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05 novembre 2007

Prestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), il est précisé que le nom prestation, entendu dans le sens "d’action par laquelle on prête" (le sens est vague, puisque l’action de prêter un livre ou de l’argent n’est pas une prestation), est d’un emploi restreint et qu’il est parfois limité à un seul syntagme, comme en 1694 ("il ne se dit guère qu’en cette phrase prestation de serment, qui signifie l’action de prêter serment"), ou bien à quelques locutions, comme en 1932-35 : "il ne s’emploie guère que dans les locutions suivantes : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, acte par lequel un vassal rendait foi et hommage à son suzerain". C’est un terme de droit, et en particulier de droit féodal, formé sur les mots latins fidem praestare "montrer sa bonne foi, prouver sa loyauté" et jusjurandum praestare "prêter serment". Les autres auteurs de dictionnaires relèvent cet emploi restreint ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "il ne se dit qu’au Palais : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, action d’un vassal qui rend foi et hommage à son seigneur suzerain" ; Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de palais, prestation de serment, action de prêter serment ; terme de féodalité, prestation de foi et hommage, l’action d’un vassal qui rendait foi et hommage à son seigneur".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un autre sens de prestation, terme de droit ou de palais, comme ils l’écrivent : "on appelle au palais prestation annuelle les redevances annuelles qui se payent en fruits (en récolte) ou animaux en nature". C’est le seul sens qui est donné à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-65) : "en jurisprudence, prestation signifie l’action de fournir quelque chose ; on entend aussi quelquefois par ce terme la chose même que l’on fournit ; par exemple, on appelle prestation annuelle une redevance payable tous les ans, soit en argent, grains, volailles et autres denrées, même en voitures et autres devoirs". Il s’agit de ce qu’un obligé (fermier ou métayer, par exemple) fournit contractuellement au propriétaire des terres qu’il cultive, comme cela est dit encore, indirectement, dans les exemples cités dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "domaine grevé de beaucoup de prestations", ou dans la sixième édition (1832-35) : "prestation en nature, en argent, ou simplement, prestation, redevance en nature, en argent", ou par Littré (Dictionnaire de la Langue française) : "prestation en nature se dit du travail de trois journées auquel les habitants des communes peuvent être assujettis pour la réparation des chemins vicinaux, en vertu de la loi du 21 mai 1836 ; la prestation est rachetable en argent", et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes d’administration, prestation en nature, travail auquel les habitants d’une commune sont assujettis pour la réparation des chemins vicinaux".

Littré, dans une remarque, cite un juriste qui distingue les emplois de deux noms quasiment synonymes, redevance et prestation : "redevance s’emploie plus volontiers quand on veut parler d’une somme à payer par un fermier, ou d’une quantité de blé due annuellement par un métayer, tandis que prestation se dit mieux de l’action par laquelle on prête sa personne, un cheval, une charrette, etc. pour accomplir une tâche". Les prestations annuelles du Dictionnaire de l’Académie française sont donc des redevances.

 

C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom prestation s’étend à l’administration, dans un premier temps à l’administration militaire, et qu’il ne désigne plus un devoir ou une redevance (ce que les militaires doivent fournir), mais un droit : "ce qui est dû aux militaires". La prestation n’est plus active, elle est passive ; elle n’est pas versée à autrui, elle est reçue. C’est ainsi que prestation est défini par Littré ("fourniture due aux militaires, en nature ou en argent") et par les académiciens (huitième édition : "dans l’administration militaire, fourniture due aux militaires ; en nature, en argent").

Une brèche est ouverte dans l’édifice social ancien, fait de solidarités et d’obligations. Désormais, le seul obligé, c’est l’Etat ou la collectivité, les citoyens n’étant plus que des ayants droit. En 1949, les prestations étaient familiales ; aujourd’hui, elles sont toutes sociales, comme l’atteste l’article prestation du Trésor de la Langue française (1971-94). Durkheim a beau définir la prestation comme un service que l’on effectue ou un bien que l’on fournit en échange d’un autre service ou d’argent et rappeler la réciprocité de tout contrat social ("quant aux autres contrats, qui sont l’immense majorité, les obligations auxquelles ils donnent naissance sont corrélatives ou d’obligations réciproques, ou de prestations déjà effectuées ; l’engagement d’une partie résulte ou de l’engagement pris par l’autre, ou d’un service déjà rendu par cette dernière", 1893), la nouvelle religion, toute confite en social et en solidarité à sens unique, fait de la prestation une "aide gratuite, une allocation ou des fournitures diverses, octroyées à quelqu’un lors de circonstances prévues par la législation", alors que les prestations sociales (en argent) sont "destinées à compenser la perte de salaire entraînée par une maladie, une maternité ou un accident du travail " et sont versées à des travailleurs, en échange des cotisations qu’ils versent. On comprend que ce système attire en France autant de ressortissants du tiers monde : "la France ne peut plus se permettre de garder un sous-prolétariat vivant de prestations sociales et à qui nous n’avons plus de travail à donner", écrivait Le Figaro en 1984.

La prestation étant devenue l’horizon indépassable de la société nouvelle et sa raison d’être ou son logo, le nom prestation s’étend à toute sorte de réalités ; un service, comme l’écrit, sans rire, Sartre : "la création d’une œuvre d’art à l’intérieur d’une société bourgeoise devient une prestation de service" (Baudelaire, 1947) ; une "exhibition" ou une "performance", comme l’écrivent en français américain les lexicographes éminents du Trésor de la langue française, dans les sports ou à la télévision ou devant un public. Selon les ethnologues, c’est un "service rendu obligatoire du fait de la parenté, de rapports sociaux ou de liens juridiques" (1981) : si elle est obligatoire, en quoi est-elle un service rendu ?

 

 

 

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