité sur la peste et la coqueluche. C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 : "terme de médecine, changement d’une maladie en une autre ; c’est une espèce de crise". En 1798 et en 1832-35, la définition est moins vague : "transport d’une maladie, qui se fait d’une partie du corps dans une autre ; la métastase est quelquefois une crise". En 1932-35, les Académiciens renoncent à définir métastase, qui disparaît de leur Dictionnaire. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), qui était médecin et croyait dans les pouvoirs de sa science, ne définit pas métastase plus clairement que les Académiciens : "changement dans le siége ou dans la forme d’une maladie". Dans la citation qui illustre la définition, la métastase a beau être mortelle, il n’est pas précisé en quoi elle consiste : "l’opération fut faite trop tard ; il se fit une métastase sur toutes les grandes articulations et sur la plupart des viscères du bas-ventre, laquelle enleva le malade en très peu de temps".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que métastase est défini clairement, sans doute parce que, dans la seconde moitié du XXe siècle, les médecins ont compris, pour l’avoir observée et étudiée, la prolifération des cellules cancéreuses aux dépens des cellules saines. Le sens ancien du mot (vieilli, est-il indiqué), celui des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française et de Littré, est exposé ("changement dans le siège ou la forme d’une maladie") et illustré de cet extrait d’un ouvrage de médecine publié en 1800 : "la maladie se termine plus promptement par une crise, qui se fait tantôt par les selles, plus souvent par une métastase de l’humeur, qui se porte sur quelque partie". Le sens actuel est défini : "le plus souvent au pluriel ; foyer secondaire d’une affection disséminé par voie lymphatique ou sanguine à partir d’un foyer primitif " (métastases cancéreuses, infectieuses, à distance), mais un peu moins clairement que dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "tumeur maligne de formation secondaire dont le développement est dû à la migration par le sang et la lymphe de cellules venant de la tumeur cancéreuse primitive". Ces deux définitions ont pour mérite, outre leur clarté, de référer, par les mots disséminé ou migration au sens de "déplacement" qu’a le terme grec métastase dans la rhétorique : la prolifération des tumeurs est un déplacement.

 

 

22 octobre 2007

Puriste

Puriste, purisme

 

 

Le premier de ces deux mots est apparu en 1586 pour désigner celui qui estime posséder la croyance la plus pure. Les guerres de religion faisaient rage : on s’entretuait pour un rien, un mot mal compris ou un geste interdit, on tuait les impurs. Les puristes étaient partout. Chacun se targuait de la pureté de sa foi. En 1625, puriste s’est employé hors de la religion pour désigner celui qui affecte de parler une langue pure : "on appelle ainsi un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement", est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1932-35). Dans la sixième édition de ce dictionnaire (1832-35), la définition est complétée par la remarque qui suit : "le puriste est voisin du pédant" (exemple : "c’est une puriste sévère").

Jaucourt, auteur de l’article puriste de l’Encyclopédie (1751-65), reprend la définition de l’Académie : "on nomme puriste une personne qui affecte sans cesse une grande pureté de langage" et il illustre l’hostilité des écrivains classiques aux puristes d’un extrait de La Bruyère : "ces sortes de gens ont une fade attention à ce qu’ils disent, et l’on souffre avec eux dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases, et de petits tours d’expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d’heureux ne leur échappe ; rien chez eux ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement ; ils sont puristes".

Comme Jaucourt et La Bruyère, les Académiciens n’aiment pas les puristes, chez qui tout est calcul ou surveillance ou vigilance : affecter, trop scrupuleusement, pédant – ce que confirme la définition qu’ils donnent en 1762, 1798, 1832-35) du purisme : "défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage". D’une édition à l’autre, les exemples sont de plus en plus critiques : "cet auteur donne un peu dans le purisme" (1762, 1798) ; "cet homme est d’un purisme si rigoureux qu’il en est fatigant" et "cette femme donne dans le purisme" (1832-35). Dans la huitième édition, le premier des deux exemples de la sixième édition illustre une définition encore plus négative que celles des éditions précédentes : "souci scrupuleux jusqu’à l’excès de la pureté du langage". La répulsion s’accroît.

Aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, les puristes étaient les pédants, les professeurs, les pétris de science, les (mal) instruits, les idéologues, pas les écrivains, encore moins les Académiciens. Au XXe siècle, ceux qui étaient hostiles au purisme sont dits puristes. Depuis un demi siècle ou plus, les Académiciens sont accusés d’un crime dont ils sont indemnes au moins depuis 1694. Certes, leur critique du purisme était parfois verbale. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788), après avoir indiqué que les deux mots, puriste et purisme, "se prennent en mauvaise part", rappelle que "l’Académie appela autrefois Vaugelas ce fameux puriste" (la qualification semble positive et flatteuse), alors que le puriste est, selon elle, "un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement". Féraud semble partager sur cette question la position de La Bruyère qui "met puriste en italique, preuve que c’était alors un mot nouveau et hasardé" (en fait, il sort des guerres de religion).

 

A la différence des Académiciens, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose à l’entrée puriste les deux sens, religieux et propre à la langue, de ce mot. Un extrait de Bossuet ("les calvinistes, qui se piquent d’être les plus purs de tous les puristes, traitent de superstition ce respect tel quel que les luthériens de la confession d’Augsbourg ont pour les restes de l’eucharistie") illustre le sens religieux. Pour ce qui est du second sens, Littré estime que ce n’est pas la langue dont le puriste recherche la pureté, mais le style : "celui qui affecte une pureté de style exagérée". Il y a entre la langue et le style un abîme, que Littré ne franchit d’ailleurs pas, puisque, dans les exemples qu’il cite, c’est surtout de langue (et non de style) qu’il est question : "se défier de ces flatteurs et de ces puristes qui corrigent un bon usage pour en introduire un mauvais" ; (d’Olivet) "j’aime à voir que Vaugelas mettait une différence infinie entre un puriste et un homme qui sait sa langue" ; (Rousseau) "je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être lumineux ; c’est en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire".

 

Les puristes et le purisme font horreur aux linguistes qui sont les Modernes par excellence. Ce qui est nouveau dans les dictionnaires, c’est la redéfinition du purisme – ou plutôt son élargissement. Pendant trois siècles, les Académiciens ont déclaré leur hostilité à l’affectation forcée (c’est-à-dire à l’absence de naturel), au pédantisme, à l’abus de scrupule. Pour eux, la langue n’est pas une religion, les utilisateurs de la langue ne sont pas des théologiens ou, dit en d’autres termes, la langue n’a pas à être régie par des dogmes imposés : elle est affaire d’usage, donc d’usure, de faiblesse, de bricolage, non pas de conformité à des oukases. Le sens de purisme, ce que ce nom désigne, et l’efficacité des puristes étaient, selon eux, restreints et de peu d’importance. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) abolissent d’un coup les limites qui restreignaient puriste, en distinguant un emploi courant d’un emploi péjoratif. Quand il est employé sans nuance péjorative, puriste désigne celui ou celle qui manifeste un "grand souci de la pureté de la langue, de la correction du langage, du style". "Langue, langage, style", le champ d’action du purisme est immense. Respecter quelques règles en parlant ou en écrivant, c’est être puriste. Vouloir bien écrire, c’est faire preuve de purisme. Examiner quelques faits de langue, c’est établir la "pureté de la langue". Quant au sens péjoratif de puriste, c’est celui des Académiciens, mais en apparence seulement : "celui, celle qui affecte un souci excessif", car le mépris que les auteurs du Trésor de la Langue française vouent aux puristes est si fort qu’ils se croient obligés de charger la barque des puristes d’un crime purement imaginaire : "celui qui rejette tout néologisme". Rejeter tout néologisme n’a jamais été l’ambition de qui que ce soit, puriste ou non ; ce serait se condamner au silence ou ne parler que latin, puisque, dans la langue française, tout est néologisme.

