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31 octobre 2007

Acter

 

 

 

 

 

Ce verbe, dérivé du nom acte, est attesté une seule fois en ancien français, au XIIIe siècle, au sens de "dater convenablement les actes". Dans le Larousse du XIXe siècle est cité un extrait de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel acter aurait, comme le latin médiéval actare, le sens de "faire un acte" : "c’eût été condamner les hommes qui se trouvent éloignés de leur patrie à ne pas acter, que de les soumettre à des formalités dont ils n’auraient rencontré ni les éléments ni les agents nécessaires sur la terre étrangère ". Arouet n’a pas retrouvé cet extrait dans L’Encyclopédie.

Ce verbe n’est pas enregistré dans les éditions publiées (de 1694 à 1935) du Dictionnaire de l’Académie française. Littré, en revanche, le relève en 1877 dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française, mais dans un sens nouveau, non pas "faire un acte", mais "prendre acte, en parlant de procédure, de protocole", sens qu’il illustre d’extraits du Journal officiel : "M. le baron Jomini propose de ne consigner dans les protocoles que les points sur lesquels la conférence sera d’accord et de ne pas acter les divergences" (Conférence de Bruxelles, 1874, Protocole n° 1 : en fait, acter signifie "noter") et "M. le général de Voigts-Rhetz demande qu’il soit acté au protocole que le bombardement étant un des moyens les plus efficaces…" (1874 : acter a pour sens "ajouté en note"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), c'est un "terme de droit, en parlant de procédure ou de protocole, noter quelque chose dans un protocole, en prendre acte". Quant au sens attesté au XIIIe siècle, "faire un acte juridique, diplomatique", il est mentionné comme vieilli, Bescherelle le relevant dans son Dictionnaire général (1845).

Un grammairien écrivant dans les années 1930 dans le Temps, l’ancêtre du Monde, et célèbre en son temps pour cela, Lancelot, écrit en 1938 à propos d’acter : "les néologismes en série que je signalais l’autre jour sont plus pernicieux que des bévues comme vox soli au lieu de vae soli. On m’avait indiqué acter pour prendre acte et j’en avais fait justice", l’illustrant de cet emploi : "au début de l'après-midi, M. de Monzie a fait aux journalistes accrédités au ministère de travaux publics la communication suivante : (...) Toutes les questions de détail étant mises au point, un compromis définitif, au sujet du conflit du port de Marseille, sera acté ce soir, sous la signature du ministre" (dans cet extrait, acter a pour sens "rédiger)".

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent les définitions du Trésor de la Langue française : "terme de droit, en emploi absolu, vieilli, faire un acte juridique, diplomatique, et noter, consigner, exprimer dans un acte juridique, un protocole, etc. ; acter une clause, une décision".

L’emploi de ce verbe par des ministres ou des hommes politiques au sens de "prendre acte de" (et non pas de "noter, consigner, exprimer dans un acte juridique") n’étonne pas ceux qui constatent que les élus du peuple parlent aux citoyens, comme à leurs proches ou à leurs collègues de l’Assemblée nationale ou comme à des oreilles à remplir de bruits. Cet emploi abusif tient aux illusions des hommes politiques qui croient qu’il suffit de "prendre acte" pour "agir" ou qu'il suffit d’ajouter de longues phrases en appendice d’un texte de loi ou de multiplier les textes de loi pour que les choses adviennent ou que les mots deviennent des réalités. Dans ces emplois, acter, dérivé d’acte, est de la magie. On psalmodie ce sésame ouvre-toi dans l’espoir que s’ouvriront toutes grandes les portes de la grotte aux trésors.

 

 

30 octobre 2007

Institut

 

 

 

Ce mot, emprunté au latin institutum, ayant le sens de "plan établi", de "décision", résume en partie l’évolution de la langue française et celle du pays où cette langue est en usage. Extrait de la religion catholique où il trouvait son sens, il ne désigne plus que des réalités sociales ou à destination sociale.

Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "manière de vivre selon une certaine règle dans une communauté religieuse" et "les constitutions données à un ordre religieux au temps de son établissement" (1694 et 1762, exemples : "un louable, un pieux, un saint institut, il ne faut pas toucher à cet institut, cela est de leur institut"). Dans les éditions de 1798, 1832-35, 1932-35, la définition est légèrement modifiée : "constitution d’un ordre religieux, règle de vie qui lui est prescrite au temps de son établissement", mais les exemples l’illustrant restent identiques. Au XXe siècle, cet emploi religieux s’affaiblit. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent cet affaiblissement en mentionnant comme vieux le sens "la règle d’un ordre religieux prescrite au moment de sa fondation" et "par métonymie, l’ordre religieux institué par cette règle" (exemples : "les querelles publiques et directes entre l’institut de la Visitation et Port-Royal", Sainte-Beuve, 1840 ; "l’institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé (...) d’en exposer les principes et l’esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral", Renan, 1883). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens n’accréditent pas la désuétude de ce sens, mais ils se contentent, pour le définir, d’un fragment de phrase laconique : "société religieuse établie selon les règles canoniques", qu’ils illustrent d’exemples nouveaux : "le chef d’un institut religieux, un institut de vie consacrée, un institut séculier".

 

A la fin du XVIIIe siècle, le fleuve institut va peu à peu sortir de son lit religieux pour inonder les rives sociales. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) est le premier à noter ce phénomène dans l’article institut certes, mais au sujet d’un autre nom, de la même famille qu’institut, comme on disait naguère dans les dictionnaires, à savoir instituteur : "institut est une certaine manière de vivre selon une certaine règle" ; est dit "instituteur, institutrice, celui, celle, qui institue"  ("l’instituteur d’un ordre religieux ; la reine Jeanne est l’institutrice des Annonciades"). Féraud ajoute : "instituteur se dit aussi de celui qui donne les premières instructions à un prince" et surtout "depuis quelque temps, on le dit pour précepteur, éducateur, en parlant des particuliers" (exemple : "c’est la vertu ou la folie des parents qui fait les bons ou les mauvais instituteurs"). C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française que commence l’extension d’institut à des réalités autres que les ordres religieux : "on appelle Institut de Bologne l’académie des sciences établie à Bologne" ; dans la sixième édition (1832-35), elle se poursuit et s’amplifie : "institut est aussi le titre de certaines sociétés savantes ; l’Institut de Bologne ; l’Institut royal de France, ou simplement l’Institut, nom de la première société savante de France, établie à Paris, et composée de cinq Académies, à savoir : l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques" (exemples : "les membres de l’Institut ; être reçu, entrer à l’Institut ; on le dit aussi du lieu où se tiennent les séances de l’Institut, aller à l’Institut"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue cinq emplois : deux sont religieux, dont un, "chose instituée", est "usité aujourd’hui" ; et trois sont laïques et sociaux : "nom donné quelquefois à une fondation quelconque", "corps de gens de lettres, de savants, d’artistes choisis" (l’Institut de Bologne) et "Institut polytechnique, nom donné à des établissements d’instruction en Allemagne qui, étant à la fois des écoles théoriques et des écoles d’application, ont une grande analogie avec notre École centrale des arts et manufactures". 

La révolution, qui a dérapé en 1790, a été aussi une guerre de mots, dont ont pâti les anciennes dénominations : le nom académie a été proscrit un temps et remplacé par institut. Académie que les révolutionnaires ont interdit et tenté de faire disparaître est un mot grec étranger au catholicisme et chargé de philosophie ; institut, au contraire, est un de ces mots catholiques chargés d’une longue histoire. Voilà une substitution qui ne manque pas d’étonner de la part de révolutionnaires qui ont fait la guerre à l’Eglise et aux croyants. En réalité, la substitution verbale est la partie émergée d’une substitution plus ample : celle d’une nouvelle religion sociale à la vieille religion catholique, dont la nouvelle religion pille le vocabulaire. Littré a enregistré ces changements de dénominations au gré des coups d’Etat ou autres fuites à l’étranger. "L’Institut national des sciences et des arts" est, écrit Littré, le "titre d’une grande compagnie des principaux savants, littérateurs ou artistes établie par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), en remplacement des anciennes académies qui avaient été détruites". Bonaparte se faisant appeler Napoléon, "l’Institut national des sciences et des arts" est devenu "sous le premier empire, l’Institut impérial", puis "l’Institut royal (…) au retour des Bourbons". Littré ajoute : "rien ne fut changé à la constitution du corps, sinon que les Académies furent placées dans l’ordre de leur fondation : 1° l’Académie française, 2e l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; 3° l’Académie des sciences ; 4° l’Académie des beaux-arts. Sous le règne de Louis Philippe, la classe des sciences morales fut rétablie, et forma la cinquième classe de l’Institut". Institut impérial a été ressuscité par Napoléon III : c’est "le nom que l’Institut des sciences et des arts a repris depuis l’établissement du second empire".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, institut est étendu à "des établissements d’enseignement supérieur indépendants ou annexés à une Faculté" et les instituts se multiplient, qui n’ont plus rien en commun avec la règle d’un ordre religieux : "l’Institut catholique de Paris, l’Institut agronomique, l’Institut d’archéologie de la Faculté des Lettres de Paris, l’Institut de Chimie appliquée, l’Institut d’Optique, l’Institut Pasteur".

 

L’assomption sociale de ce terme religieux s’achève dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "institut est le nom de certains établissements à vocation de service public (Institut géographique national, Institut national de la langue française, Institut national d’études démographiques, Institut national d’hygiène, Institut océanographique ; Institut de recherche des huiles et oléagineux) ; "d’établissements d’enseignement supérieur" (Institut catholique, Institut d’études politiques; Institut français d’Athènes, instituts universitaires de technologie) ; "d’organismes économiques" (Institut d’émission ou Banque de France, Institut de développement industriel, Institut national de la consommation, Institut national de la propriété industrielle, Institut national de la statistique et des études économiques) ; de "centre médicaux" (Institut médico-légal, médico-pédagogique, médico-professionnel). L’extension d’institut continue. Le nom désigne même des réalités commerciales : "établissement commercial où l’on dispense des soins spéciaux" (institut de prolongation de la vie, institut de beauté, institut dentaire) ou des établissements scolaires privés (un institut d’aveugles, un institut charitable, un institut privé). C’est le sens que relèvent aussi les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "dénomination choisie par certains établissements professionnels ou commerciaux" : institut de beauté.

De la règle d’un ordre religieux à une boutique : voilà résumée la lente déchéance que la nouvelle religion sociale, solidaire et très intéressée, a fait subir à institut.

 

29 octobre 2007

Dialogue d'Arouet le Jeune et de son éditeur

Les éditions Muychkine ont publié d'Arouet le Jeune De la nouvelle langue française. L'ouvrage est disponible auprès des éditions Muychkine. Consulter le blog de cet éditeur : http://www.muychkine.hautetfort.com

 

   

Editeur : Qui êtes vous ? Quel est votre métier ? Sur quoi portent vos ouvrages précédents ?

Arouet le Jeune. Le goût des humanités m’est venu à l’âge de 14 ans, quand je suis entré en classe de seconde. J’y ai sacrifié le sport et les sciences. Depuis, la passion de l’étude ne m’a jamais quitté – que ce soit les belles-lettres, les langues, l’histoire et ce que je n’ose plus nommer la philosophie : disons le monde des concepts et des idées.

Je suis professeur. Depuis 1975, j’enseigne la langue et la littérature française ou la linguistique française dans diverses universités : en Afrique, en Europe, en France.

De moi, ont été publiés un roman, un ouvrage universitaire et près de deux cents articles dans des revues savantes, dont certaines de renommée internationale, en France ou à l’étranger (Italie, Espagne, Allemagne, Proche Orient, Maroc, Etats Unis) ou dans des publications "intellectuelles" destinées au public cultivé (Le Débat, Commentaire, par exemple) sur des sujets dont je suis spécialiste : théorie des écritures, langue, francophonie, poétique des formes…

 

Editeur :Comment est né le blog de la NLF ? Quelle est la logique qui anime vos contributions sur divers sites Internet ?

Arouet le Jeune. Ce blog a commencé en décembre 2005. J’estimais que les mots qui désignent des réalités de l’islam (martyr, Allah, prophète, islamisme, terrorisme, islamiste, intégrisme, activisme, assassin, fondamentalisme, mouvance, etc.) étaient ou bien impropres, ou bien objectivement faux, ou bien résultant de traductions au mieux bienveillantes, au pis hagiographiques.

Il se trouve que j’éprouve beaucoup d’estime pour Raphaël Dargent (responsable de la revue Libres et du site "Jeune France") et pour Paul-Marie Coûteaux (Cahiers de l’Indépendance), ainsi que pour les projets intellectuels et culturels convergents dont ils sont porteurs : renouer avec la pensée de ceux qui, entre juin et décembre 1940, ont dit "non" à l’armistice, à la collaboration, à une France soumise, à une Europe placée sous la coupe du Reich allemand. C’étaient de remarquables intellectuels : De Gaulle bien sûr, mais aussi et, entre autres penseurs, François Jacob, Raymond Aron, Henri de Lubac, le père Fessard. C’est leur pensée oubliée, méconnue, cachée, méprisée et celle de ceux qui se réclament d’eux ou de leur exemple que j’essaie de faire connaître dans ces sites ou ces revues. Ainsi, il est incompréhensible, sauf à l’expliquer par l’action délétère de l’idéologie, que l’un des plus grands penseurs français du XXe siècle – à savoir Henri de Lubac – soit totalement ignoré des professeurs et de leurs élèves et étudiants. C’est le sort que connaissent Péguy, Claudel et Muray. Le même sort a failli arriver à Aron. A la place de ces penseurs, pendant un demi siècle, les malheureux étudiants ont ingurgité des volumes entiers de Sartre, ce Bourget des années 1950-80, dont l’œuvre, si elle était lue à haute voix aujourd’hui sur une scène, provoquerait un grand éclat de rire. Aujourd’hui, ils ingurgitent du Bourdieu à haute dose.

Ce qui m’a décidé à écrire dans des revues (Libres, Cahiers de l’Indépendance, etc.) ou dans des sites (entre autres : Jeune France), c’est l’accession de Jospin au pouvoir en 1997. Sa loi (14 juillet 1989) a voulu, planifié, organisé la destruction de l’école et le démantèlement des institutions consacrées au savoir, au point que, non seulement dans le vocabulaire ("communauté", "équipe", "esprit d’équipe", etc.), mais dans les faits (l’instruction publique a été mise à mort sous nos yeux), nous sommes plusieurs à penser que Jospin (Jospétain) a fait triompher de façon posthume le pétainisme - sans parler de ses vingt années de militantisme dans le trotskisme imbécile ou que son père ait été déjà pétainiste – par pacifisme obtus certes. Qu’un individu de cet acabit ait pu devenir chef d’un gouvernement français dit plus long que tout discours l’abaissement de la France. Aucun être moral ne pouvait y être insensible : c’est le sens des positions que je prends dans ces revues et sites.

 

Editeur : Vous partez du constat qu'il existe une nouvelle langue française qui escamote le réel. Mais la langue peut-elle jamais atteindre le réel ? Ne peut-elle le toucher que comme étant déjà une interprétation ? Est-ce que, par exemple, une langue qui correspond à une politique dont le but est la modification du réel, doit forcément tomber dans le piège de cette infantilisation généralisée qui nous fait détourner les yeux du monde et prendre les moulins à vent pour des ogres et les outres de vins percées pour une armée blessée ?

Arouet le Jeune : Tout dépend du sens qui est donné à "atteindre le réel". La langue ne sera jamais le réel et jamais une langue, quelle qu’elle soit, n’épuisera le réel. En revanche, si les hommes disposent de la faculté de parole, c’est pour parler du réel, pour référer aux choses du monde, pour désigner les objets qui les entourent ou ceux, idéels ou intellectuels, qui sont dans leur esprit. Il n’est pas demandé à la langue de saisir le réel, mais il n’est pas exigé d’elle non plus qu’elle n’en parle jamais ou qu’elle n’en traite que de façon mensongère ou déformée. Autrement dit, ce que j’attends de la langue, ce n’est pas qu’elle contienne le réel (ce qui est impossible), mais qu’elle n’en élude rien et que les hommes, en parlant, puissent référer au monde sans redouter quelque sanction que ce soit et en disant les choses, telles qu’elles sont, sans interdit ni tabou – en bref, qu’elle soit ajustée au réel, et non pas désajustée. La métaphore de l’ajustage (au sens technique de ce terme) me paraît désigner de façon à peu près adéquate la conception que je me fais de la langue.

