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04 novembre 2007

Confiner

 

 

 

 

Dérivé du nom confins, confiner est attesté au XIIe siècle au sens "d’enfermer", puis au sens de "forcer quelqu’un à rester dans un espace limité". C’est dans la seconde moitié du XVe siècle que le verbe prend aussi le sens "être proche de quelqu’un (par la parenté)", puis, à propos d’un territoire ou de terres, "être situé sur les confins de ...". Le chroniqueur du XVe siècle, Commynes, l’emploie dans ces deux sens : "des Allemands qui confinent tant en Savoie qu’en Bourgogne" et "par soupçon seulement, les rois confinent souvent des gens".

Ces deux sens sont exposés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition en cours de publication) : "être situé proche les confins d’un pays" (exemples "la France confine avec l’Espagne", "les terres qui confinent à la forêt") et "actif (c’est-à-dire transitif), reléguer dans un certain lieu" (exemples : "on l’a confiné dans une île, dans un monastère, s’aller confiner dans des montagnes, dans une solitude"). D’une édition à l’autre, les lieux de relégation se multiplient et se diversifient : non seulement une île ou un monastère, mais aussi la prison, le désert, parmi les bêtes sauvages, la province, un bureau, les lieux cachés et, au figuré, une condition sociale, la misère ou la pauvreté. Le verbe confiner s’est étendu dans la langue moderne à tant de réalités disparates que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont cru bon de distinguer deux homonymes : confiner 1 (verbe intransitif), au sens de "être contigu de" ou "être proche ou très proche de" (de la folie, par exemple), et confiner 2 (transitif), au sens de "délimiter" (quelque chose) ou "d’enfermer" (quelqu’un), "le fixer dans un lieu", dans un "état" ou dans une "condition sociale" : confiner quelqu’un dans son intérieur, les femmes dans le ménage, les visites, les chiffons et les toilettes, se confiner dans une opposition stérile. Dans la langue classique, le verbe confiner pouvait se rapporter à un acte volontaire, propre à la vie mystique ou spirituelle : on se confinait au désert ou dans la solitude. Dans la langue moderne, les emplois sociaux, quasiment tous négatifs, ont peu à peu éliminé les anciens emplois religieux et positifs, comme l’attestent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "verbe transitif, reléguer dans un endroit précis, dans un espace limité ; confiner un prisonnier dans sa cellule ; confiner quelqu’un dans un bureau ; confiner quelqu’un dans un emploi subalterne et spécialement, air confiné, air qui n’a pas été renouvelé". Confiner quelqu’un, c’est faire de lui une victime de la société.

Ce qui a changé le sens de confiner, c’est la nouvelle religion sociale et prétendument solidaire qui a remplacé l’ancienne religion transcendantale : on se confinait jadis au désert pour se rapprocher du Créateur. La solitude voulue est désormais interprétée comme une mise à l’écart du groupe social, comme un enfermement dans une condition dégradante ou comme une punition. Pierre Leroux, ce socialiste dit utopique, a été, au XIXe siècle, un des grands prêtres et un des plus actifs propagandistes de la religion nouvelle. Il tient donc confiner pour une déchéance ou une sanction : "de quel droit donc, encore une fois, confineriez-vous l’homme et le borneriez-vous à un coin de cette sphère qu’il a sous les pieds et de cette sphère qu’il a sur la tête ?", écrit-il en 1840 dans De l’Humanité, qui est le bréviaire (trop long et prolixe pour un bréviaire) de la religion sociale.

Le journal Le Monde, qui a été dirigé à la Libération par les démocrates chrétiens, est devenu, sans même en avoir conscience, l’organe de cette religion sociale. Le 20 octobre 2007, a été publié un article au titre éloquent : "la vie confinée des sans papiers". La vie de ces clandestins aurait dû être qualifiée, ce qu’elle est sans doute, de difficile, inquiète, angoissée. L’adjectif confinée est impropre. Ces clandestins, qui traversent les frontières comme si elles étaient une rue, sont moins confinés que les Français, qui doivent posséder des papiers ou un passeport pour se rendre à l’étranger. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) définit ainsi confiner : "c’est reléguer dans un certain lieu ; confiner dans une prison, dans un monastère, dans un désert, parmi des bêtes sauvages". Il suffit de lire cet article sulpicien pour comprendre que l’adjectif confinée établit, faussement bien entendu (mais les journalistes ne sont pas à un mensonge près), que les clandestins vivant en France ne sont pas libres, qu’ils sont emprisonnés, qu’ils ne peuvent pas aller ou venir à leur gré, qu’ils n’ont pas le droit de rentrer chez eux, qu’ils sont condamnés à végéter dans un périmètre étroit. Nés bons et innocents par nature, ils sont les victimes d’un pays pervers et inhumain. Les journalistes transforment leur prétendue souffrance en élection. Ces élus (de qui ? d’Allah ? de Trotski ou de Mao ? d’Hitler ?) ont pour mission d’établir un ordre nouveau en France ou en Europe. Mais il leur manque quelque chose pour réaliser ce pour quoi ils ont été choisis : de simples papiers, qu’une République aveugle, sans cœur, stupide, fasciste et bien entendu raciste, leur refuse.

 

 

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