 

L’élargissement, presque à l’infini, du sens de puriste apparaît nettement dans la définition de purisme, lequel est toujours glosé par pureté du langage, sans que jamais le sens de pureté soit clairement exposé : "attachement scrupuleux à la pureté du langage, tendant à être péjoratif lorsqu’il est excessif". Le nom pureté référait aux croyances religieuses ; on évoquait la pureté de la foi. Aujourd’hui, il désigne le facteur de crimes racistes : pureté de la race, pureté du sang, purification ethnique. En user pour désigner ceux qui s’attachent, comme les Académiciens ou les écrivains, à écrire une belle langue, c’est les disqualifier comme racistes ou quasi racistes. Les auteurs du Trésor de la Langue française vont jusqu’à employer le nom religieux observance pour définir purisme : "observance rigoureuse d’un usage linguistique valorisé", ou jusqu’à suspecter les puristes d’être des réactionnaires : "rejet de tout ce qui va contre le bon usage linguistique".

La boucle est bouclée : au XVIIe siècle, les partisans du purisme étaient les pédants, les doctes et les savants ; les écrivains, eux, se défiaient des puristes. Au XXe siècle, c’est l’inverse. Ceux qui vomissent le purisme sont les successeurs de ceux qui, jadis, l’encensaient. Aujourd’hui, ils stigmatisent comme puristes (c’est une autre façon de dire racistes, fascistes, nazis) les quelques écrivains ou Académiciens qui ne tiennent pas la langue pour un simple outil, comme le sont le marteau et la faucille, et qui s’imposent une ascèse en écrivant ou en parlant, pour que, justement, ce qu’ils écrivent ne puisse pas être broyé, mouliné, avalé par les idéologues, tous attachés à la pureté de leur doctrine sociale et qui sont les pires puristes qui aient jamais été.

 

 

 

21 octobre 2007

Mythologies intellotes 25 : biologie

 

Du biologique au social

 

 

 

Il est juste, quand on est éclairé, que ce soit par les lumières de la raison ou par la Lumière du Christ, de récuser le transfert à l’organisation de tout groupe humain de méthodes ou d’idées ou de termes propres aux sciences de la nature, dont la biologie ; en bref de régir les hommes, de parler de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils semblent, de décrire ce qu’ils font, de traiter de leur hérédité, de leurs gènes, etc. comme s'ils étaient des animaux ou des plantes, et avec des termes propres aux sciences qui ont pour objet l'étude des animaux et des plantes.

Le mot racisme est relativement récent, il date du début du XXe siècle. Ce qui a rendu le racisme haïssable, ce n’est pas, quoi qu’en disent les bien pensants, la vieille notion de race, au sens de "lignée", mais le transfert aux humains d’observations faites sur les animaux (races adaptées à leur milieu ou propres à telle activité, races à amender ou à améliorer, races de plus de valeur que d’autres, etc.) et toutes les conséquences que cette aberration intellectuelle a produites. Les hommes ne sont pas des fourmis et même s’ils ont des gènes, ils ne sont pas déterminés ad vitam aeternam par l’hérédité et encore moins par la lignée dans laquelle ils s’inscrivent. La sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, le positivisme, le scientisme résultent de ces transferts. Ils sont à juste titre indignes de l'homme.

 

Or, les allumés du progressisme, qui affirment tous, comme un seul homme, en chœur et la main sur le cœur, que le racisme, la sociobiologie, l’eugénisme, etc. leur font horreur et qu’ils sont décidés à guillotiner en tout petits morceaux celui, celle, ceux, celles qu’ils accusent sans preuve évidemment (dans ces milieux, le délit de sale gueule est la règle absolue) de vouloir ressusciter Hitler, Eichmann, Barbie, Rosenberg, etc. s’exonèrent de l’impératif antiraciste qu’ils imposent aux autres, dès qu’il est question de métissage et de diversité.