L’infantilisation généralisée, hélas, est un fait. L’expérience du monde – celle des vingt-six dernières années - prouve que, en France même, la langue et les ressources qu’elle offre ont servi à abuser des millions de gens. Le slogan "changer la vie" n’est rien d’autre qu’une énorme blague. Même Flaubert n’aurait pas osé le mettre dans la bouche de ce prince de la Bêtise qu’était Homais. La seule vie qui ait été changée, sur le plan matériel s’entend, a été celle des militants qui avaient le plus d’entregent : à eux, les crédits, les subventions, l’argent public, les promotions, les nominations scandaleuses, les passe droits. Ils ont changé leur vie ; ils ont transformé en enfer celle des pauvres. De 1960 à 1980, le pouvoir d’achat du salaire ouvrier moyen a augmenté de 60%. De 1981 à 2002, il a stagné. De même, on nous a seriné "la gauche résistante" pendant trente ans ou plus. Pourquoi ? Pour porter au pouvoir suprême un individu, qui a été collabo, pétainiste et, disons les choses sans fioriture, complice de criminels contre l’humanité. Pendant des décennies, on nous a présenté la révocation de l’édit de Nantes (1685) comme la plus grande catastrophe que la France ait connue : plus de deux cent mille protestants ont dû se réfugier à l’étranger. De 1981 à 2002, près de deux millions de Français se sont établis aussi à l’étranger, pour fuir les lois imbéciles qui régissent désormais notre pays et qui équivalent à la révocation d’un pacte national. Pourquoi ceux qui s’indignent de la révocation de 1685 sont-ils ceux-là mêmes qui ont fait partir de France près de deux millions de nos concitoyens, vite remplacés par des illettrés ou des ayants droit venus de tous les pays du monde ? Soit les mots "stalinisme", "stalinien", "régime stalinien", etc. répétés à tous les vents du monde, par les trotskistes ou par les bien pensants : à quoi servent-ils ? A faire porter le chapeau de la catastrophe du XXe s. à un simulacre et à cacher que les responsables du désastre soviétique et de presque la moitié de l’humanité sont Lénine, Trotski, Marx, etc. Je crois que la langue, les discours, les mots qui avaient cours dans les années 1970-80-90 (et qui ont toujours cours) sont encore plus délirants dans le mensonge ou le déni du réel qu’on ne peut le croire.

 

Editeur : Philippe Muray, dans le XIXème siècle à travers les âges, révélait le lien historique entre la pensée socialiste et l'occultisme. Il y aurait ce point commun d'une croyance dans le caractère performatif du langage, qu'il suffirait de prononcer un mot pour faire survenir la réalité qui lui correspond. Comment vous situez-vous par rapport à ce constat, pensez-vous que le diagnostic de Muray est encore pertinent pour le monde d'aujourd'hui ?

Arouet le Jeune. La pensée de Muray ne se ramène pas au lien qu’il établit ou fait apparaître entre le socialisme et l’occultisme. Le cœur de sa pensée se rapporte à la nouvelle religion, immanente, sociale et solidaire, scientiste évidemment, qui émerge, selon lui, à la fin du XVIIIe siècle, du terreau des Lumières, des Illuminés, des croyants dans le magnétisme et l’électricité vitale, etc. L’évolution de la langue française aux XIXe et XXe siècles (emprunt à la science, à la théologie, au droit, d’une partie du vocabulaire de cette nouvelle religion) le confirme. Muray a élaboré ses thèses sur Homo festivus, la fin de l’histoire, le présent éternel, l’indifférenciation généralisée, etc. en lisant tous les jours toute la presse, en prenant des notes, en relevant des expressions ou des formules (formules : comme dans la science ou dans les cérémonies magiques), des façons de parler, des phrases toutes faites, des syntagmes figés, etc., c’est-à-dire aussi en isolant la nouvelle langue de Homo festivus. Le roman On ferme (injustement méconnu et peu étudié ou jamais cité) est aussi un centon (en franglais : un patchwork ou un manteau d’Arlequin) des phrases, mots, expressions figées, formules, etc. chéris de la modernité festive.

 

Editeur : Quelle est votre définition de l'idéologie ? Est-ce que l'idéologue (entendu comme celui qui étudie l'idéologie, et non pas son incarnation) peut totalement s'affranchir de l'idéologie ? Est-ce que le terme n'est qu'une façon de rejeter la pensée des autres, ou bien existe-t-il un mécanisme propre à l'idéologie que l'on peut décrire ?

Arouet le Jeune : Bien entendu, je récuse les rengaines que l’on enseigne dans les lycées, les classes préparatoires, les universités depuis quarante ans ou plus et qui forment le "prêt à parler" moderne : deux ou trois générations de jeunes gens ont été formatées à ânonner ce prêt à parler, à savoir la réalité renversée ou déformée, selon Saint Marx ; tout le monde a une idéologie ; ceux qui nient avoir ou défendre une idéologie sont aussi des idéologues sans le savoir ou des gens "de droite", etc. Le nom idéologie est factice : c’est une invention, dans les années 1790, de révolutionnaires sans Révolution ou nostalgiques ou désireux de continuer une révolution impossible. Pour moi, l’idéologie est de la théologie dégradée : c’est la théologie de la nouvelle religion sociale, scientiste, solidaire et occultiste.

Un exemple fera comprendre la conception que je me fais de l’idéologie. Un match de rugby est une réalité sensible pour ceux qui y assistent ; il peut devenir une réalité verbale. Il fait parler. On entend trois types de discours : celui des néophytes pleins de bonne volonté (les commentateurs de TF1 par exemple) ; celui, passionné, à l’emporte pièce, des supporteurs ; celui de quelques connaisseurs ou amateurs éclairés (Lacroix, par exemple, le consultant de TF1). Les deux premiers types de discours semblent si étranges pour un connaisseur, ils sont si éloignés de ce que les connaisseurs ou les amateurs éclairés voient ou ont vu que la réalité du rugby et la réalité tangible, attestée, vérifiable, etc. d’un match de rugby en sont déformées et dénaturées dans un sens totalement délirant. L’idéologie, c’est cela : ce mélange de passion sotte et d’ignorance des faits qui transforme une réalité, quelle qu’elle soit, en épouvantail, en simulacre, en bondieuserie ou en icône pieuse.

Oui, il est possible de prendre ses distances vis-à-vis de toutes les idéologies : il suffit de se reporter aux faits, aux choses, aux réalités. Heidegger ne m’inspire aucune sympathie. Pourtant, il a prononcé en 1938 une conférence lumineuse : "l’époque des conceptions du monde" (recueillie dans Chemins qui ne mènent nulle part, Tel, Gallimard). Selon lui, les Anciens (Grecs et Romains de l’Antiquité) essayaient de saisir ou d’appréhender (ces deux verbes sont à entendre dans leur sens tangible) la réalité, le réel, le monde physique, sans jamais plaquer sur ces réalités des idées a priori, des idées préalables ou toutes faites, des présupposés, etc. Le monde réel est pour eux plus important que l’idée : il est, il n’est pas une idée. Selon Heidegger, ce sont les modernes qui, à compter du XVIe siècle, se sont donné une "conception du monde". Les Anciens ne concevaient pas le monde ; ils en prenaient connaissance par les sens. Presque physiquement. Les Modernes jugent plus important l’idée du monde que le monde réel. C’est cela aussi l’idéologie. Contrairement à ce que serinent les bien pensants, il est aisé de se libérer (et ce verbe doit être entendu dans un sens fort) de ces représentations a priori du monde : il suffit de regarder le réel sans prévention ni préjugé, non pas pour le nier, mais pour le restituer, le moins infidèlement possible, dans les discours. Voilà pourquoi aussi on a besoin pour parler ou écrire de mots ajustés aux réalités.

La "fin des idéologies" est une invention de sociologues ou de diffuseurs du prêt à parler, c’est-à-dire des plus idéologisés de tous les universitaires, que reprennent comme des perroquets les journalistes, qui sont les vecteurs les plus perfides d’idéologies pétrifiées. Pour échapper à l’idéologie, trois attitudes sont possibles : ou bien, à la manière de Flaubert, l’ironie, la distance, le détachement – en particulier vis-à-vis de la nouvelle religion sociale et de ses théologiens que sont les spécialistes de sciences sociales ; ou bien, à la manière de quelques écrivains contemporains (dont Renaud Camus, Richard Millet), une langue singulière, semelfactive, pure ou épurée, au sens où elle est débarrassée de tout débris idéologique ; ou bien, le réel, la réalité, la restitution verbale la plus fidèle possible de ce qui est au monde.

 

Editeur : A propos de la LTI et de la TOUFTA, ce qui les caractérise est leur subordination directe à un ordre politique organisé qui cherche à répandre sa propagande dans tous les médias qui s'offrent à lui. Dans le cas de la NLF, les choses semblent plus floues: sont-ce de simples âneries qui flottent dans l'air, indépendantes les unes des autres, de telle sorte qu'en parler s'apparenterait plus à composer un nouveau dictionnaires des idées reçues, ou bien cette langue compose-t-elle un véritable corps, correspond-t-elle à une idéologie unique ? Dans ce cas, ne serait-elle pas d'autant plus dangereuse qu'elle ne se comprend pas comme telle, percluse dans la bonne croyance en la fin des idéologies ?

Arouet le Jeune : L’idée de la NLF s’est imposée à moi après avoir lu il y a une dizaine d’années les ouvrages de Victor Klemperer sur la LTI (la langue du troisième Reich) et de Jacques Rossi (Manuel du Goulag). La vie intellectuelle et culturelle en France étouffe et se flétrit, depuis plus d’un demi siècle, sous la férule de l’idéologie, dite "marxiste léniniste" - comme en URSS, dans les pays de l’Est et en Chine. Dans tous ces pays, des milliers de témoins, souvent des dissidents attestent l’existence d’une nouvelle langue, nommée tantôt novlangue, tantôt toufta, tantôt langue de bois, entièrement formatée, usinée, polie, façonnée par l’idéologie. Le phénomène est universel : partout où l’idéologie marxiste léniniste sévit ou a sévi, elle place ou elle a placé sous sa coupe la langue ; elle l’a canalisée ; elle l’a châtrée ; elle l’a amputée ; elle y a interdit de dire quoi que ce soit de vrai ; elle a institué le mensonge en vérité officielle. Mon sentiment est que la France et la langue française n’ont pas échappé, du moins dans certains secteurs ou domaines (les sciences sociales, les media, le journalisme, les militants, les associations lucratives sans but, l’idéologie officielle de l’Etat nouveau, etc.) à ce grand laminage ou usinage.

Déjà, dans la première moitié du XIXe siècle, des philologues ont eu conscience que les événements qui ont bouleversé la France d’alors avaient aussi bouleversé la langue française. En 1836, dans le Dictionnaire de la conversation, Charles Nodier avance l’hypothèse d’une nouvelle langue française : ce serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles. L’intuition est assez juste, mais les notions citées et les exemples analysés ne sont guère probants : des solécismes, des barbarismes, des emprunts, un abus de vocabulaire scientifique. Nodier se gausse de cette NLF (il n’en est pas dupe – ce qui est un progrès, par rapport à Proudhon, Sand, Hugo, etc.), mais il n’avance aucune hypothèse pour en rendre compte ; de fait, il cite quelques exemples stupides de NLF, mais il ne l’étudie pas. Or, depuis que Nodier l’a isolé, le phénomène s’est amplifié dans des proportions effrayantes.

 

 

Editeur :Vous n'êtes pas tendre envers la linguistique contemporaine et notamment avec l'idée que le langage ne serait que communication. Pouvez-vous précisez votre position sur ce point ?

 

Arouet le Jeune : La linguistique s’est décerné au XXe siècle le statut de science modèle, de science moderne, de science des sciences, suppléant même chez certains idéologues le marxisme. Elle a élaboré des méthodes pour rendre compte d’objets archaïques ou relativement rudimentaires, telles que les langues sans écriture des Indiens d’Amérique, les formes anciennes et non attestées des langues modernes (latin populaire, francique, indo-européen, etc.), les langues des peuples soumis à de grands empires coloniaux (russe, espagnol, français, anglais), et cela, paradoxe étrange, au moment où les écritures occidentales s’enrichissaient d’un nombre inouï de signes (millions de caractères, cartes, écriture de la logique, des mathématiques, de la chimie, de la signalétique, etc.), comme jamais aucune écriture n’en avait connu depuis la fin du néolithique, et qu’elles inventaient d’innombrables processus de signification et de représentation (de réalités conceptuelles ou idéelles et de réalités sensibles), comme jamais l’humanité n’en a bénéficié. Alors que l’écriture, en se généralisant, a fait entrer les peuples européens dans la démocratie, elle a été définie par les anthropologues, dont Lévi-Strauss, comme un instrument d’asservissement ou par les linguistes comme une représentation fausse ou faussée, arbitraire, et même tératologique, de la langue. L’aveuglement est le fondement de la linguistique. Cette science prétendument moderne n’a pas perçu ce qu’il y avait de moderne dans les civilisations européennes, se focalisant sur l’archaïque des langues. Pourtant, elle a servi de modèle à la sémiologie ou aux sciences des signes, c’est-à-dire ce à quoi elle était le plus étranger ou le plus opposé.

La réduction de la langue à la communication (ce sont des outils, des moyens, des instruments) est la conséquence de cette pensée. Si la langue est un simple outil (comme le marteau), on peut s’en servir pour mentir, on peut la déformer, on peut la réduire à rien, on peut en chasser toute pensée, on peut y interdire de dire le réel… Elle perd toute dimension symbolique.

 

Editeur : Quels sont les auteurs qui vous ont influencé, non seulement dans votre travail sur la NLF, mais plus généralement ?

Arouet le Jeune : En général, quand je pense et j’écris, je m’efforce de ne jamais abonder dans le sens des auteurs pour qui j’ai de l’estime ; je me défie des influences ; je préfère aller à contre courant plutôt que d’être porté par le courant dominant, là où tout le monde se pâme. Je ne cache pas que je lis avec plaisir des auteurs : Diderot et les Encyclopédistes ; en général tous les penseurs, de Montaigne à Montesquieu ; et chez les Modernes, Jacques Rossi, Klemperer, Benveniste, Henri de Lubac, Muray, Renaud Camus, Rémi Brague ; et que je ne peux pas lire les penseurs ou les idéologues des XIXe et XXe siècles (Sand, Hugo, Zola, Proudhon, Breton, Foucault, Sartre, etc.) sans avoir envie d’éclater de rire, tenant leur pensée (leur pensée, je précise : ils peuvent écrire avec talent), comme dirait Flaubert, pour une énorme blague.  

 

 

28 octobre 2007

Organisme

 

 

 

Dérivé du nom organe, organisme est attesté en 1729 au sens de "être vivant doté ou non d’organes" et en 1802 au sens de "ensemble des organes qui constituent un être vivant". C’est en 1842 que, pour la première fois, il est extrait de la science pour s’établir dans le royaume social, où il trône, et signifier "ensemble organisé dans le domaine économique, politique, social".

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré, le sens moderne, social et solidaire, n’est ni noté, ni défini. Est relevé l’emploi en physiologie : "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain est un assemblage de merveilles" (1832-35, les académiciens semblent donner à organisme le sens d’organisation !) ; en biologie : "disposition en substance organisée" (Littré, citant Bonnet : "l’organisme s’étend bien loin dans les machines animales, et il est arrivé bien des fois qu’on a pris pour inorganisé ce qui était très organisé") ; "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain" (Littré commet-il la même erreur que les académiciens ?) ; "corps organisé ayant ou pouvant avoir une existence séparée" (Littré : "une fibre musculaire est un corps organisé, mais non un organisme" ; "suivant l’hétérogénie, il se forme de toutes pièces des organismes nouveaux").