Métissage est un terme de zoologie qui désigne le croisement de deux races, l’une mauvaise, l’autre excellente, dans l’espoir d’amender celle qui est jugée inférieure : cela n’empêche pas les bien pensants de ressasser sans scrupule, sans éprouver la moindre retenue, comme de stupides perroquets les slogans du jour "métissez-vous les uns les autres" ou "le métissage est l’avenir de la France" (surtout pas l’avenir de l’Algérie, qui est pure et parfaite) ou "le métissage, seul rempart contre le racisme" (on ne sait si ce rempart est érigé contre le racisme ou pour empêcher l’anéantissement du racisme). Ils réduisent leur cause à ce terme racial et objectivement raciste.

Il est un autre mot sacré : c’est biodiversité, néologisme anglo-américain composé à partir de l’adjectif biological et du nom diversity. S’il était traduit en français, il serait diversité bio, comme produits bio ou yaourts bio : un simple vocable de supermarché.  Il désigne la diversité du vivant. Le monde vivant a beau être divers, il a une caractéristique unique qui se retrouve partout : la vie. Il est vivant ; il est constitué d’êtres vivants. La diversité, de ce point de vue, n’est pas aussi générale, large, manifeste, universelle, en un mot aussi hyperbolique, que ne le prétendent les bien pensants. En dépit de cela, ceux-ci s’arrogent le droit de transporter à la société humaine cet horizon indépassable de la diversité biologique, laquelle est dite sociale par euphémisme ou désignée par son synonyme ou quasi synonyme : mixité. Ainsi sont évités les adjectifs vrais, mais tabous : ethnique ou raciale. Rien n’arrête donc les puissants du jour ou, comme on dit aussi les dominants, surtout pas l’impératif "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Il est vrai que, si quelque scrupule devait les arrêter, ils ne seraient plus dominants, mais simples citoyens.

On sait que les puissants du jour couvrent leurs noires intentions du blanc manteau de l’antiracisme, mais il était difficile d’imaginer que ce blanc manteau fût aussi large, aussi ample, aussi épais et que l’hypocrisie moderne pût aller jusqu’à transformer le racisme honni en idéal nouveau ou new age des vieux pays d’Europe, après avoir pris soin, car la tartuferie n'a pas de limite, de le baptiser métissé, diversifié, mixé.

 

20 octobre 2007

Occulter

 

 

 

 

Emprunté du latin occultare, traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934) par "cacher, dérober aux regards, faire disparaître", le verbe occulter est attesté au début du XIVe siècle au sens de "cacher". Nicot (Thresor de la langue française, 1606) le relève dans ce sens, mais les Académiciens l’ignorent, puisque, dans les éditions publiées de 1694 à 1935, ils ne consacrent pas d’entrée à occulter et ils ne définissent pas non plus ce verbe dans l’entrée occulte. En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre comme un "terme de physique" et le définit ainsi : "cacher à la vue un rayon, une étoile, etc.", citant un extrait d’un Précis d’histoire astronomique et planétaire : "au point focal du télescope, on ajuste à demeure un réseau de fils d’araignée, tendus rectangulairement ; et le rayon central venu de l’étoile, dans l’axe du cylindre, se définit presque mathématiquement par la condition que l’image focale s’occulte devant le point de croisement des fils".

C’est dans la langue moderne que les emplois d’occulter se multiplient. Le verbe qui signifie cacher ne se cache plus : il est partout désormais. Est-ce là le signe que nous avons changé d’époque ? Que tout est ou doit être transparent ? Que les Modernes vident leur sac ? Que tous les placards à secret sont ouverts ? Ou bien, est-ce là le signe, comme dans les sciences occultes, évidemment, que l’occulte est roi ?