Il suffit de comparer ces définitions maladroites, imprécises ou balbutiantes à celles, précises, claires, fermes, du Trésor de la Langue française (1972-94 : "assemblage, combinaison, ensemble des éléments constituant un être vivant ; organisme adulte, complexe, humain, inférieur, larvaire, microscopique, supérieur", illustré d’extraits de biologistes connus : "l’organisme s’adapte aux bactéries et aux virus par la production de substances capables de détruire, directement ou indirectement, les envahisseurs", Carrel, 1935 ; "l’organisme humain (comme tous les organismes complexes), est un assemblage, avons-nous dit, d’une foule innombrable d'organismes élémentaires, qui vivent dans un milieu intérieur dans lequel se trouvent les conditions de leur existence", Claude Bernard, 1878) et à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française ("le mot est utilisé plus spécialement en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire") pour se persuader que les lexicographes et les linguistes, qui sont des littéraires, parfois de mauvais littéraires, écrivant comme des pieds, ont appris, en un siècle, un peu de biologie, grâce à quoi ils ont une idée à peu près cohérente des principaux termes et notions de cette science. Un peu plus de trente ans sépare la rédaction du Trésor de la Langue française de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : en apparence, c’est peu. En réalité, pour ce qui est des emplois d’organisme en biologie, c’est beaucoup. L’exposé que les académiciens, jadis peu portés sur les sciences, font de ce terme biologique est plus ample, plus précis, plus complet que celui du Trésor de la Langue française, dont les auteurs pourtant se piquent de science. Ainsi : "micro-organisme : organisme microscopique, généralement unicellulaire"  ("microorganismes végétaux, animaux, les bactéries, les virus, certains protozoaires sont des microorganismes") ; "organisme est utilisé en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire, organisme animal, végétal, procaryote, eucaryote, autotrophe, hétérotrophe, microscopique, ou microorganisme, marin, organisme génétiquement modifié (on dit aussi trans-génique) ou, par abréviation, O.G.M., animal, plante ou bactérie chez lesquels on provoque, en ajoutant à leur patrimoine génétique un ou plusieurs gènes d’une autre espèce, l’apparition de caractères qu’ils ne possèdent pas à l’état naturel". Le succès de ce mot est tel qu’il désigne par métonymie "l’ensemble des organes qui assurent les principales fonctions d’un être vivant, de l’homme en particulier". Les exemples sont innombrables : "les substances nécessaires à l’organisme ; un organisme robuste, affaibli ; les besoins énergétiques d’un organisme ; les défenses de l’organisme, ses moyens de résistance à l’invasion microbienne, virale, parasitaire, etc. ; élimination par l’organisme des toxines, d’un poison ; un climat éprouvant pour l’organisme".

Au XXe siècle, la biologie acquiert une force explicative si convaincante que d’autres sciences y empruntent une partie de leur vocabulaire : ainsi, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, organisme, terme de biologie, est passé dans les sciences de la terre et en géologie et jusqu’en philosophie ou en psychologie. Mais c’est le déplacement ou, au sens grec de ce terme, la métastase au social qui atteste le prestige triomphal de la biologie.

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens social et moderne est défini : "organisme se dit au figuré d’un ensemble organisé dans la vie sociale ou politique". Exemples : "ce corps, cette société constituent un organisme particulier, indépendant" ; "les différents organismes qui assurent la vie de l’État". Ce dernier exemple est malheureux. Les académiciens auraient dû se demander ce que pouvait bien signifier "assurer la vie de l’Etat" : le financer ? le faire fonctionner ? Les auteurs du Trésor de la Langue française ne sont pas modernes pour rien ; ils s’étendent sur l’assomption sociale d’organisme, laquelle se fait en deux étapes. La première étape consiste à utiliser ce nom savant pour désigner un "ensemble composé d’éléments bien structurés". C’est l’incontournable Comte, le maître ès scientismes et le zélé propagandiste de la religion sociale, qui est l’un des premiers à déplacer organisme hors de la biologie : "les idées théoriques sont aujourd’hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que, dans l’état normal de l’organisme social, elles devancent habituellement" (Philosophie positiviste, 1839-42). Dans la seconde étape, organisme désigne une institution, laquelle est "formée d’un ensemble d’éléments coordonnés entre eux et remplissant des fonctions déterminées" et "par métonymie, chacun des services ainsi coordonnés ou des associations de personnes les constituant". C’est Proudhon, autre messie, avec Comte, de la nouvelle religion sociale qui emploie organisme dans ce sens social : "comment les officiers de police judiciaire forment-ils un tout, un organisme, un institut ?" (1843).

L’assomption sociale d’organisme se mesure aux très nombreux syntagmes dans lesquels il est en usage : "organisme central, interministériel, international, national, officiel, régional, administratif, bancaire, commercial, économique, politique, professionnel, syndical, assureur, payeur, de Sécurité Sociale" (Trésor de la Langue française) ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "organismes d’État, relevant de l’État ou auxquels l’État délègue en certains domaines le pouvoir d’exercer ses prérogatives ; organisme professionnel, public, privé, de crédit".

Aux XIXe et XXe siècles, le social est biologique : dans les faits, ce qui a causé les catastrophes que l'on sait, et dans les mots.

 

 

27 octobre 2007

Fluidifier

 

 

 

Dérivé de l’adjectif fluide, le verbe fluidifier est attesté en 1830. C’est Littré qui, le premier, l’enregistre dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "terme de physique, réduire à l’état de fluide", sans l’illustrer d’un exemple, ni sans préciser les corps (solides ? gazeux ? liquides ?) qui peuvent être réduits à l’état de fluide et comment se fait cette réduction. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), sont encore plus brefs que Littré : "rendre fluide", se contentant de gloser la formation de ce verbe, puisque le suffixe – ifier signifie "rendre une chose conforme à la qualité exprimée par l’adjectif".

Il apparaît, à la lecture de l’article qui est consacré à ce verbe dans le Trésor de la Langue française (1972-94), que les emplois scientifiques de fluidifier, "terme de physique" selon Littré, sont rares. Deux sont relevés. Le sens "rendre fluide" est illustré d’un texte de publicité publié en 1941 dans L’Oeuvre, journal de la collaboration : "Vichyflore régularise l’intestin, décongestionne le foie, fluidifie le sang" ; et dans un emploi intransitif, le sens "passer à l’état fluide" est illustré de cette phrase qui tient plus d’une technique industrielle peut-être ancienne que de la science : "le mazout provenant des soutes passe d’abord dans un réchauffeur afin de fluidifier suffisamment pour se bien pulvériser"  (1931).

En réalité, dans la langue moderne, fluidifier a surtout des sens figurés, bien que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne relèvent qu’un sens propre "rendre fluide ou plus fluide", qu’ils illustrent de cet exemple technique : "un métal qui fond se fluidifie". Ces sens figurés sont relevés, en revanche, dans le Trésor de la Langue française. C’est "donner à quelque chose la limpidité et l’écoulement qui sont ceux d’un liquide" : "fluidifier la strophe", "fluidifier l’intelligence et l’amitié", "fluidifier la circulation", "le service de l’équipement vient de mettre en place le toboggan qui doit fluidifier la sortie de l’autoroute". Dans une construction pronominale, le verbe, au figuré, prend le sens de "se fondre, cesser d’être palpable", comme dans cet extrait de Balzac : "enfin cette haute alchimie où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des aïeux et l’honneur des grands noms ; tout cela procédait d’un génie particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le Moyen Âge" (1833) ; ou le sens de "devenir pur et limpide", comme dans cet extrait de Rivière : "déjà l’harmonie s’est affinée et fluidifiée, déjà la récitation a pris cet étrange et délicieux balbutiement, que produit l’égalisation rythmique des syllabes".

 

Les citoyens ont appris récemment que de prospères organisations patronales versaient régulièrement, et cela, depuis plus d’un demi siècle, aux syndicats, dits ouvriers, des milliards en € liquides, sonnants et trébuchants (en réalité, ils versent du fluide) pour "fluidifier les relations sociales". Ainsi, à la grâce du dieu patron et capitaliste (el hamdou li Allah, comme il faut dire désormais), ces dirigeants de syndicats sans adhérents roulent dans de grosses berlines, dînent dans de grands restaurants, font brandir de belles oriflammes bariolées par ceux qu’ils stipendient, pavanent dans de luxueux sièges sociaux, emploient d’innombrables permanents, etc. Les commentateurs ont cru mettre en relation ce fluidifier avec les milliards perçus en "liquide", qui ne laissent pas de trace. En fait, dans cet emploi, fluidifier n’a pas pour sens "rendre plus fluides" les relations sociales, ce qu’aurait signifié huiler, comme on huile les mécanismes ou les engrenages, de peur qu’ils ne grippent, mais "rendre les syndicats plus purs et plus limpides", comme chez Rivière : sens qui est ajusté, ironiquement parlant, à ce que sont, en France, les toutes puissantes bureaucraties de fonctionnaires ou assimilés, dites improprement ou par abus, ouvrières ou du travail.

 

 

24 octobre 2007

Insertion

 

 

 

 

 

Emprunté au bas latin insertio, au sens de "action d’insérer un mot ou un paragraphe dans un écrit" et de "greffe (d'un arbre), action de greffer", le nom insertion est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "greffe", puis au XVIe siècle dans le sens anatomique (origine et insertion des muscles), enfin, toujours au XVIe siècle, dans le sens "action d’insérer un article, une clause, etc.". Le sens moderne "intégration dans un groupe" - l'insertion sociale dont les bien pensants rebattent les oreilles des citoyens - est récent ; il date de 1932.

Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens exposé est celui de l’anatomie : "terme fort usité parmi les anatomistes pour désigner la manière dont une partie est engagée dans une autre (l’insertion d’un muscle)", et de l’agriculture : "on se sert aussi de ce mot pour exprimer ce que nous appelons autrement enter". En médecine, l’insertion de la petite vérole consiste à l’inoculer : "c’est la plus belle découverte qui ait été faite en médecine pour la conservation de la vie des hommes ; et c’est aux expériences des Anglais qu’on doit cette méthode admirable du triomphe de l’art sur la nature".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ces divers sens sont relevés : "action par laquelle on insère ; ce mot est particulièrement usité par les anatomistes et les botanistes" ("l’insertion des muscles, des nerfs, des ligaments, l’insertion des fibres ligneuses") ; "on dit aussi en grammaire l’insertion d’une lettre dans un mot"  ("l’insertion d’un mot dans un discours, d’une note marginale dans le texte") ; "l’insertion de la petite vérole, voyez inoculation". D’une édition à l’autre (1798, 1832-35, 1932-35), la définition reste identique ; seuls les exemples se multiplient et s’étendent à la presse et au droit de la presse, l’un et l’autre se développant au XIXe siècle : "l’insertion d’une annonce, d’un article dans un journal ; on demanda l’insertion au procès-verbal ; l’insertion d’une ordonnance au Bulletin des lois ; l’insertion d’un article dans un traité" (1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne se démarque pas des Académiciens : "action par laquelle on insère ; résultat de cette action" ("l’insertion d’un feuillet dans un livre ; l’insertion, sous l’épiderme, du liquide de la vaccine") et "terme d’histoire naturelle, attache d’une partie sur une autre"  ("insertion d’un ligament, d’un muscle, d’un tendon, sur un os ; insertion des étamines, de la corolle").

 

Littré expédie insertion en deux phrases ; un siècle plus tard, il faut aux auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) deux pages grand format et quatre colonnes denses pour en épuiser les emplois. En s’étendant de nouvelles réalités, sociales évidemment, ce terme, scientifique à l’origine, puisqu’il était employé par les biologistes, anatomistes et botanistes, devenu une des oriflammes de la modernité, trahit l’influence croissante de la religion sociale, occultiste et solidaire, dans la nouvelle langue française, comme l’atteste cette définition : "action de s’insérer dans un cadre ou dans un ensemble, d’y trouver sa place en tant que partie intégrante". Le synonyme est intégration. Les exemples sont : "là où l’insertion du groupe dans la société est parfaite, il nous suffit, à la rigueur, de remplir nos obligations vis-à-vis du groupe pour être quittes envers la société" (Bergson, 1932) et "la grande déception messianique et ses séquelles tenaces contribuent (...) à incliner la bourgeoisie juive (...) à s’ouvrir aux idées du siècle des lumières, en recherchant, avec l’émancipation politique, l’insertion harmonieuse des Juifs dans la société chrétienne" (1957). En 1957, la société française et les sociétés d’Europe pouvaient encore être qualifiées de chrétiennes : aujourd’hui, ce qualificatif serait souligné d’un grand éclat de rire. Les syntagmes les plus courants sont : "insertion de l’homme dans le monde ; insertion sociale ou dans la société ; insertion dans un entourage ; mode, moyen(s), zones d’insertion ; insertion dans le réel, dans la vie (universelle, cosmique) ; insertion (de l’homme) dans l’univers ou dans la vie universelle, dans la réalité, dans l’histoire". L’insertion touche aussi les choses. Dans une réalité pensée comme un tout organisé ou un système, l’insertion est la règle qui explique la croissance régulière de ce tout : "insertion du possible dans le réel, du structurel dans le concret, de l’éternel dans le temporel, d’un bâtiment nouveau dans l’ensemble de la ville", comme si l’insertion était devenue l’horizon indépassable de la société façonnée suivant les principes de la religion sociale et solidaire.

Les auteurs du Trésor de la Langue française sont linguistes, donc de modernes et fervents partisans de la NLF ou nouvelle langue française modelée par la religion sociale ; dans tous les articles transpire cette foi. Heureusement, les Académiciens n’en sont pas dupes. Ils restent sur leur quant à soi et évitent de prendre leurs illusions pour la réalité. L’article insertion de la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire est dépourvu de la chaleur enthousiaste qui anime le Trésor ; il est relativement bref, et surtout le sens social est expédié en un exemple : "figuré, prendre des mesures destinées à permettre l’insertion d’une minorité" (permettre, dans cet extrait, relève hélas d’un français approximatif : les Académiciens écriraient-ils comme des pieds ?), lequel illustre le sens général "action d’insérer ou fait de s’insérer". La nouvelle langue française ne suscite jamais de réserves chez les Modernes : saluons ici les Académiciens que l’emploi social d’un terme scientifique laisse froids et qui ne comptent pas parmi les grenouilles de bénitier et les fidèles piliers de sacristie de la religion sociale et solidaire.

 

 

23 octobre 2007

Métastase

 

 

 

 

En grec ancien, métastase est un terme de rhétorique que l’on traduit par "déplacement" ou par "changement". En français, c'est aussi, outre l’emploi en médecine, une figure de rhétorique "qui consiste à rejeter sur le compte d’autrui les choses que l’orateur est forcé d’avouer" : en gros, elle correspond à des phrases aussi banales que "ce n’est pas moi qui ai commis tel ou tel acte délictueux, c’est lui". En français, métastase est d’abord attesté en 1586, comme terme de médecine, dans un traité sur la peste et la coqueluche. C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 : "terme de médecine, changement d’une maladie en une autre ; c’est une espèce de crise". En 1798 et en 1832-35, la définition est moins vague : "transport d’une maladie, qui se fait d’une partie du corps dans une autre ; la métastase est quelquefois une crise". En 1932-35, les Académiciens renoncent à définir métastase, qui disparaît de leur Dictionnaire. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), qui était médecin et croyait dans les pouvoirs de sa science, ne définit pas métastase plus clairement que les Académiciens : "changement dans le siége ou dans la forme d’une maladie". Dans la citation qui illustre la définition, la métastase a beau être mortelle, il n’est pas précisé en quoi elle consiste : "l’opération fut faite trop tard ; il se fit une métastase sur toutes les grandes articulations et sur la plupart des viscères du bas-ventre, laquelle enleva le malade en très peu de temps".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que métastase est défini clairement, sans doute parce que, dans la seconde moitié du XXe siècle, les médecins ont compris, pour l’avoir observée et étudiée, la prolifération des cellules cancéreuses aux dépens des cellules saines. Le sens ancien du mot (vieilli, est-il indiqué), celui des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française et de Littré, est exposé ("changement dans le siège ou la forme d’une maladie") et illustré de cet extrait d’un ouvrage de médecine publié en 1800 : "la maladie se termine plus promptement par une crise, qui se fait tantôt par les selles, plus souvent par une métastase de l’humeur, qui se porte sur quelque partie". Le sens actuel est défini : "le plus souvent au pluriel ; foyer secondaire d’une affection disséminé par voie lymphatique ou sanguine à partir d’un foyer primitif " (métastases cancéreuses, infectieuses, à distance), mais un peu moins clairement que dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "tumeur maligne de formation secondaire dont le développement est dû à la migration par le sang et la lymphe de cellules venant de la tumeur cancéreuse primitive". Ces deux définitions ont pour mérite, outre leur clarté, de référer, par les mots disséminé ou migration au sens de "déplacement" qu’a le terme grec métastase dans la rhétorique : la prolifération des tumeurs est un déplacement.