Quoi qu’il en soit, l’article occulter du Trésor de la Langue française (1972-94), même s’il n’occupe que les trois quarts d’une colonne de grand format, est trois ou quatre fois plus long que celui du Dictionnaire de la Langue française de Littré. Le premier sens est exposé : c’est celui qui est en usage en astronomie et en cosmographie : "(le sujet et l’objet du verbe désignent un astre), intercepter la lumière de, cacher à la vue (d’un observateur terrestre) en s’interposant". les synonymes sont éclipser, offusquer, voiler et les exemples : "étoile occultée par le soleil, par la lune" et "Cassini a fréquemment observé que Saturne, Jupiter et les étoiles fixes, au moment d’être occultées par la lune, changeaient leur forme circulaire en une forme ovale" (1856). Quand le verbe n’est pas employé dans un contexte astronomique, il a pour sens "rendre obscur, rendre peu visible, dérober à la vue" (synonymes : cacher, dissimuler, masquer), comme dans cet extrait : "voici le nuage obscur dont la masse architecturale roule dans le ciel occultant la lumière" (René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955). Dans un sens technique, c’est "munir (une source lumineuse : un phare, un signal ferroviaire, une lanterne de véhicule, etc.) d’un dispositif qui en canalise les rayons en un étroit faisceau" ou "(en temps de guerre) masquer (les ouvertures d’une maison éclairée) de façon qu’aucune lumière ne soit visible de l’extérieur pendant la nuit".

 

Pourtant, ce qui fait la modernité d’occulter, ce n’est pas qu’il ait été étendu à des réalités (phares, fenêtres, etc.) qui ne sont pas des astres, mais la métaphore, laquelle, à force d’être répétée, a fini par se lexicaliser et devenir un des sens figurés du verbe : "cacher à l’esprit, rendre obscur, dissimuler". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont éloquents : "occulter certains aspects d’une question, d’un problème". Les problèmes, quels qu’ils soient, sociaux, internationaux, européens ou intellectuels, même s’ils sont évidents ou qu’ils n’aient aucune existence, sont occultés : par qui ? L’auteur de l’occultation n’est jamais nommé, c’est on et cet on désigne en vérité toujours les mêmes : les dominants, les oppresseurs, les nantis, le Pouvoir avec un P majuscule – en bref, le démon moderne. Il faut que des réalités soient occultées pour qu’elles soient dévoilées, révélées, mises à la lumière et que celui qui les dévoile (ou feint de le faire : la posture est gratifiante) passe pour un héros prométhéen. Il devient alors le dispensateur de lumière à ceux qui vivent dans l’ignorance. Cet extrait de Proudhon, un des fondateurs de la nouvelle religion sociale, est encore plus éloquent : "toujours occultée en partie, soit par le mysticisme de la foi, soit par les sophismes de la raison, la loi sérielle est aujourd’hui à la veille d’une émersion totale" ; ou celui-ci, d’un journaliste de La Croix (1982) qui semble s’être tardivement converti à la grande religion sociale et occultiste du XXe siècle : "comme le faisait Daumier, on fait parfois éclater aux yeux des gens une vérité occultée par le fait qu’ils la vivent quotidiennement". Jusqu’en 1935, les Académiciens ignoraient occulter ou ils jugeaient que son emploi était si minuscule qu’il ne méritait pas d’être défini dans leur Dictionnaire : dans la neuvième édition, en cours de publication, ils en définissent les sens ainsi : "astronomie, cacher un astre" ; "par analogie, masquer une source lumineuse" ; "figuré, dissimuler, rendre obscur, faire oublier : occulter des faits, des souvenirs".

La grande religion, toute immanente et sans transcendance, des XIXe et XXe siècles est la religion sociale (et même socialiste). Elle est solidaire et occulte. Il suffit de prononcer quelques formules magiques sur un ton allumé (changer la vie, socialisation des moyens de production et d’échange, plus de moyens, un emploi pour tous, à chacun selon ses besoins, problèmes occultés, etc.) pour exaucer les vœux de millions de pauvres gens et établir le paradis social sur la terre. Le succès du verbe occulter est lié à l’assomption de cette religion, dont le credo est double : social et occulte. Il faut donc que les dominants occultent tout ce qui pourrait montrer leur propre domination, pour que la religion ait une raison d’être et que des Prométhée d’un nouveau type passent pour anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants, subversifs et tout ce qu’on voudra d’autre.

 

 

 

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