 

 

22 octobre 2007

Puriste

Puriste, purisme

 

 

Le premier de ces deux mots est apparu en 1586 pour désigner celui qui estime posséder la croyance la plus pure. Les guerres de religion faisaient rage : on s’entretuait pour un rien, un mot mal compris ou un geste interdit, on tuait les impurs. Les puristes étaient partout. Chacun se targuait de la pureté de sa foi. En 1625, puriste s’est employé hors de la religion pour désigner celui qui affecte de parler une langue pure : "on appelle ainsi un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement", est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1932-35). Dans la sixième édition de ce dictionnaire (1832-35), la définition est complétée par la remarque qui suit : "le puriste est voisin du pédant" (exemple : "c’est une puriste sévère").

Jaucourt, auteur de l’article puriste de l’Encyclopédie (1751-65), reprend la définition de l’Académie : "on nomme puriste une personne qui affecte sans cesse une grande pureté de langage" et il illustre l’hostilité des écrivains classiques aux puristes d’un extrait de La Bruyère : "ces sortes de gens ont une fade attention à ce qu’ils disent, et l’on souffre avec eux dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases, et de petits tours d’expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d’heureux ne leur échappe ; rien chez eux ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement ; ils sont puristes".

Comme Jaucourt et La Bruyère, les Académiciens n’aiment pas les puristes, chez qui tout est calcul ou surveillance ou vigilance : affecter, trop scrupuleusement, pédant – ce que confirme la définition qu’ils donnent en 1762, 1798, 1832-35) du purisme : "défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage". D’une édition à l’autre, les exemples sont de plus en plus critiques : "cet auteur donne un peu dans le purisme" (1762, 1798) ; "cet homme est d’un purisme si rigoureux qu’il en est fatigant" et "cette femme donne dans le purisme" (1832-35). Dans la huitième édition, le premier des deux exemples de la sixième édition illustre une définition encore plus négative que celles des éditions précédentes : "souci scrupuleux jusqu’à l’excès de la pureté du langage". La répulsion s’accroît.

Aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, les puristes étaient les pédants, les professeurs, les pétris de science, les (mal) instruits, les idéologues, pas les écrivains, encore moins les Académiciens. Au XXe siècle, ceux qui étaient hostiles au purisme sont dits puristes. Depuis un demi siècle ou plus, les Académiciens sont accusés d’un crime dont ils sont indemnes au moins depuis 1694. Certes, leur critique du purisme était parfois verbale. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788), après avoir indiqué que les deux mots, puriste et purisme, "se prennent en mauvaise part", rappelle que "l’Académie appela autrefois Vaugelas ce fameux puriste" (la qualification semble positive et flatteuse), alors que le puriste est, selon elle, "un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement". Féraud semble partager sur cette question la position de La Bruyère qui "met puriste en italique, preuve que c’était alors un mot nouveau et hasardé" (en fait, il sort des guerres de religion).

 

A la différence des Académiciens, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose à l’entrée puriste les deux sens, religieux et propre à la langue, de ce mot. Un extrait de Bossuet ("les calvinistes, qui se piquent d’être les plus purs de tous les puristes, traitent de superstition ce respect tel quel que les luthériens de la confession d’Augsbourg ont pour les restes de l’eucharistie") illustre le sens religieux. Pour ce qui est du second sens, Littré estime que ce n’est pas la langue dont le puriste recherche la pureté, mais le style : "celui qui affecte une pureté de style exagérée". Il y a entre la langue et le style un abîme, que Littré ne franchit d’ailleurs pas, puisque, dans les exemples qu’il cite, c’est surtout de langue (et non de style) qu’il est question : "se défier de ces flatteurs et de ces puristes qui corrigent un bon usage pour en introduire un mauvais" ; (d’Olivet) "j’aime à voir que Vaugelas mettait une différence infinie entre un puriste et un homme qui sait sa langue" ; (Rousseau) "je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être lumineux ; c’est en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire".

 

Les puristes et le purisme font horreur aux linguistes qui sont les Modernes par excellence. Ce qui est nouveau dans les dictionnaires, c’est la redéfinition du purisme – ou plutôt son élargissement. Pendant trois siècles, les Académiciens ont déclaré leur hostilité à l’affectation forcée (c’est-à-dire à l’absence de naturel), au pédantisme, à l’abus de scrupule. Pour eux, la langue n’est pas une religion, les utilisateurs de la langue ne sont pas des théologiens ou, dit en d’autres termes, la langue n’a pas à être régie par des dogmes imposés : elle est affaire d’usage, donc d’usure, de faiblesse, de bricolage, non pas de conformité à des oukases. Le sens de purisme, ce que ce nom désigne, et l’efficacité des puristes étaient, selon eux, restreints et de peu d’importance. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) abolissent d’un coup les limites qui restreignaient puriste, en distinguant un emploi courant d’un emploi péjoratif. Quand il est employé sans nuance péjorative, puriste désigne celui ou celle qui manifeste un "grand souci de la pureté de la langue, de la correction du langage, du style". "Langue, langage, style", le champ d’action du purisme est immense. Respecter quelques règles en parlant ou en écrivant, c’est être puriste. Vouloir bien écrire, c’est faire preuve de purisme. Examiner quelques faits de langue, c’est établir la "pureté de la langue". Quant au sens péjoratif de puriste, c’est celui des Académiciens, mais en apparence seulement : "celui, celle qui affecte un souci excessif", car le mépris que les auteurs du Trésor de la Langue française vouent aux puristes est si fort qu’ils se croient obligés de charger la barque des puristes d’un crime purement imaginaire : "celui qui rejette tout néologisme". Rejeter tout néologisme n’a jamais été l’ambition de qui que ce soit, puriste ou non ; ce serait se condamner au silence ou ne parler que latin, puisque, dans la langue française, tout est néologisme.

 

L’élargissement, presque à l’infini, du sens de puriste apparaît nettement dans la définition de purisme, lequel est toujours glosé par pureté du langage, sans que jamais le sens de pureté soit clairement exposé : "attachement scrupuleux à la pureté du langage, tendant à être péjoratif lorsqu’il est excessif". Le nom pureté référait aux croyances religieuses ; on évoquait la pureté de la foi. Aujourd’hui, il désigne le facteur de crimes racistes : pureté de la race, pureté du sang, purification ethnique. En user pour désigner ceux qui s’attachent, comme les Académiciens ou les écrivains, à écrire une belle langue, c’est les disqualifier comme racistes ou quasi racistes. Les auteurs du Trésor de la Langue française vont jusqu’à employer le nom religieux observance pour définir purisme : "observance rigoureuse d’un usage linguistique valorisé", ou jusqu’à suspecter les puristes d’être des réactionnaires : "rejet de tout ce qui va contre le bon usage linguistique".

La boucle est bouclée : au XVIIe siècle, les partisans du purisme étaient les pédants, les doctes et les savants ; les écrivains, eux, se défiaient des puristes. Au XXe siècle, c’est l’inverse. Ceux qui vomissent le purisme sont les successeurs de ceux qui, jadis, l’encensaient. Aujourd’hui, ils stigmatisent comme puristes (c’est une autre façon de dire racistes, fascistes, nazis) les quelques écrivains ou Académiciens qui ne tiennent pas la langue pour un simple outil, comme le sont le marteau et la faucille, et qui s’imposent une ascèse en écrivant ou en parlant, pour que, justement, ce qu’ils écrivent ne puisse pas être broyé, mouliné, avalé par les idéologues, tous attachés à la pureté de leur doctrine sociale et qui sont les pires puristes qui aient jamais été.

 

 

 

21 octobre 2007

Mythologies intellotes 25 : biologie

 

Du biologique au social

 

 

 

Il est juste, quand on est éclairé, que ce soit par les lumières de la raison ou par la Lumière du Christ, de récuser le transfert à l’organisation de tout groupe humain de méthodes ou d’idées ou de termes propres aux sciences de la nature, dont la biologie ; en bref de régir les hommes, de parler de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils semblent, de décrire ce qu’ils font, de traiter de leur hérédité, de leurs gènes, etc. comme s'ils étaient des animaux ou des plantes, et avec des termes propres aux sciences qui ont pour objet l'étude des animaux et des plantes.

Le mot racisme est relativement récent, il date du début du XXe siècle. Ce qui a rendu le racisme haïssable, ce n’est pas, quoi qu’en disent les bien pensants, la vieille notion de race, au sens de "lignée", mais le transfert aux humains d’observations faites sur les animaux (races adaptées à leur milieu ou propres à telle activité, races à amender ou à améliorer, races de plus de valeur que d’autres, etc.) et toutes les conséquences que cette aberration intellectuelle a produites. Les hommes ne sont pas des fourmis et même s’ils ont des gènes, ils ne sont pas déterminés ad vitam aeternam par l’hérédité et encore moins par la lignée dans laquelle ils s’inscrivent. La sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, le positivisme, le scientisme résultent de ces transferts. Ils sont à juste titre indignes de l'homme.

 

Or, les allumés du progressisme, qui affirment tous, comme un seul homme, en chœur et la main sur le cœur, que le racisme, la sociobiologie, l’eugénisme, etc. leur font horreur et qu’ils sont décidés à guillotiner en tout petits morceaux celui, celle, ceux, celles qu’ils accusent sans preuve évidemment (dans ces milieux, le délit de sale gueule est la règle absolue) de vouloir ressusciter Hitler, Eichmann, Barbie, Rosenberg, etc. s’exonèrent de l’impératif antiraciste qu’ils imposent aux autres, dès qu’il est question de métissage et de diversité.

Métissage est un terme de zoologie qui désigne le croisement de deux races, l’une mauvaise, l’autre excellente, dans l’espoir d’amender celle qui est jugée inférieure : cela n’empêche pas les bien pensants de ressasser sans scrupule, sans éprouver la moindre retenue, comme de stupides perroquets les slogans du jour "métissez-vous les uns les autres" ou "le métissage est l’avenir de la France" (surtout pas l’avenir de l’Algérie, qui est pure et parfaite) ou "le métissage, seul rempart contre le racisme" (on ne sait si ce rempart est érigé contre le racisme ou pour empêcher l’anéantissement du racisme). Ils réduisent leur cause à ce terme racial et objectivement raciste.

Il est un autre mot sacré : c’est biodiversité, néologisme anglo-américain composé à partir de l’adjectif biological et du nom diversity. S’il était traduit en français, il serait diversité bio, comme produits bio ou yaourts bio : un simple vocable de supermarché.  Il désigne la diversité du vivant. Le monde vivant a beau être divers, il a une caractéristique unique qui se retrouve partout : la vie. Il est vivant ; il est constitué d’êtres vivants. La diversité, de ce point de vue, n’est pas aussi générale, large, manifeste, universelle, en un mot aussi hyperbolique, que ne le prétendent les bien pensants. En dépit de cela, ceux-ci s’arrogent le droit de transporter à la société humaine cet horizon indépassable de la diversité biologique, laquelle est dite sociale par euphémisme ou désignée par son synonyme ou quasi synonyme : mixité. Ainsi sont évités les adjectifs vrais, mais tabous : ethnique ou raciale. Rien n’arrête donc les puissants du jour ou, comme on dit aussi les dominants, surtout pas l’impératif "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Il est vrai que, si quelque scrupule devait les arrêter, ils ne seraient plus dominants, mais simples citoyens.

On sait que les puissants du jour couvrent leurs noires intentions du blanc manteau de l’antiracisme, mais il était difficile d’imaginer que ce blanc manteau fût aussi large, aussi ample, aussi épais et que l’hypocrisie moderne pût aller jusqu’à transformer le racisme honni en idéal nouveau ou new age des vieux pays d’Europe, après avoir pris soin, car la tartuferie n'a pas de limite, de le baptiser métissé, diversifié, mixé.

 

20 octobre 2007

Occulter

 

 

 

 

Emprunté du latin occultare, traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934) par "cacher, dérober aux regards, faire disparaître", le verbe occulter est attesté au début du XIVe siècle au sens de "cacher". Nicot (Thresor de la langue française, 1606) le relève dans ce sens, mais les Académiciens l’ignorent, puisque, dans les éditions publiées de 1694 à 1935, ils ne consacrent pas d’entrée à occulter et ils ne définissent pas non plus ce verbe dans l’entrée occulte. En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre comme un "terme de physique" et le définit ainsi : "cacher à la vue un rayon, une étoile, etc.", citant un extrait d’un Précis d’histoire astronomique et planétaire : "au point focal du télescope, on ajuste à demeure un réseau de fils d’araignée, tendus rectangulairement ; et le rayon central venu de l’étoile, dans l’axe du cylindre, se définit presque mathématiquement par la condition que l’image focale s’occulte devant le point de croisement des fils".

C’est dans la langue moderne que les emplois d’occulter se multiplient. Le verbe qui signifie cacher ne se cache plus : il est partout désormais. Est-ce là le signe que nous avons changé d’époque ? Que tout est ou doit être transparent ? Que les Modernes vident leur sac ? Que tous les placards à secret sont ouverts ? Ou bien, est-ce là le signe, comme dans les sciences occultes, évidemment, que l’occulte est roi ?

Quoi qu’il en soit, l’article occulter du Trésor de la Langue française (1972-94), même s’il n’occupe que les trois quarts d’une colonne de grand format, est trois ou quatre fois plus long que celui du Dictionnaire de la Langue française de Littré. Le premier sens est exposé : c’est celui qui est en usage en astronomie et en cosmographie : "(le sujet et l’objet du verbe désignent un astre), intercepter la lumière de, cacher à la vue (d’un observateur terrestre) en s’interposant". les synonymes sont éclipser, offusquer, voiler et les exemples : "étoile occultée par le soleil, par la lune" et "Cassini a fréquemment observé que Saturne, Jupiter et les étoiles fixes, au moment d’être occultées par la lune, changeaient leur forme circulaire en une forme ovale" (1856). Quand le verbe n’est pas employé dans un contexte astronomique, il a pour sens "rendre obscur, rendre peu visible, dérober à la vue" (synonymes : cacher, dissimuler, masquer), comme dans cet extrait : "voici le nuage obscur dont la masse architecturale roule dans le ciel occultant la lumière" (René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955). Dans un sens technique, c’est "munir (une source lumineuse : un phare, un signal ferroviaire, une lanterne de véhicule, etc.) d’un dispositif qui en canalise les rayons en un étroit faisceau" ou "(en temps de guerre) masquer (les ouvertures d’une maison éclairée) de façon qu’aucune lumière ne soit visible de l’extérieur pendant la nuit".

 

Pourtant, ce qui fait la modernité d’occulter, ce n’est pas qu’il ait été étendu à des réalités (phares, fenêtres, etc.) qui ne sont pas des astres, mais la métaphore, laquelle, à force d’être répétée, a fini par se lexicaliser et devenir un des sens figurés du verbe : "cacher à l’esprit, rendre obscur, dissimuler". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont éloquents : "occulter certains aspects d’une question, d’un problème". Les problèmes, quels qu’ils soient, sociaux, internationaux, européens ou intellectuels, même s’ils sont évidents ou qu’ils n’aient aucune existence, sont occultés : par qui ? L’auteur de l’occultation n’est jamais nommé, c’est on et cet on désigne en vérité toujours les mêmes : les dominants, les oppresseurs, les nantis, le Pouvoir avec un P majuscule – en bref, le démon moderne. Il faut que des réalités soient occultées pour qu’elles soient dévoilées, révélées, mises à la lumière et que celui qui les dévoile (ou feint de le faire : la posture est gratifiante) passe pour un héros prométhéen. Il devient alors le dispensateur de lumière à ceux qui vivent dans l’ignorance. Cet extrait de Proudhon, un des fondateurs de la nouvelle religion sociale, est encore plus éloquent : "toujours occultée en partie, soit par le mysticisme de la foi, soit par les sophismes de la raison, la loi sérielle est aujourd’hui à la veille d’une émersion totale" ; ou celui-ci, d’un journaliste de La Croix (1982) qui semble s’être tardivement converti à la grande religion sociale et occultiste du XXe siècle : "comme le faisait Daumier, on fait parfois éclater aux yeux des gens une vérité occultée par le fait qu’ils la vivent quotidiennement". Jusqu’en 1935, les Académiciens ignoraient occulter ou ils jugeaient que son emploi était si minuscule qu’il ne méritait pas d’être défini dans leur Dictionnaire : dans la neuvième édition, en cours de publication, ils en définissent les sens ainsi : "astronomie, cacher un astre" ; "par analogie, masquer une source lumineuse" ; "figuré, dissimuler, rendre obscur, faire oublier : occulter des faits, des souvenirs".

La grande religion, toute immanente et sans transcendance, des XIXe et XXe siècles est la religion sociale (et même socialiste). Elle est solidaire et occulte. Il suffit de prononcer quelques formules magiques sur un ton allumé (changer la vie, socialisation des moyens de production et d’échange, plus de moyens, un emploi pour tous, à chacun selon ses besoins, problèmes occultés, etc.) pour exaucer les vœux de millions de pauvres gens et établir le paradis social sur la terre. Le succès du verbe occulter est lié à l’assomption de cette religion, dont le credo est double : social et occulte. Il faut donc que les dominants occultent tout ce qui pourrait montrer leur propre domination, pour que la religion ait une raison d’être et que des Prométhée d’un nouveau type passent pour anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants, subversifs et tout ce qu’on voudra d’autre.

 

 

 

17 octobre 2007

Retombée

 

 

 

 

Participe passé du verbe retomber, le nom retombée est attesté au XVIe siècle comme un terme d’architecture. Les Académiciens le définissent ainsi dans toutes les éditions publiées, de 1718 à 1935, de leur Dictionnaire : "il se dit de la naissance d’une voûte, de cette portion qui par sa pose peut subsister sans cintre" (1762, 1798), à quoi est ajouté en 1832-35, "et qui porte sur le mur ou sur un pied-droit". Dans la huitième édition (1932-35), c’est la "portion d’une voûte ou d’une arcade qui porte sur un mur ou sur un piédroit et qu’on peut poser sans cintre", comme chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme d’architecture, portion d’une voûte ou d’une arcade qu’on peut poser sans cintre", sens qui est complété par ce sens technique : "dans l’impression de la musique, manœuvre par laquelle les notes tombent exactement dans la portée".

Dans la seconde moitié du XXe siècle, ce terme de beaux-arts s’est étendu à de nouvelles réalités, qui n’ont rien en commun avec l’architecture et qui toutes sont sociales ou politiques : retombées radioactives (1962) ; retombées de la recherche "effets d’une activité scientifique ou technique" (1967) ; retombées politiques ou "conséquences fâcheuses indirectes ou lointaines" (1968), comme l’indique le Trésor de la Langue française (1972-94) : "retombées atomiques, radioactives : poussières radioactives retombant sur terre après une explosion nucléaire atmosphérique" ; "action de s’abaisser en revenant à sa position initiale" ("retombée des paupières" et "retombée de soupape tous les cycles"). C’est aussi, entendu dans un sens figuré, l’action "de s’abaisser à une situation inférieure" : "les hommes (...) avec leurs élans et leurs retombées sordides" (Massis, 1924) ; "éviter la retombée de l’Église au plan d’une société profane, guettée par la tentation du pouvoir pour le pouvoir". Au pluriel, le mot désigne les effets secondaires d’un phénomène : "retombées commerciales, économiques, techniques d’une découverte, retombées politiques d’un scandale", avec cet exemple qui sent sa nouvelle religion sociale : "les retombées de l’investissement dans les divers domaines de la vie sociale", signé du messie du niveau qui monte, l’incontournable Passeron (1966).

En un siècle, le mot a connu la même évolution que site ou paysage : des beaux-arts, il a basculé dans le social. Il était propre à l’architecture, la société se l’est approprié. Il est vrai que, comme l’architecture, la société est une construction (à ce qu’elle prétend) et qu’elle peint, du moins dans les mots, ce qu’elle édifie des plus belles couleurs : sinon, comment abuser les bobos ? Comment les persuader qu’ils vivent une société parfaitement organisée qui est l’horizon indépassable de l’histoire ?

 

 

16 octobre 2007

Instrumentalisation

 

Instrumental et ses dérivés

 

 

Le verbe instrumentaliser, par lequel les agitateurs politiques marquent au fer rouge de la honte les innocents qui n’ont pas l’heur de leur plaire, n’est pas enregistré dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1932), même pas dans la neuvième édition (en cours de publication). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’ignorent : ces derniers relèvent le nom instrumentalisation à l’entrée instrumental. Ces mots ne sont pas modernes, ils sont modernissimes. A qui veut comprendre pour quelles raisons instrumentalisation est un mot favori de la propagande, il convient d’établir le sens de l’adjectif instrumental, dont dérivent par adjonction des suffixes – iser et ation le verbe et le nom.

 

L’adjectif est attesté au XIVe siècle chez Nicolas Oresme dans le contexte de la philosophie scolastique : la cause instrumentale est celle "qui sert de moyen, d’instrument". Au XVe siècle, il s’emploie pour qualifier le nom musique et désigner ainsi la musique "qui s’exécute avec des instruments". C’est au XIXe siècle que les linguistes l’emploient comme nom ou comme adjectif, qualifiant le nom cas, pour désigner la forme qui, dans les langues anciennes, "exprime le complément d’instrument".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le premier emploi est exposé : "qui sert d’instrument ; la cause instrumentale. Il n’est guère usité qu’en cette phrase" ; dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), l’emploi musical complète l'article consacré à instrumental : "on appelle musique instrumentale celle qui est faite pour les instruments" (1762, 1798) ; "il signifie, en termes de musique, qui s’exécute, qui doit être exécuté par des instruments ; musique instrumentale ; la partie instrumentale de cet opéra est d’une exécution très difficile ; concert vocal et instrumental"  (1832-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et, plus tard, les Académiciens (huitième et neuvième éditions), relèvent trois emplois : celui de la philosophie scolastique ("cause instrumentale"); celui de la musique; et enfin le "terme de grammaire, cas instrumental : cas qui se trouve dans quelques langues, entre autres le sanscrit, et qui exprime l’instrument, le moyen".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux sens seulement sont distingués : "qui se rapporte à un instrument" et, en musique, "qui est relatif aux instruments". Dans le premier sens, sont regroupés les emplois en philosophie ancienne et en grammaire, mais aussi en phonétique, en psychologie (conditionnement instrumental) et en droit ("qui sert d’instrument"). Grâce aux extraits d’un écrivain moderne ayant employé cause instrumentale, le sens de cet adjectif, employé pour la première fois au XIVe siècle par Oresme ("par opposition à cause finale et à cause efficiente, cause instrumentale, moyen permettant l’action de la cause efficiente"), est à peu près clairement défini : "dans la civilisation médiévale, les choses qui sont à César, tout en étant nettement distinguées des choses qui sont à Dieu, avaient dans une large mesure une fonction ministérielle à leur égard : pour autant, elles étaient cause instrumentale à l’égard du sacré, et leur fin propre avait rang de moyen, de simple moyen à l’égard de la vie éternelle" (Maritain, 1936).

 

Le nom instrumentalisation est défini dans une remarque. Il est employé d'abord par des écrivains chrétiens. C’est le fait de considérer une personne comme un moyen ou un instrument chez Mounier (1946) : "dans les attitudes que nous venons de considérer, autrui n’est encore saisi qu’à titre instrumental. Il existe une instrumentalisation qui, de moyen, en fait un pur objet" ; ou encore dans la revue Réalités : "la force de la technologie pourrait être libératrice par l’instrumentalisation des choses : elle est devenue une entrave à la libération par l’instrumentalisation de l’homme". Dans ces extraits, ce qui est critiqué, à juste titre, c’est la transformation de l’homme ou d’un homme en instrument, c’est-à-dire, quoi qu'en dise Mounier, aussi en chose; et ce, en dépit des injonctions de la morale, qu’elle soit chrétienne ou laïque, telles "ne considère pas autrui comme un moyen, mais comme une fin" et "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Les auteurs de ces extraits ne critiquent que la transformation de l’homme en moyen. Se servir d’une chose, un marteau par exemple, ce n’est pas en détourner la fonction ou en changer la nature : il ne peut pas être reproché à un charpentier d’instrumentaliser son marteau quand il enfonce un clou dans un chevron.

Jamais en France, les immigrés n’ont été des choses : ils jouissent des droits qui, en France, sont reconnus aux hommes ; ils jouissent même de ces droits naturels et imprescriptibles dont ils sont privés ou étaient privés dans leur pays. Personne ne confond la Libération de 1944 avec les libérateurs ni avec les libérés. Il est abusif de confondre immigration et immigrés ; la première est un phénomène, les seconds des êtres humains. Il est juste de refuser que des êtres humaines soient utilisés comme des moyens ou réduits au statut de choses ; il n’y a pas à s’indigner qu’une chose, par exemple un phénomène public, soit instrumentalisée. Il ne peut pas l’être : l'évoquer publiquement, ce n’est pas en faire un instrument, c'est en débattre. En condamner l’instrumentalisation purement imaginaire, c’est interdire aux députés d’en parler et éventuellement de le réguler ; c’est refuser qu’ils exercent leur mission ; c’est leur imposer le silence (comme dans les anciens pays communistes : bouche cousue !) et exiger d’eux qu’ils légifèrent sur les seules fourmis, comme dans les pays islamiques. Dans l'agit-prop, le fantasme de l’instrument s’exprime avec une rage haineuse et vulgaire : il donnerait envie à x ou à y de dégueuler sur les élus du peuple. Admettons qu’un Français établi en Algérie ait traité en public de dégueulasses les élus du peuple algérien. C’est improbable, objectera-t-on ; en envisager la possibilité, ce serait imputer aux Français ce racisme, répandu partout ailleurs, qui ne les contamine pas. Ce Français aurait été, à juste titre, accusé de racisme et, sur le champ, l’Etat algérien l’aurait renvoyé chez lui.

 

 

 

15 octobre 2007

Logistique

 

 

 

 

Emprunté, par l’intermédiaire du bas latin (ars) logistica, du grec logistikê (tekhnê) "(technique du) calcul", ce nom est attesté au XVIe siècle comme nom propre au sens de "Raison" et comme nom commun pour désigner "celui qui pratique le raisonnement" : "anciennement, il y avait trois sortes de médecins [...] les logistiques et rationnels, qui avec l’expérience mettaient la raison" (1593). Au début du XVIIe siècle, il désigne la "partie de l’arithmétique comprenant les quatre opérations". Il est enregistré dans deux éditions seulement du Dictionnaire de l’Académie française : la quatrième (1762) et la cinquième (1798) : "substantif féminin, il n’est d’usage que dans cette phrase (comprendre : ce syntagme), la logistique spécieuse, nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre et qui signifie l’art de faire un calcul avec des caractères représentatifs". Il disparaît dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878, 1932-35) pour réapparaître dans la neuvième édition (en cours de publication), la première édition du XXIe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) le relève et y donne trois sens : preuve que le nom s’est étendu à d’autres réalités que la seule algèbre. "Ancien terme de mathématique", c’est le "nom qu’on donnait à la partie de l’algèbre (de l’algèbre ou de l’arithmétique ?) qui regarde l’addition, la soustraction, etc." et, suivi de spécieuse, il est le "nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre" : il désigne, quand, adjectif, il qualifie logarithmes, les "logarithmes dans lesquels zéro est le logarithme correspondant au nombre 3600" ("ces logarithmes, écrit Littré, sont commodes pour les calculs astronomiques") ; enfin, nom commun, au singulier ou au pluriel, il a pour synonyme les dogmatiques et il désigne "une secte médicale de l’antiquité qui ne s’en tenait pas à l’expérience pure et y adjoignait la raison, la théorie" (cf. la citation de 1593). Littré a repris de L'Encyclopédie (1751-65) le second sens : "adjectif (géométrie) pris substantivement, c'est le nom qu'on a donné d'abord à la logarithmique, et qui n'est presque plus en usage. On appelle logarithme logistique d'un nombre quelconque donné de secondes, la différence entre le logarithme qu'on trouve dans les tables ordinaires du nombre 3600" = 60" x 60, = 60'= 1°, et celui du nombre de secondes proposé. On a introduit ces logarithmes pour prendre commodément les parties proportionnelles dans les tables astronomiques".  

Au XIXe siècle, le nom logistique s’étend à d’autres réalités. En 1840, il sert à désigner "la partie spéculative de la science des armes" et, en 1904, la "logique moderne", celle des disciples de Leibniz, qui est ainsi distinguée de la logique aristotélicienne. Ces emplois modernes éclipsent peu à peu les emplois anciens. Le sens "partie de l’arithmétique et de l’algèbre qui concerne les quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division)" est mentionné comme vieux dans le Trésor de la Langue française (1972-94), cédant la place aux emplois de ce nom et adjectif dans l’armée ou dans les grandes organisations qui reposent sur une bureaucratie nombreuse : c’est, outre la logique moderne, "l’organisation théorique de la disposition, du transport et du ravitaillement des troupes" et, dans le domaine de la médecine, la logistique hospitalière, "l’art d’exploiter au mieux les ressources offertes par un établissement hospitalier". Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, relèvent ces trois emplois : "partie de l’art militaire dont l’objet est de fournir aux forces armées ce qui leur est nécessaire pour subsister, faire mouvement et combattre" ; "l’ensemble de techniques et de moyens matériels mis en œuvre pour l’organisation d'une entreprise, d’un service, d’une manifestation, d’une expédition, d’un congrès" et le "développement moderne de la logique formelle, recourant à des signes symboliques".

Dans les temps anciens, la logistique était la raison ou la technique du calcul (ratio, dont est issu raison, signifiait en latin aussi "calcul") ; dans les temps modernes, c’est une technique d’organisation du monde. Le mot est passé de la raison à la technique. Heidegger dirait que la logistique est une des techniques inventées par la raison calculante pour arraisonner le monde – le soumettre, par la technique, à la raison et aux objectifs immédiats de l’homme. Dans ce cas précis, l’évolution du sens est un condensé des changements qui bouleversent le monde réel.

 

 

14 octobre 2007

Francophobe

 

Francophobe et francophobie

 

 

 

Que la modernité est belle, pourrait-on bêler à la manière d’un chanteur (que la montagne est belle) ou d’un poète (que la guerre est jolie). Ce qui en fait la beauté, ce sont les mots monstrueux qu’elle fabrique. Francophobe est de ceux-là. Dans les siècles classiques, il était attribué une nature ou une essence aux habitants de tel ou tel pays : l’Allemand était lourd, l’Anglais perfide, le Français léger ou volage, l’Arabe fourbe, le Russe brutal, etc. Ces caractérisations sont sans doute fausses, mais elles n’étaient pas inspirées par la haine. Il est de bon ton dans le Modernistan de s’en gausser : voilà, dit-on en substance, les horreurs dont nos ancêtres accablaient leurs voisins et de cela, on en infère qu’ils étaient intolérants, à œillères, fermés à l’Autre. Ces adjectifs étaient peut-être des âneries, au sens où ils déformaient la réalité, mais ils n’étaient inspirés ni par la haine, ni par la volonté de nuire, ni par l’envie d’exterminer.

L’adjectif francophobe, qui est employé comme un nom, n’a rien en commun avec léger, volage, spirituel. Il est vrai qu’il est moderne et inouï, de ce point de vue. C’est un mot du sinistre XXe siècle. Littré, dans son dictionnaire (1863-77), l’ignore. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "adjectif des deux genres, qui hait la France et les choses de France". La haine de la France est avérée : par ces mots, il faut entendre, non pas la haine que la France et ses habitants ressentiraient à l’encontre de quoi ou de qui que de soit, mais la haine qui est vouée à la France, à ses choses et à ses habitants. Pourtant, le Trésor de la Langue française (1972-1994) ne consacre pas d’entrée à francophobe, ni à francophobie, sans doute, parce que le credo moderne impose que soient cachées les réalités sinistres) : ces mots sont intégrés à l’entrée franco, élément servant à former des mots composés, tels franco-belge, franco-russe, franco-français, etc., dont francophobe et francophobie, que les auteurs de ce Trésor ne jugent même pas utile de définir, sinon en renvoyant les lecteurs à d’autres mots : "synonyme plus rare de gallophobe ; synonyme plus rare de gallophobie", se contentant d’illustrer leur emploi par deux exemples : "je crois avec vous, écrit Mme de Staël au Français francophobe Charles de Villers, que l’esprit humain qui semble voyager d’un pays à l’autre est à présent en Allemagne" (L’Europe française au siècle des lumières, 1938) et "un accès de francophobie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). Les lexicographes sont éclairés ; pourtant ils accomplissent l’exploit de citer, comme modèle de francophobie, un écrivain peu connu, Charles de Villers (1765-1815), qui a émigré en Allemagne de peur d’être coupé, en 1793 ou 1794, en deux morceaux inégaux et qui, de l’Université de Göttingen où il a enseigné, a exposé dans ses ouvrages la pensée de Kant. Les exemples de francophobie militante et maladive ne manquent pas : au XXe siècle, on a eu Hitler, les Algériens, les deux Bou, Medienne et Teflicka, Nasser, etc. Il a suffi qu'un écrivain tchèque, réfugié en France, Milan Kundera, se fasse naturaliser et obtienne en 1989 la nationalité française pour qu'il prenne consciience, dans sa chair, de la francophobie, dont il témoigne dans un bel article publié en 1994 dans la Revue des Deux-Mondes, texte que les biens pensants ont décide de passer sous silence. Dans un dictionnaire de référence (CNRS et tout le tintouin), le lampiste de service est un Français dont le crime est de s’être réfugié à l’étranger.

Les auteurs du Trésor de la Langue française assurent que francophobe et francophobie seraient des "synonymes plus rares" de gallophobe et de gallophobie : "qui est hostile à la France, aux Français, en parlant des personnes ; il signifie, en parlant des choses, qui exprime des sentiments hostiles à la France" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et "celui ou celle qui n’aime pas la France, les Français, ce qui s’y rapporte (synonyme plus courant de francophobe)" et il se dit "en parlant d’une collectivité ou d’une forme d’expression". Or, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, à la définition de gallophobe ("qui est hostile à la France, aux Français ; propagande gallophobe ; un, une gallophobe"), les Académiciens ajoutent : "on dit plutôt francophobe". Le qualificatif rare attribué à francophobe et le qualificatif courant attribué à gallophobe sont inexacts ou faux. Ce qui est commun, c’est la francophobie, non pas la gallophobie. Ce n’est pas à la Gaule disparue ou aux lointains Gaulois ou aux descendants de ces Gaulois qu’une haine sans borne est vouée, mais à la France et ses habitants. Dans les siècles classiques, ce sont des étrangers paisibles vivant dans leur propre pays qui méprisaient la France et les Français : libre à eux de le faire. Dans le Modernistan, les haineux de la France et des Français sont ceux qui ont traversé la Mer du Milieu des Terres pour s’établir dans ce qui fut il y a quinze siècles la Gaule. "On vit une époque formidable".

Les auteurs du Trésor de la Langue française partagent avec les Modernes la propension à nier les réalités désagréables qui pourraient ébrécher la belle statue érigée en l’honneur de leur temps. Ces aveugles ne voient pas ou ils ne veulent pas voir que la francophobie, cette haine vouée aux autochtones et aux générations laborieuses qui ont fait la France, est la forme exacerbée de cette haine d’autrui, morbide, sans raison et sans borne, haine qui a été le moteur des tueries qui ont transformé le siècle des ténèbres en océans de sang.

 

13 octobre 2007

Holocauste

 

 

 

Emprunté du latin chrétien holocaustum, lui-même emprunté du grec holokaustos, au sens de "sacrifice au cours duquel la victime est toute brûlée", le nom holocauste, attesté au tout début du XIIIe siècle, est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "sorte de sacrifice parmi les Juifs, où la victime était entièrement consumée" (exemples : "offrir en holocauste, l’autel des holocaustes"). Par métonymie, holocauste "se prend aussi pour la victime ainsi sacrifiée" ("mettre l’holocauste sur l’autel"). A partir de cet emploi, le nom s’est étendu au christianisme, où il prend le sens figuré de "sacrifice en général" : ainsi, on dit que "Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés". L’article est reproduit à l’identique dans les éditions de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788) le reprend ("sorte de sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu" et "la victime même qui était ainsi offerte et détruite"), mais il ignore le sens symbolique "Jésus-Christ s’est offert en holocauste à nos péchés". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose les trois sens définis par les Académiciens en 1694 : "chez les Juifs, sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu", "la victime ainsi sacrifiée", "sacrifice en général : Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), l’holocauste serait propre aux seuls peuples païens de l’Antiquité : "sacrifice dans lequel la victime était entièrement consumée par le feu, sans qu’il en restât rien, pour témoigner à la divinité qu’on se dévouait totalement à elle (…) Les anciens qui, selon Hygin et Hésiode, faisaient de grandes cérémonies aux sacrifices, consumaient les victimes entières dans le feu ; mais les pauvres n’étant pas en état de subvenir à cette dépense, Prométhée, dit-on, obtint de Jupiter qu’il fût permis de ne jeter qu’une partie de la victime dans le feu, et de se nourrir de l’autre. Pour donner lui-même l’exemple et établir une coutume pour les sacrifices, il immola deux taureaux et jeta leur foie dans le feu : ensuite séparant les chairs des os, il en fit deux monceaux, mais si artistement disposés et si bien couverts des peaux qu’on les aurait pris pour deux taureaux. Jupiter invité par Prométhée à choisir l’une des deux parts, s’y trompa, prit celle qui n’était composée que d’os, et depuis ce temps-là la chair des victimes fut toujours mise à part pour ceux qui sacrifiaient, et les os brûlés en l’honneur des dieux. Malgré cette fiction, qui faisait plus d’honneur à la pénétration de Prométhée qu’à celle de Jupiter, il est certain qu’il y a eu des temps et des lieux où l’on brûlait la victime toute entière, et que l’holocauste a pris de là son nom".

A l’opposé des Académiciens, pour qui l’holocauste est un sacrifice en usage chez les juifs et, dans un sens figuré, chez les chrétiens, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) le tiennent pour un sacrifice en usage chez les seuls païens : il ne font aucune allusion à l’holocauste chez les juifs. Entre les juifs, inventeurs du monothéisme, et les païens, qui étaient polythéistes, il y a tout un abîme. De plus, les auteurs de cet ouvrage sont de toute évidence matérialistes et agnostiques. Ils ne croient pas à la vertu des sacrifices. La viande n’est pas destinée à être brûlée, mais à servir de nourriture aux hommes, surtout aux nécessiteux. Prométhée n’est pas pour rien le mythe progressiste par excellence.

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, il semble que l’ignorance en matière de cultes anciens et de culte moderne, de religion, de rituel soit devenue la règle en France. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) croient bon de préciser, ce qui était évident pour tout le monde dans les âges classiques, que la victime sacrifiée lors d’un holocauste chez les juifs était un animal, non un être humain : "sacrifice religieux, pratiqué notamment par les Hébreux aux temps bibliques, et au cours duquel la victime (uniquement animale chez les Hébreux) était entièrement consumée par le feu". L’holocauste est expiatoire ou propitiatoire. C’est aussi un "sacrifice". Chateaubriand écrit, du "roi martyr" (Louis XVI), que son holocauste "ne fut suivi ni d’une pompe funéraire, ni d’un sacre" ; De Gaulle, des villes et villages détruits lors de la libération de la France : "si tant de villes et de villages se sont offerts en holocauste pour le salut commun, il ne serait pas tolérable, il ne serait même pas possible, qu’il ne sortît point, de tant de deuils, de sacrifices et de ruines, un grand et large progrès humain"  (Mémoires de guerre, 1956).

L’histoire, les guerres, les révolutions des XIXe et XXe siècles et la bombe atomique ("holocauste nucléaire") ont fait sortir holocauste des cultes archaïques et y ont donné une nouvelle jeunesse au sens de "destruction totale" et "d’anéantissement" (Trésor de la Langue française) : "il s’agit de savoir maintenant (...) si l’Europe chrétienne toujours même dans les pays où elle se croit à jamais détachée du Christ survivra à l’holocauste indéfiniment renouvelé de son héroïque jeunesse" (Mauriac, Journal, 1944) ; "cette guerre, qui, durant quatre années, réclame des holocaustes monstrueux" (La Varende, 1953). Après la deuxième guerre mondiale, le nom a servi à désigner les "massacres systématiques effectués dans les camps de concentration allemands au cours de la dernière guerre mondiale". Les exemples sont : "l’holocauste énorme, indéfiniment ravitaillé, et auquel tous les peuples d’Europe pourvoient ; huit millions d’innocents torturés et brûlés, sans compter ce que dévore la bataille" (Mauriac, 1958). Avec une H majuscule, il désigne le génocide dont les juifs ont été les victimes. Le XXe siècle devait être le siècle du progrès infini et et de la modernité illimitée : au lieu de cela, le "progrès" a fait retomber l'humanité dans la plus archaïque barbarie qui ait jamais été, au point qu'il a été jugé nécessaire de ressusciter un vieux terme que l'on croyait réservé aux temps obscurs pour nommer ce qui fait l'essence de ce grand XXe siècle.      

 

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, à la différence de leurs prédécesseurs des siècles antérieurs, les Académiciens ne limitent pas l’emploi d’holocauste au seul monde juif ("chez les Hébreux des temps bibliques, les animaux offerts en holocauste devaient être des mâles sans défaut") ; ils l’étendent aux païens de l’antiquité grecque ("chez les Grecs, les dieux chthoniens exigeaient des holocaustes") et au sacrifice du Christ ("Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour les péchés des hommes"). De même, dans ses emplois modernes, le nom holocauste n’est pas réservé au génocide dont les juifs ont été les victimes : "il se dit de ce qui cause la mort d’un grand nombre de personnes" ("l’holocauste de la Grande Guerre") et, avec une majuscule, devenu un nom propre ("l’Holocauste"), il nomme  "le génocide des populations juives perpétré par le régime nazi (équivalent du terme hébreu Shoah)". Les sens de cet holocauste ressuscité étant divers et génocide désignant un grand nombre de massacres, les survivants du génocide juif et ceux qui tiennent à en préserver l’exemplarité (ce génocide est unique et sans pareil) ont choisi de le désigner par le mot hébreu Shoah, dans l'espoir que jamais ce mot ne serait étendu à une autre réalité que ce génocide. La langue étant un tourniquet de désignations, il n'est pas sûr que leur vœu soit exaucé.

 

 

 

 

10 octobre 2007

Mythologies intellotes 24 : infibulation

Mots interdits

 

 

 

Le nom détail est un vieux mot français attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans le beau poème Floire et Blancheflor : "vos draps (vos tissus) vendoiz a detail", c’est-à-dire "en (les) découpant par petites pièces", et au début du XIIIe siècle, dans un fabliau : "a detail vendent et en gros". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "terme de commerce, en parlant de marchandises ; on ne s’en sert guère qu’en ces phrases : vendre en détail, débiter en détail, pour dire vendre par le menu". Montaigne (Essais, 1580) emploie au figuré en détail ; Pascal (Les Provinciales, 1656) entrer dans le détail de la pratique ("exposé détaillé") ; Boileau (Art poétique, 1674 ) détail au sens de "particularité" ou "d’élément d’un ensemble" dans "Ne vous chargez jamais d’un détail inutile" - emplois que les Académiciens, en 1694, glosent ainsi : "en parlant d’affaires, et dans le récit qu’on fait de quelque chose, détail signifie tout ce qu’il y a de circonstances et de particularités dans l’affaire dont il est question" et qu’ils illustrent de ces exemples : "il nous a fait un long détail, un grand détail, un détail bien exact de cette affaire, du siège de cette ville ; il nous a raconté cette histoire fort en détail ; il a donné au public une relation de cette bataille avec un détail exact de toutes choses ; je vous raconterai l’affaire en gros sans entrer dans le détail, etc."

Le mot détail ne désigne rien de répréhensible ni de honteux ; il ne connote rien d’autre que ce qu’il signifie ; il n’a rien d’infâme qui pourrait appeler sur lui la vindicte, l’opprobre, la mise au pilori ; son sens est banal et insignifiant ; le mot est utile. Or, c’est justement ce pauvre mot français qui est tabou. Un oukase interdirait de le dire : il est même exigé une bonne repentance et une belle confession publique (mea culpa, mea maxima culpa) de la part de ceux qui osent en faire usage. Le voilà prohibé, le voilà proscrit, le voilà banni, le voilà exclu. Les bien pensants veulent sa mort, aussi bien les journalistes que les donneurs de leçon, aussi bien les politiciens un peu lâches et veules qui hurlent avec les loups que les cultureux, aussi bien les haineux que les seigneurs de la Bêtise au front bas et à la mâchoire carrée, aussi bien les Bouvard et les Pécuchet que les Prud’homme et les Perrichon, aussi bien les Pignon et les Glandu que les Dupont-Lajoie et les Bidochon. Il est même des connards de linguistes qui exigent qu’il soit mis à mort, immédiatement, sur le champ, en public. La peine de mort est appliquée sans jugement, ni scrupule, ni retenue, et par ceux-là qui s’y déclarent hostiles et qui inventent le flagrant crime que Mitterrand, garde des sceaux en 1957, voulait introduire dans le droit français pour condamner à mort des suspects sans que leur cas soit instruit à charge ou à décharge par un juge.

 

Ce qui vaut à détail le pilori, c’est Le Pen. C’est lui faire beaucoup d’honneur – à Le Pen, pas au pilori ni à détail. Oui, un jour, Le Pen aurait dit détail, et même point de détail. Le Pen a dit et continue à dire "le, la, les, un, une, des, mon, ton, son, ma, ta, sa, ce, cette, ceux, celles, le mien, le tien, le sien", etc. : va-t-on interdire ces mots ? Va-t-on les exclure de la langue française, en dépit de la grande et progressiste loi de lutte contre l’exclusion ? Il arrive aussi que Le Pen dise français : va-t-on pour autant condamner à mort les Français ? Leur couper la tête ? Il dit démocratie : va-t-on interdire la démocratie ? Faut-il exterminer tous les mots qu’il prononce et même toutes les choses ou les personnes que ces mots désignent ? Va-t-on interdire le français ?

Au premier semestre de l’an 2007, RTL a évoqué avec nostalgie le "Face à la presse" tendu, brouillon, agressif, sans intérêt, au cours duquel détail a été prononcé. Les journalistes luttent contre l’ennemi intérieur, comme entre 1940 et 1944. C’est le seul courage dont ils soient capables. A Le Pen, ils ont posé des questions sur la deuxième guerre mondiale, pour l’amener à délirer, sachant qu’il est quelque peu monomaniaque. L’interrogé a cru bon de répondre que le dénombrement des victimes était, dans l’histoire de cette guerre, un point de détail. La réponse est peut-être aventurée ou imprudente ou sotte, elle n’a rien de criminel. Comme le confirment les journalistes de RTL, Le Pen n’a pas prétendu que le génocide dont les Juifs ont été victimes était un point de détail. Entre dénombrer des victimes et exterminer six millions de malheureux, il y a un abîme. En un instant, cet abîme a été franchi. Les nouveaux maîtres du monde sautent haut et loin. Un journaliste s’est indigné : "vous pensez donc, a-t-il hurlé à Le Pen, que six millions de juifs exterminés, c’est un point de détail !" Le Pen le pensait peut-être, il ne l’a pas dit. C’est le journaliste qui lui a prêté ces mots. Le gauchisme, le communisme, le trotskisme, le socialisme, comme le nazisme, ont l’habitude de fabriquer des monstres semblables. En 1968, Marchais, futur premier secrétaire du PCF, a qualifié Cohn-Bendit "d’anarchiste allemand", ce qui n’est ni une injure, ni une contrevérité. Aussitôt, les gauchistes, qui occupaient les rues, ont hurlé, pour singer une solidarité post-historique fantasmatique : "nous sommes tous des juifs allemands", laissant accroire que Marchais était raciste, ce qu’il était peut-être dans son for intérieur, mais de cet "anarchiste allemand", il n’était pas possible d’inférer qu’il le fût.

 

Les socialistes, communistes, gauchistes, maoïstes, trotskistes, etc. disent avec ferveur socialisme, communisme, gauchisme, maoïsme, trotskisme, etc. en dépit de 85 millions (ou plus) de morts, de quatre (au moins) génocides (en Ukraine, au Tibet, au Cambodge, en Ethiopie), de milliers de massacres de masse, de la réduction à l’esclavage de près de la moitié de l’humanité. Leur vocabulaire est un Himalaya de cadavres ou des océans de sang ; et pourtant, ils s’arrogent le droit d’interdire un détail innocent, qui n’a jamais fait de mal à quiconque. C’est comme si, en juin 1945, les nazis avaient donné aux quelques Juifs rescapés des leçons de démocratie ou de respect d’autrui.

 

On avait l’intuition depuis longtemps qu’une nouvelle inquisition était établie en France et qu’elle avait décidé de bannir les mots, que les puissants du monde ne veulent pas entendre – peut-être parce que ces mots remuent leur propre boue, gardent des traces de leur complicité passée avec la Bête immonde, pourraient révéler qui ils sont. La culture commence, dit Lévi-Strauss, par la prohibition de l’inceste ; la modernité commence par la prohibition de mots banals ou insignifiants. C’est une autre censure qui est en place, non pas celle des ciseaux, mais celle de la fibule. Les lèvres sont infibulées pour empêcher que tel ou tel mot soit dit.

La fibule est une agrafe, le plus souvent en métal, qui sert à fixer les extrémités d’un vêtement. Elle était en usage dans l’Antiquité et jusqu’à la fin de l’époque mérovingienne. Plus personne n’utilise de fibule pour fermer une veste, une chemise ou un manteau : les boutons, la fermeture éclair, le zip remplissent cette fonction. En revanche, l’infibulation et l’acte d’infibuler sont des pratiques banales au Soudan et en Somalie. Ils consistent à "fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d’empêcher les rapports sexuels". Quand les mâles exigent que les filles de leur tribu ou de leur clan ou de leur famille soient excisées, puis infibulées, c’est avec fierté qu’ils expriment la supériorité de leur culture sur la barbarie de ceux qui n’excisent ni n’infibulent les fillettes.

L’infibulation est sans frontières. Ce serait une illusion proprement ethnocentrique que de croire qu’elle ne touche que la Somalie ou le Soudan. Désormais tous les citoyens de France, femmes, enfants ou vieillards, y sont soumis. En un sens, c’est un progrès. En Somalie, l’infibulation est discriminatoire. En France, elle ne l’est pas, ce qui confirme que la France est bien la patrie des droits de l’homme – de l’homme silencieux certes, mais tous les hommes sont égaux en silence. En traversant la Méditerranée, l’infibulation change : elle n’est plus génitale, elle est verbale. Elle porte sur les lèvres, celles de la bouche, pas celles du sexe féminin. Elle fait taire les audacieux et impose le silence aux imprudents. Elle équivaut à bouche cousue, expression qui se dit pour "recommander de ne pas divulguer un secret, comme si la bouche était cousue par une couture". Ce n’est pas un secret qui justifie l’infibulation des lèvres, mais le danger qu’il y aurait à dire les réalités du monde, telles qu’elles sont.

 

 

 

 

 

09 octobre 2007

Edifier

 

 

 

 

Emprunté au latin aedificare, le verbe édifier est d’abord attesté au sens de "construire" dans la première moitié du XIIe siècle : "(que) soient édifiés les murs de Jérusalem" ; "tu es pierre, et sur cette pierre (je) ferai mon église, et ma maison y édifierai". Le sens figuré chrétien, édifier quelqu’un, "le porter à la vertu", est de la fin du XIIe siècle, à peine postérieur d’un demi siècle (XIIIe siècle, Joinville : "vous conterai-je ce que je vis et ouis de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, pour ce qu’ils soient trouvés l’un après l’autre pour édifier ceux qui les ouïront"). Amyot, au XVIe siècle, emploie édifier dans ces deux sens, "ils édifièrent un temple à Minerve" et "le jeune homme a besoin d’être bien guidé en la lecture des poètes, afin que la poésie ne l’envoie point mal édifié, mais plutôt préparé et rendu ami et familier à l’étude de philosophie".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens sont enregistrés concomitamment ; en 1694 (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), "bâtir" (précision : "on ne s’en sert guère qu’en parlant des temples et autres grands bâtiments publics") et "figurément, porter à la piété, à la vertu, par l’exemple ou par le discours" ("édifier le prochain, ses domestiques, tout prêche et tout édifie en lui, la lecture de ce livre édifie beaucoup") ; dans la neuvième édition (en cours de publication), c’est "construire un édifice" (cathédrale, palais, hôtel de ville, remparts" et "pousser (quelqu’un) sur la voie de la piété, de la vertu, par l’exemple ou le discours".

Ces définitions sont suivies de remarques. Entendu dans le sens de "bâtir", édifier s’oppose à détruire : "ainsi l’on dit d’un homme qui, au lieu de mettre la paix et l’ordre dans un lieu où il a autorité, y apporte du désordre et de la confusion par sa mauvaise conduite, qu’il détruit au lieu d’édifier" (1762). Autre exemple : "vous êtes envoyé pour édifier, et non pas pour détruire". Quant au sens "porter (quelqu’un) à la vertu", il est ainsi complété : "édifier signifie encore satisfaire par son procédé, donner bonne opinion de soi". Les exemples sont "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement ; il est bien édifié de la réception qu’on lui a faite ; il n’est pas trop bien édifié de ce qu’un tel a fait" (1762, 1798). Dans l’édition de 1832-35, les Académiciens précisent que le sens "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" "vieillit". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne le relève plus. Plus exactement, il glose cet emploi d’édifier par "instruire" : "instruire, je veux vous édifier là-dessus". Quelle est la définition juste, "satisfaire" ou "instruire" ? Il semble que, dans les exemples cités en 1762 et 1798, édifier signifie "instruire" et non pas "donner une bonne opinion de soi" ou "satisfaire par un bon procédé". Dans "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement", édifier a pour sens "instruire" et non "satisfaire" ; de même, "il n’est pas trop bien édifié (instruit, et non pas satisfait ou ayant une bonne opinion de lui-même) de ce qu’un tel a fait".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens semblent avoir pris conscience de cette incohérence, mais au lieu de trancher ou pour ne pas faire apparaître l’erreur de leurs prédécesseurs, ils se contentent de citer les deux sens : "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" (exemple : "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement") et "mettre quelqu’un à même d’apprécier une personne ou une chose" (exemples : "je veux vous édifier sur le compte de cet individu ; je suis suffisamment édifié par votre écrit ; n’êtes-vous pas édifié de cette conduite ? ; il sortit peu édifié des propos qu’il avait entendus ; il est assez mal édifié par ce qu’il a vu").

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de répartir les deux sens, propre et figuré d’édifier, dans deux entrées distinctes, indexées 1 et 2 ; et, en conséquence, de distinguer deux homonymes.

Le verbe édifier, au sens "d’élever" (un édifice), a pour synonyme construire : ce processus peut s’appliquer à une théorie ou à une science (édifier une théorie, c’est l’élaborer), et même à une société, comme chez Durkheim : "c’est une œuvre laborieuse que d’édifier cette société où chaque individu aura la place qu’il mérite, sera récompensé comme il le mérite, où tout le monde, par suite, concourra spontanément au bien de tous et de chacun" (1893). Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les églises que l’on édifie ; chez les modernes, le verbe s’applique à de tout autres objets, non plus matériels, mais spirituels, sociaux et moraux, tels que la société, la réforme du monde, l’amendement des hommes, etc. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que ce verbe, qui a eu longtemps détruire pour antonyme, ait pris le sens de "faire œuvre utile, constructive". On "ferait œuvre utile" en condamnant des millions d’hommes aux travaux forcés, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’homonyme édifier 2 est défini ainsi : "porter à la vertu, à la piété, par l’exemple ou la parole" ; "donner une bonne opinion de soi, impressionner favorablement" ("M. de Liancourt édifiait les gens par son extrême politesse", Sainte-Beuve, 1859) ; "fournir des éléments d’appréciation sur quelqu’un ou quelque chose" (synonymes : éclairer, instruire, renseigner).

Pourtant, ces deux prétendus homonymes, empruntés au même verbe aedificare qui signifie en latin classique "construire" et, dans le latin parlé ou écrit par les premiers chrétiens, "faire grandir dans la foi", ont en réalité le même sens. Rien ne justifie qu’édifier soit ainsi partagé en deux homonymes ; d’ailleurs, les lexicographes, à l’exception de ceux du Trésor, ont tous décrit les sens d’édifier dans un même article. Quand le sociologue Durkheim prévoit d'édifier ou croit édifier la société parfaite, il est dans la religion : c’est un acte religieux qu’il accomplit. Il édifie une société meilleure et les hommes; il amende l'une et les autres. Les sociologues se croient subversifs, anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants; ils ne sont que religieux. Ils sont les théologiens modernes, rien d'autre.

 

 

08 octobre 2007

Tendance

 

 

 

Le nom tendance, dérivé du verbe tendre, est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française. "Terme de statique et de dynamique", c’est "l’action, la force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" : exemple, la tendance des corps vers un centre. Le mot est attesté dans ce sens pour la première fois dans l’ouvrage que Fontenelle a consacré en 1727 aux travaux de Newton : "si la lune perdait toute l’impulsion, toute la tendance qu’elle a pour aller d’occident en orient en ligne droite". De toute évidence, il est lié aux lois de la gravitation, comme l’atteste d’Alembert, qui, dans L’Encyclopédie (1751-65), définit le nom gravitation par tendance : "gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité". De même, Mairan, dans un ouvrage consacré à Halley, écrit : "si les étoiles n’étaient balancées de toutes parts et à l’infini par des tendances réciproques, elles se réuniraient toutes incessamment autour d’un centre commun" ; d’Alembert, dans L’Encyclopédie : "(physique) c’est l’effort que fait un corps vers un point quelconque ; ainsi l’on dit la tendance des corps vers le centre de la terre, la tendance d’un corps mu circulairement pour s’échapper par la tangente" ; Voltaire, à propos de Newton : "il y a une attraction évidente entre le soleil et les planètes, une tendance mutuelle de tous les corps les uns vers les autres" ; etc.

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent que "tendance se prend quelquefois pour la simple direction du mouvement". Dans les éditions ultérieures, ces deux sens sont exposés : "terme de statique et de dynamique, action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" et "simple direction du mouvement" (1798, 1832-35) ; chez Littré (1863-77) aussi : "terme didactique, action, force par laquelle un corps est porté à se mouvoir" et "direction du mouvement", mais dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens de "direction du mouvement" n’est plus relevé. Quant au premier sens, "newtonien" en quelque sorte, il est mentionné comme vieux dans Le Trésor de la Langue française (1972-94) : "vieux, impulsion, force qui anime un corps et le dirige vers un sens déterminé" (exemples : "la tendance des corps vers le centre de la terre", Académie, 1935; "les parties intégrantes des liquides (...) se rassemblent dans le fond des vases et n’ont pas de tendance à se répandre dans l’espace qui les entoure", 1918).

 

Au XXe siècle, le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales. Montesquieu (1748, De l’esprit des lois) est le premier à l’employer dans le sens métaphorique "d’inclinaison ou de penchants innés". Des forces gouvernent l’homme, comme celles qui régissent les planètes ou tout autre corps du système solaire. Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré est exposé : " il se dit au moral pour désigner une disposition de l’âme qui la dirige vers un certain objet" (1798). Les lois physiques de la gravitation sont universelles : elles régissent les corps célestes, mais aussi l’esprit et l’âme. L’exemple cité est d’époque : "l’homme a une tendance continuelle au bonheur", le bonheur, réalité fuyante et instable, étant devenu l’horizon indépassable des coupeurs de têtes. Dans les éditions ultérieures, la définition morale est maintenue ("il s’emploie aussi figurément, au sens moral, et signifie une direction sensible, apparente vers un but, vers une fin", 1832-35, et "inclination, fin", 1932-35), mais elle est illustrée d’exemples moins strictement conformes à l’idéologie du temps ou du pouvoir : "l’homme a une tendance naturelle à l’égoïsme" et "il y a dans cet écrit une tendance aux opinions ultramontaines". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), distingue les tendances qui relèvent de la nature humaine ("pente vers quelque chose" ; "cet homme a de fâcheuses tendances" ; Montesquieu : "la règle avec une inclinaison à l’anarchie" et "l’anarchie avec une tendance à l’ordre et à l’harmonie" ; Marmontel : "une tendance vers le bien, que nul obstacle ne dérange" ; Lanfrey, qui énonce, plus d’un siècle avant Alain Besançon, l’essence de la France : "il y a en France une tendance invétérée à exproprier les citoyens au profit de la société") de celles qui affectent les choses ("direction vers, l’intention de produire un effet, d’établir une doctrine" ; "ce livre a des tendances panthéistiques, procès de tendance, procès non pour ce qui est dit expressément dans un écrit, mais pour la direction qui y est sensible").

Le droit aurait été l’horizon indépassable du XXe siècle, bien que ce siècle se soit complu dans la violation des droits naturels. Tendance n’échappe pas à l’hypostase du procès, qui est devenu l’attribut du droit couronné. "Procès de tendance, procès fait à un journal, non pour un délit qualifié, mais pour l’esprit général qu’on y remarque ; faire un procès de tendance à quelqu’un se dit figurément et signifie incriminer ses intentions ; c’est un procès de tendance que vous me faites " (Académie, 1932-35). Le phénomène s’est même amplifié, socialistibus et soixantehuitardibus regnantibus. La France nouvelle n’a rien de multiculturel ; au contraire, elle fait dans la monoculture du pénal. Elle est toute procédurière ou procédurière tous azimuts. Le seul multi dont elle relève est le multipénal.

Le prestige de tendance comme tous les termes de sciences exactes (de statique et de dynamique, écrivent les Académiciens) n’a pas échappé aux experts en sciences sociales et en sciences humaines, qui, après s’être approprié tendance, l’ont mis à toutes les sauces. Un terme qui désigne la grande loi du monde physique ouvre les portes du sens. C’est la clé de l’interprétation – pardon : de l’ijtihad, comme disent les bien pétants. En 1762 (Dictionnaire de l’Académie française), la définition de tendance est expédiée en une phrase et demie ; deux siècles plus tard, il faut trois colonnes de grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en exposer le très grand nombre de sens modernes – tous, ou quasiment tous, en rapport avec les "réalités" nommées sciences, sociales et humaines évidemment. Outre la "disposition particulière ou l’impulsion qui porte quelqu’un à agir, à se comporter ou à se développer d’une certaine façon" (synonymes : propension, inclination, penchant), et "l’orientation commune à un groupe de personnes, à une collectivité" (la tendance est actuelle, antagoniste, contradictoire, hostile, opposée, caractéristique, matérialiste, politique, syndicale, bourgeoise, pro-communiste, CFDT, de l'art, de la mode, de la psychanalyse, avancée, ennemie, super classique , aux formes géométriques, aux lignes droites, aux courbes pures, etc. au point que tout est ou peut devenir tendance), le mot s’emploie en psychologie ("puissance d’action, innée ou acquise, qui dirige l’homme vers une fin, un acte ou un comportement, dont l’obtention procure généralement du plaisir" : tendance acquise, ancestrale, héréditaire, innée, instinctive, affective, intellectuelle, altruiste, égoïste, dépressive, ludique, morbide, névrotique, vitale, homosexuelle, masochiste, perverse, subversive, naturelle, dominante, invincible, à l'autodestruction, à la dépression, à l’émancipation, à la neurasthénie, au suicide, au moindre effort, à la délation, au rêve, etc.), en psychanalyse (au sens de pulsion), en métaphysique (le conatus de Spinoza, l’effort de l’être pour persévérer dans son être, le vouloir-vivre de Schopenhauer, la volonté de puissance de Nietzsche, etc.). Pour les Modernes, l’homme est comme Hernani : c’est une force qui va. Où ? Personne ne le sait, pas plus Hugo, bien qu’il fût prophète et voyant, qu’un autre : au désastre sans doute, l’essentiel étant la force (ou tendance) qui le pousse vers le néant. Bien entendu, l’économie, science moderne (autrefois, on disait le ménage ou le ménagement), n’est pas en reste : elle veut des lois, elle voit donc des tendances de tout type partout : "mouvement d’ensemble, orientation qui se dégage de l’examen, de la comparaison d’un certain nombre de faits et de leur évolution, sur une période donnée", démographique, inflationniste, courbe de tendance, tendance à baisser les prix, tendances d'évolution, etc. Voici un joyau de 1969 : "le renversement des tendances est particulièrement apparent en ce qui concerne les transports : le chemin de fer était générateur de déterminisme collectif, l’automobile et le vélomoteur ouvrent la voie à un individualisme effréné" (Fourastié). Le vélomoteur, sésame du monde nouveau, il fallait y penser ! C’est aussi "l’orientation générale que prend la Bourse, soit en hausse, soit en baisse, pour des motifs divers tels que : expansion économique, crise ou récession, événements extérieurs favorables ou non". La météo n’est plus une prédiction, mais une science; elle se convertit à la tendance : barométrique, c’est la variation de la pression atmosphérique en l'espace de trois heures " ; climatique, c’est le "changement caractérisé par une diminution ou un accroissement régulier, monotone, des valeurs moyennes durant la période du relevé". Les linguistes n’ont pas voulu rester à l’écart de cette tendance générale à emprunter à la science son vocabulaire. Ils voulaient leur tendance, ils l’ont eue. C’est "l’orientation commune de certains changements, comme par exemple la disparition progressive du passé simple constatée dans plusieurs langues" ou la tendance "à supprimer le pronom réfléchi dans certaines phrases" (surtout, ne plus réfléchir) ou "les tendances profondes qui régissent l’ordre des mots" ou "la tendance de la langue à l’économie", laquelle "consiste à tirer du minimum d’effort le maximum d’information". En tout cas, ce n’est pas cette tendance-là (au moindre effort ou à l’économie) qui régit les emplois modernes de tendance, mais la tendance opposée - comme si la modernité était condensée dans ce mot.

 

07 octobre 2007

Spécieux

 

 

 

 

En latin, l’adjectif speciosus a pour sens "de bel aspect" ou "d’extérieur brillant" et, par métaphore, il prend le sens de "qui n’a qu’une apparence de vérité" - vu que tout ce qui brille n’est pas d’or ou que les apparences sont trompeuses.

En français, spécieux est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "qui a une belle apparence". En 1601, il prend quand il qualifie le nom prétexte le sens de "qui paraît être juste" et en 1692, il est employé comme nom avec le sens de "ce qui a une apparence de vérité et de justice". De 1762 à 1935, les Académiciens ne relèvent que le sens moderne "qui a une apparence de vérité et de justice" : "prétexte spécieux, raisons spécieuses, ce qu’il dit est fort spécieux". Même l’arithmétique pouvait être spécieuse, quand elle a pour objet "le calcul des quantités représentées par des lettres". "On la nomme plus ordinairement algèbre", écrivent les Académiciens. Pourtant, spécieux est encore employé à la fin du XVIIIe siècle par Chénier dans le sens classique de "qui a une belle apparence".

Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis et plus complets que les Académiciens : ils relèvent le sens classique de spécieux. "Dans le sens latin, qui est le sens propre", écrit Littré, spécieux signifie "qui a une belle apparence", comme dans ces extraits de Massillon : "le citoyen, qui, sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère" et "tous nos projets les plus spécieux, que l’imagination n’enfante et n’embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent". Selon Littré, si l’algèbre était nommée arithmétique spécieuse, c’est que, se servant de lettres et non de chiffres, elle était plus belle que l’arithmétique. Ce sens ("qui a une belle apparence", "qui est plein d’attrait") est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Balzac emploie spécieux dans son sens latin (César Birotteau, 1837) : "l’huile de Macassar se défendra ! Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant".

La relation entre le sens classique et le sens moderne est mise en lumière dans le Trésor de la Langue française. Quand spécieux se rapporte à une idée, une thèse, une construction de l’esprit, un système, etc. – tout ce dont les Modernes sont friands -, il signifie "qui séduit" ou "qui fait illusion". La thèse ou la construction de l’esprit a une belle apparence que les simples tiennent pour la vérité. Les hommes, au fil des siècles, ont accumulé une longue expérience du monde, que la langue a fini par exprimer. Ils savent qu’il n’y a pas de leurre plus efficace pour abuser autrui que ce qui luit. Le bel aspect, l’extérieur brillant, l’apparence flatteuse, la parole d’or sont souvent mensongers. Ils cachent un piège, ils trompent, ils induisent en erreur. C’est aussi ce que montre spécieux, en prenant le sens de captieux, fallacieux, faux, mensonger, trompeur.

 

 

06 octobre 2007

Archipel

 

 

Emprunté à l’italien arcipelago, lui-même emprunté au grec byzantin arkhipelagos, "mer principale", altération de Aigaion pelagos, "mer Égée"  (par croisement de aigaion avec l’élément archi), Archipel est attesté comme nom propre au XIVe siècle sous les formes Archepelague, Archepielago, Arcipielago, Archipielago, pour désigner la mer Egée. C’est au tout début du XVIe siècle que, par antonomase, ce nom propre est employé comme un nom commun au sens "d’étendue de mer parsemée de groupes d’îles" (comme la mer Egée). Nicot (Thresor de la langue française, 1606) ne relève que le nom propre : "Archipel ou Archipelago, Mare aegaeum". Il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) sous la forme archipel, bien que "quelques-uns disent Archipelage ou Archipelague". Les Académiciens le définissent comme un nom commun ("étendue de mer, entrecoupée de plusieurs îles ; l’archipel du Mexique") et comme nom propre : "on appelle particulièrement Archipel ce que les Anciens appelaient la Mer Égée". Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) reproche aux Académiciens de ne pas blâmer "ceux qui disent Archipélage ou Archipélague". Pour Féraud, c’est un "latinisme" à proscrire. Les définitions qu’il en donne sont les mêmes que celles des Académiciens : "étendue de mer, entrecoupée de plusieurs îles" et "Archipel tout court, c’est celui du Levant, que les Anciens nommaient la Mer Egée".

Dans toutes les éditions ultérieures (1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, comme chez Littré (1863-77) et dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les deux emplois de nom commun et de nom propre sont relevés et définis : "Mer Égée des Anciens, parsemée d’un grand nombre d’îles, mer de l’Archipel, les îles de l’Archipel" ; "par extension, ensemble d’îles disposées en groupe"  ("archipel dangereux, récif d’un archipel, former un archipel"). Quant aux Académiciens, dans la neuvième édition en cours de publication de leur Dictionnaire, ils ne citent que l’emploi de nom commun : "ensemble d’îles formant une unité géographique ; l’archipel des Philippines, des Açores" et ne mentionnent plus la Mer Egée.

Hugo, qui était atteint de métaphorite aiguë et qui voyait des analogies partout, en tout et avec tout et le contraire de tout, a employé archipel dans un nouveau sens, tout poétique, pour désigner un "groupement irrégulier de choses (concrètes ou abstraites) identiques ou semblables" : "J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs, (…) / Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu ; / Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu / A des archipels de nuages" (Les Feuilles d’automne, 1831) ; ou encore : "Le doute, hélas ! Sur cette mer / Apparaît l’archipel ténébreux des doctrines" (Religions et religion, 1880). Chez d’autres écrivains, les bouquins ou Paris forment des archipels. Le Trésor de la Langue française a commencé à être rédigé à la fin des années 1960 et au début des années 1970. L’emploi figuré d’archipel chez Soljenitsyne n’est pas relevé. Les camps de concentration, de travail forcé et de la mort – connus sous le nom administratif de Goulag - qui parsèment l’immense URSS sont comparés aux îles qui forment un archipel. Dans le cas de l’URSS, c’est le pays lui-même qui était un vaste camp de concentration; la continuité n’était jamais brisée à la différence des ensembles d’îles. Le Goulag était partout.

 

 

03 octobre 2007

Agence

 

 

 

 

Les étymologistes ne tranchent pas pour ce qui est de la formation du nom agence : ou il est emprunté de l’italien agenzia, ou il est dérivé d’agent. Il est relativement récent, étant employé par Colbert en 1653, comme terme de commerce, au sens de "comptoir établi à l’étranger". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), y donne un sens différent : c’est "l’emploi de celui qui fait les affaires d’autrui". Le mot "ne se dit que des gens qui sont chargés des affaires des princes, ou de quelque corps illustre, comme du clergé, d’une province, etc." Les exemples sont : "chez les princes de l’Empire, on brigue les agences" et "en la Cour de France, l’Agence générale du Clergé est fort recherchée". Ainsi on apprend que, pour recouvrer les dîmes et administrer les revenus du clergé, en tant que premier état du royaume, il était établi dans les diocèses une "agence du clergé" et, à Paris, une "agence générale du clergé", que presque tous les auteurs de dictionnaires du XVIIIe et XIXe siècles vont citer pour illustrer l’emploi limité du nom agence dans la langue de leur temps. Ainsi les Académiciens, dans les première, quatrième, cinquième, sixième éditions de leur Dictionnaire (1694, 1762, 1798, 1832-35), après avoir glosé agence par "charge, emploi d’agent", l’illustrent par les exemples suivants : "un tel prétend à l’agence du clergé" (1694) ; "il a été nommé à l’agence du clergé", "durant le temps de son agence", "durant son agence" (1762, 1798) ; "il avait été nommé à l’agence du clergé" (1832-35). Dans ce dernier exemple, le plus-que-parfait a remplacé le passé composé ; c’est que les Révolutionnaires ont supprimé l’agence du clergé, comme l’indiquent les Académiciens ("il existait en France avant la Révolution une agence du clergé", septième édition, 1878) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "ancienne fonction d’agent du clergé", illustrant cet emploi ancien par des extraits de Saint-Simon ("l’abbé d’Aquin aurait plu au roi dans l’exercice de son agence du clergé" ; "l’abbé de Maulevrier avait eu deux agences du clergé de suite") et de Massillon ("appelé à l’agence dans ces temps périlleux, où l’autorité du gouvernement mal affermie ne laissait espérer aux droits de l’Église qu’une faible protection, il ne fit paraître ni moins de zèle, ni moins de fermeté").

La suppression de l’agence générale du clergé n’a pas supprimé les agences : au contraire. C’est au moment où la seule agence existante a été supprimée que les agences se sont multipliées. Il n’y a rien d’étonnant : la bureaucratisation croissante de la France a commencé justement à la Révolution. Les têtes coupées, partout ont été établis des bureaux et des agences.

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-25), outre "emploi ou charge d’agent", agence prend le sens "d’administration dirigée par un ou plusieurs agents", comme dans l’exemple "bureau de l’agence du trésor public". Celui-ci réunit trois mots qui réfèrent au grand phénomène de bureaucratisation : bureau, agence, public, comme si la Révolution, en renforçant les pouvoirs de l’Etat central, s’était ramenée à accentuer les tares de la monarchie administrative d’Ancien régime. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré se contente de reproduire la définition des diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "emploi, charge d’agent", l’illustrant de l’exemple "il a obtenu l’agence de cette compagnie" qui atteste que le mot agence s’étend hors de l’administration.

En 1832-35, la définition "administration dirigée par un ou plusieurs agents" était suivie d’un exemple ; un siècle plus tard, les Académiciens l’illustrent par sept types différents d’agence : "agence générale, d’affaires, de travaux, de location, de renseignements, de transports, de navigation", tout en notant que le mot désigne aussi (par métonymie) le lieu où est installée l’administration nommée agence : "il se dit aussi de l’endroit où se trouvent les bâtiments affectés à cette administration" ("se rendre à l’agence, il a son agence rue de Richelieu").

S’il est un phénomène, social bien entendu, qui définit ce qu’a été le XXe siècle dans son essence, outre les camps, la déportation de peuples, l’extermination des insectes nuisibles, l’épuration ethnique ou religieuse, la bureaucratisation, etc., c’est la multiplication des agences. De fait, alors que Littré consacre quelques courtes lignes à agence, un siècle plus tard, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont besoin de près de trois colonnes pour en épuiser les emplois modernes : "organisme gérant certaines affaires pour le compte ou au nom d’autrui". les agences peuvent être privées (agence de voyages, de courses, de location, de placement, de théâtre, de tourisme, immobilière, matrimoniale, théâtrale, etc., agence d’affaires, de presse, de publicité, Havas, d’informations télégraphiques, agence de textes ou d’articles, d’architecte, photographique, de publicité, etc.) ou publiques : agence consulaire, bancaire, de transports, etc. Le mot apparaît dans les raisons sociales d’organismes publics : Agence internationale de l’énergie atomique, agences nationales de productivité, agence européenne de productivité, Agence nationale de l’emploi.

La multiplication des agences élargit les sens du mot. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), font l’effort de les distinguer : c’est un "organisme commercial servant d’intermédiaire" entre des personnes privées ; un "organisme officiel" chargé de missions diverses ; la "succursale d’un établissement commercial dans une circonscription territoriale". La bureaucratisation qui paralyse l’Etat et le secteur public touche aussi les activités privées, comme si la France avait remplacé "liberté, égalité, fraternité" par la devise "hors des agences et des bureaux, point de salut".

 

 

02 octobre 2007

Ejaculation

 

 

 

 

 

Dérivé du verbe éjaculer, ce nom savant est attesté en français en 1552 dans le Quart Livre de Rabelais au sens de "action de lancer" et de "ce que l’on lance, projection". Les mots éjaculations éthérées désignent chez Rabelais, sans doute par plaisanterie, la pluie : "précipitation atmosphérique", disent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. En 1611, éjaculation est employé dans son sens physiologique.

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 à 1932-35, deux sens, non pas contraires ou opposés, mais référant à des réalités situées à l’opposé l’une de l’autre : l’âme et le corps, sont relevés dans le même article : "terme de physique (on dirait aujourd’hui de physiologie), émission de la semence avec une certaine force" et "prière fervente et qui part du sentiment" (1762 ; 1798 : "et qui part du cœur"). Dans la sixième édition (1832-35), la définition de ce terme de physiologie est "émission du sperme avec une certaine force" : "il se dit également, en histoire naturelle, de l’action par laquelle certains animaux font jaillir de leur corps une matière liquide", "il se dit quelquefois figurément, en langage mystique, d’une prière fervente, et qui part du cœur". Ce que notent les Académiciens, c’est que le sens mystique est rare : "il se dit quelquefois (…) d’une prière fervente". Dans la huitième édition, la mention quelquefois disparaît et le sens physiologique est exprimé de façon succincte : "terme de physiologie, action d’éjaculer" et "il se dit figurément, en langage mystique, d’une prière fervente, et qui part du cœur". Le verbe éjaculer (terme de physiologie et d’histoire naturelle), emprunté au latin ejaculari, lequel n’a pas nécessairement de sens physiologique (il signifie "lancer avec force, projeter"), n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35).

Littré décrit quatre emplois : celui de l’histoire naturelle ("action par laquelle certains animaux lancent une matière liquide") ; celui de la physiologie ("émission du sperme") ; celui de l’ancienne physique ("émission de la lumière", "éjaculation des corpuscules lumineux") ; enfin celui "de la vie dévote" : "nom donné à certaines prières courtes et ferventes, qui se prononcent à quelque occasion passagère, comme si elles se jetaient vers le ciel". L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est à la fois plus complet et plus précis. L’éjaculation y est décrite sans circonvolutions : "action d’émettre par jet vif et généralement répété, un liquide sécrété par l’organisme" et "résultat de cette action" et "employé absolument, émission du sperme par la verge en érection". Suivi des adjectifs précoce ou prématurée, le nom désigne l’éjaculation "qui a lieu immédiatement après le début de l’érection ou après quelque va-et-vient copulatoire". La distinction entre le sens propre (nommé domaine concret) et le sens figuré est reprise. Entendu dans ce dernier sens, le nom est souvent employé au pluriel et il "désigne des paroles" : "dans le domaine religieux", ce sont des "prières courtes, émises à intervalles réguliers, avec force et un débit rapide", comme chez Taine ("les prédicateurs se relayent, décrivant l’agonie du pécheur, sa mort, (...) avec des cris et des éjaculations, (...) pendant qu’autour d’eux les auditeurs crient hosanna !", 1867) ou "des propos courts généralement insultants ou vulgaires", comme chez Gobineau ("les qualifications les plus relevées étaient trouvées facilement (...) chien, fils de chien (...) bandit, voleur, assassin, pillard, (...). Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins, (...) chantaient à pleine voix", 1876). Le nom désigne aussi "une création intellectuelle, un sentiment, etc." : c’est une "production ou une manifestation spontanée et qui a généralement une certaine force, ou qui se manifeste violemment", comme chez Du Bos ("j’ai dicté tout ceci pour me soulager ; mais maintenant je voudrais que le "journal" lui-même eût davantage le caractère d’un travail sui generis et moins celui d’une simple éjaculation", 1926).

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens, mystique et physiologique, sont exposés, mais l’opposition latente entre ces deux sens est réduite en quelque sorte par la mention très vieilli qui précède le sens "prière courte et fervente, qui jaillit du cœur". Il est vrai aussi que la mystique et la dévotion sont deux "domaines" qui peu à peu s’effacent de la langue moderne, à mesure que la religion sur laquelle elles sont fondées et qui y donne sens disparaît en France.